‹ Fantômes et vivantsChapitre 18 sur 29 · SAPHO ET GERMINIE LAGERTEUX · texte numérisé non relu

SAPHO ET GERMINIE LAGERTEUX

la réussite et de l'échec. Le bureau de location refusait du monde tous les soirs et cette vogue fantastique ne s'est jamais démentie. Quant à moi, je n'assiste pas à une représentation de V Artésienne sans entendre la voix si pénétrante, si nuancée d'Alphonse Daudet constatant avec mélancolie : « Il y a des bonheurs qui viennent tard. Quel plaisir ne m'auraient pas causé jadis, au Vaudeville, ces rappels, ces applaudissements, ces recettes, alors que, débutant comme auteur dramatique, je manquais de confiance en moi et que j'entendais dire : « Ce n'est pas un imbécile, ce Daudet. Comment s'est-il trompé à ce point-là! »... Il est certain qu'outre la différence des temps, VArlésienne était mieux à sa place sur la rive gauche, au milieu de la jeunesse des écoles, si sensible à la beauté et à l'harmonie, qu'au Vaudeville, sur les boulevards. De même Porel semblait plus libre, plus allant, plus couronné parla victoire dans ce vieil Odéon, où il avait fait jadis ses débuts comme petit employé, où il était devenu le proconsul au large Adsage épanoui, au rire confiant, à l'affirmation optimiste : « Oui mon ami... Oui mon bon ami... Oui mon bon et excellent ami... Oui mon bon, excellent et parfait

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et cher ami. » Il me faisait l'effet d'un de ces bienveillants génies qui triomphent de toutes les difficultés, éteignent les dragons en s'asseyant dessus et délivrent les princesses endormies. Il avait créé autour de son théâtre, parmi ses abonnés, une atmosphère de haute cordialité, presque d'amitié, et le monde des professeurs de Faculté de Médecine, de Droit, des Lettres et des Sciences, lui était aussi reconnaissant que celui des étudiants. Les mariages provinciaux, qui se combinaient auparavant à FOpéra-Gomique, se perpétraient maintenant à FOdéon, sous les auspices de Shakespeare et de Mendelssohn, de Daudet et de Bizet, de Gœthe et de Beethoven. Je frémis encore au souvenir du comte d'Egmont et de la mort de Claire, accompagnée par le vacillement d'une lampe sur la scène, d'un cor à l'orchestre. Quelle mélancolie dans le soupir rétrospectif « Orange, Orange! », au moment où le héros, arrêté pour le supplice, se rappelle les avertissements de son ami !

Mœe Réjane, alors confinée dans les rôles légèrement surannés et petits pour elle de Meilhac, venait d'entrer à l'Odéon. Porel eut l'idée de lui faire jouer Germinie Lacerteux

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dans la pièce qu'achevait justement Edmond de Goncourt et décida ainsi de Favenir de cette très remarquable comédienne. Ce projet paraissait alors le comble de l'audace et de la nouveauté.

Les auteurs dramatiques s'attachent naturellement aux vicissitudes de leurs œuvres comme le père à la santé de ses enfants. Ils se réjouissent de leur succès et souffrent de leur insuccès. Au théâtre l'un et l'autre est brutal, décidé en quelques heures, administré à la façon d'un coup de bâton. Alphonse Daudet, quand nous revenions de la terrible épreuve, nous consultait fébrilement, ma mère et moi : ce Eh bien vous êtes contents?... Ça a bien marché?... » Généralement il avait passé sa soirée dans le cabinet du directeur, soit Koning, soit Porel, où ne parviennent que des échos assez peu sincères, surtout en cas de demi-réussite. Si l'événement n'avait pas répondu à notre attente, nous répondions par un « hum ! hum !»...« mais oui, assez, »... où le pauvre auteur discernait aisément la vérité. D'où un petit accès de mauvaise humeur, un « vous êtes aussi trop difficiles ! . . . Alors qu'estce qu'il vous faut?... » dont il était le premier

à rire le lendemain. Ma mère a l'intuition exacte du nombre de représentations que porte en soi la comédie ou le drame accueilli par le public de telle ou telle façon. Je ne l'ai jamais vue se tromper. Aussi j'étais en général de son avis et Alphonse Daudet savait par nous la vérité sans fard, car la déception ultérieure est plus douloureuse que tout. A quoi bon déclarer « tu tiens un triomphe, deux cents représentations au moins », quand ce n'est pas exact, quand il en faudra rabattre cruellement.

Edmond de Goncourt, lui, pendant ses répétitions et ses premières, était joyeux comme un enfant qui vient de recevoir un jouet neuf. Il trouvait tout £>arfait, ses interprètes excellents, ses spectateurs la crème des spectateurs, son directeur un ange en veston. Il riait aux passages plaisants, s'attendrissait aux passages dramatiques, tassé dans le fond de sa baignoire, au centre d'un grand paletot de fourrure en hiver, avec ses yeux si noirs et vifs au-dessus de sa moustache blanche de général de cavalerie en retraite. Il me disait: « Hein, ça porte! Ah ce Porel, ah cette Réjane... et Dumény donc — Dumény jouait Jupillon —

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tu n'en rencontres pas de si nature que ça, carabin, des souteneurs, dans les balades à Montmartre et au Quartier Latin ! » Les amis, venus pour le féliciter pendant les entr' actes, le trouvaient radieux : « Ça va, oui, ça va. J'ai eu peur un moment d'être emboîté, égayé comme nous disions autrefois — nous, c'est-àdire lui et son pauvre Jules — puis ça s'est remonté d'une façon extraordinaire, n'est-ce pas Hennique ? n'est-ce pas Geffroy ? — se tournant vers mon père — dites, Daudet? »

Là il fallait mentir carrément, et; même quand ça n'avait pas été bien fameux, s'écrier comme je le faisais, sans vergogne : « Monsieur de Goncourt, c'est épatant! » Il s'informait alors de l'appréciation de mes 'amis : « Est-ce que Nicolle est content?... Et ton copain de Fleury, qui s'y connaît, est-il content ? )) J'affirmais qu'ils étaient enchantés. L'excellent homme alors riait de bon cœur, expliquant avec force gestes de ses mains longues, blanches et fines, que sans Porel, le jeu de scène eût été inexécutable, que Porel avait trouvé tout de suite le moyen d'en sortir et de réaliser sa pensée à lui. C'était vrai. Porel faisait des tours de force pour le contenter avant sa pre-

mière, et ensuite pour lui maintenir pendant quelques jours, là-bas, dans son lointain Auteuil, l'illusion du grand succès. En général, à la seconde, le cher parrain envoyait aux nouvelles sa fidèle servante Pélagie qui consultait ses voisins, interrogeait les contrôleurs, au besoin le secrétaire du théâtre, et revenait chargée de potins et d'espérances. « Pélagie m'affirme que toutes les petites places sont louées. Dans ces conditions, je ne comprends pas qu'on ne fasse que deux mille huit. Il doit y avoir erreur. Il faudra que j'envoie la petite — c'était la nièce de Pélagie — voir la douzième représentation ». Quand l'hiver était là avec ses frimas, Porel ingénieux incriminait la pluie, la neige, la distance. En été, il invoquait les chaleurs : « Mon cher Goncourt, je ne suis pas outillé pour lutter contre la canicule. »

Edmond de Goncourt répétait docilement, avec une légère mélancolie : « Nous sommes redescendus à deux mille cinq. Porel à TOdéon n'est pas outillé contre la canicule ». Bref, là encore, Porel se comportait en papa gâteau, qui masque la réalité blessante et méchante à ses petits-enfants de 5o à 60 ans. Entre temps il nous coulait, à nous les jeunes et les cœurs

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durs, objectifs, un œil malin qui signifiait : « Vous verrez ça quand vous écrirez pour le théâtre. Il faut des matelas, beaucoup de matelas. Ça peut faire tant de mal î »

La vérité est que la reprise d'Henriette Maréchal fut un modeste tiers de succès de curiosité, de reconstitution, et que cette jolie, sauvage et amère Germinie Lacerteux fut sérieusement secouée au début et jusque vers la vingtième représentation. Pélagie, revenant à Auteuil, eût pu faire le même rapport que mon frère Lucien, alors tout enfant, entrant à une heure du matin dans la chambre de mes parents, après le four noir de Tar tarin sur les Alpes de MM. Bocage et de Courcy: « Papa, c'est un vrai succès. On n'a sifflé que trois fois. J'ai compté... ».

Pourquoi les gens chutaient-ils et sifflaientils Germinie Lacerteux ? Réjane et Dumény y étaient admirables, ainsi que la maman Crosnier en Mlle de Varandeuil. Chacun de ces tableaux enchaînés les uns aux autres était puissamment émouvant. Il y avait ascension. Ça chantait, comme disait Porel. Cependant j'ai vu à cette répétition générale et aux deux premières, — car j'assistais consciencieusement

aux trois — des spectateurs ivres de fureur qui glapissaient : « C'est ignoble... c'est une infection... » des dames qui criaient « Assez, assez », en tapotant leurs lorgnettes de spectacle, des personnes des deux sexes qui réclamaient avec ostentation leurs manteaux, afin d'interrompre la représentation. Aimant fort M. de Goncourt, j'avais groupé quelques amis et admirateurs fidèles, et nous tentions, mais en vain, de terroriser les récalcitrants en leur criant : « Abrutis... vieilles barbes... vieilles crucbes... à Ohnet... à Sardou... » et autres aménités. Notre colère semblait faire partie du programme et augmentait encore le désarroi.

J'eus là une de mes rares discussions avec Timoléon, venu d'Arles tout exprès pour assister à ces manifestations. Comme, rejoignant le gros des troupes goncourtistes, qui allaient souper chez nous rue de Bellechasse après la première, nous exposions chacun nos raisons avec une certaine effervescence, il finit par me déclarer: <( Que veux-tu, mon brave Léon, nous autres gens de province* n'attachons pas, aces histoires de bonnes et de souteneurs, la même importance que vous

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