‹ Fantômes et vivantsChapitre 17 sur 29 · SAPHO ET GERMINIE LACERTEUX · texte numérisé non relu

SAPHO ET GERMINIE LACERTEUX

des chiquenaudes avec une attention soutenue. Je l'aurais giflé avec plaisir, car moi aussi j'éprouvais, comme tout Paris, pour Mme Koning une admiration violente. Mes camarades me disaient : « Tu en as une veine de pouvoir

/'approcher ! » Evidemment, mais je n'osais

pas lui adresser la parole et je restais collé contre un portant, immobile, tout le temps de la répétition, la dévorant des yeux, exécrant son butor de mari, qui la traitait de « moule » et de a colimaçon ». Je songeais à part moi, non sans satisfaction, que ces traitements sauvages auraient finalement leur récompense et que la radieuse « moule », le « colimaçon » aux cheveux d'or et aux yeux de flamme ne resterait pas longtemps auprès de ce puant sémite parfumé, à vocabulaire et à façons de garde-chiourme . L'événement me donna raison.

Koning ne manquait pas non plus de jalousie — bizarre mélange! — et quand Damala, le gros balourd qui jouait Jean Gaussin, prenait Fanny Legrand dans ses bras, il éclatait

en « pas si près ne la serrez pas ne

le serre pas » où transpirait un certain othellisme. Navrée, Mrae Hading se tournait vers son

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auteur avec des yeux candides, comme pour dire : « Je ne fais cependant qu'obéir à mon texte et à vos indications » et rien n'était comique comme les bras ballants de Damala, sevrés de leur belle proie.

Une autre gracieuse personne, MUe Darlaud, jouait Alice Doré. Elle avait un véritable tempérament dramatique, une voix délicieuse et dans le récit de son suicide, l'acteur Landrol, d'ailleurs excellent en Déchelette, bénéficiait de l'émotion voluptueuse qu'elle avait provoquée à l'acte précédent. Koning, comme un

furieux, la poursuivait de « tu es idiote tu

as l'air d'une gourde cache tes pieds, nom

de D » et il fallait certes à Jeanne Darlaud

une grande patience pour subir cette avalanche d'imprécations. Depuis, j'ai entendu Antoine, homme de génie assez mal embouché, engueuler lui aussi son personnel, mais à la parigote, pas de cette façon orientale. Coiffé d'un fez, le sabre au côté, en pantalon rouge bouffant, Koning aurait eu l'air facilement d'un grand vizir dans une opérette de son compatriote Halévy. Il appartenait au bazar autant qu'au ghetto et ce qu'il réalisait sur la scène de son Gymnase — du<( Théâtre de Madame »,

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comme il disait avec une fatuité impayable, — c'était en somme le tohu bohu.

Quelle différence avec le bon, poli et délicat Porel! Ah ! voilà le directeur modèle, dans ses rapports avec ses comédiens ! J'ai assisté à tous ses triomphes odéoniens, alors qu'il attirait sur la rive gauche autant d'équipages qu'on en voit, aux soirs d'abonnement, autour de l'Opéra. Je lui ai vu mettre à la scène VArlésienne, Nurna Roumestan, Germinie Lacerteux. Il ne rudoyaitpersonne.il expliquait nettement, gentiment, onctueusement, ce qu'il désirait, l'effet qu'il souhaitait d'obtenir : « Voyons, voyons, mon enfant, vous vous trémoussez comme si vous étiez assise sur des fourmis. N'oubliez pas, je vous en prie, que vous êtes une grande dame en visite... Mon petit, eh là-bas, débarrassez- vous de votre chapeau. Ne le promenez pas comme un compotier. Vous n'êtes pas un extra, ni un prestidigitateur. Vous êtes un amoureux qui vient faire sa cour. Tâchez que ça chante... » Tâchez que ça chante!... Le noble conseil et à combien de mauvais poètes ne serait-il pas applicable ! Dans lk main souple de Porel, les choses et les gens se modelaient selon la conception de l'au-

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teur. Son amour de la scène réchauffait tout autour de lui. Dans le fiacre, en revenant, mon père soupirait : <( Quel dommage que ce ne soit pas lui qui me joue ce rôle ! Ce qu'il en tirerait ! » Il y a dans Porel mieux qu'un metteur en scène : un romancier, qui reconstitue par de petits traits de rien du tout, par un accessoire bien placé, la vérité psychologique d'un caractère ou d'une situation.

La joie de Numa Roumestan, ce furent ainsi le creux éloquent et familier de Paul Mounet et la silhouette exquise de MUo Cerny en petit pâtissier. Tous les spectateurs avaient pour elle les yeux de Numa. Le grand succès de V Artésienne, reprise et montée par Porel avec un goût parfait, alla plus particulièrement à la brune et ardente Mme Tessandier, qui jouait Rose-Mamaï pathétiquement, àlamamanCrosnier, inoubliable dans la Renaude, et encore à Paul Mounet, le berger idéal, invoquant « le grand berger qui est là-haut » comme nul ne l'a fait depuis lors. La pièce faisait des salles combles, sans aucune intervention de ces billets à prix réduit qui permettent actuellement de conduire cahin-caha de notoires fours jusqu'à la centième et faussent ainsi la perspective de

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