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et mécontent, il boude de ses prunelles lumineuses, du pli d'une bouche renfrognée et un peu gonflée, de ses sourcils arqués, qui prennent une expression d'étonnement furieux. En politique, il suit ses funestes engouements avec l'impossibilité et l'horreur secrète de les contrôler et il éprouve une véritable jouissance à aller jusqu'au bout de ses erreurs, à déguster l'absurde. En général, il hait surtout les tièdes, ce en quoi il n'a pas tort, et il les vomit copieusement. Son goût pour les juifs, même en mettant à part le besoin de la contradiction, qui gâte trop souvent son caractère, m'a toujours étonné. Car si un animal doit être ethniquement, psychologiquement, physiologiquement odieux à Mirbeau, c'est bien le bipède sémite. Après le juif, mais seulement après, il a de l'attraction pour le révolté, étant révolté lui-même et souvent sans motif, et en troisième lieu pour le pauvre bougre. Celui-ci fut-il un incendiaire, un dégradé de la dernière catégorie, l'auteur du Calvaire vous soutiendra qu'il est plein de rêves et d'étoiles et qu'il faut le chérir et le dorloter. Il est to^ours en quête d'un individu de génie, homme pu femme, et il préférera le découvrir souillé $\ tfiré, soqjs
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un amas d'épluchures et de scories; mais à défaut de celui-là, il choisira quelqu'un d'honnête et de pur. En résumé, le calme plat l'embête et le fatigue, il ne se plaît que dans les orages.
Au milieu de tant de voltes et de luttes contre le bon sens, qu'il confond volontiers avec la médiocrité — alors que rien n'est plus différent — Mirbeau a deux refuges : les fleurs et les tableaux. Ici il apporte un goût sûr, presque infaillible, un manque d'humeur surprenant, une fidélité jamais démentie. Bien entendu , ses préférences font hurler les bourgeois — comme les appelait Flaubert — ou mieux les « amateurs éclairés ». Néanmoins c'est lui qui a raison. Les marchands de peinture connaissent son flair et suivent pas à pas, leur cote à la main, ses indications. Il ne va pas du tout à l'effarant ni à l'exceptionnel, comme le répètent volontiers les imbéciles. Il va au classique, mais à un classique qui n'est pas encore admis comme tel et qui réclame, pour s'affirmer, le contrôle implacable du temps. Son œil, comme celui de Geffroy, a environ quinze ans d'avance sur ses contemporains. On peut donc le rattraper trois fois,
au cours d'une existence de durée moyenne.
Mirbeau avait commencé par attaquer vivement et iniquement mon père dans les Grimaces, le petit pamphlet hebdomadaire à couverture rouge qu'il publiait vers 1-885 et auquel collaboraient Grosclaude et Hervieu. Ensuite la réconciliation se fit entre eux cahincaha et Goncourt y fut pour beaucoup, car il aimait Mirbeau, Mirbeau l'aimait, leur fréquentation fut sans nuages. La chose vaut la peine d'être notée.
(( Mirbeau me racontait l'autre jour »... ainsi commençait souvent Edmond de Goncourt; ou encore : «Ce diable de Mirbeau vous
a une façon de disséquer Bonnières » Puis
après un regard à la pendule . « Je ne sais pas ce qu'a Mirbeau. Il m'avait cependant promis d'être là de bonne heure. » Dans un livre amusant, intitulé le Termite, J. H. Rosny aîné a fait, avec des noms supposés, un tableau fort exact de ces après-midi du dimanche à Auteuil, de ces causeries à bâtons rompus qu'interrompait fréquemment le sifflet des trains de Ceinture.
Georges Beaume — encore un qui débite un vain el vague volume par an — était bla-
fard et gonflé; Jean Blaize, taciturne, noir et barbu. De temps en temps, un son rauque et judicieux émanait de son système pileux. Il y avait aussi Servières en jaquette, que je prétendais non vivant, fantômal, à la grande joie de monsieur de Goncourt, et combien d'autres que le dragon littéraire a dévorés, jusqu'à ne plus laisser devant sa grotte qu'un informe petit tas d'os et de chair !
Jean Ajalbert venait de publier Sur les Talus :
Ça se passe sur les fortifications,
Ce rendez- vous parmi les végétations —
et un livre de souvenirs personnels : En Auvergne.
Il a toujours été gras et de souffle court, comme Hamlet, mais il ne tuerait ni Polonius ni le Roi, n'ayant rien d'un tourmenté, ni d'un sanguinaire. Après tant d'années écoulées, tant d'événements intercalaires, tant de divergences, je n'aperçois jamais sans plaisir son large visage placide et souriant. En avons-nous fait ensemble des parties de rire et des gueuletons, en avons-nous débouché des bouteilles, rue de Bellechasse, rue de la Faisanderie et sous le
ciel limpide de Provence ! Quel jeu de quilles de verres, si elles étaient encore toutes debout! La destinée a été méchante pour lui et il ne le méritait pas, n'ayant aucun fiel dans le cœur, ne cherchant jamais — comme disait mon père — à retirer la chaise de son prochain.
Quand je pense que ce solide auvergnat de Jean Ajalbert a été depuis dreyfusard et que ce champenois de Pol Neveux aussi Fa été, je n'en reviens pas. Pol Neveux ne paraissait que rarement à Auteuil, car avant tous il admirait Flaubert et il chérissait Pouvillon. Mon grand Pol, va! Il faut l'entendre déclamant, comme au « gueuloir » une période de Madame Bovary ou de V Education Sentimentale.*., car il sait tout par cœur de son bon gaulois de maître aux moustaches longues, et même la Correspondance, pleine de cris absurdes et délicieux. Le A Rebours d'Huysmans avait mis à la mode Bodega, le grand marchand de vins et liqueurs qui fait le coin de la rue de Rivoli et de la rue de Gastiglione, où des tonneaux superposés évoquent invinciblement la Barrique d'Amontillado d'Edgar Poe. On retrouvait là Neveux installé, entre Pouvillon silencieux et un porto doré, et tout aussitôt le
LE GRENIER GONCOURt. tf$
champenois vantait les petits crus « pas encore tripotés » de son patelin, lesquels sont en effet parmi les premiers vins de France, légers, pétillants et secs. Il mettait la dernière main à son roman ironico-rustique Golo, chefd'œuvre du genre et sur lequel je reviendrai à propos du flaubertisme .
J.-K. Huysmans, familier de Goncourt et qui n'eut jamais aucune affinité réelle avec Zola, était silencieux et grave comme un oiseau de nuit. Mince et légèrement voûté, il avait le nez courbé, les yeux enfoncés, le cheveu rare, la bouche longue et sinueuse, cachée sous la moustache Hoche, la peau grise et des mains fines de bijoutier ciseleur. Sa conversation, ordinairement crépusculaire, était toute en exclamations écœurées, dégoûtées sur les choses et les gens de son époque, qu'il exécrait également, qu'il maudissait, depuis la décadence de la cuisine et l'invention des sauces toutes préparées, jusqu'à la forme des chapeaux. A la lettre il vomissait son siècle et le parcourait frileusement, comme un écorché vif, souffrant des contacts, des atmosphères, de la sottise ambiante, de la banalité et de l'originalité feinte, de l'anticléricalisme et du bigotisme,
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de l'architecture des ingénieurs et de la sculpture « bien pensante » , de la Tour Eiffel et de l'imagerie religieuse du quartier Saint-Sulpice. Ses sensations tactiles, auditives, visuelles, olfactives le gouvernaient. Il avait l'air d'en être martyrisé, comme sainte Lydwine, d'aspirer de toutes ses forces à l'évasion. Dans une page célèbre, Barbey d'Aurevilly lui avait donné le choix, dès son premier livre A Vau- VEau, entre le revolver et le crucifix. On sait comment se vérifia cette prédiction. Tous les critiques, se basant sur ses origines flamandes, ont signalé le peintre d'intérieurs, à la manière des maîtres eî, petits maîtres du Nord, qui était en lui ; mais il renfermait aussi un Parisien, gouailleur jusqu'à la férocité, abrégé et savoureux dans ses jugements et un énervé de premier choix.
Il fallait voir Huysmans, acculé par un raseur dans un coin du « grenier » Concourt, allumant une cigarette, comme pour chasser un insecte, cherchant à s'évader par petits pas feutrés, et coulant vers son interlocuteur un regard de martyr qui eût voulu se faire bourreau. Un jour que j'étais arrivé à le dégager : « Merci, me dit-il, pour mes rotules; je peu-
sais ne jamais pouvoir les décoller de cet ignoble individu. » Il ne ménageait pas les termes, je vous assure, et ses coups de grifte laissaient, en général, cinq raies sanglantes sur le museau de son fâcheux.
On prétendait que. pour des Esseintes, le héros d',4 Rebours, qui fut son premier grand succès, il s'était inspiré de Robert de Montesquiou. Je ne sais s'il l'avait déjà rencontré chez Goncourt, mais, ce qui est certain, c'est qu'entre eux ça ne pouvait pas marcher longtemps. Leurs atomes, à tous deux, étaient trop diversement crochus pour s'accrocher. Au temps dont je parle, Robert de Montesquiou, qui s'est depuis terriblement banalisé et galvaudé — conséquence fatale de l'amour de la célébrité — passait pour un être rare, lointain, distant et fermé. Il habitait, à l'extrême pointe du Kamtchatka littéraire dont parle Sainte-Beuve, un pavillon de mosaïque rempli de plantes rares, de livres merveilleux et de subtils parfums. Il y composait, sur des vélins de choix, des poèmes difficiles, pleins d'allusions et d'assonances, comparables à ces personnages que les marins font avec des coquilles . L'homme était mystérieux comme l'auteur,
long et mince, sans âge, tel que verni pour l'éternité, les rides du front savamment déplissées, habillé avec ce goût rarissime qui aboutit à un ensemble neutre par l'harmonie, le fondu de détails voyants, fleuri quant à la boutonnière, et aussi quant au discours. Il racontait, comme pour des adeptes, de longues et fastidieuses anecdotes consacrées à des arcanes mondains , méprisables mais inaccessibles , bafoués, mais à la façon des idoles; puis, vers la fin de son monologue, le comte à écouter debout éclatait d'un rire aigu de femme pâmée. Aussitôt, comme pris de remords, il mettait sa main devant sa bouche et cambrait le torse en arrière, jusqu'à ce que son incompréhensible joie fut éteinte, comme s'il eût lâché un gaz hilarant.
J'ai toujours été stupéfait de la disproportion entre l'importance réelle de ces récits et celle que Robert de Montesquiou leur attribue. Il a dans l'esprit une véritable loupe à enfantillages. Un bibelot lui apparaît grand comme le Moïse de Michel- Ange, et un potin de bonne renvoyée terrible comme un bol de curare. Les histoires de gouvernantes suisses, de « miss » ou de c( fraûlein », de vieilles personnes ultra
nobles, ultra fossiles, et de gens super chics ignorant la littérature, avec lesquelles il se gargarise en public ou dans son privé, m'ont toujours donné des courbatures. Quand il me parle de tout près, insistant sur ses précieuses finales, se contorsionnant afin de m9 expliquer, à moi roturier vivant de ma plume, l'extraordinaire importance sociale, mais aussi l'extraordinaire insignifiance et débilité mentale des Sainte- Avanie ou des Comme-la-Lune, j'ai envie de m'en aller. Il doit penser la même chose de moi. Nous ne sommes fichtre pas faits l'un pour l'autre.
Dès cette époque, Robert de Montesquiou allait aux écrivains comme certains conférenciers mondains vont au peuple. Au besoin, pour ces expéditions, ils revêtiraient un costume spécial mi-bourgeron, mi-habit, craignant à la fois d'avoir l'air de vouloir écraser leurs auditeurs de leur supériorité vestimentaire, et d'avoir l'air de les mépriser en ne faisant pas de frais pour eux. Avec les écrivains révolutionnaires, ça allait tout seul. Robert de Montesquiou piquait une cocarde à son chapeau, et se répandait en propos anarchistes, dont de très grandes dames âgées — comme
dans la Tour de Nesles — faisaient les frais. Les écrivains révolutionnaires se laissent, par définition, plus facilement épater que les autres. Avec les réactionnaires, notre rarissime était plus gêné. Il ne pouvait pas leur expliquer qu'une particule et un titre bien porté ne sont rien du tout, puisqu'ils paraissent attacher une certaine importance à ces hochets de l'hérédité. Il n'osait pas non plus tabler trop hardiment sur un snobisme supposé qui lui a déjà donné pas mal de déceptions. D'où une gêne quant au choix du pied à danser qui, personnellement, m'a toujours ravi.
Comme je l'ai déjà expliqué, j'ai horreur de la visite aux collections. Or Robert de Montesquiou a la manie, non seulement de montrer, mais de vanter et d'expliquer minutieusement la sienne. Poil de la barbe de Michelet, vieille cigarette de Mme Sand, larme séchée de Lamartine, baignoire de Mme de Montespan, pot de chambre de Bonaparte à Waterloo, casquette du maréchal Bugeaud, balle qui tua Pouchkine, soulier de bal de la Giuccioli, bouteille d'absinthe ayant abreuvé Musset, bas à jour de Mn,° de Raynal, avec autographe de Stendhal, nez en pomme de terre
détaché du masque de Parmenliei , tous ces souvenirs « inesti-mâbles » — prière de hurler Yi à'inesti — sont conservés par le poète enivré avec une sollicitude déménageuse et bavarde. Quand survient un visiteur de marque, il le traîne devant ces merveilles, les fait miroiter historiquement, anecdotiquement et légendairement, décrit, s'attendrit, s'irrite, s'exalte, puis, calmé soudain, gémit après un silence : (( C'est bien bô ! » ou « Comme c'était bô ! » Un an après, l'autre ayant tout oublié, le comte Robert y pense encore et, dès qu'il l'aperçoit : (( N'est-ce pas que c'était bien bô? » Deux ans, même cinq après la cérémonie. On peut dire de lui qu'il a l'ébahissement des autres tenace. Mais cela ne serait encore rien s'il n'avait la déplorable habitude, lui si fin ou se croyant tel, de réciter de ses vers ou de sa prose à tout venant, et pas des pièces de faible longueur, pas des sonnets ni des madrigaux : non, non, de longues tirades rimantes ou non rimantes, ponctuées en fausset de clameurs de surprise et d'allégresse, comme si Eschyle, Pindare, Dante et Shakespeare se révélaient en lui à lui-même. Tout d'abord vous croyez à unc'farce. Peu à peu, devant le visage tendu
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de l'auteur, glacé d'orgueil sous cette ébullition factice, vous reconnaissez que c'est sérieux et même, comme disent les médecins, que c'est grave. Malheur à la dame âgée ou jeune, mais distraite, qui ne tombe pas à genoux, prenant à témoins le soleil et les étoiles qu'elle n'a jamais ouï tel génie. Le poète, cédant au prosateur satirique, a mis son nom à jamais maudit dans sa mémoire et désormais elle sera, en cent autres morceaux analogues, âprement flagellée, tournée en dérision et en caricature, vouée aux dieux infernaux du manque d'orthographe, de la vilaine broderie, de la mauvaise eau de toilette, de l'hospitalité défectueuse. Quand il s'agit de la vénération qui lui est due, Robert de Montesquiou ne barguigne pas. 11 tient de Brummel et de Trissotin.
Tel quel, et si carrément insupportable qu'il apparaisse les trois quarts du temps — exception faite pour les heures de détente où il veut bien être simple — ce gentilhomme hurleur, ce magot moliéresque a créé un genre. A côté de lui, Rostand et d'Annunzio, ses vils imitateurs en affectation et en outrecuidance, ne sont que d'inférieurs plagiaires, les pluriels de ce singulier. N'est pas tarabiscoté qui \exxtr Ne sait pas qui
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veut transporter son socle de salon en salon et monter dessus, une lyre de nougat de couleur à la main. Ne hennit pas d'extase qui veut, devant ses propres fabrications. Il y a, dans Robert de Montesquiou, des coins d'un grotesque sublime, alors que ceux que je viens de citer, venus tard et comme moisis, en sont demeurés au ridicule. Laissons de côté des Esseintes, pour lequel Huysmans a manqué de verve sans manquer malheureusement de crédulité, et concluons que, dans la menue monnaie de Byron, Pierre Loti est encore un louis d'or et Robert de Montesquiou une pièce de dix francs. Les autres représentent le billon Or il n'est rien de plus sinistre que l'exceptionnel à bon marché, que le rarissime en zinc d'art, que le Kamtchatka chez la concierge.
Parfois se montrait au « grenier » Gustave Guiches, — fort incolore, bien qu'on le devinât point sot et même avisé — et que nous avions adopté comme unité de mesure littéraire. On disait de tel ou tel : « Il vaut dix Guiches... Il vaut vingt, trente, quarante Guiches. » Un ouvrage comme Céleste Prudhommat , contenait, exactement dosés, tous les ingrédients nécessaire^ à la composition d'un mètre étalQïl roma-?
nesque. Guiches a travaillé depuis pour le théâtre. J'ignore s'il y a transporté ses qualités de commode mensuration.
Parfois aussi, tel un fantôme, survenait en tapinois Edouard Rod, non moins incolore, non moins silencieux. Homme de lettres méthodique, à la manière suisse, Rod faisait périodiquement le tour de ses grands confrères, depuis Edmond de Goncourt jusqu'à Brunetière non par flagornerie, certes, le pauvre, mais comme il eût fait ses visites académiques , par devoir. Il n'était pas gênant. Il entrait, serrait des mains, se mettait dans un coin, sur un bout de canapé, se taisait une demi-heure, une heure en moyenne, donnant des signes d'assentiment, puis se levait et prenait congé, aussi funèbrement que s'il venait de perdre toute sa famille. On disait : « Quel brave type ! Avez-vous lu sa Vie privée de Michel Tessier?
— Non , j e ne peux pas le lire . Il a le tour trop protestant pour mon goût ; mais comme il a l'air d'un brave type !
— C'est un type encore plus brave que vous ne pensez, un grand sentimental bourré de scrupules extraordinaires. C'est ça qui le
rend silencieux, par excès de vie intérieure.
Tout le monde concluait en chœur : « Quel excellent et brave type! C'est peut être la prochaine fois qu'il dira quelque chose, » Mais le mois suivant, dans le même quartier de la lune, Edouard Rod, reparaissant de son même pas feutré, se taisait encore.
Au lieu que Georges Rodenbach, éloquent, imagé, bavard, à la façon d'un qui voudrait tout dire, très vite, sachant que sa vie sera limitée, donnait la réplique à mon père. Quand par hasard Stéphane Mallarmé venait et se lançait, les yeux mi-clos, le geste discret, dans la controverse, c'était un délice. Ce petit magicien des mots, aux regards profonds et graves, parlait par allusions transparentes, qui se rejoignaient et dessinaient peu à peu dans l'espace une forme logique; il parlait avec un charme incomparable, voletant, tel un oiseau rare, à la cime des idées et des formules, faisant du verbe un jeu magnifique. Il composait visiblement son discours, en grand artiste, signifiant par un sobre mouvement de la tête ou des paupières, à un moment donné, l'inexprimable. Le crépuscule tombait sur le jardinet d'Auteuil rt ses bronzes firis, On ne distinguait plus,
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dans la vaste pièce, que des silhouettes confuses et les points brillants des cigarettes. C'était l'heure des plus belles improvisations d'Alphonse Daudet. Elles partaient ainsi qu'un solo de violoncelle ; elles éveillaient vite un des autres instruments sensibles présents, même des timides, qui se hasardait, comme à confesse d'abord, puis plus haut. D'autres s'en mêlaient, s'encourageaient. Goncourt était heureux. Il aimait l'hospitalité sous sa forme la plus rare, l'intellectuelle, et que l'on fût bien et content chez lui.
La porte s'ouvrait. C'était Carrière, à peine distinct, réduit, ainsi que dans ses dessins, aux lignes essentielles et significatives ; et derrière lui Paul Hervieu, ou un autre, puis la lampe, apportée par la nièce de Pélagie, et quelquefois un inattendu, un voyageur, un romain comme Primoli, un anglais comme Child ou Sherard, un correspcxidant de journal égaré parmi ces gens célèbres ou connus et heureux de l'aubaine. Mais le charme n'était pas rompu pour cela : le nouvel arrivant était happé par la causerie, contraint de donner son avis, et s'exécutait avec bonne grâce. Aussi Goncourt j appelait-il régulièrement à Alphonse Daudet :
(( Mon petit, dimanche, on compte sur vous.
— Entendu, mon Concourt. On y sera.
— Léon, grand diable, tu tâcheras de passer vers la fin de la journée. Tu retrouveras de Fleury et un camarade à lui, très intéressant, paraît-il, un médecin qui a visité des pays pas ordinaires et nous racontera ses impressions.
— Oui, monsieur de Goncourt.
Comme on savait qu'Edmond de Goncourt tenait un journal de sa vie, c'était à qui lui fournirait des raretés, destinées à être fixées par sa plume célèbre. Je soupçonne fortement certains de ses visiteurs de lui avoir parfois confié des secrets en vue de la publicité future et forgé des histoires peu authentiques. Etant la droiture même, il ne se méfiait pas des imposteurs. Le pire de tous était Lorrain, lequel évitait l'après-midi du dimanche, à cause du juste mépris qui l'environnait, mais se rattrapait les autres jours. Chaque fois que Goncourt répétait, sans penser à mal, un potin dune certaine qualité toxique sur des gens de notre entourage, mon père l'interrompait :
— C'est au moins Lorrain qui vous araconté ça ?
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Tout juste... Mais, vous savez, il est capable à T occasion de dire la vérité.
J'ajoutais en riant : « Je ne le crois pas, monsieur de Goncourt, elle serait trop dangereuse pour lui ». Avec moi d'ailleurs, Lorrain se méfiait d'une brutalité et il n'avait pas tout à fait tort. J'avais toujours espéré qu'il ne partirait pas sous les ombres sans que je Taie corrigé sérieusement, et c'est pourtant ce qui est arrivé.
J'allais oublier Fernand Vanderem, très caractéristique en ceci que toute sa vie il a vécu dans le sillage de Paul Hervieu, imité, copié le costume, les gestes, la voix d'Hervieu. Il n'est point venu fréquemment à Auteuil, mais il y est sans doute venu en même temps que Paul Hervieu. Ce n'est pas du tout un mauvais juif. Il a même, à l'occasion, des sentiments délicats. Son principal défaut consiste à attacher une importance prépondérante à ses écrits, et à se dépiter et navrer quand il constate que cette opinion n'est point partagée. Il tient, comme un livre de commerce, une liste des jugements favorables ou défavorables concernant ses romans et ses pièces, Les DeaxHives.la Victime, la Pente Douce, etc.
L'humanité est ainsi divisée, selon lui, en bons, qui trouvent du talent à Vanderem, et en méchants, qui ignorent Vanderem. Quelquefois il y a un transfert de la colonne de droite à celle de gauche. Un élu devient un damné et réciproquement. Il explique ces choses d'une voix un peu traînante et appuyée comme Hervieu, précipitant le débit comme Hervieu, quand il tient une définition juste, ce qui arrive. Dieu sait si j'ai connu des contemporains qui prenaient la littérature au tragique. Aucun plus que Vanderem, et j'imagine combien il doit affectueusement souffrir en voyant l'invincible Paul Hervieu, son modèle, parcourir d'un pas assuré tous les échelons des honneurs officiels et académiques, alors que lui, qui cependant appartient au peuple hébreu, n'est même pas encore grand officier de la Légion d'honneur.
Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui, en dehors des habitués, ont fréquenté ou traversé le grenier Goncourt. Cette réunion d'écrivains, d'artistes ou de journalistes, un peu artificielle et guindée au début, était devenue à la longue fort agréable. Grâce à mon père, elle ne dégénérait pas en ces causeries pour hommes
seulement, que j'ai toujours eue-s en abomination. Quoi de plus hideux que des messieurs âgés commentant le marquis de Sade ou récitant, avec des mines de concupiscence, des vers licencieux de douze pieds, ou feuilletant, les yeux hors de la tête, des albums de dessins erotiques. Ancien carabin et grand admirateur des satiriques français, Rabelais en tête, je ne crains certes pas le terme cru. Mais la sensualité sénile me fait mal au cœur. Les vieux devraient toujours être bien propres.
Mon plus violent souvenir de tristesse de bon ton et d'ennui mondain, c'est le salon de la princesse Mathilde. J'ai dîné une fois rue de Berry, et j'y ai été en soirée trois fois. Quatre séances inoubliables ! Comme je me plaignais de ma profonde désillusion à Edmond de Concourt, il me répliqua avec mélancolie : « Que veux-tu, mon petit, tu vois ça trop tard. C'est un très vieux bateau. Les rats s'en vont ».
La princesse elle-même, à laquelle chacun s'accordait — je ne sais pourquoi — à trouver grand air, était une vieille et lourde dame, au visage impérieux plus qu'impérial, qui avait le tort de se décolleter. On citait d'elle des mots d'une brutalité assez joviale, notamment