CHEZ LA PRINCESSE MATHILDE
le cri fameux : « Nous qui avons eu un militaire dans la famille... ». En dépit de Taine, Renan et Sainte-Beuve, elle était demeurée épaisse et sommaire. Je l'ai vue ne parlant plus guère, fixant sur ses invités à la ronde des yeux bovins et méfiants. L'infortunée n'avait pas tort car, en moins de dix minutes, à la table de sa salle à manger froide et solennelle, je remarquai le manège très visible du vieil ami de la maison, Claudius Popelin et d'une jeune personne de l'entourage. Les intimes parlaient de cette aventure avec indignation, comme d'une trahison de Philémon à l'égard de Baucis.
Il s'était formé à ce sujet deux clans d'importance inégale : les Popelinistes et les Mathildins. Edmond de Goncourt était Mathildin. Je crois même qu'en sa qualité de confident de la princesse, il avait fait des remontrances au graveur émancipé, qui aggravait sérieusement son cas avec une gravité toute napoléonienne. Jamais manquement aux usages de cour ne fut aussi sérieusement jugé que celui de ce pauvre bonhomme à prénom romain, et qui avait une tête d'ancien concierge. On racontait que Ganderax, qui a le cœur bon, en
pleurait la nuit dans sa barbe noire, et Primoli, que presque tout fait rire et même sourire, en demeura longtemps mélancolique.
Ceci est significatif, car Primoli a le sens de la farce. Il m'a fait une fois déjeuner à Armenonville avec une fausse Mathilde Serao,
laquelle n'était autre que la comtesse de T
Pendant tout le repas, je parlai de son œuvre à cette femme charmante et ravie d'hilarité contenue, qui me donnait modestement la réplique en baissant les yeux. Au dessert, on s'expliqua au milieu des éclats de rire, et je jure que je n'en menais pas large. Il fallait donc que la fugue à domicile de Popelin fût un vrai scandale, pour désoler ainsi le plus jovial et le plus spirituel des romains.
A ce même repas, amoureux en cachette et funèbre en apparence, assistaient les trois principaux historiens de Bonaparte : Vandal, Masson et Henry Houssaye. Ce dernier, à la fois bon, bruyant et vide, avalait coup sur coup les verres de Champagne, saisissait sa longue barbe de statue grecque à pleines mains et répétait : « ah, ah, c'est ça, ah, » d'un air prodigieusement intéressé, sans écouter néanmoins un seul mot de ce que lui disait sa