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sublime. Néanmoins ce procédé le contraignait à représenter invariablement des burgs au clair de lune, des pendus également au clair de lune, ou des grotesques à longue barbe, tels que « son ami de cœur, nommé Goulatromba. »
Homme de qui jamais un juron ne tomba.
Cette demeure déjà hétéroclite par sa composition et l'assemblage des styles, était en outre remplie de devises, quelques-unes formant calembour. Une d'elles, adressée à \acquerie, était ainsi conçue:
Ora, i, clama.
C'est-à-dire : Prie, Va, Crie... horrible! D'ailleurs si Vacquerie eût adressé au ciel une prière, c'eut été sans doute pour lui demander de le débarrasser, par les voies les plus rapides, du rayonnement de la gloire de Hugo. Ne pouvant l'effacer, cette gloire, il s'était collé à elle; mais j'ai toujours pensé — et je n'étais pas le seul — que cette fameuse amitié n'avait été qu'une haine de près.
Un grand nombre de portraits de Hugo et des siens, la plupart sur verre, dits daguer-
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réotypes, nous apparaissaient à mesure que nous faisions, en nous émerveillant, l'inventaire de la coquille phénoménale du plésiosaure de Guernesey. La plupart le représentaient, lui, dans le plein de sa force et de sa tension, fort différent du patriarche, attendri entre ses petits-enfants, qu'a conservé et transmis la légende démocratique. Imaginez un front immense et bombé d'hérédo: suspendue à ce front, une face dure et glabre aux lèvres minces, tenant du mauvais prêtre et du cabotin; entre ce globe et ce masque, les conjoignant, deux yeux implacables et bleus, visionnaires froids delà réalité. Là-dessous un corps trapu mais petit, fait pour porter des poids considérables, y compris celui des années. Tel était, avant l'heure sénile et adoucie, le puissant individu que le gouvernement impérial condamnait à la solitude et au repliement sur soi-même. Je le définirais un animal verbal, chez qui l'instinct comprimé s'échappait en périodes et en images, sans aucune reprise de ces jets impétueux par la raison. Autour de lui, dans ces mêmes photos, les siens : sa malheureuse femme, ses fils engourdis par l'exil, sa fille Adèle, héritière du front et du masque.
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Tous semblaient dominés, écrasés, aplatis, réduits au rôle de subalternes, de souffre-génie. On sent bien, devant ces images, que, sans Juliette Drouet à sa porte, il aurait certainement éclaté.
De larges enveloppes, scellées à la cire noire de son cachet bague en forme de griffon, contenant des lettres secrètes, étaient remises par nous consciencieusement à qui de droit. Le vieillard avait tenu un compte exact et méticuleux de toute sa vie, étiqueté, numéroté en vue de cette postérité, qu'il se représentait comme un tribunal devant lequel il s'agissait d'être beau. Quelques brèves inscriptions, compréhensibles pour lui seul, rappelaient le contenu des enveloppes. Perdu entre le ciel et la mer pendant dix-sept ans, sous cette calotte de verre de son look out, il avait dû énormément ruminer et écrire. Ainsi s'explique le flot de ses ouvrages posthumes, dont quelquesuns, non appuyés sur le réel, remâchent à vide, dont quelques autres, faits de « choses vues », sont très intéressants.
Entre les bibliothèques basses et les murs, sous les tables, dans les armoires de la paroi, ç'çtait un éparpillèrent de feuilles volantes y
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pages de livres arrachées, vieilles enveloppes, couvertes en tous sens de maximes, de notes, de remarques, dune écriture large et sensuelle, comparable à une course de faunes nus, débridés et gambadant : une débauche d'imagination. On en recueillait le plus qu'on pouvait, mais il y en avait toujours. Chaque matin, Georges et moi découvrions une cachette nouvelle, remplie de documents ficelés : « A Toto. à Dédèle... Pour Vacquerie. » Ces captifs habitant sous le même toit, se boudant, se fâchant, se réconciliant à la mode française, s'écrivaient sans doute du matin au soir et échangeaient aussi des billets avec leurs hôtes et visiteurs. Je me demande néanmoins à quoi correspondaient les paquets de lettres adressées par Hugo à Vacquerie, pendant les séjours de celui-ci à Guernesey, et ce que pouvaient avoir encore à se dire, par surcroît, en dehors de leurs tête à tête, ces deuxhommes rivés l'un à l'autre à la façon des « mariages nantais » du sinistre Carrier. Il est vrai que Hugo était un prédicateur laïque constamment en chaire et un intarissable raconteur de son propre caractère. Avec tout cela, pas une seule fois dans sa longue vie, il ne semble s'être posé cette
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question : « Gomment suis~je fait et qui suisje au fond? » Son état constant d'euphorie égotiste était de se répéter : « Combien je suis extraordinaire ! » Je pense que sa richesse verbale, en l'émerveillant à chaque instant de ses propres trouvailles, l'entretenait dans cette vénération de soi.
Ecrivant et dessinant sans cesse, ce monstre — au sens latin du mot — lisait peu. Il possédait une bibliothèque de volumes rares ou insignifiants, surtout dépareillés, qu'il ouvrait, annotait, puis refermait, puis rouvrait et utilisait à l'occasion. Un après-midi, nous déterrions ainsi d'un amas de poussière quelques tomes dune histoire de la chouannerie de je ne sais plus quel auteur, où il était rapporté que les conjurés abattaient des arbres, afin d'aménager à leurs réunions des clairières artificielles. Cela avait séduit Hugo, qui écrivait en marge les vers célèbres :
Dieu, quel sinistre bruit font dans le crépuscule Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule !
Ou bien c'étaient des ouvrages de voyages, de géographie, de statistique, où il puisait des chiffres, des renseignements typiques, surtout
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des noms d'aspect étrange et barbare. Car il adorait les consonnances imprévues, les rencontres et oppositions baroques de termes analogues de forme, différents quant à la signification.
Parfois, derrière le bouquin, sous la cendre du temps, nous apparaissait une canne, une savate ou un chapeau, ornés d'une inscription : <x Canne avec laquelle — à telle date — ie suis allé chez monsieur Dupin » . — Pantoufle de mon premier voyage en Belgique. — Chapeau sous lequel je suis revenu de Cobo en compagnie de Pelleport j). Il attachait à ses moindres faits et gestes une importance qui, de là, s'étendait aux pièces de son vêtement. Même en tenant compte de Chateaubriand, Hugo fut le plus vaste Moi du dix-neuvième siècle.
Ces pêches miraculeuses nous absorbaient presque entièrement. Nous étions submergés de reliques. Dès cette époque, me venait par l'ambiance l'idée ambitieuse d'une monographie d'un homme de génie, dans son cadre et dans son milieu, avec réactions sur l'entourage. Néanmoins je ne devais écrire l'Astre Noir que huit ans plus tard, en 1893, dans cette même maison où m'étaient apparus»
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en i885 les restes, miettes et débris de la grosse tête de Hugo. Bien que je me fusse appliqué à déformer la réalité autant que possible, il en était resté quelque chose, et la lecture des épreuves de l'Astre Noir par Lockroy — lequel d'ailleurs détestait Hugo et était détesté de lui — fut l'occasion d'un joli drame. Hauteville-House est prédestinée aux scènes, et c eût été là un fameux décor pour le remarquable livre d'Edouard Estaunié : Les choses parlent.
Bien entendu, nous récoltions par monceaux Jes cahiers menus où étaient relatées les soirées de spiritisme passées autour du fameux petit guéridon de madame de Girardin, ou des tables rondes du salon bleu et du salon rouge. La naïveté des «expérimentateurs» était grande, ainsi qu'il est d'usage, car le « cher esprit » s'exprimait tantôt comme Charles Hugo, tantôt comme Vacquerie, tantôt comme Hugo lui-même, sans qu'il fût possible de s'y tromper. La tricherie inconsciente apparaissait là dans sa splendeur, et cette tricherie est comme on le sait, la base de la « Science de l'au-delà ». Le spiritisme m'est toujours apparu comme un état d'aberration, ou, si vous pré-
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ferez, de semi-aberration en commun, où il entre un tiers d'aveuglement spontané ou provoqué, un tiers de ruse et un tiers de sexualité confuse. C'est, à mon avis, un chapitre de la psychopathie et c'est aussi un jeu très dangereux, où le diable trouve son compte ; car il mène aisément soit à la folie déclarée, soit aux détraquements de tous genres. Il y aurait un volume exact et pathétique à écrire sur les méfaits des tables tournantes chez ceux qui s'v adonnent.
Vu la quantité de « communications »
recueillies, il semblait bien qu'à Hauteville- House la prétendue évocation des morts eut été, pendant des mois et des mois, la principale distraction des longues soirées de l'hiver insulaire. Ces pauvres gens devaient tant s'ennuyer ! Hugo avait le dérèglement méthodique. Il consacrait à sa bonne amie tant d'heures, à sa famille tant d'heures, tant au travail, tant à la promenade. J'ai dit que la maison de Juliette Drouet était à vingt pas au-dessous d'Hauteville-House, dans la même rue. Il l'avait meublée et truquée dans le même style moyenâgeux, de sorte que, changeant d'habitacle, il ne changeait pas d'atmosphère. Zola qui, du
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fond de sa fosse d'aisances, a copié Hugo en tout, et dressé sa pyramide d'excréments selon les règles et canons romantiques, avait vers la fin organisé son existence d'une façon analogue. On peut ainsi se demander si cette hypocrite dualité sentimentale et extra-conjugale n'est pas une condition ou une conséquence de l'amour verbal de l'humanité et de la justice, si elle n'est pas reliée, par des canaux mystérieux, au burlesque évangile de la démocratie.
Les relations de Hugo « arbre déraciné » avec « la France où je suis né » étaient nombreuses pendant la belle saison, beaucoup plus rares pendant la mauvaise ; car la traversée est rude et les bateaux, en 1860, étaient moins bien aménagés qu'aujourd'hui. Il lui venait des amis, des admirateurs et partisans, des raseurs, qu'il arrosait copieusement de sentences encore plus ennuyeuses que leurs personnes, et des tapeurs qu'il éconduisait. Il entretenait une correspondance régulière avec un certain nombre de politiciens, et chaque fois qu'on lui envoyait un livre ou une plaquette de vers, il remerciait par un billet grandiloquent. Ainsi nourrissait-il sa gloire. Les autres proscrits
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étaient sa plaie, à cause des demandes d'argent qu'il ne pouvait pas toujours éluder et qui le crucifiaient. Mais il payait royalement en vocable.
Dans l'île même, les soixante familles qui composentraristocratieguernesiaiseautochtone tenaient à l'écart le « great old man ». Son genre de vie, promptement divulgué, les dégoûtait. Son républicanisme les effarouchait. Il devait ressentir vivement cette atmosphère de réprobation, lui qui rêvait titres, blason, toison d'or et à qui son père avait légué le nom et les armes problématiques de comte de Cogoluedo. Il eût voulu au fond posséder rang et privilèges, pour les sacrifier théâtralement dans une nuit du Quatre Août à soi tout seul, ou pour cracher dessus publiquement, comme son extravagant Gwymplaine. Il était un peu raide que ces petits hobereaux anglo-normands fermassent au génie leurs intérieurs ! Il se rattrapait de ces dédains en conviant les enfants pauvres du voisinage à de touchantes fêtes de famille, où on leur distribuait des jouets et des vêtements. Car, au milieu de toutes ces comédies et diableries, il aima sincèrement les petits et il est un des rares auteurs français
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qui aient su les peindre au naturel, qui n'en aient pas fait,, comme les artistes du xvii° et du xvme siècle, des grandes personnes rapetissées.
Il aimait aussi les éditeurs, mais bien cuits, en ogre véritable. L'infortuné Lacroix en sut quelque chose, qui se ruina avec le triomphe des Misérables. Le maître lui avait fabriqué un traité qui assurait audit Lacroix le manque de pain pour ses vieux jours. Les grands philanthropes laïques ont toujours excellé dans la défense enragée de leurs intérêts. La revanche de leurs nuées, c'est leur bas de laine.
Dans ce premier séjour à Guernesey, nous accompagnait un parent de Hugo, du nom de « monsieur Trébuchet », lequel faisait partie du conseil de famille. « Monsieur Trébuchet » était un brave homme petit, grisonnant, aux yeux divergents, toujours vêtu d'un ample paletot à pèlerine, dans lequel il disparaissait, à qui la mer faisait un mal atroce et une peur effroyable. Nous l'avions qualifié tout de suite d' (( éminemment impropre à la navigation » , et la plaisanterie consistait à lui proposer quotidiennement une promenade en bateau.
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Il la refusait d'un geste épouvanté. Ses naïfs étonnements devant les devises de Hauteville nous amusaient fort. Jamais personne plus ordinaire n'habita logis plus original.
Le secrétaire de Lockroy était, à l'époque, Georges Payelle, aujourd'hui premier président de la Cour des Comptes : «Payelle, ou la plus belle carrière administrative de la République ». C était et c'est sans doute encore un grand et jovial garçon, aussi farceur que nous, — ce qui n'était pas peu dire, — féru de littérature et de poésie, et qui savait par cœur des centaines de vers de tous les romantiques et de tous les parnassiens. Pour nous reposer d'inventorier la maison magique, nous faisions de grandes courses à travers l'île, où abondent les points de vue, les baies pittoresques, les rochers dramatiques. Nous suivions les traces de Gilliatt en interrogeant les naturels, braves pêcheurs au large visage encadré d'une barbe rousse ou blanche, qui parlaient encore une sorte de patois normand, où flottaient des archaïsmes français. Souvent Lockroy nous accompagnait, tout blanc déjà, une provision d'une douzaine de petits cigares dans ses poches, mais gai comme pinson , débarrassé
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du poids formidable que devait être la présence de Hugo en chair et en os , et curieux de toutes choses.
Depuis, j'ai parcouru ces mêmes chemins encaissés, visité ces mêmes sites, respiré ce même air du large en compagnie de gens très divers, depuis Armand Gouzien, le musicien aux airs innombrables, qui mourut là, et Marcel Schwob. jusqu'à Forain et à Caran d'Ache. Cependant Guernesey et Hauteville-House sont demeurés pour moi tels qu'ils m'apparurent la première fois, agrandis, sublimisés par l'immense souvenir encore chaud, avant les limbes froids de l'Histoire .
J'ai parlé de Mme Julie Ghenay, sœur de Mme Victor Hugo, femme du graveur Paul Chenay et qui, elle aussi, avait été le « témoin de la vie» du poète. Elle lui avait même servi, pendant des années et des années de secrétaire. Imaginez une vieille petite personne, de traits réguliers, proprette, timide et agile, coiffée plat, parlant d'une voix menue et précipitée. Elle appelait le grand homme « mon cher beau-frère, » et elle ne prononçait pas son nom, cinq ans après sa mort, sans une sorte de crainte. Très croyante, inoflfensive et modeste.
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elle avait entendu, subi, pendant un grand quart de siècle, toutes les railleries et tous les blasphèmes de l'anticléricalisme romantique, sans en avoir été le moins du monde troublée, sinon affectée. En parlant avec elle, je m'aperçus qu'elle considérait ces extravagances comme une sorte de rançon du génie, et elle n'en gardait point rancune au vitupérateur. C'était une de ces discrètes personnes qui ont tant et tant vu de choses de leur logette que tout leur paraît possible et excusable. Elle n'avait jamais un mot de reproche ni d'amertume pour son mari, qui l'avait délaissée, ni pour qui que ce lut au monde. Si Hugo, au lieu de manier ses foudres de carton doré et ses éclairs en papier de chocolat, s'était penché sur cette bête à bon Dieu, il aurait pu prendre d'elle une profitable leçon d'humilité et de charité. Je ne songe pas sans attendrissement à cette petite vérité et simplicité en robe de laine noire, nichée dans un coin de l'énorme et illustre mensonge.
Ce qui m'est apparu ou revenu des deux fils de Hugo me les a toujours montrés fort sympathiques, chacun dans son genre. François était un érudit, d'apparence flegmatique,