APRES LA MORT DE HUGO
sentimental au fond. Pour tromper l'ennui de l'exil, il avait entrepris une besogne de bénédictin, cette traduction de Shakespeare qu'il mena à bonne fin, avec un plein succès, grâce à sa vive intelligence et à sa connaissance parfaite de la langue anglaise. Charles Hugo était un bon vivant, ardent et batailleur, que l'inactivité assoupit et tua, et qui ne put donner toute sa mesure. Il a laissé des livres spirituels, comme La Bohême Dorée et La Chaise de Paille, Au dire de tous ses contemporains, il apparaissait supérieur à son œuvre. Leur père remplit au-dessus d'eux la fonction d'une cloche pneumatique. Il leur retira l'air respirable. Sa grande préoccupation était, en outre, de ne rien débourser pour leur entretien.
Au sujet de l'économie légendaire de Hugo, Mme Edmond Adam qui, elle, est la générosité même, raconte une anecdote très typique. Après la guerre, les républicains avaient trouvé le moyen de faire évader Rochefort de la Nouvelle-Calédonie. Mais il fallait une somme de vingt mille francs. Edmond Adam en versa dix mille. M*e Adam fit la quête parmi les amis, pour compléter. Elle arriva chez
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Hugo, lui exposa la situation. Il écouta gravement, puis, ouvrant le tiroir de sa table : <( Ma chère amie, voyez vous-même. Je n'ai pas le sou.
— Ici, sans doute. Mais ailleurs?
— Ailleurs, c'est la même chose.
Il fallut une heure de supplications pour lui faire comprendre que son abstention, en une telle circonstance, serait un scandale. Il finit, en geignant et maugréant, par remettre un billet de mille francs à sa visiteuse. Comme Rochefort adorait et admirait Hugo, Mme Adam ne lui conta jamais cette édifiante histoire.
Etait-il brave? Ce qui, à mon avis, constitue la qualité maîtresse de l'homme. Je ne le crois pas. Son Histoire d'un Crime, par exemple, le montre très empressé à exhorter les autres, à faire la mouche héroïque du coche, à courir de Schœlcher à Charras, et de l'ouvrier Charamol aux nouvelles, mais aussi très prompt à se défiler quand il croit que ça va chauffer pour de bon. Il y a là dedans un homme du peuple, armé d'un flingot, qui murmure un (( le représentant du peuple a son écharpe, la travailleur a son fusil, tout va bien» très rêvé-
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lateur. Ce devait être la conscience du citoyen Hugo, cet homme du peuple. A un autre endroit, on lui demande où on pourra le retrouver. Il répond fièrement, mais vaguement : (( Partout où je serai. » Son immense désarroi, ses terreurs sont manifestes à chaque ligne de cette burlesque épopée où Fauteur forge, de toutes pièces, une résistance et des massacres qui, en réalité, n'ont pas existé. Entendons-nous : je ne dis pas qu'il était lâche, mais il n'aimait pas le risque, mais il n'avait rien d'un chef. Les seules alertes de son existence furent, on le sait, amoureuses. C'était là, dans le caractère, avec le personnalisme et l'avarice, son troisième trou sérieux.
Ce qui a manqué à ses critiques, apologistes ou détracteurs, c'est de tenir suffisamment compte de l'écart énorme, anormal, tératologique, entre ses facultés sensuelles et verbales et son jugement, son régime d'idées : celleslà presque infinies dans leur ardeur et leur diversité. Ceux-ci quasi atrophiés, d'une puérilité déconcertante. Il a masqué sa misère intellectuelle du plus somptueux manteau lyrique qu'il soit possible d'imaginer. On croi-
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rait que ses combats de nains et de géants, de difformes et d'harmonieux athlètes, ne sont que la projection de ce déséquilibre moral, de cette antithèse intérieure. Par l'influence énorme qu'il a exercée, par son prestige et ses imitateurs, ses disciples et même ses adversaires, sa tare psychomorale se trouve être devenue la tare même du romantisme, avorton oratoire qui a induit en délire politique deux générations et demie de Français. Car il est à remarquer que les victimes des Châtiments, Napoléon III et ses ministres, participaient exactement aux mêmes erreurs que ceux qui les combattaient et qu'ils proscrivaient. L'homme de l'unité italienne, de l'unité allemande, de Sedan, était un romantique couronné, et Emile Ollivier a joué auprès de lui le rôle d'une espèce de Vacquerie. La période qui va de i85o et 1870 est le triomphe d'une même absurdité, à la fois littéraire et politique.
Guernesey n'est pas loin de Londres. Aussi, avant même d'entrer même pour peu de temps dans la famille de Victor Hugo, ai-je eu l'occasion de visiter, soit à l'aller, soit au retour, la capitale de l'Angleterre, par le crochet de
Southampton et du Havre. J'ai lu de bonne heure avec délices Dickens, Quincey et Stevenson, qui ont rendu comme personne l'impression tragique et familière de l'immense fourmilière aux brouillards ocreux, aux fumées noires et rouges. C'était une ivresse que de découvrir Oxford Street « marâtre au cœur de pierre », telle que nous l'a peinte l'érudit et sagace mangeur d'opium, que de chercher, sur chaque visage de passante, l'expression de la petite prostituée Anne, qui verse au poète défaillant un verre de porto épicé, de l'émouvante Florence Dombey, ou de cette malheureuse Nancy assassinée par l'effroyable Sikes, que de conjecturer, dans chaque cottage, la diabolique métamorphose du cher Dr Jekyll en criminel Monsieur Hyde. A peine débarqué pour la première fois à Charing-Cross — c'était en compagnie de Lockroy- — par un après-midi bas et jaune, je reconnaissais les maisons, les tournants de rue, jusqu'aux réverbères, et je serais allé, je crois les yeux fermés, à l'emplacement du Théâtre du Globe, où jouaient Shakespeare et ses amis. Les savants ont donné à ce phénomène, à cette sensation du déjà vu dans un premier contact, le nom prétentieux
de paramnésie. Je soutiens, pour l'avoir éprouvé à maintes reprises, que les grands évocateurs comme Shakespeare, Dickens, Stevenson et Quincey, sans même nous décrire les endroits, les sites ni l'ambiance, nous les suggèrent par l'intensité du récit, l'éclairage et l'inclinaison du dialogue. Leurs analyses de la conscience humaine ont la couleur du jour et le reflet de l'heure. Dans une réplique, dans une exclamation, ils font exploser toute la circonstance. La petite maison de César m'apparaît en ses moindres détails, quand le héros déclare qu'il peut y lire une dépêche à la lueur des météores. Le chant plaintif de Desdémone, quelques minutes avant le coup de l'oreiller, m'avait livré la situation de son palais sur le grand canal et les enjolivements douloureux de sa façade, bien avant mon premier passage à Venise. Je connais le château de Macbeth par le gîte des martinets aux angles de son toit, comme si j'y avais été en villégiature. La vision de l'Elseneur réel, par un crépuscule gelé de grand hiver, d'Elseneur reflété dans le miroir morose et figé du Sund, ne m'a rien appris qui ne fût dans Hamlet, dans les terreurs nocturnes de ses compagnons,
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dans les équivoques du prince détraqué, et que l'inversion guette au tournant de l'esprit de famille et de vengeance. Bref, et sans forcer la note, les grands poèmes sont pleins de mirages exacts, topographiques; ils portent en inclusion les aspects vrais des choses.
Au cours de ce petit voyage, Lockroy , qui ne se gênait pas avec le jeune homme que j'étais, vida son cœur quant à Hugo. Nous nous rendions en hansom à une exposition indienne qui attirait — c'était au mois d'août — beaucoup de visiteurs de toutes les nations assujetties à la couronne anglaise. Lockroy manquait d'attention et de culture, ayant été élevé en enfant de la balle, au va comme je te pousse des relations de théâtre et de presse. Mais il ne manquait pas d'intelligence ni d'esprit. Sa conclusion, entre quelques mâchonnements de cigare, c'était que le fameux patriarche de la démocratie, avait été « un mauvais homme et un homme dur », qu'il <( avait fait systématiquement le malheur des siens », mais qu'il était un poète étonnamment doué « bien qu'inférieur à Lamartine » et « un prodigieux ébéniste ». Tout n'était pas injuste dans ces remarques. Néanmoins, les comparant à l'acca-
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blement tragique dont Lockroy avait fait étalage, au moment de la mort et pendant les funérailles de son ennemi intime, je songeais que, suivant la formule de Taine, la vie est une chose compliquée. Elle Tétait encore bien davantage certes que je ne pouvais l'imaginer. L'important est que cette constatation, une fois faite, n'entame jamais la bonne humeur.
Forain a coutume de dire : « Qu'est-ce que vous voulez f. . . sans la cordialité ! »
Je dis, moi : « Comment réussir n'importe quoi sans la bonne humeur? » Que les débutants en croient mon expérience; elle est la première condition du succès. Mon père appelait, dans ses meilleurs rêves, le marchand de bonheur. J'appelle le professeur de bonne humeur. Quelqu'un qui me touche de près, et que j'admire, répète aussi : (( Les pauvres euxmêmes devraient demander l'aumône en plaisantant,, afin de ne pas attrister les riches. Ils feraient des recettes beaucoup plus belles. »
Quelques mois plus tard, je devais passer plusieurs semaines à Londres, toujours en compagnie de Lockroy et de la famille de Victor Hugo. Nous étions descendus à Alexandra
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Hôtel, en face d'Hyde Park. Charles Floquet vint nous rejoindre en compagnie de son secrétaire Pascal, petit monsieur insignifiant qu'il traitait comme un domestique. Floquet était un imbécile sans méchanceté, tenu pour tel dans tout son milieu, et d'une prétention comique. Il portait beau sa tête de notaire de comédie, qu'il prenait pour le masque de Robespierre. Lockroy et lui venaient d'arriver en tête de la liste de Paris, aux élections législatives. Celles-ci en effet se faisaient alors au scrutin de liste. Je dois rappeler à ce propos que cette année-là, pour je ne sais quelle raison, les conservateurs avaient eu des succès électoraux qui avaient surpris, mais non inquiété les milieux républicains. On s'était contenté de dire : « Ça n'a pas d'importance, nous les invaliderons. Ce sont des idiots. Ils se laisseront faire. » Plus tard, quand je me suis jeté dans le nationalisme et dans la politique militante, je me suis rappelé ces propos et d'autres de même farine et je suis devenu sceptique quant au résultat des efforts en vue des bonnes élections. L'illusion des conservateurs et des libéraux sur la possibilité de vaincre leurs adversaires à l'aide de « la consultation
nationale » est comparable à celle de la poire qui espère toujours gagner au bonneteau. Le gouvernement, tenant les carte-s, ne peut pas plus être battu que le bonneteur. Certains vieillards, entêtés dans leur sottise et les balançoires républicaines, parviennent jusqu'à l'âge le plus avancé sans avoir compris cette vérité, cependant élémentaire. Le «jeu légal de nos institutions » est une farce.
Donc Lockroy et Floquet se considéraient comme les maîtres de l'heure. Ils avaient conclu une sorte de pacte politique, auquel ils faisaient des allusions fréquentes en clignant de l'œil malicieusement. Lord Roseberry, ministre en fonctions, les ayant conviés à une soirée de gala, ainsi que « les personnes de leur suite », nous nous y rendîmes, avec empressement. J'ai le souvenir d'un hôtel somptueux, de messieurs chamarrés, d'Indiens en grand costume, d'uniformes de toutes couleurs, de (( haou dou... and you... » « haou dou. . . and you. . . » répétés des centaines de fois, sur des tons différents, par des hommes longs et minces et des dames plates, à tête d'anges ou de vieilles acrobates. En culottes courtes, glabre et souriant, le ministre, bien que d'âge respec
table, avait l'air d'un tout jeune homme. 11 ne paraissait pas très bien savoir qui étaient ses hôtes français et il dut prendre Lockroy et Floquet pour les deux fils de Victor Hugo, car il leur exprima à plusieurs reprises, en leur serrant affectueusement les deux mains à la fois, ses vives condoléances. Les deux compères saluaient, resaluaient, prenaient des mines confites et peinées, si bien que d'autres membres du cabinet vinrent s'associer à leur affliction. Quand tout ce monde poli eut pris son parti du décès déjà ancien de Hugo, ça alla beaucoup mieux. On nous conduisit au buffet. Quelques dames d'une taille insolite y mangeaient debout, avec un appétit brutal, en faisant claquer leurs mâchoires. On nous expliqua en riant que c'étaient des personnes
de l'ambassade allemande Haou dou wie
geht es? . . .And you Mais tenant d'une palte
robuste leurs petites assiettes chargées de victuailles, la fourchette entre l'index et le médius, elles distribuaient, de l'autre, des poignées de main à vous luxer l'épaule. Nous considérions avec amusement ces guerrières.
Entre temps, Floquet et Lockroy avaient demandé au chef de la police de leur faire
faire la tournée des grands-ducs à travers les bouges et classes dangereuses de Londres. Scotland Yard nous dépêcha trois policiers, trois colosses guides et censés protecteurs, du nom de Cook, Bob et Fred, accompagnés d'un inspecteur aux yeux malins. Jetais de la partie, ainsi que Georges Hugo et Payelle. L'agrément de la soirée, d'ailleurs assez banale — car on ne nous fit visiter bien entendu, que des bandits de tout repos — fut la venette extrême de Charles Floquet. Il avait soin de faire passer son petit secrétaire Pascal tantôt devant, tantôt derrière lui, selon la position des « mines patibulaires ». Cet enfant promis au poignard serrait les jambes de façon comique, mais n'osait désobéir au patron. On nous mena de la sorte chez divers Père Lunette aussi truqués que le nôtre, où nos cornacs échangeaient des signes d'intelligence avec les pick-pockets assermentés et les « Jack the Riper » de fantaisie, qui guettaient la distribution des shellings. Néanmoins j'ai gardé le souvenir d'une hospitalité de nuit à l'usage des matelots, aménagée comme un bateau, avec trois mâts au centre, sur les cordages desquels séchait du linge, et cabines latérales, du plus original
aspect. C'était le cas de répéter le fameux « L'Angleterre est une île » et Lockroy n'y manqua pas. Déjà soucieux du budget et du portefeuille delà marine, il interrogea, par le moyen de l'interprète, quelques uns. des mathurins qui couchaient là ; il recevait leurs réponses avec de gros yeux écarquillés, comme si elles lui livraient la clé de la fortune maritime de l'Angleterre. Il mêlait, avec beaucoup d'habileté, la comédie à la vie réelle. C'était, ainsi que plusieurs de ses pareils, un m'as-tuvu manqué.
M'as-tu-vu réussi, le célèbre acteur Henry Irving jouait alors le Méphistophélès de Faust aux côtés d'Ellen Terry en Marguerite. Les décors et la mise en scène étaient magnifiques et nous impressionnaient vivement. Quant à Irving, je ne l'ai jamais approché, mais tout ce qu'on raconte de lui semble d'une assez pauvre imagination et d'une prétention ridicule. C'était le comédien qui se croit grand seigneur. Il nous parut un Méphistophélès de séance de prestidigitation, extrêmement poncif, en drap rouge, boitillant comme dans les dessins de Delacroix et sans grandeur. Le public anglais, dans son ensemble, est puéril. Il se
contente de l'extérieur des choses et des personnages et ne va pas au delà. Nous avions autrefois à Paris, avant l'enjuivement systématique du théâtre et l'invasion cosmopolite, des auditoires beaucoup plus intelligents et mûris.
Une lettre du professeur Charcot m'introduisait auprès de son illustre confrère et ami Sir James Paget. Celui-ci nous reçutà déjeuner, Georges Hugo et moi, dans sa demeure confortable et classiquement londonienne, en compagnie de deux de ses élèves et de quelques vieilles demoiselles, qui composaient sa famille. C'était un grand vieillard sec, d'abord cordial, aux yeux intelligents et chauds. Il nous dit comme nous nous mettions à table : « A ces places se sont assis bien souvent Darwin et Huxley. » L'auteur de l'Origine des Espèces et celui de VEcrevisse étaient en effet de ses intimes. Il fit monter, en notre honneur, une bouteille d'un très vieux bordeaux absolument passé, que l'on nous servit comme c'est l'usage là-bas, ainsi qu'un vomitif, dans de tous petits verres à liqueurs. Chacun se taisait poliment, car personne n'avait rien à dire, et nous avions l'impression que des myriades de lieues
nous séparaient de cette gloire chirurgicale et aussi, par endroits, médicale. Je ne pouvais pas cependant lui demander des renseignements complémentaires sur la nécrose progressive des os ou « Pagets disease » ! . . . . L'illustre savant nous convia à son hôpital pour le lendemain.
Il faisait sa leçon sans apprêt, justement sur la « Charcots disease », dans une petite salle claire où ses élèves attentifs prenaient des notes. Il parlait lentement, avec des gestes précis de ses longs doigts satinés, et nous ne comprenions pas un mot de son discours. Quand il touchait la rotule ou le coude du malade couché devant lui, sur une table d'opération, chacun des assistants venait à son tour palper, au même endroit, la chair flasque et grise. J'étais enthousiaste de cette séance, en ma qualité de carabin de première année. Georges Hugo, plus artiste, préférait déjà les frises du Parthénon du British Muséum. Depuis, je me suis rangé à son avis et je ne me dérangerais plus pour aucune sclérose latérale amyotrophique, même maniée par le grand James Paget. Les points de vue changent avec le temps.
Lockroy avait dans Londres, ainsi qu'au Monomotapa, un ami véritable, M. E... qui donnait des leçons de français, depuis de longues années, aux insulaires. Il s'était complètement anglicisé lui-même, à tel point que chacun des détails, que lui fournissait son vieux copain sur la vie politique française, était pour lui comme une révélation. Il applaudissait, ainsi qu'au théâtre, à tous ces progrès de la démocratie, dont ses hôtes n'avaient aucune idée, ce qui prouvait leur irrémédiable infériorité par rapport aux institutions françaises. Cependant il avait adopté leurs habitudes, leur langage, jusqu'à leur façon de rire en long et de s'étonner en levant la tête, les deux mains à plat sur la nappe. Cette contradiction nous choquait.
E... raconta que l'essor prodigieux du mobilier anglais — Maple commençait à faire des siennes — tenait à ceci qu'après la Commune beaucoup d'ouvriers ébénistes du faubourg Saint- Antoine, compromis dans le mouvement, avaient émigré à Londres. L'excellence de cette main-d'œuvre, concordant avec les théories esthétiques de William Morris et de son groupe, avait donné lieu à une espèce de
Renaissance. Je ne sais si l'explication est exacte. Alors elle parut séduisante. Depuis 1886 nous avons traversé l'engouement pour l'ameublement esthétique et l'on revient aujourd'hui à une conception plus saine du confortable, en matière de chaises, de tables et de bahuts.
Le départ de Floquet, rappelé à Paris par je ne sais quel devoir civique, nous fit l'effet d'une délivrance. Il y a des imbéciles légers et supportables. Celui-là pesait d'une manière atroce. Je ne devais plus l'approcher que six ans plus tard, au moment du Panama, quand toute sa morgue se défit en compote, et quand il s'affaissa entre ses favoris dégommés, pareil à un pantin dont on a coupé les ficelles.
Ici se termine la première partie de mes souvenirs de jeunesse, alors que les gens et les choses nous apparaissent dans une demi-brume , qui tient aux mirages du début. Je vais entrer maintenant dans une période qui sera encore de formation et, par les études et fréquentations médicales et littéraires, de formation précoce, mais où cependant certaines figures et certains événements ont pris à mes yeux
leurs contours définitifs. Je m' efforcerai d'apporter à ces prochains récits, que je garantis rigoureusement authentiques et qui d'ailleurs ont eu de nombreux témoins, une absolue sincérité.