LA LIBRAIRIE LEMERRE
Il atteignit le livre et me lut, en les soulignant avec conviction et lenteur, quelques passages. J'aurais voulu lui montrer que je l'admirais et que je connaissais un grand nombre de vers de lui. Mais il paraissait considérer cette partie de son œuvre comme négligeable. Il était tout occupé de philosophie de l'esthétique et, ayant refermé Pascal, il se lança dans de longues explications, qui me parurent ingénieuses mais arbitraires, et que bientôt je n'écoutai plus du tout. Il me fit promettre de retourner le voir souvent. Ce fut plus tard, à la publication de mon premier livre, suite de dialogues métaphysiques et, pour le coup, fort ennuyeux. Cet excellent Sully Prudhomme avait eu la patience d'en analyser un ligne à ligne et il me proposa ses objections. Que j'étais confus et heureux! A ce moment, il observait le régime lacté et il buvait à la tasse par petites lampées, comme un chat, en me poursuivant sur mon subjectivisme, qui n'était pas de moi, mais bien plutôt de Lacheiier et de Boutroux. Son beau visage était devenu cireux et immobile. Son strict et mélodieux lyrisme, comme emprunté à un rêve de Pythagore, était mort en lui. Il ne s'intéressait plus
qu'à la sagesse et à sa demi-sœur la science. Son âme donnait l'impression d'une onde pure où se reflétait, par moments, un tableau noir.
François Coppée, amusant, prime-sautier, avec son œil gris de Parisien malicieux, dans un profil de médaille romaine, était l'âme de la librairie Lemerre. Il ne quittait pas plus sa cigarette que Banville la sienne et il parlait un peu comme Banville, en serrant les dents, mais sans déblayer. Son geste favori consistait à tirer ses manchettes. Son timbre de voix accentuait les /*, par exemple dans le mot (( prrrodigieux », et il riait lui-même, de bon cœur, des inventions comiques qui se succédaient sur le guignol charmant de son imagination. Tant de finesse s'alliait chez lui à la plus naturelle indulgence, à un sens littéraire très sûr. C'était un ami parfait. Je l'ai vu de près, et de plus en plus près, depuis ma prime jeunesse jusqu'à sa mort, car mon père le fréquentait avec délices. Cette petite phrase « Nous avons Coppée » signifiait que le dîner et la soirée seraient un enchantement. Au temps de Lemeire, on eût bien étonné le poète du Passant, de Severo Torelli et des Intimités en
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lui annonçant qu'il s'occuperait un jour de politique. Néanmoins son scepticisme n'avait rien de choquant ni de voulu. C'était plutôt le je m'en fichisme d'un poète élevé à la dure, et qui jouissait de l'aisance et du succès comme un collégien de ses vacances. Il disait déjà « le grrand Empereur » en parlant de Napoléon ; il aimait les récits de batailles, ce mélange héroïque et familier que Hugo a symbolisé dans un chapitre des Misérables, sous ce titre : L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint- Denis. Comme Alphonse Daudet, il animait tous les sujets et transmuait volontiers le plomb en or. Les humeurs et la négligence physique de Léon Cladel — il prétendait que ses poux sautaient à travers le passage Choiseul, reconnaissables entre mille — étaient une de ses plaisanteries favorites. Quelqu'un ayant publié un livre intitulé Léon Cladel et sa kyrielle de chiens, ce titre devint aussitôt, dans la bouche de Coppée, Léon Cladel et sa kyrielle de poux. Il appelait Ompdrailles « le tombeau' des lecteurs », au lieu de «le tombeau des lutteurs », et Montauban, tu ne le sauras pas « Léon, tu nous embêtes et tu ne l'ignoreras pas ». 11 avait fait les vers suivants,
que je gaze et modifie un peu, à cause des dames :
Gladel vit refuser son roman « Poil du nez », Que le Rappel donna de Ventôse à Frimaire, Par Charpentier, Hetzel et Marpon étonnés.