MORALITÉ
Où peut-on être mieux qu'au sein du bon Lemerre !
Les inventions effroyables de Cladel, qu'il appelait « la commère tragique » transportaient de joie François Coppée et il le poussait à les détailler, à les corser, à ajouter d'horribles détails, fœtus bouillis et dépecés, enfants trucidés par des confrères, scélératesses et perversités sans nom :
« Alors vous êtes certain, Cladel, qu'ils avaient étouffé le pauvre petit être dans un tiroir.. ?
— Certaing, tout à fait certaing, j'ai vu le tiroir rempli d'os et de sangue — » répondait Gladel, les yeux écarquillés, peignant ses longs cheveux de ses grands doigts aux ongles noirs.
Une autre fois, Cladel racontait qu'un directeur de journal était venu lui proposer une collaboration, « avec de l'or plein un chapeau ».
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— Vous êtes sur — demanda Coppée — que ce n'était pas plein un pot de chambre?
D'ailleurs ce lyrique des petites gens, excellent, simple et savoureux comme le pain, se mettait en quatre pour obliger ses confrères malheureux, placer les manuscrits, obtenir des avances d'argent, des prix académiques, des décorations. Sa conversion fut le parachèvement d'une existence toute de douceur et d'angélique charité. Il fallait le voir donner à un pauvre dans la rue, ou dans sa petite antichambre rue Oudinot. Si naturellement noble et fier, il était de plain-pied avec tout le monde. Il racontait les belles actions d'autrui avec une émotion fraternelle et son œil railleur se mouillait quand il parlait du sublime dévouement de Mlle Read auprès de Barbey d'Aurevilly. Nul plus que lui n'avait horreur du cabotinage. Nul ne chérissait davantage les travers des cabotins, leurs habitudes, leurs manies, cette veine inépuisable de comique.
Arène et Mendès étaient aussi des familiers d'Alphonse Lemerre et, parmi tant de divergences, Coppée et Mendès demeuraient liés. Quand on signalait à Coppée cette bizarrerie, il
répondait : « Que voulez-vous? deux vieux
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chevaux de retour du Parnasse... » Car, dès la quarantaine, il s'étiqueta vieux, malgré la jeunesse de son rire et la persistante fraîcheur de ses sentiments.
Venaient encore assidûment au passage Choiseul : Valade et Mérat, deux poètes inséparables, que Ton appelait Malade et Vérat;le brave petit André Lemoyne, aimable et sautillant, qui mâchonnait ses vers comme un lapin fait d'une feuille de chou ; Léon Dierx, raisonnable, luisant et immobile ainsi qu'une boule d'escalier. Le docteur Cazalis enfin, qui signait Jean Lahor, débordait de confraternité et d'enthousiasme, citait à tout bout de champ du Marc Aurèle et du Confucius, de l'Epictète et du Ramayana, du Shelley, du Byron et du Keats. Sa conversation était un pot pourri d'extraits sublimes, coupé de « tonnant, tonnant » de (( ft'étonnant », car il zozotait et, tout en s'émerveillant, tripotait les mains, les épaules ou la cravate de son interlocuteur. Il me détachait régulièrement mon bouton de col, puis, satisfait de son travail, courait aussitôt à un autre, en vociférant un fragment de ses Indiens, une strophe de Li-taï-pé ou de Thou fou. C'était un cher bonhomme, certes, terri-
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blement ennuyeux quand on était pressé, mais sans cesse féru d'une nouvelle marotte, protection des paysages, certificat physiologique de mariage, maison esthétique à l'usage des classes pauvres, et toujours trépidant, et toujours convaincu, et toujours sous Arapeur. J'espère, pour ses voisins des Champs-Elysées, qu'il s'est un peu calmé depuis sa mort.
Mendès affichait, vis-à-vis de Dierx, un immense respect, une quasi-vénération. J'ai toujours soupçonné qu'il entrait là dedans quelque comédie. Il se servait de Dierx pour en écraser d'autres et embêter Villiers de l'Isle- Adam.
Cependant vivait à l'écart, écrivant à la Liberté des articles de critique remarquables et remarqués, fréquentant chez quelques amis intimes, dont mon père et Albert Duruy, un homme jeune encore, barbu, mince et solide, à la chevelure de jais, abondante, aplatie et rejetée en arrière, aux yeux brillants, que l'on appelait Edouard Drumont. Nous l'aimions beaucoup. Personnellement, j'éprouvais une vive sympathie pour lui, car il savait parler aux jeunes gens, il avait en toutes choses et en littérature une opinion solidement motivée, et
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il donnait une impression de rare énergie, de sécurité. Il y a ceux qui diminuent les choses et les gens, les milieux où ils fréquentent, qui sont marqués du signe algébrique « moins ». Edouard Drumont était marqué du signe (( plus ». On avait plaisir à le voir arriver et, dès qu'il ouvrait la bouche, à être de son avis. Il faisait des armes avec furie, de la façon la plus dangereuse pour lui comme pour son adversaire, en risque-tout. Mon père disait : (( Drumont a raison de s'entraîner, car le livre qu'il est en train de préparer ne sera pas une petite affaire. »
Quel était ce livre? Je n'interrogeais pas làdessus, ayant toujours eu horreur des questions indiscrètes. Mais quand nous tirions, Drumont, Alphonse Daudet et moi, dans notre petite salle d'armes du rez-de-chaussée, avenue de l'Observatoire, on ramassait, à chaque séance, une demi-douzaine de fleurets cassés.
A cette époque lointaine, en effet, les règles de l'épée étaient inconnues, les maîtres Ayat et Baudry n'avaient pas encore bouleversé la technique des armes et du duel.