LES ROIS EN EXIL
Sur les indications de Goquelin aîné, Paul Delair tira donc une pièce des Rois en Exil d'Alphonse Daudet et lecture en fut faite chez nous, avenue de l'Observatoire, en présence de Gambetta, d'Etienne, du docteur Charcot, d'Edouard Drumont — qui a raconté la scène — et de quelques autres. Ce genre d'épreuve est factice, car la politesse empêche les auditeurs de donner un avis sincère. Le donneraientils, que les auteurs ne l'écouteraient pas. En l'occasion, Constant Coquelin, qui lisait d'une voix belliqueuse, — comme s'il s'agissait de braver les « chevau-légers » de la droite et de pulvériser les « gens du Seize Mai » — manifestait une telle admiration que la moindre réticence eût paru sacrilège. Les Rois en Exil furent reçus au Vaudeville, joués par Dieudonné et Maria Legault dans la perfection... et tombèrent à plat. Les gens des cercles — comme on disait alors — y sifflèrent une phrase malencontreuse et inutile sur « un Bourbon qui courait derrière l'omnibus » et auquel on répondait « complet ». Mais bien plus que la cabale, prévue et dénoncée par la presse républicaine d'alors, le morne ennui que dégageaient la personne et la prose de Paul
Delair eurent raison du succès du roman.
Un épisode comique m'est resté de cet eiïondrement. Le rideau venait de tomber sur le |jfoisième acte, au milieu des « chut » et de quelques coups de sifflet. Constant Coquelin, furieux et désolé, arpentait les coulisses avec sa mine des grands jours, songeant aux dangers qui menaçaient la République, Gambetta et Delair, quand il aperçut un homme brun, moustachu, modestement dissimulé derrière un portant. Pas de doute, c'était un espion, un agent de la droite, posté là pour donner le signal des huées : « Tu vas voir», dit l'illustre comédien à Alphonse Daudet. S'élançant vers l'intrus, comme s'il allait lui fendre le crâne, il lui demanda d'une voix tonnante : « Qui êtes-vous et que faites-vous là? » Légèrement interloqué, le conspirateur répondit néanmoins avec assez de calme : « Monsieur, je viens de la part du restaurant Voisin, savoir combien il y a aura de personnes à souper. »
Ledit souper fut morne, est-il besoin de le dire. On se battait les flancs pour réconforter Paul Delair, tel qu'un suicidé tiré de son puits, et Coquelin, comparable à Napoléon le soir de Waterloo. On n'y parvenait pas. Mon père,
qui a toujours aimé les situations nettes, avouait : « C'est une veste. Prenons-en notre parti. » Mais son collaborateur secouait la tête tristement. Les gens des cercles l'emportaient et, derrière eux, c'était la droite qui allait se ruer à l'assaut de la Grande Révolution, sur le cadavre d'un drame en cinq actes.
Le lendemain, dans la cour de Louis-le- Grand, Jean Coquelin m'attendait anxieux : « Eh bien? » — Je répondis : « La chute, la chute complète... »
— Ah ! quel malheur !
Le pauvre garçon en avait les larmes aux yeux. Il était écrasé de désappointement et d'horreur. Mais il ressemblait tellement à son papa, portait un désespoir tellement superposable sur des traits identiques, que j'en eus, — je l'avoue à ma honte — presque envie de rire. Enfin, je ne croyais pas et je n'ai jamais cru aux cabales.
La reprise de Le Roi s'amuse de Victor Hugo fut, dans son genre, une « tape » de même qualité. L'ancienne interdiction de ce mélodrame en vers faisait qu'on escomptait un triomphe. Les Charpentier m'avaient hébergé dans leur seconde loge. J'avais le cœur bat-
tant quand la toile se leva sur ces mots des courtisans de François Ier.
...Et la belle demeureP —
Au cui-de-sac Buci, près de l'hôtel Cossé.
Delibes avait composé, d'après des airs anciens, notamment la Romauesca, une musique de scène délicieuse. Les décors étaient profonds, les costumes somptueux. Mais deux rôles, tenus d'une façon grotesque, celui de Saint-Vallier par Mauban et celui de Triboulet par Got, mirent à nu la misère extrême de cette œuvre manquée, en montrèrent à tous la vétusté et la ficelle.
Ce pauvre vieux Mauban eut toujours des intonations de vaudeville. Il disait « médème» pour « madame » et « mouterde » pour « moutarde » . Joignez à cela une solennité extraordinaire et des gestes à contretemps. Le père de Diane de Poitiers avait ainsi l'allure d'un pensionnaire échappé en chemise de Charenton. Pendant sa fameuse tirade, la salle pouffait, en dépit de la vénération due à Hugo, présent, disait-on, au fond d'une baignoire et en l'honneur de qui une immense ovation était
projetée. Catulle Mendès, le cheveu en bataille, parcourait les corridors, déclarant qu'il tirerait les oreilles et le nez au misérable osant nier que ce fût là le chef-d'œuvre unique, la merveille des merveilles de la scène française, Vacquerie et Meurice l'approuvaient, moins belliqueusement, le premier en secouant sa tête de cheval vicieux, le second en agitant sa bonne boule blanche, son masque de commère purgée. Sarcey, au premier rang de balcon, était fort occupé à extraire de son nez des boulettes, qu'il rangeait soigneusement sur le velours. Les familiers de l'avenue d'Eylau encombraient F avant-scène directoriale, où paradait ce mauvais singe de Lockroy, mais, devant la fraîcheur de la salle, devaient, eux aussi, recourir à l'explication par la cabale. Ils le faisaient mollement, à cause de la totale invraisemblance. J'entends encore Emile Augier, grand et robuste, visage au nez saillant et taillé dans l'acajou, déclarer de haut que « Got était parfait ».
Parfait sans doute, en tant que Giboyer. Cet interprète des bourgeoiseries d'Augier, auquel on avait eu la folle idée de recourir, jouait Triboulet avec les inflexions et les mou-
vements qu'il apportait aux Effrontés. 11 agitait la tête, esquissait de petits gestes ronds des bras, des trémolos de jambe, bredouillait les alexandrins et, quand il menaçait le vicomte d'Aubusson, de lui « briser aux dents son verre et sa chanson », il avait l'air de parler à sa pipe : « Toi, je n'te mènerai plus dans le monde... » Embarrassé de sa marotte, traînant une patte mal déformée, il laissa à un moment donné ses mollets passer sur le devant et sa bosse glisser dans son derrière, ce qui lui donna une touche invraisemblable. La gaieté des spectateurs le déconcertait, l'irritait. Non seulement le roi déshonorait sa fille, sacreblotte, mais encore le public le blaguait, lui, le père martyr. Aussi sabota-t-il complètement le dernier acte, secouant son sac tragique comme un charbonnier mécontent, et déblayant les vers à la vapeur, avec la hâte visible d'en finir.
C'était le désastre, à un tel point que l'ovation à Hugo n'eut pas lieu. Le vieillard, d'ailleurs retombé en enfance sublime, partit tout simplement au fond d'un fiacre, derrière lequel il y eut de maigres clameurs. Les gens se demandaient comment une si pauvre chose avait
pu jadis soulever des colères et des enthousiasmes. Mendès, n'ayant trouvé personne à gifler en l'honneur du Parnasse, alla se saouler au cabaret voisin, en compagnie de sa dernière conquête, une nymphe à tête de mort du plus terrible aspect. Il apparut, cette nuit-là, que le romantisme avait reçu un rude coup. Comme on disait : « Le Roi s'amuse... mais il est le seul... » La vérité est que son théâtre est la partie la plus caduque de l'œuvre de Hugo. Lyrique et peu scénique, il a construit des drames grandiloquents, mais vides, avec des réminiscences de Shakespeare, sur lesquelles sont plaqués quelques effets contrastés et plats : le brigand, fleur d'héroïque vertu; le valet amoureux de la Reine; le bouffon hanté par Pascal et Bossuet ; les vieux de la vieille moisissant dans un burg. La vie est absente de ces enluminures, ainsi que le sens légendaire, historique, psychologique et politique. Il reste, ici et là, un chant mélodieux et noble — comme au dernier acte à'Hernani — mais exécuté par un violon solitaire, sur la tombe d'une grande erreur. Nulle part plus que dans ses pièces n'éclate la disproportion formidable entre la capacité intellectuelle et la puissance verbale
de Hugo : des ailes d'aigle, qui soulèvent et meuvent un roitelet.
Vers le même temps avait lieu la fête du quatre-vingtième anniversaire de la naissance du glorieux « siècle avait deux ans ». Sous la fenêtre de son petit hôtel, ce fut un interminable défilé d'hommes de lettres, d'hommes politiques et de badauds. On distinguait le vieux deboui, sous son vaste front, derrière la vitre, tenant son petit Georges par la main. En dépit de la température plutôt aigre, on ouvrit, l'espace d'une minute, et une formidable acclamation monta vers lui. Une délégation des enfants des écoles Ferry fut introduite et récita des vers de l'obscène Mendès, particulièrement qualifié pour exprimer la candeur puérile :
Nous sommes les petits pinsons, Les fauvettes au vol espiègle, Qui venons chanter nos chansons A l'aigle.
Ce soir-là, après le repas, le cocher poète Moore, ayant insisté pour être reçu, fut introduit auprès du maître. Très ému par les libations d'une si belle journée, il voulut réciter
son compliment, lui aussi, mais se contenta de projeter sur le tapis, au milieu de l'assistance effarée, trois ou quatre litres d'un vin violet, acre et repris par le suc gastrique. C« fut un beau scandale et une terrible odeur. Quelques années plus tard, Moore se vengea de sa déconvenue en tirant un coup de revolver sur Lockroy, à la permanence électorale du onzième arrondissement.
Par ailleurs, le soleil romantique était complètement couché, surtout parmi ma génération. La classe de philosophie de Louis-le- Grand, à laquelle j'appartenais, représentait assez exactement Fétat des esprits dans la jeunesse instruite, quatorze ans après la guerre.
Nous avions comme proviseur Gidel, au visage sévère, au ton rogue, au cœur excellent, coiffé à l'ordinaire d'une petite toque noire qui lui donnait un air de chirurgien mécontent. Il s'écoutait parler volontiers, pendant qu'il admonestait les jeunes élèves. Personnellement, j'étais avec lui dans de fort bons termes, car il aimait les lettres et goûtait les romans d'Alphonse Daudet. Il voulut bien me dire de Sapho que c'était une œuvre « hardie certes, mais très musclée ». Je conserve précieu-
sèment ce jugement, à côté de celui d'un vieux général, mon voisin de table chez le docteur Landouzy, lequel voulait à toutes forces que je fusse l'auteur de Sapho, qualifiée par lui de « délicieuse pochade »!... Notre censeur était Joubin, insignifiant et « bien brave », comme eût dit Timoléon.
Quanta notre professeur de philosophie B, il n'était autre que le fameux Burdeau, qui depuis... Alors, avec la ferveur de la jeunesse qui s'ouvre aux spéculations intellectuelles, nous l'admirions sincèrement pour son sentitiment de « l'honeûre », ainsi qu'il le répétait avec l'accent d'un gone de Lyon, sa ville natale, pour son patriotisme et pour la lucidité de ses exposés. Au milieu d'une analyse de la Critique de la Raison Pure, il campait un éloge de Gambetta ou de Freycinet, prononcé d'une forte voix, persuadée et persuasive, qui paraissait venue du fond de la conscience. A certains anniversaires de l'Année Terrible, il nous faisait une lecture ad hoc, souvent puisée dans les Contes du Lundi et dans les Lettres à un Absent. Dans la grande salle de visite du rez-de-chaussée, son portrait en prix d'honneur attirait les regards et l'on
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racontait que ce prix lui avait valu la protection et la faveur du célèbre financier Donon, directeur du Globe et bienfaiteur de cette haute récompense. Il avait toujours à la bouche les mots d'intégrité, de désintéressement, de démocratie et de sacrifice. C'était un bœuf de travail. Il corrigeait nos compositions en trois jours, nos devoirs en douze heures, et nous remettait des copies couvertes d'annotations toujours utiles et souvent remarquables.
J'étais, — je puis l'avouer et le palmarès en témoigne, — parmi les deux ou trois privilégiés dont il s'occupait particulièrement, qu'il jugeait dignes de ses sourires, sous son lorgnon, au-dessus de sa courte barbe noire, et quelquefois de petits apartés sur les marches montant à la chaire. Au sortir de plusieurs années de latin, de grec, de littérature française, de mathématiques, ce fils d'un canut de Lyon nous représentait la pensée toute pure, l'embarquement pour les îles bienheureuses du subjectivisme transcendantal..
Non certes qu'il méprisât Herbert Spencer et la traduction de l'honorable M. Gazelles. Conformément aux programmes, il nous imprégnait consciencieusement des ouvrages de
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ce biologiste manqué, pour qui l'évolution fut un dogme, des Premiers Principes aux Principes de Sociologie. Il nous infligeait Alexandre Bain, Les Emotions et la Volonté, Stuart Mill et ses Mémoires, sa propre traduction du Monde comme Volonté et Représentation de cet hérédo-misanthropede Schopenhauer, toujours à deux doigts de la paralysie générale, tous les bouquins de Fouillée, ceux de Ribot, si prétentieux, arbitraires et vides et cette Irreligion de l'Avenir de Guyau, qui a exercé une funeste influence sur toute une génération . Il analysait merveilleusement Y Ethique de Spinoza et la Monadologie de Leibnitz, le Discours de la Méthode et le Traité des Passions. Mais sa prédilection, son recours, son refuge, c'était Emmanuel Kant. Il nous laissait entendre que celui-là était descendu plus profondément qu'aucun humain dans les abîmes de l'esprit, que c'était lui le grand « voyageur », le « wanderer » divinisé par Richard Wagner. Il confiait à notre camarade Chavannes, aujourd'hui professeur au Collège de France, le soin d'analyser devant nous les Prolégomènes à toute Métaphysique Future qui voudra se présenter comme science, ce concentré de la Rai-
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son pure, et les Fondements de la métaphysique des mœurs, ce liebig de la Raison pratique. Il ne s'écriait pas comme Chabrier, notre professeur de rhétorique, lisant Virgile : « Quel dommage ! Soumettre de semblables merveilles à ces jeunes idiots! » Cependant il nous assurait que ce n'était pas trop de trois années d'études et de recueillement pour arriver au seuil du kantisme.
J'ai compris depuis qu'il était profondément, ardemment anticlérical et que le criticisme destructeur de Kant lui était cher surtout comme porte de l'incrédulité. Jamais il ne prononça devant nous, dans tout le courant de l'année, le nom de saint Thomas d'Aquin et, quand il nous parlait du divin, ce qui arrivait rarement, il ajoutait aussitôt, levant le doigt : « Je parle du sentiment du divin en soi, considéré comme noumène, et non du divin qu'on honore dans les Eglises. » Cela nous paraissait très fort. Nous n'étions pas impies certes, je parle pour ceux d'entre nous qui avaient reçu une éducation catholique. Mais nous considérions le dogme comme une discipline peu compatible avec l'essor métaphysique. Notre maître ne nous affirmait-
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il pas, au besoin, en frappant sa chaire d'un poing solide, « que l'impératif catégorique suffisait ».
Les leçons étaient semées d'allusions politiques et antireligieuses, à tel point que Gidel, en ayant eu vent, fit à ce sujet à Burdeau quelques remontrances qui furent mal prises. Aucun de nous du reste n'en était choqué : puisqu'Emmanuel Kant avait modifié sa promenade quotidienne, afin d'avoir plus tôt des nouvelles de la Révolution française, ceux qui médisaient de cette Révolution et de ses résultats étaient évidemment des esprits rétrogrades, complètement fermés aux idées nouvelles.
J'avais comme camarades d'études, en philosophie B, outre Chavannes déjà nommé, Joseph Bédier, vétéran, qui depuis a écrit de si belles pages sur les légendes françaises ; Bérard, auteur de solides études de politique étrangère dans la Revue de Paris et bras droit de l'irascible La visse ; Couyba, devenu bête-àportefeuille tantôt dans un ministère, tantôt dans un autre, et sénateur de la majorité, quelle que soit cette majorité. Brave Couyba! C'était tout de même un « chic type, » pour
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employer la formule universitaire et je ne me rappelle pas sans émotion l'impossibilité totale où il était de prononcer intelligiblement son nom. Cela était cause, entre Burdeau et lui, de scènes inénarrables. Il faut ajouter, en confidence, que Couyba, depuis ministre de l'Instruction Publique — tout comme Lockroy, — était un élève des plus médiocres.
— J'ai reçu, déclarait Burdeau, une copie absurde de ce mossieur dont je ne déchiffre jamais la signature.
Couyba commençait à pâlir. Il s'était reconnu dans ce signalement. Nous nous mettions à pouffer, prévoyant la suite.
— Comment vous appelez-vous?
— Oubô, m'sieur...
— C'est impossible, invraisemblable. Vous ne vous appelez pas Oubô. Epelez votre nom.
— Oui, m'sieur, oui, m'sieur.
— Je vous ordonne d'épeler votre nom. Ou plutôt, venez l'écrire au tableau.
— Non, m'sieu, non, m'sieur. J'suispasun gosse.
— Et pourquoi cela?
— Parce que je vous l'ai déjà épelé. Je m'appelle Voubô.
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— Alors, vous serez consigné.
— Oui, m'sieur, oui, m'sieur.
J'espère pour Couyba qu'il est plus éloquent au Conseil des ministres qu'il ne l'était en philosophie, et que ses collègues ont fini par savoir son nom. J'ai bien ri en lisant de lui, l'année dernière, un discours de distribution de prix — précisément à Louis-le-Grand, je crois — , où il se plaignait de l'ignorance des nouvelles couches en langue grecque. Couyba, en effet, n'a jamais pu articuler un seul mot de grec, et il n'était pas beaucoup plus fort en latin. En revanche, il avait dès cette époque des dispositions poétiques et montmartroises. Son langage était libre, amusant et coloré. Il n'aimait pas notre professeur d'histoire naturelle, M. Mangin, qui a fait depuis une belle carrière, travailleur acharné, lequel de son côté détestait les paresseux. Dès que M. Mangin citait un animal quelconque, la voix de Couyba demandait, en termes nets, des détails crus sur ses facultés de reproduction. A quoi la réponse rituelle :
— Couyba, vous serez consigné sans exemption.
Le long du mur de la première cour, pen-
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dant les récréations, nous nous promenions par groupes sympathiques. Couyba faisait partie du groupe Syveton. Pauvre Syveton, il avait déjà son air froid, ses yeux aigus et son gros rire. Nous avons maintes fois, depuis lors, évoqué ensemble la classe de Burdeau et ses souvenirs joyeux. J'étais loin de prévoir que celui-là entrerait dans la mort par la porte ténébreuse de l'assassinat politique. Parmi les disparus de la classe Burdeau, il faut encore compter Marcel Sclnvob, déjà érudit, mais dédaigneux du programme, et qui battait les buissons au détriment des succès immédiats. Il parlait couramment l'anglais et l'allemand, en sa qualité de juif polyglotte, et lisait Emmanuel Kant dans le texte. Cela aurait dû séduire Burdeau. Cependant il négligeait Schwob.
Enfin, je n'aurai garde d'oublier Paul Claudel, l'auteur dramatique le plus difficile, mais le plus riche en métaphores neuves et hardies de sa génération, Paul Claudel au regard de feu et au débit précipité, qui avait fréquemment des attrapades avec notre maître. En bon jacobin, Burdeau ne supportait guère la contradiction et il avait, je crois, flairé en
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Claudel un médiocre admirateur de l'Impératif catégorique. D'où des discussions rapides et flamboyantes comme des passes d'armes, qui laissaient les deux adversaires frémissants et irrités. Ce n'était pas, comme on le voit, une classe banale. Alphonse Daudet a eu bien raison de soutenir que la métaphysique allemande avait joué un rôle considérable dans la déformation de l'intelligence française, entre 1880 et 1895. Il y a eu là, comme disent nos pesants voisins, quinze années de tempête et d'assaut. Le plus fort, c'est que cette imprégnation, que cette pénétration se soient faites au nom du patriotisme « bien compris ». Ne fallait-il pas, avant toute chose, connaître à fond nos vainqueurs et nous soumettre à une discipline mentale où se trouvait — selon Burdeau et les autres — le secret de leurs récentes victoires.
Le résultat de ce gavage évolutionniste et criticiste, poursuivi avec acharnement par un politicien grimé en apôtre et qui nous en imposait, ce fut l'anarchie pure et simple. L'Inconscient de Hartmann et les ouvrages de Schopenhauer, avidement lus et commentés, s'ajoutaient à Kant pour combattre en nous le
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bon sens national et les traditions de méthode et de mesure héritées de nos pères. Notre crise d'encéphalite — comme a dit Renan — nous détachait de toute croyance, et les comédies patriotiques de Burdeau ne compensaient pas ces démolitions. Le temps n'a point affaibli chez moi le souvenir douloureux de cette effraction de mon esprit par les insanités germaniques. Elles ont pesé sur mes jugements, impérieusement jusqu'à l'affaire Dreyfus, bien qu'à maintes reprises j'aie été tenté de les secouer avec violence. Mais elles reprenaient rapidement leur pouvoir. La formation médicale, qui est en somme très grossière, n'arriva point à les dissiper. Au contraire, en m'y abandonnant, je croyais réagir contre le matérialisme scientifique, dont elles sont précisément l'adjuvant. Je l'écris avec certitude : le kantisme est un poison pour l'intelligence française. Il l'engourdit et il la paralyse. Tout père de chez nous, soucieux de transmettre le flambeau de sa race, devra en préserver ses fils. Il ne le leur laissera pas ignorer, mais il leur montrera son venin.
Je crois aux formations successives. Jusqu'à dix ans, l'enfant est un petit sage, un judi-
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cieux bonhomme, et ceux qui se sont élevés contre la première communion à sept ans ont prouvé qu'ils ignoraient tout du jeune être pur et lucide, prêt au divin, que cet âge a formé. De dix à dix-sept ans, ou un peu plus tard suivant le cas, l'adolescent est un sexuel. Ce mot dit tout et indique de quel côté sont les pièges les plus graves qui menacent l'existence, risquent de la gâcher à jamais. Ce laps est celui des images troubles, renforcées par la volupté soudaine, quelquefois indéracinables. Interrogez les débauchés et les pervertis. Ils vous confieront toujours que leur vice remonte à un songe malsain, poursuivi pendant l'adolescence, à une mauvaise rencontre, à une influence de cette époque réellement climatérique. De dix-huit à vingt ans, c est le goût de la spéculation, de l'abstraction qui prédomine, comme si le cerveau, avant d'engranger les faits solides de l'expérience, éprouvait le besoin de se mesurer lui-même, de connaître son fonctionnement et ses limites. Une idée fausse, une doctrine paradoxale, à ce momentlà, sont aussi obsédantes et dangereuses qu'une vision obscène pendant le stade antérieur. Gare au prix de dissertation philosophique,
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sous les programmes de l'Etat républicain ! A Louis-le-Grand, sous Burdeau, un de mes camarades, garçon de bonne famille, sans aucune tare, fort intelligent, me déclara un soir qu'il avait l'intention de se tuer « parce que le monde était mauvais en soi ». Un secret instinct m'avertit d'aller confier cette histoire
qui n'était peut-être pas même encore un
projet — non à notre professeur, mais au proviseur. Le regard de Gidel, pendant mon récit, était singulier, ému et perplexe. Il fit venir le désespéré, le sermonna, le frictionna, l'envoya quelques jours dans sa famille. Au retour, il était guéri. Ce cas montre à quel point un jeune homme peut prendre les systèmes au sérieux et combien il importe de le rattacher à quelque chose de ferme et de solide, au milieu de leur éboulement.
Quelque temps après ma sortie de philosophie, comme nous prenions le train pour les eaux de Lamalou, mon père et moi, à la gare de Lyon, Burdeau apparut soudain sur le quai. Il commençait à être grande vedette, et le digne M. Regnoul, inspecteur de la gare, lequel pendant vingt ans fit croire aimablement à chacun des voyageurs du rapide du soir qu'il
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jouissait d'un traitement de faveur, le digne Regnoul lui tirait de grands coups de son grand chapeau haut-de-forme. Mon ex-professeur vint à moi : « Vous êtes à l'Ecole de Médecine, à ce qu'on me dit?
— Oui, monsieur.
— Cela vous intéresse?
— Enormément.
— Dépêchez-vous alors de préparer l'internat. Puis je vous distrairai de vos études un an ou deux, pour vous initier près de moi à la politique. Nous avons besoin de travailleurs. Qu'en pensez-vous, mon cher maître? »
Alphonse Daudet indiqua, en quelques mots aimables, qu'il me laissait libre de choisir la voie qui m'attirerait le plus. Après s'être assuré que M. Regnoul lui avait retenu une place de coin, Burdeau insista : « La politique, c'est le grand art, ars magna, songez-y. Je ne vous ferais pas cette proposition, si je ne me sentais le pied solide. Mes amis et moi sommes maintenant sûrs d'occuper le pouvoir, avec des alternatives, pendant une longue durée. Réfléchissez-y. Vous me répondrez en octobre. »
Je ne le revis plus. L'apparition et le succès de La France juive le mirent hors de lui, et la
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publicité donnée alors à l'amitié de mon père et de Drumont dut lui rendre moins sympathique le nom de Daudet. Or Drumont, dès cette époque, était certainement renseigné sur Burdeau. Mais philosophe, et indulgent aux erreurs d'autrui, il n'avait jamais cherché à m'enlever mes illusions quant à un homme qui m'était cher.
Burdeau en somme inaugurait un genre qui s'est perfectionné depuis : celui du professeur à visées politiques, pour qui la chaire n'est qu'un passage et l'enseignement qu'un poste d'attente. Par là il se distinguait tout à fait de mes autres professeurs de Charlemagne et de Louis-le-Grand, des Laguesse, des Devin, des Rouzé, des Maynal, des Boudhors, des Salomon, des Jacob, uniquement absorbés par leur noble métier, la formation des jeunes esprits. Quels hommes admirables ! Professeur de quatrième B à Louis-le-Grand, vieux et déjà infirme, le papa Maynal, revêtu de sa toge dès six heures du matin en hiver, faisait, à la lueur d'une bougie, répéter le concours de récitation à ses élèves. Latiniste de premier ordre, Boudhors a formé quinze générations d'écoliers, leur a ouvert les humanités et la
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haute culture. Les Hatzfeld, les Durand, les Jacob, les Merlet ont laissé un souvenir impérissable à tous ceux qui ont profité de leurs hautes leçons. S'il eût été plus sage et moins ambitieux, le fils du canut lyonnais aurait laissé une mémoire aussi respectée, loin des souillures et des outrages du parlementarisme. Car, pour l'intelligence et la puissance du travail, il était certes à mille coudées au-dessus d'un Goblet, d'un Lockroy ou d'un Freycinet. Je pense que la rencontre du financier Donon joua dans sa destinée un rôle funeste, celui du tentateur. La fréquentation des grands juifs l'acheva. Il n'y a pas que dans le second Faust que le démon aveugle ceux qui lui demandent la clé des richesses.
La maladie et la mort de Gambetta avaient laissé la population parisienne indifférente. On s'était seulement intéressé au drame intime et obscur qui avait, par un coup de feu, déterminé l'inflammation intestinale de ce pléthorique. Quelqu'un de son entourage, qui m'a conté la scène maintes fois, étant allé lui rendre visite au Palais-Bourbon, le trouva sur sa chaise percée, abandonné et gémissant : « Je ne peux plus faire mes besoins... Tout le