‹ Farces et moralitésChapitre 14 sur 47 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les MÉ.MES, L'HUISSIER

LE MAIRE

Qu'est-ce? (Prenant le pli.) Qu'est-ce que ce pli !

l'iilissier Je ne sais pas.

LE MAIRE

Qui l'a apporté ?

l'huissier Un homme en deuil...

Un homme en deuil?... Ah!... (il examine le pli.) Un homme de la ville?

l'iilissilr Je ne sais pas...

' LE MAIRE

Vous ne le connaissez point?

l'hlissier Non...

LE MAIRE

Ail !... Et il est reparti sans rien dire?

l'jhuisSIER, avec effort.

Sans rien dire...

LE MAIRE, troublé.

C'est surprenant... Je ne sais pas pourquoi... je pressens un malheur... Messieurs, il y a un malheur dans cetlo lettre...

LE .MEMBUE DE LA MAJORITÉ

Ouvrez-la... ouvrez-la...

LE MAIRE

Je n'ose l'ouvrir... (Les conseillers se sont tus... Ils ont tous leurs regards tendus vers le maire.) AUons ! (Enfin, il

36 FARCKS ET MOHALITÉS

ouvre le pli... devient livide, pousse un cri.) Ah ! mon

Dieu!

LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ

Qu'est-ce qifil y a?

LE MAIRE, tremblant.

Ail ! mon Dieu!

(Brouhaha de terreur.^ LE MEMBRE DE l'oPPOSITION

Silence! Silence! (Au maire. Qu'est-ce qu'il y a''

LE MAIRE

Messieurs 1

(Il ne peut continuer.) LE MEMBRE DE LOPPOSITION

Étes-vous malade?...

LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ

Pourquoi ôtes-vous si pâle?

LE MAIRE

Messieurs !

LE MEMBRE DE l'oPPOSITION

Pourquoi tremblez-vous?

LE MAIRE, avec effort.

Messieurs... Une nouvelle incroyable... affieuse... foudroyante!

TOUS

Parlez! parlez donc!

Messieurs! (il laisse retomber la lettre sur la tabl.\) Un

bourgeois est mort!

LE MEMBRE DE l'opPOSITION

Qu'est-ce que vous dites !

LE MAIRE

Un bourgeois est mort... emporté par l'épidémie !

QUELQUES VOIX, étranglées par la peur.

Ce n'est pas possible ! ce n'est pas possible !

LE DOCTEUR TRICEPS

Ne touchez pas à cette lettre... Brûlez cette lettre... Elle n'est peut-être pas désinfectée... (Il se précipite... s'empare vivement de la lettre et la lance dans la cheminée. Puis, tirant de sa poche un vaporisateur, à grands

pas il fait le tour\(|e la pii-ce.) Désinfectons, Messieurs, désinfeclons!

(Et tandis qu'unp épouvante plane au-dessus des consciire^sï subitement immobiles et convulsés, le maire, d'une voix qui pleure et qui tremble, poursuit d-ms le silence mortuaire de la salle.)

LE MAIRE

Nous ignorons son nom... qu'importe? iSoiis connaissons son âme... Messieurs, c'était un bourgeois* vénérable, gras, rose, heureux... Son ventre faisait envie aux pauvres... Chaque jour, à heure fixe, il se promenait, souriant, sur le cours, et sa face réjouie... son triple menton... ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement social... 11 semblait qu'il ne dût jamais mourir, et pourtant il est mort... La bouriireois est mort!...

LE JlE^rDRE DE LA MAJORITÉ, comme s'il psalmodiait le miserere.

Un bourgeois est mort!

LE MEMBRE DE LOPPOSITION, môme jeu.

Un bourgeois est mort !

TOUS, successivement.

Un bourgeois est mort!...

(Silence... Tous les conseillers se regardent effaré?.)

LE JIAIRE

11 ne m^pparlient pas, Messieurs, de juger la v'iQ du bourgeois admirable, fraternel, que nous fleurons tous... D'autres, plus autorisés que moi, ui rendront ce mérité et suprême hommage... Vlessieurs... si le bourgeois, dont nous déplorons a perte tragique et prématurée, ne se signala amais à la reconnaissance de ses compatriotes et le la ville que,^ràce à votre confiance, j'ai l'honleur d'administrer... par des libéralités maté- •iclles... des actes directs de bienfaisance... ou 3ar l'éclat d'une intelligence supérieure et l'utilité l'une coopéiaiion quelconque au développement le notre vie municipale... qu'il me soit permis léanmoins — et je crois être l'interprète des seniments unanimes de notre chère population — ju'il me soit permis, dis-je, de rendre à la ménoire du bourgeois inconnu... et si cher... la jusice qui lui est due...

(Quelques conseillers émus essuient leurs yeux.) UNE VOIX

Parlez!... Parlez!...

LE MAIRE, avec un effort pour dominer son émotion.

Je me le figure ainsi... avec quelle émotion !... Courtaud et rondelet, il avait, entre des jambes

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grôlcs, un petit ventre, bien tendu sous le gilet... Sur le plastron de la chemise, son menton s'étagcait, congrûment, en un triple bourrelet de graisse jaune... et ses yeux, au milieu des paupières boursoufltics, jetaient l'éclat triste, livide et respectable de deux petites pièces de dix sous... Il était beau... Nul ne représenta plus exactement l'idéal que l'Economie politique, les gouvernements libéraux et les sociétés démocratiques se font de l'être humain, c'est-à-dire quelque chose dimporsonnel, d'improductif et d'inerte... quelque chose de mort qui marche, parle, gesticule, digère, pense et paie, selon des mécanismes soigneusement huilés par les lois... quelque chose, enfin, de fon-da-mcn-tùl... qu'on appelle : un petit rentier.

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