UN CONSEILLER
Bravo!... C'est vrai !...
LE MAIRE
Oui, Messieurs... Joseph — (Avec une fierté attendrie.) appelons-le Joseph, comme son grand, comme son immortel aïeul — Joseph, donc, en qui je veux considérer plus qu'un homme... un principe social... nous aura donné, toujours, l'exemple, le haut et vivifiant exemple d'une vertu — ah ! bien française, celle-là — d'une vertu précieuse entre toutes, d'une vertu qui fait les hommes forts et
les peuples libres... TEconomie !... Joseph aura été, parmi nous, le constant, le vivant symbole de l'Epargne... de celte petite épargne que nulle déception n'atteint, que nul malheur ne lasse... et qui, sans cesse trompée, volée, ruinée, ne continue pas moins d'entasser, pour les déprédations futures, au prix des plus inconcevables sacrifices, un argent... dont elle ne jouira jamais et qui jamais n'a servi, ne sert et ne servira qu'à édifier la fortune et assouvir les passions... des autres... Abnégation merveilleuse, Messieurs!... Tire-lire idéale... o bas de laine !...
TROISIÈME CONSEILLER, pleurant.
Quel malheur!... Quel malheur!... (Sanglots.)
LE MAIRE
Dans une époque troublée, comme la nôtre, ce sera l'honneur de Joseph d'être demeuré fidèle, perfas et nefas^ comme dit le poète, à des traditions nationales et gogotiques où notre optimisme se réconforte, si j'ose m'exprimer ainsi; car, ainsi que l'écrivit un grand philosophe dont je ne sais plus le nom, l'Epargne est la mère de toutes les vertus et la sauvegarde de tous les gouvernements dignes de ce nom... Pleurons-le et admirons-le, Messieurs...
PLUSIEURS CONSEILLERS, ensemble.
Vive Joseph !
Admirons-le, car jamais il ne goûta la moindro joie, ne prit le moindre plaisir... Môme au moment de sa jeunesse... môme au moment de sa richesse... il ne connut pas ce que les plus pauvres des mendiants connaissent parfois... une heure de bon temps! Il se priva de tout et vécut plus misérable que le vagabond des grandes roules, mais content dans son devoir accompli... Jamais, non plus, il ne voulut acccj)ter un honneur, une responsabilité, dans la crainte d'avoir à payer cela par des obligations... des charges... des affections peut-être... qui l'eussent distrait de son œuvre.. Et — ô sublime enseignement! — plus il épargna, plus il se ruina... et plus il se ruina, plus il épargna encore!...
TROISIÈME CONSEILLER, sanglots.
Quel malheur !... Quel malheur!...
LE MAIRE
Ce fut un héros. Messieurs... Ce fut le héros... Gambelta a dit que les temps héroïques étaient
L'EPIUEMIE 43
passés .. Eh bien, il ne savait pas ce que c'est qu'un petit rentier... Et maintenant, Joseph, adieu!
LE TliÈS VIEUX CONSEILLER
Oui, un héros... un héros modeste, silencieux ot solitaire... Comme il sut écarter de sa maison les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut préserver son cœur des basses corruptions de l'amour... son esprit des pestilences de l'art!... Il détesta — ou mieux — il ignora les poésies et les littératures... car il avait horreur de toutes les exagérations, élant un homme précis et régulier.. Et si les spectacles de la misère humaine ne lui inspirèrent jamais que le dégoût... en revanche, les spectacles de la nature ne lui suggérèrent jamais rien... Chaque matin, il s'en remettait au Petit Journal du soin de sentir et de penser pour lui...
TROISIÈME CONSEILLER, sanglots.
Quel malheur!... Quel malheur!..,