SCÈNE II
Les Mêmes, moins LA FEMME DE CHAMBRE
LA FEMME
Gomme elle me traite!... Comme elle me parle!... (Silence.) Comme ils me parlent tous!... (Nouveau silence.) Pas dîné... Elle n'a pas dîné... Toujours la même chose... Ah? ne soyez jamais malade...
(Silence. Elle essuie son front où la sueur coule.)
64 FARCES ET MOIULITES
LE MARI, il sest assis confortablement dans un fauteuil d'osier, les jambes croisées, la tête vers le ciel.
On est, ma foi, très bien ici...
LA FEMME
Ah ! tu trouves?
Mais oui... L'air est doux... pas le moindn; vent... pas la moindre humidité... Et vois comme le ciel est beau!... Il n'y a rien que j'aime autant que ces calmes soirées, sur la terrasse... (il sbalance.) Mon Dieu!... je ne suis pas plus poétique qu'un autre... mais... je ne sais pas... celte pureté... ce vague... ce silence... tout cela me met j dans l'àme une plénitude... une douceur... une ! émotion... ma foi, oui!... une émotion qui repose et qui berce...
(Il accentue son balancement.)
LA fem:me Tu es heureux, toi!...
LE MARI
Et toi... je suis sûr que lu te sens très bien, maintenant?... Parbleu! c'est évident... Et si tu m'écoutais?... Etait-ce la peine de tant crier, de } tant protester?... j
(Il allume un cigare.) j
LA FEMME
Ah ! tu fumes?
LE MARI
Certainement, je fume... cela te gêne?
LA FEMME
Voyons../ tu le sais bien...
LE MAUI
C'est bon...
(11 se dirige, en grognant, vers la porte du jardin.) LA FEMME
Ou vas-tu?
LE MARI
Puisque cela te gêne... je vais fumer ailleurs... je vais fumer dans le jardin...
LA FEMME
Reste ici, je t'en prie... Je n'aime pas être seule, le soir, sur la terrasse...
LE MARI
Ma chère, lu avoueras que je suis patient... que je fais tout ce que je peux, que je fais l'impossible même, pour te bien soigner, pour respecter tes
manies... tes lubies... J'impose à mes habitudes, à mes goûts, à mes besoins, à toute ma manière de vivre, des sacrifices quotidiens... des sacrifico^ énormes...
LA FEMME
Ahl
LE MARI
Énormes, oui... et je le répète, quotidiens... Tu le i-econnais toi-même, quand tu es raisonnable... Mais enfin, il y a une limite à tout... Et, véritablement, tu abuses de mon dévouement et de ta position...
LA FEMME
André... reviens... Je ne t'ai pas vu de toute la journée... Je n'ai vu personne, de toute la journée... Toute la journée, j'ai été seule, seule, comme une pauvre chienne... André!...
LE MARI
Est-ce de ma faute?... Tu ne tiens compte de rien, ni de mes tristesses... ni de ma vie gâchée, de. mon intérieur détruit, de mes amitiés perdues... Toutes les bonnes volontés autour de toi, tu les décourages et tu te les aliènes... Et tu te plains!... Ça n'est pas juste... Je ne te reproche rien... mais enfin, il faut que je le le dise... tu
exagères tes souffrances, el tu les rends insupportables... aux autres...
LA FE^ME
André!...
LE MARI
Aujourd'hui, tu voudrais m'empêcher de fumer... demain, tu me défendras de me balancer sur ce fauteuil... Et ce sera, tous les jour>, quelque chose de nouveau... Si je sors, ce sont des pleurs, des scènes irrilanles et pénibles... Si je i'e=ile près de loi, ce sont des reproches aigres, ou d'éternelles lamentations... Alors, qu'est-ce que tu veux?... Tes caprices, tes exigences s'altaquent à mes plus impérieux besoins, comme à mes plaisirs les plus innocents... Dans la chambre, mon Dieu!... je comprends, à la rigueur, que la fumée du tabac puisse l'incommoder... mais, ici... à l'air... dans le jardin?... C'est de la persécution...
LA FEMME
Eh bien, reste... et fume... Ça de plus ou de moins, mon Dieu !
Ça, quoi?... Ça, quoi?... Explique-toi!.., Ma parole, on dirait que je te martyrise...
C8 FAUL-JiS ET .MODALITÉS
LA FEMME
André... ne sois pas méchant... Je suis si m;ilade... et je suis si seule, toujours... Ne nui parle pas avec celte voix-là... Tu ne peux pas savoir à quel point cela me torture. Je t'en prie, leviens auprès de moi et fume tant que tu voudras...
LE MARI
Merci... Pour que tu me reproches, pendant huit jours, ce méchant cigare... Oh! je te connais...
LA FCMME
Tu n'es pas juste, André... et vraiment, lu devrais avoir un peu pitié de moi...
LE MARI
J'ai pitié de toi, certainement... mais dans la mesure où je dois avoir pitié d'une malade qui, en somme, n'en est pas une...
LA FEMME
Mon Dieu !...
LE MARI
Certainement... Tu es malade, oui. Mais tu te crois beaucoup plus malade que tu ne l'es en réalité... Tu t'habitues à te jouer à toi-mùme la
VIEIÎX MK.VAGE 60
comédie de la maladie incurable et mortelle... et tu en arrives à exploiter ma tendresse, à faire bon marché de mon existence à moi et de l'existence lie tous ceux qui Ip servent et te soignent... Eh bien, non.... A la fin, je proteste...
LA FEMME
C'est monstrueux ce que tu dis là...
LE MARI, haussant les épaules.
Tout cela, pour quelques petits rhumatismes... Car, enfin, ce ne sont que des rhumatismes... Mais tout le monde en a, aujourd'hui, des rhumatismes... Mais moi, tout le premier, j'en ai des rhumatismes... Est-ce que je me plains?... Est-ce que je crie?... Est-ce que je mets la maison sens dessus dessous?... Celte nuit, encore, je me suis réveillé avec des douleurs aux reins... Eh bien, voilà tout... Je tâche deles dompter par un régime rationnel, par un exercice approprié... Je fais ce qu'il faut... Mais je ne tyrannise pas tout le monde avec ça...
LA FEMME
Des rhumatismes!... des rhumatismes!... Tu appelles des rhumatismes l'état affreux dans lequel je suis depuis dix ans... Des rhumatismes... cette agonie lente... cet abominable
supplice... celte toiture continue qui me tenaille la chair et me broie les membres... Ah! comment oses-tu dire une chose pareille?... Et comment as-tu le cœur, le triste et horrible courage (Je la penser, seulement?... Enfin... qu'est-ce que lu veux?... Fume... fume... Ce sera plus tôt fini...
LE MARI, il va, vient sur la terrasse, impatient.
Naturellement... Les grands mots... les grandes phrases... le drame — ah! je l'attendais — au lieu de raisonner et de répondre aux arguments précis que je te donne... Et de tout ainsi... Tiens... c'est comme les lilas... les lis... les rosiers, qui étaient la joie de mon jardin... et que tu as fait arracher... Ils ne fumaient pourtant pas, eux... ÎS'on, vraiment, est-ce qu'ils fumaient?...
LA FEMME
^lais puisque je ne puis en supporter l'odeur... l'uisque la moindre odeur me donne des syncopes...
LE MARI
Allons donc!...
LA FEMME
Tu le sais bien... Ce n'est pas une chose que j'invente... Tu l'as vu par toi-même plus de vingt fois...
LE MARI
Parce que tu le complais dans ton mal... au lieu d'y remisier... l'arec que tu es pire qu'une en Tant, que tu n'as pas la moindre volonté, la moindre énergie... que lu ne veux rien faire... rien l'aire pour le guérir... Dans ces conditions, ma chère, tu dois comprendre qu'il devient difficile de vivre... qu'il devient impossible de
vivre.
LA FEMME
André .. ne me dis pas des paroles injustes et méchantes... je t'en supplie!... Ça n'est pas génci'eux... Ça n'est pas digne d'un homme comme toi... Il y' a des moments où tes yeux m'épouvantent, oi!i tes paroles m'entrent dans le cœur comme des coups de couteau... Et c'est de cela que je meurs, vois-tu, plus que de la mort qui est dans mes veines... Par pitié, André, réfléchis une minute à ce que lu me dis... et lâche qu'il n'y ait plus de haine dans ton regard... Si je souffre, ce n'est pas de ma faute... et il y a tant de choses, autour de moi... tant de choses qui me font du mal... Je suis ennuyeuse... exigeante... fantasque?... C'est bien possible... il ne faut pas m'en vouloir... Pense à ce que j'étais autrefois... à ce que je suis maintenant... à l'affreuse et pitoyable ruine que je suis mainte-
liant... Tu m'as aimée, rappelle-loi... Nous avons été heureux l'un par l'aulie... J'ai eu une bouche avec des baisers... des bras avec des étreintes... un cœur avec toutes les tendresses, avec toutes les ivresses de l'amour... Il ne se peut pas que lu l'aies oublié... Et je n'ai plus rien aujourd'hui... Tout le monde m'abandonne... jusques à mes enfants!... On me laisse mourir comme une bète... (Elle pleure.) comme une bùtc!... André... André... (Elle pleure plus fort.) Reviens près de moi... et l'ume, je t'en prie... Je lâcherai de n'être pas incommodée...
LE MARI, il paraît gêné.
Ah! les larmes, mainlenant !. . Après les reproches, les larmes... On ne peut pas èlre tranquille un instant... (11 fait un geste plus violeut.) Ça n'csl pas une vie... ça n'est pus une vie...
lA FE.MME
Tu n'en as plus pour longtemps, val... De jour en jour, de minute en minute, je sens la morl qui vient plus près de moi... Tu seras bientôt délivré...
LE MÂRI
Allons... bon!... Voilà la mort... toujours la mort... On ne peut rien faire... on ne peut rien dire, sans qu'on vous jelte tout de suite à la 1
figure... quoi?... La mort!... Ah! non... non... ça n'est pas une vie...
LA FEMME
Eli bien... reviens t'asseoir... dans ce fauteuil... près de moi... Je ne te dirai plus rien de tout cela... Je ne t'ennuierai plus jamais... de mes
plaintes... je te le promets... (Sur un mouvement ilu mari.) Puisque jeté le promets... Allons... viens... Tu as raison, mon ami.,, mes souffrances ne regardent personne... ne regardent que moi...
LE MARI
Je n'ai pas dit ça... A t'entendre on dirait que je me désintéresse de ta maladie... J'en souffre beaucoup, au contraire...
LA FEMME, continuant.
Jamais plus je ne t'en parlerai... Je ne sais pas où j'avais la Icte et ce qui m'a pris, tout à l'heuio de l'en parler... C'est absurde... Et cela me laïc du mal à moi-même...
Ah !... tu vois bien...
LA FEMME
Et puis, je voudrais te dire... (Le mari fait un mouvement brusque et prend une expression de naéfiance.)^on... non... ne crains rien... c'est fini... Il ne s'agit pas de moi... de mon état... il s'agit de toi... et de choses agréables à quoi j'ai pensé tantôt, toute seule, dans ma chambre... Je voudrais que nous causions en bons amis.
LE MARI
Enfîn. . te voilà devenue un peu plus raisonnable... Si j'ai eu des paroles brusques, un peu sévères... tu dois comprendre que c'était uniquement dans ton intérêt...
LA FEMME
Certainement...
LE MARI
Tu te laisses aller, sans raison, à un découragement que rien ne justifie... Et c'est très mauvais... Tu as besoin d'être remontée de temps à autre... Qui te remonterait, sinon moi?
LA FEMME, d'une voix légèrement amére.
Mais oui... mais oui... Et je te remercie... (II revient.) Approche ce fauteuil plus près de moi... encore plus près... comme ça, oui... Je te
verrai mieux, maintenant. . . Oh ! je suis contente. . . Et ton cigare qui est éteint... Allons, rallume-le, grand bébé...
LE MARI
Enfin... Puisquetu le veux...
(Le mari rallume son cigare, s'asseoit dans le fauteuil^ et, bien calé des coudes, des reins, des épaules, les jambes allongées, la tête confortablement renversée sur le dossier, il souffle de lents, de longs, de gros jets de fumée, qu'une petite brise pousse vers le visage de la femme. Un silence.)
LA FE.MME, qui toussote mais n'ose faire un geste. Résignée. André?
LE MARI
Je t'écoute.
LA FEMME, embarrassée.
Promets-moi de ne pas le fâcher?
LE MARI
Qu'y a-t-il encore?... Ce n'est donc pas des choses agréables que tu as à me dire ?
LA FEMME
Si. . si... je t'assure... Mais tu vas te fâcher?
LE MARI
Parle toujours... Nous verrons ensuite.
76 FAHCES ET MORALITÉS
LA FEMME
Eh bien... (Un temps.) notre jolie voisine... (Un temps.) celte dame si élégante qui met on rumeur lout le pays... tu sais ce que je veux (lire?..
LE MARI
Oui... Et puis?
LA FEMME
Jo me suis informée, aujourd'hui...
LE MARI
Ail !... des potins, maintenant...
LA FEMME
Mais non...
LE MARI
Tu es malade... tu ne quittes pas la maison... tu te plains de ne voir personne... et tu trouves, tout de niOme, le moyen de savoir tout ce qui se passe ici...
LA FEMME
11 est très naturel, vraiment, que je désire savoir qui sont les gens qui habitent auprès de nous... Et je ne vois pas que ce soient là des potins...
LE MARI
Eh bien ?
LA FEMME
Eh bien... je sais qui est... celte belle personne...
LE MARI, indifférent.
Ah!...
LA FEM3IE
C'est une femme divorcée...
LE MAUl
Ça ne m'étonne pas...
LA FEMME
On prétend qu'elle a eu pas mal d'histoires...
LE MARI
Elle en a bien l'air...
LA FEMME
Elle s'appelle... Madame Bardin... ou Fardin... ou Cardin... je ne sais pas au juste... Son mjii était quelque chose... dans l'armée...
LE MARI
Que veux-tu que cela me fasse?
LA FEMME
On l'a vue, cet après-midi... qui passait à cheval, devant la grille... Elle est tout ce qu'il y a déplus gracieux...
LE MARI, ironique.
Oh! alors!...
LA FEMME
Quant elle est arrivée ici... il paraît qu'elle avait trente-quatre malles.
LE MARI
Fichtre!
LA FEMME
Pourquoi dis-tu « fichtre! » sur ce ton-là?... Avec ça qu'elle ne te plaît pas...
LE MARI
Moi, grand Dieu?... Ah! par exemple!... Je m'occupe bien de cette dame... de son cheval... et de ses malles... de ses trente-quatre malles...
LA FEMME
Pourquoi te cacher de moi?... Voyons... tu sais que je ne suis pas jalouse...
LE MARI
Mais c'est fou... Tu perds la tête, en vérité.. Il ne s'agit pas que tu sois jalouse ou non... Cette dame... je l'ai rencontrée... comme tout le monde, sur la route... Et elle m'a si peu intéressé que... maintenant... je ne saurais dire si elle est blonde ou brune... grasse ou maigre... laide ou jolie...
LA FEMME
Jolie... oui... très... très jolie... et délicieusement blonde...
LE MARI
Eh bien... tant mieux pour elle...
(Un silence.) LA FEMME, après un moment de réflexion.
Ecoute, André... Ce n'est pas gai ici... je m'en rends compte... Je comprends parfaitement toulc la tristesse de ta vie,., et j'en souffre autant que de l'irréparable douleur de la mienne... Une malade... telle que je suis... ça éloigne les gens, comme un crime... Les amis ont vite fait d'oublier le chemin d'une maison oii il y a toujours quelqu'un qui pleure... Tant qu'on peut leur offrir de la joie... du plaisir... ou de la vanité... on en a plus qu'on ne voudrait... Mais dès que le malheur a franchi le seuil de la maison... elle est
vite abandonnée... Toi aussi lu es très seul, à cause de moi... Et ce n'est pas juste... Pense que personne n'est venu nous voir, cet été... Pense que nos entants eux-mômes trouvent sans cesse h leur absence des excuses et des prétextes, dont rinviaisemblance ingénue ne me trompe pas... ni toi, non plus, j'imagine...
LE MARI
Dame!... Après tout... Ils n'aiment pas la tristesse... ils sont jeunes...
LA FELMME
Et sans cœur... Mais je ne veux pas les juger... Du reste, comprends-moi bien... En ce moment... je ne parle pas pour moi, qui ne suis plus guère de ce monde... mais pour toi, si plein de vie el d'activité... qui as gardé toute la force..-, toutes les ardeurs de la jeunesse... à qui il faut du mouvement... de la distraction... des plaisirs violents... Je sens tout ce que notre situation a poui-
toi d'anormal et de pénible... (Le mari fait un geste de résignation vague.) Eh bien, pourquoi ne la recevrions-nous pas notre jolie voisine?... Elle apporterait ici un peu de gaîté, un peu de charme... un sourire... je ne sais pas, moi... un petit froufrou... un petit bruit de chillon... un petit parfum de vie... (Sur un mouvemeut du mari.) Je sais qu'elle ne demande pas mieux...
VIEUX MENAGE 8i
LE MARI
Comment le sais-tu?
LA FEMME, après hésitation
Elle est venue tantôt, déposer sa carte...
LE MARI
Sa carte?... Elle a déposé sa carte, chez nous?.. Alors, qu'est-ce que lu me chantes ?... Tu connais son nom... Est-ce Bardin... Fardin... Cardin?...
LA FEMME
Bardin... Geneviève Bardin...
LE MARI
Eh bien! elle ne manque pas de toupet, Madame Geneviève Bardin...
LA FEMME
Une voisine... Elle est polie, voilà tout...
LE MARI
C'est du propre... Une femme divorcée !....
LA FEMME, avec un petit ton mystérieux.
Une femme divorcée... c'est moins difficile.
82 FARCliS ET MORALITES
LE MARI
Je ne comprends rien à ce que tu veux dire...
LA FEMME
Et puis... malgré son extérieur élégant, elle ne doit pas être riche...
LE MARI
En voilk assez... Je ne veux pas recevoir ici, chez moi, dans ma maison, une femme sans mari, dont la position sociale est au moins équivoque... une intrigante... une déclassée, enfin... et peut-être une prostituée... Est-ce clair?...
André!.
LA FEMME
LE MARI
Comme ancien magistrat... comme catholique... comme conseiller général de l'opposition, j'ai des principes avec lesquels je ne veux pas... je ne peux pas transiger... Et je m'étonne que tu les méconnaisses à ce point... Mais c'est incroyable... Je tombe des nues... Il faut que tu sois devenue folle...
LA FEMME
Tu es bien sévère, aujourd'hui... Et je ne sens
aucune sincérité dans ton indignation .. Voyons, André... ne joue donc pas ce jeu avec moi... Elle le plaît... tu en as envie... (Le mari proteste par gestes.) Tes désirs?... Ah! je les connais, va! Et je les vois... je les ai vus, tout à l'heure, à tes yeux, à tes lèvres ; je les ai entendus dans le son de la voix... Tu as beau faire l'indifférent... ou le dégoûté... ou le moraliste rigide... rien ne m'échappe de tes sentiments cachés... Je sais quand tu es en amour...
LE MARI, ricanant.
Charmant!...
LA FEMME
Eh bien, j'aimerais mieux ça... Oui, oui... j'aimerais mieux ça...
LE MARI, plus brutal.
ïu aimerais mieux... quoi?
LA FEMME
J'aimerais mieux ça...
LE MARI
Mais quoi?... quoi?... quoi?...
LA FEMME
Ne fais donc pas l'homme qui ne comprend point... je sais ce que je sais... je vois ce que je
s4 FARCES ET MORALITES
vois... Et quand elle serait déjà ta maîtresse, cela
ne m'étonncrait pas... (Sur un mouvement du mari.) Et
puisque je te le i)ermets... puisque je te le demande... puisque j'en serais heureuse!... Es-tu montent de m'avoir forcée à te crier tout haut ce que j'aurais voulu seulement chuchoter... Ah! quel homme!... Et pourquoi trouves-tu tant de plaisir à m'humilier... à me torturer?... Mais ne me pousse pas à bout, avec tes cruautés... ne m'oblige pas à te dire, enfin, tout ce que j'ai sur le cœur... Et j'en ai gros sur le cœur... ça, je te le jure...
LE MARI, il lève ses yeux au ciel.
Mais c'est confondant... c'est de la folie... Je crois rêver, ma parole!... Tu as donc perdu toute moralité... toute pudeur?...
LA FEMME
La moralité... la pudeur... la vertu... voilà d'étranges paroles dans ta bouche... Invoque-les devant les autres, situ veux... Mais entre nous?... Ah! non... tu devrais l'éviter ce ridicule de les prononcer... Il y a longtemps que tes sales vices les ont abolies en moi... et que tu as refait mon unie à l'image de la lierme...
LE MARI
C'est trop de honte...
(II veut se lever.)
LA FEMME
Reste... Puisque nous sommes dans la honte, il faut que tu en entendes plus encore. . . Et ne te fâche pas... c'est tout à fait inutile... Je ne te demande pas l'impossible, mon Dieu!... Je sais bien que je ne suis plus une femme, que je ne puis plus clie une femme pour toi... Je ne suis pas jalouse, non jdus... Comment le serais-je?... Avec ta nature de vieux passionné, j'admets... j'accepte que tu cherches, en dehors de mon lit, des plaisirs que je ne peux plus te donner... Tu vois que je suis raisonnable... que je fais la part de tout... de mes déchéances... et de tes besoins... Mais, prends garde... Tu as des ennemis, d'autant plus redoutables qu'ils masquent leur haine d'un respect hypocrite et d'une fausse soumission. On te craint, soit... Mais on te déteste plus qu'on te craint... On te déteste parce que tu es dur au monde, despotique et tracassier, implacable dans ce que tu appelles tes droits de propriétaire... Et le jour où l'on ne te craindra plus?... Et s'il t'arrivait... demain... un malheur?... Y as-tu songé?... L'on jase, déjà, autour de nous...
LE MARI
Ah! je voudrais bien savoir qui se permet, ici, de jaser sur mon compte.
LA FESIME
Et puis après?.,. Que ferais-tu?... (Un silence, lu
se reg.irdeiit avec fixité.)... Tu Vois que tu n'eS paS ?!
tranquille...
LE MARI, bravant toujours, mais d'une voix moins assurée.
Oli!...
LA FEMME Viens ici... (Il se lève. Elle lui prend le bras.)... André!
(Plus bas.)... André... Cette gamine de pAcheur que Ton voit rôder à tous les carrefours... mendier à toutes les portes... traîner à toutes les ordures du ruisseau, comme une chienne sans maître... oui, cette petite horreur, avec sahouche impudente... ses yeux de voleuse... son corps de bête... ose prétendre que ce n'est pas vrai?... Mais ça n'est qu'un cri dans le pays...
LE MARI
Parbleu!... mes ennemis politiques... Ils ne savent quoi inventer pour tenter de me déshonorer...
LA FEMME
Ce ne sont pas tes ennemis... C'est elle-môme qui le raconte, partout, à tout le monde... et qui s'en vante...
LE MARI
Elle ment... On la paie pour mentir...
LA FEMME
On t'a vu...
Où?...
LÉ MARI
LA. FEMME
Ici même... dans le kiosque du jardin... plus de dix fois...
LK MARI
Qui m'a vu?...
LA FEMME
Et qu'importe?...
LE MARI
Toi, sans doute?... Toi qui ne quittes jamais ta chambre?...
LA FEMME
Les malades savent tout, André... Et ce qu'ils ne savent pas, ils le devinent. Et puis, je te connais, va!... J'ai respiré ton âme... l'effrayante odeur de ton âme... Tes regards... ta voix... tes aveux... tes manies... l'exaltation de tes vices... Rappelle-toi... tout cela me revient aujourd'hui etj'ai peur!... Et chaque fois que j'entends sonner à la grille... c'est plus fort que moi... mon cœur
ne fait qu'un bond dans ma poitrine... Il me semble que ce sont les gendarmes... Je vis dans i'iingoi?se... dans la terreur de ce qui peut arriver... Comme si je n'avais pas assez de malheurs sur moi, mon Dieu!... (Elle essuie quelque» larmes.) Mais prolesle... dis donc quelque chose... Tu es là maintenant... comme une borne...
LE MARI
Que veux-tu que je dise?... Contre quoi veuxîu que je proleste?... Contre toutes ces folies?... Ah! ma foi non...
LA FEMME
Tu as raison... ne dis rien... tu mentirais...
Si tu veux... (Un silence. Le mari s'éloigne un peu de sa femme et se met à marcher sur la ferrasse avec agitation.)
C'est charmant... c'est charmant... Une femme faire cause commune avec les ennemis de son mari... Non, vraiment, il ne me manquait plus que cela... Maintenant, c'est complet...
LA FEMME
Ne me parle pas de tes ennemis... Parle-moi plutôt de mes bonnes...
LE MARf, s'arrètant brusquement et regardant sa femme avec une expression ignoble.
De?...
LA FEMME
De mes bonnes... j'ai bien dit... de mesbonncs... Est-ce clair?... Car enfin, il paraît que les petites mendiantes mineures ne suffisent pas aux soixantecinq ans de Monsieur... Il leur faut aussi mes bonnes...
LE MARI
Oh! mais... c'est agaçant, à la fin., c'est scandaleux... c'est abominable!... Et quoi encore?...
(Il se remet à marcher avec fureur, passant et repassant devant sa femme.)
LA FEMME
Oui, mes bonnes... (S'interrompant.) Je t'en prie, ne marche pas comme ça... assieds-toi... tu me fais mal au cœur, à marcher de la sorte... (Le mari revient s'asseoir dans le fauteuil. Il donne des signes d'irritation violente... déplace les fauteuils, frappe sur la table, afl'ecte de ne pas écouter.) Tu t'imagines que je ne vois rien... que je ne sais rien?... Parbleu!... on n'a pas besoin de se gêner avec une malade... Eh bien, tu te trompes... Je vois tout... et je sais tout... D'abord... ça n'est pas digne... Mais la dignité et toi... passons... Ensuite, elles ne me soignent pas... Quand j'ai besoin d'elles, elles font tout de
travers... ou elles ne sont jamais là... Elles se moquent de moi... carrément, effrontément... Et si tu savais comme elles me parlent, comme elles me bousculent?... Rien que de l'insulte dans leurs regards... de la brutalité dans leurs gestes... C'est à mourir de honte!... Et c'est juste aussi... Je ne suis rien pour elles... qu'un trouble-fôte... Elles peuvent me désobéir impunément... me maltraiter... me laisser crever... Elles se sentent protégées... elles sont les véritables maîtresses dans la maison... Cette Rosalie, tout à l'heure... qui n'avait pas dîné?... lien!... Est-ce croyable?... Et tu n'as rien dit... et tuas trouvé cela très bien... et lu tolères qu'elle me parle comme à un pauvre?... Qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'elle n'ait pas dîné... quand je souffre... et que j'ai besoin d'elle?... Non, je t'assure que ça n'est pas tenable, et lu devrais avoir tout de môme plus de dignité dans tes passions... (Le mari n'a pas cessé de tambouriner sur la table avec ses doigts. On sent qu'il voudrait parler, répondre, mais il fait de violents efforls pour se taire.) Allons, comprends une bonne fois ce que je te demande... Je ne t'adresse pas de reproches... je ne t'en veux pas... Ça n'est pas de ta faute... Tu as une nature comme ça... Mais, qu'est-ce que cela te ferait de me laisser mes bonnes?... Il y a d'autres femmes que les bonnes et que les souillons de la rue...
(Plus lentement, sans aijjrenr.) Cette jeune femme...
notre voisine... elle est vraiment très jolie...
Enfin, elle vaut mieux... elle est plus flatteuse pour un homme qu'une domestique... est-ce vrai? Avec cela, elle doit être très amoureuse... très passionnée... Et puisqu'elle te plaît... puisque j'accepte que tu la reçoives... puisque je t'en prie... puisque cela serait pour moi un repos... un soulagement... du bonheur, presque!... Tu ne peux pas me refuser cela... Et puis... elle me tiendrait société quelquefois... Voyons, il n'y a rien de déshonorant dans ce que je te propose... Nous connaissons beaucoup de ménages... et des plus respectés... qui vivent de la sorte... Ce qui est mal, c'est de faire ces clioses-là... à l'insu l'un de l'autre... Eh bien... fais-les franchement... sans te cacher de moi...
LE MARI
Tu avoueras que j'ai eu de la patience.. Je t'ai laissé parler... débiter tes infamies... sans t'interrompre... Mais cette patience a des limites... elle est à bout, maintenant... ma patience...
LA FEMME
Ta patience?... Ah! oui, ta patience... parlonsen... Quand je me portais bien, tu ne prenais pas des airs hautains avec moi... Tu étais soumis... et tu marchais droit... tu étais un tout petit garçon... C'est depuis que je suis malade...
92 FAIICES tT MORALITÉS
depuis que je ne peux plus bouger de ma chaise longue... que tu oses me parler comme tu le fais, en ce moment... Ah! cela est brave... De la brulalilé... des moqueries... des reproches ignobles... des doutes odieux... de la colère... voilà tout ce (jue j'ai eu de toi... sans compter le tourment... l'atlrcux tourment que me donnent tes désirs crapuleux... et toutes les saletés de la vie... (Le
niaii fait un geste violent. Énergiquement.) Oui, toutes les
saletés de ta vie... homme vertueux!... Eh bien! soit... Je ne te demande pas de la tendresse... de la consolatiou... de la pitié... le respect de ma soulîrance... A'on... de tels sentiments ne sauraient pénétrer un cœur dur comme le tien... Mais, je veux mes bonnes... je veux mes bonnes...
(A-ec une énergie croissante.) Je veuX que lu me laisses
mes bonnes... Elles ne sont pas à loi... Je ne les ai point pour que tu les écartes de leur devoir, pour que tu les débauches... pour que tu leur apprennes à me mépriser... à me détester... à m abandonner. Je les ai pour moi... entends-tu... pour qu'elles soient toujours avec moi... pour qu'elles me servent... pour qu'elles me soignent... Moi aussi, à la fin, j'en ai assez... Et tu es un misérable... un misérable!... Va faire tes cochonneries ailleurs!
LE MARI, très sec, très dur.
C'est bien... ni se lève.) C'est entendu... (il fait
quelques pas sur la terrasse, s'arrête un instant à peine.)
Bonsoir!...
LA FEMME, elle le regarde s'éloigner. Tout à coup, elle s'amollit et pleure, épuisée par le grand ell'ort qu'elle a fait.
J'ai eu tort de m'emporter... Je le demande pardon, André... mais, je suis si malheureuse!... Quand on souffre trop, vois-tu, on ne sait pas toujours ce que l'on dit... 11 ne faut pas faire plus d'attention aux colères des malades... qu'à
celles des petits enfants... (Le mari se dirige lentement vers le jardin sans répondre.) André... oij vaS-tu?...
André... ne t'en va pas!... Ne me laisse pas
toute seule ici... Je t'en supplie!... (U disparait dans le jardin. Silence.) André!... André!... (Elle écoute.) Il est parti... Il ne va pas revenir... Mais non... c'est impossible... (Elle regarde de tous les côtés.) Je suis toute seule... André!... André!... Je ne veux pas rester toute seule, le soir, sur cette terrasse... Je veux rentrer... (Elleessaiedeselever.de se redresser, mais lasouffranceluiarrache des cris.) Mon Dieu!
mon Dieu!.,. Je veux rentrer... je veux rentrer...
(Et, tout à coup, prise d'épouvante, elle crie.) Rosalie !... Où
êtes- vous?. . . Rosalie ! . . . Rosalie ! . . . André ! ... Ils ne viendront pas... Ils vont me laisser là... (Un silence. Ses yeux hagards vont du jardin par où s'est en allé son mari, à la maison dont les fenêtres rougeoient davantage.) Rosalie ! . . . (Un affreux silence succède à ce cri.) Rosalie !... (Même silence. Sanglotant, elle allonge ses bras sur la table, mais ses
bras retombent, et sa tête s'incline sur son épaule, pend en dehors des coussins, sur le rebord de la chaise longue. — Dune voix chétive et tremblante.) Pourquoi... pourquoi
ne suis-je pas moite?...
RIDEAU