SCENE m FLORA, LE COMMISSAIRE
FLORA
Ah! mon coco... mon coco... mon coco !...
LE COMMISSAIRE
Elle est toujours drôle... toujours drôle... (Riant.) Bonsoir, bébé! (il l'embrasse.) Ton chapeau...
FLORA, enlevant son chapeau qu'elle dépose sur le bureau et imitant le Commissaire.
Taisez- vous!... Comment vous appelez- vous?.. (Elle l'embrasse.) Tu es terrible, sais-tu? Ah mais!...
(Le Commissaire, très joyeux, la fait danser sur ses genoux,
comme un bébé.) Non... non... Hector... je t'en prie ! LE COMMISSAIRE, chantonnant.
A dada... à dada.
108 FARCES ET MOUAUTES
FLORA
Non... non... Ils m'onl assez secouée tout à riieure...
LE COMMISSAIRE
Pauvre petit cliou!...
FLORA
Et puis... tu sais... je suis sûre que j'ai des bleus sur tout le corps.
LE COMMISSAIRE, égrillard.
Nous allons voir ça... (il veut la prendre. Flora se i
dégage.) Eh bien, quoi?
FLORA
Non... non... j'en ai assez de ce truc-là... Ah ! zut !... (Elle se lève, se frictionne les bras, les jambes, répare un peu le désordre de sa toilette.) Ils m'arrangent bien, ces brutes-là!... Tu verras qu'un jour ils me casseront quelque chose... El tu appelles ça di' l'amour, toi?...
LE COMMISSAIRE, il se lève aussi, et vient près de Flora, qu'il veut caresser.
De l'amour?... lié oui, parbleu, mon bichon... de l'amour romanesque... de l'amour d'autre.
fois... Ça me rappelle les balcons... les échelles de soie... les berlines... les estafiers... (Avec un geste de guitariste.) Et la lune sur tout cela... Dans un siècle oij il n'y a plus d'aventures... où l'amour est si médiocre... si plat... moi... je trouve ça délicieux, imprévu... C'est Shakspeari en...
FLORA
Qu'est-ce que tu dis?
LE COMMISSAIRE
Je dis que c'est Shakspearicn... voilà.
FLORA
Encore un terme de police, bien sûr... Ah! vrai!...
(Elle est devenue toute songeuse.) LE COMMISSAIRE
Elle est ravissante dingénuité... (De songeuse, Flora est devenue triste.) Ma petite Flora... qu'csl-CC
que tu as?...
FLORA
Je n'ai rien.
LE COMMISSAIRE
Tu as quelque chose... Allons !
Eh bien, je ne liouve pas que ce soit de Tamour... ah!...
LE COMMISSAIRE
Qu'est-ce qu'il te faut, alors?..
FLORA
Être traînée comme une fille des rues... comme une criminelle, entre deux agents... c'est tout de même drôle... tu sais?... Dans le commencement, cela m'amusait... c'est possible... Maintenant., eh bien, oui... là... maintenant, ça membète...
LE COMMISSAIRE
Voyons... voyons..
FLORA, avec plus de moue.
Ça m'humilie... (Un petit temps.) Et je suis sûre que, bientôt, tu me forceras à venir à nos renilozvous dans le panier à salade... pour que ce soit encore plus romanesque...
LE COMMISSAIRE
Tu exagères...
FLORA
Enfin... voilà... j'en ai assez...
LE COMMISSAIRE, mélancolique.
C'est que tu n'as pas d'imagination, mon petit bébc... pas de poésie... l'amour des sensations rares... Tu n'es pas une passionnée...
FLORA, avec un air de reproche.
Moi?... (Le regardant fixement dans les yeux, et lui caressant les cheveux, la tête.) Ah!... Hector,... souvienstoi! .
LE COMMISSAIRE
Oui... oui... j'entends bien... Je veux dire que tu n'es pas une passionnée cérébrale... Tu es pour l'amour normal... régulier... pot-au-feu... Mon Dieu!... c'est un genre... Moi, j'aime Pamour pittoresque... la lutte... le danger... l'obstacle... Roméo... Hernani... Que veux-tu?... j'ai une nature comme ça...
Oh! toi!...
FLORA
LE COMMISSAIRE
Allons... viens ici... Venez ici...
(Il l'entraîne vers le canapé du fond.)
FLORA, après une résislanre légtre, se laisse conduire au canapé, et se retrouve sur les genoux du commissaire.
C'est vrai, aussi... Ecoute, mon coco... il fuul trouver un autre moyen de nous voir... Enfin .. lu dois bien avoir un autre moyen, toi... de la police?
LE COMMISSAIRE
Non... je t'assure... je n'en ai pas. C'est le seul qui contcnle mon goût de l'aventure... en môme temps qu'il m'apporte de la sécurité... J'ai besoin de sécurité... Pas pour moi... lu comprends?... pour ma fonction... Qu'est-ce que U\ veux?... Et puis ma femme est de plus en plus jalouse... Elle me surveille... m'espionne, me suit... Tout à l'heure... tiens!... elle était là... en face... dans un fiacre... voilée... terrible... afin de bien voir si je rentrais à mon bureau... Elle est capable de tout... de tout, ma femme.
FLORA
Ta femme!... ta femme!... (Elle le regarde fixement, quelques secondes.) û'abord... d'oÙ viens-tu, si beau?...
LE COMMISSAIRE
Du théâtre...
FLORA
Du théâtre?... Ta femme?... (Tout près de pleurer.) Tu ne m'aimes pas. .
LE COMSnSSAIRE
Comment... je ne t'aime pas?
FLORA
Non... du moins... tu ne m'aimes plus...
LE COMMISSAIRE
Mais... je t'adore... Donne-moi tes lèvres.
FLORA, elle se laisse embrasser.
Oh ça... bien sûr... tu n'es jamais en relard, pour ça,
LE COMMISSAIRE, avec une passion comique.
Tes lèvres... tes lèvres... Je ne l'aime pas?... Mais si je ne l'aimais pas... mon petit bébé... est-ce que je te ferais attendre des heures et des heures... la nuit, sur le trottoir... par la pluie... par le froid... par la neige?... Est-ce que je t'exposerais aussi carrément aux insultes grossières des passants... aux brutalités de mes agents... aux congestions pulmonaires... à pire peut-être?... Réfléchis un peu... sans nervosité... avec sangfroid... (Grave, emphatique.) Mon enfant... ces sacrices-là... qui élèvent l'âme... qui purifient Tàme... ces sacrifices sublimes... on ne les exige que des
114 FAUCES ET MOKALITÉS
créatures que l'on aime... véritablement... passionnément...
FLORA, un peu étonnée, ne comprenant pas très bien.
Tu dis ça...
LE COMMISSAIRE
lié oui!... je dis ça... Evidemment; je dis ça... je dis ça parce que c'est la vérité... parbleu!...
(Flora hoche la tête.) As-tu lu Bourget?... (Flora fait
signe que non.) Ivresse dans le sacrifice... volupté dans la souffrance... souffrance dans la volupté.
FLORA, haussant les épaules.
Des blagues!
LE COMMISSAIRE
Comment des blagues?... La vérité psychologique... psychologique et chrétienne, mon bébé... Ce qui me fait de la peine... ce qui me vexe un peu... c'est que j'aie besoin de le dire tout cela... Les autres femmes... les femmes qui ont lu Bourget... auraient compris ça... auraient senti ça... tout de suite...
FLORA, après un temps où elle est toute songeuse.
Tu m'aimes, peut-être... mais tu ne me respectes
pas... (Le commi'saire proteste dun geste.) Non... tu ne
me respectes pas... J'ai beau être une petite cocotte... lu ne me respectes pas... assez.
LE COMMISSAIRE
Ça, par exemple... c'est un peu fort... Mais tu es folle... (Avec un grnnd gesfe . Voilà bien l'injustice des femmes... et leur incohérence!
FLORA
Non... non... (Le commissaire veut la caresser.) Laisse tes mains... Enfin... je viens ici, à un rendez-vous d'amour, comme si on m'emmenait à Saint- Lazare...
LE COMMISSAIRE
Justement... C'est ça qui est épatant...
FXORA
Ah ! vrai !
LE COMMISSAIRE
Épatant... shakspearien... Gomment ?... je m'ingénie à te faire passer aux yeux de mes employés, de mes agents... de tout le poste... pour une rôdeuse de trottoir... plutôt que pour ma maîtresse...'ma maîtresse adorée... Et je ne te respecte pas?... Ayez donc de la délicatesse!
FLORA, un peu émue.
Hector!
LE COMMISSAIRE
Ah! non, tu sais... C'est décourageant... et c'est... pénible... (Enflammé.) Mais, sacristi ! qui donc t'a jamais témoigné plus de respect que moi?... Et de toutes les manières?... Peux-tu me reprocher d'avoir jamais payé ton amour?
FLORA
Canon...
LE COMMISSAIRE
T'ai-je jamais donné un sou... un seul sou?
FLORA
C'est vrai... Pas môme un petit bouquet de violettes...
LE COMMISSAIRE
Eh bien, alors?... Tu vois!
FLORA
Oui... mais ça n'est pas la question.
Comment?... Ça n'est pas la question?... Tout est là...
FLORA
Tu diras ce que tu voudras... Moi... ça me gêne de venir ici... comme ça... J'ai ma pudeur... Et puis... je t'assure... came coupe le plaisir... Pourquoi ne viens-tu pas chez moi?
LE COMMISSAIRE
Impossible...
FLORA
C'est gentil, chez moi... tout rose et tout crème... Ça ne sent pas le tabac et le vieux sergent de ville, comme dans ta barraque... Et on y a tout sous la main... Hector?... voyons?...
LE COMMISSAIRE
Impossible...
FLORA
Maman nous fera de bonnes bavaroises...
LE COMMISSAIRE
Non... non...
FLORA
C'est vrai... Il n'y a jamais rien ici... Viens chez moi, dis?...
LE COMMISSAIRE
Et mafemme?...Tun'y songes pas?... Ah! non, merci... Pour que ma femme nous surprenne aux lèvres l'un de l'autre... Me vois-tu requis par ma femme, et obligé, comme fonctionnaire... de constater le flagrant délit du mari?... Quelle situation!
FLORA, câline.
Eh bien?... Ce serait drôle... Puisque tu aimes tant les sensations rares... Shak... Shak... Gomment dis-tu ça?
LE COMMISSAIRE
Non... non... Pas de ces blagues-là I... Nous sommes très bien ici... (il lui prend la taiie.) Ici nous avons tout sous la main... lié! hé!...
FLORA, écartant les mains du commissaire.
Laisse... laisse... Tu ne le mérites pas...
LE COMMISSAIRE, exalté.
Et puis, moi qui ai de l'imagination... qui suis un cérv^bral.. . (Flora hausse les épaules.) un passionnel. . . (Plus bas, tout près de 1 oreille.) un aberrant... Eh bien, oui... là... un aberrant... quand tu arrives dépeignée... déchirée... un peu violée... te débattant,
comme un pauvre petit oiseau, entre les grosses pattes de mes braves sergots... qu'est-ce que tu veux? ça me met... tout de suite... en belle humeur... ça me fouette le sang... ça me...
(Il veut l'étreindre davantage.) FLORA, elle se lève.
Tu me dégoûtes... Tu es un gros égoïste... tiens... un vieux débauché... un sale type... Et tu ne me contes que des blagues... Et ta femme?.. Ah ! ah!... je m'en fiche... moi... de ta femme.. Es-tu marié, seulement?... Est-ce que je sais?
LE COM^IISSAIRE, se levant aussi.
Floral
FLORA
Et ton théâtre?... Monsieur revient toujours du
théâtre. Gomme c'est naturel!
LE COMMISSAIRE
Mon service...
FLORA
Ah! je le vois d'ici, ton service... Il est propre, ton service... De sales grues...
120 FARCES ET MOHALITl'S
LE COMMISSAIRE
Flora !
FLORA
Laisse-moi tranquille.
LE COMMISSAIRE
Ecoute-moi... voyons!..
FLORA
J'en ai assez... à la fin... Tu m'embôtes...
(Petit silence.)
LE COMMISSAIRE, d'un ton sec.
Tu sais, ma petite Flora, que je n'aime pas les scènes... J'ai horreur des scènes... Si j'aimais les scènes... je resterais chez moi... je resterais auprès de ma femme... qui m'en donne plus que mon compte. .
FLORA
Eh bien, restes-y...
LE COMMISSAIRE
Floral
Zut!...
(Il la poursuit.) FLORA
LE PORTEFEUILLE lut
LE COMMISSAOE
Voyons I Znt!
FLORA
LE COMMISSAIRE
Tu as tort... je t'assure que tu as tort...
Zut!... zut!...
LE COMMISSAIRE
Tu ne sais pas à quels excès... la colère peut mener un commissaire de police...
FLORA, riant nerveusement.
Ah ! ah ! ah !
(A ce moment, on entenil dans le couloir un bruit de pas lourds et des grosses voix... Tous les deux, Flora et le commissaire s'arrêtent... écoutent... silencieusement, le regard vers la porte.)
LE COMMISSAIRE
Allons! bon... Qu'est-ce qu'il y a encore?
FLORA, amére.
Pcut-ôtre une autre maîtresse... qu'ont amène.
1C2 FARCES ET MORALITES
LE COMMISSAIRE Tais-toi!... Ils viennent ici... (Il regagne prest ment
son bureau.) Reprends ta place... là... comme tuul à
riieure... Ton chapeau... (il lui lance son chapeau. Kl proteste... révolte-toi... Tu mets ton cliapeau à l'envers... Vite, vite... JN'aie pas peur de te révolter... Dis-moi des gros mots... J'aime les gro^ mots.. . lance-moi des injures graves. . . très graves. . . EnsuPule-moi... (Le bruil se rapproche.) Engueulcles... allons... Dépêche-toi...
FLORA, achevant de mettre son chapeau.
Tu veux?
LE C05ÎMISSAIRE
Mais oui... sacré matin?... AUons-y... (La porte
s'ouvre et deux agents, traînant un mendiant, entrent bruyamment dans le bureau.) Taisez-vous... taisez-vous. .. Vous êtes une insolente... Voulez- vous bien vous taire?...
FLORA
C'est pas vrai... ils ont menti... Ce sont des brutes... des sauvages... des assassins... Et toi aussi... tu es une brute... un sale type... Brute... brute... brute!...
LE COMMISSAIRE, encourageant.
Très bien... c'est ça... (Se reprenant.) Taisez- VOUS... comment vous appelez-vous? Je vous défends de me tutoyer...
FLORA
Mufle!...