PREMIER AGENT, DEUXIÈME AGENT
(Les deux agents lâchent un instant leur prisonnier, et veulent s'élancer sur Flora, à qui ils montrent le poing et jettent des regards terribles.)
PREMIER AGENT
Nom de Dieu!
DEUXIÈME AGENT
Au bloc !
LE COMMISSAIRE
Laissez cette femme... Je n'en ai pas fini avec elle... Elle a le diable dans le corps... Tout à
l'heure... (Désignant Jean Guenille.) Qu'est-ce que
c'est?... (A Jean Guenille.) Qu'est-ce qu'il y a?... (Le regardant.) ïïum !... Sale tête... Gomment se
fait-il que vous soyez à rôder clans les rues, h une heure aussi avancée de la nuit?
JEAN GUENILLE, il enlève son chapeau, se frictionne le brns et regarde Flora avec un étonnement sympathique. Trè* doux.
Uélas, Monsieur le commissaire... il n'y a pas •d'heure... pour les pauvres...
LE COMMISSAIRE
Pas d'heure... pas d'heure... Qu'est-ce que vous dites?... Tâchez de ne pas vous moquer de moi... (Aux agents.) Et VOUS... pourquoi ne l'avez-vous pas fourreau poste, tout simplement?
PREMIER AGENT
Cet homme est entré librement...
LE COMMISSAIRE
Ce n'est pas une raison.., on entre ici librement... on n'en sort pas de môme...
PREMIER AGENT
Il demandait à vous parler d'urgence.
(Jean Guenille fait des gestes d'assentiment)
LE COMMISSAIRE
D'urgence?... 11 est extraordinaire... Et si tous les malfaiteurs de Paris demandaient à me parler d'urgence... à une iieure et demie du matin... quand je travaille... est-ce que vous les amèneriez, comme ça... dans mon bureau?
PREMIER AGENT
Mais... Monsieur le commissaire... (Jean Guenille
fait toujours des gestes d'assentiment.) Ficliez-moi la
paix, vous... Fixe!...
(Il le bouscule.) LE COMMISSAIRE, à Jean Guenille.
Allons... parlez... puisque vous êtes là... Faites, vite...
JEAN GLENILLE
Pardon... excuses... Monsieur le commissaire... Je vais vous dire...
LE COMMISSAIRE
Vous allez me dire... vous allez me dire... Qu'est-ce que vous allez me dire?...
.JEAN GUENILLE, sans se presser.
Voilà, Monsieur le commissaire... (Souriant.) Je
VOUS apporte une chose... une chose pas ordinaire... que j'ai trouvée... il n'y a pas dix minutes... sur le trottoir...
LE COMMISSAIRE
Sur le trottoir... encore?... (Regardant Kiora.) C'est effrayant ce qu'on trouve de choses, celte nuit, sur les trottoirs de Paris...
FLORA
Dites donc... vous... espèce de mufle!
PREMIER AGENT, voulant s'élanccr.
Nom de Dieu!
LE COMMISSAIRE
Laissez... laissez!... Je suis au-dessus de ça... Je prends note... (A Jean Guenille.) Quelle chose avezvous trouvée... (Avec défl.) sur le trottoir?...
JEAN GUENILLE
Çà, Monsieur le commissaire...
(Il tire de dessous les loques de sa veste un portefeuille qu'il tend au commissaire.)
LE COMMISSAIRE
Quoi?
JEAN GUENILLE
Un portefeuille, Monsieur le commissaire... un portefeuille en maroquin noir, avec des coins d'argent...
LE COMMISSAIRE
Un portefeuille?... (Sceptique.) Ah! ah!... je la connais... Et, naturellement, il n'y a rien dans ce portefeuille?... En fait d'argent, sans doute, il n'y a que les coins?
(Il hausse les épaules, les agents aussi.) JEAN GUENILLE, souriant avec malice.
Voyez vous-même, Monsieur le commissaire...
LE COMMISSAIRE
Me déranger, à une heure et demie du matin,
pour un portefeuille... (Ouvrant le portefeuille.) S'il n'y a rien... prenez garde... (il examine le portefeuille, sort une liasse de billets de banque quil compte tout haut.)
Voyons... voyons... C'est fou... C'est impossible...
(Il recompte les billets... Pendant ce temps, Jean Guenille fait des signes approbateurs aux. agents... des signes qui expriment la surprise où doit se trouver le commissaire... Les agents ré pondent par des regards furieux et des gestes bourrus.)
LE COMMISSAIRE, les yeux tout ronds de surprise.
Mais dites donc?... mais dites donc?... C'est -de la féerie... Il y a dix mille francs!... (U recompte la liasse pour la troisième fois.) Ma parole d'iîonneur... il y a dix mille francs!...
JEAN GLEMLLE, hochant la tète d'un air bonhomme. Dix mille francs, Monsieur le commissaire..!
C'est bien ça... (Les agents regardent maintenant Jean Guenille avec des expressions successives de doute, de prodigieux étonnement, de respect.) Mais oui... mais oui...
LE COMMISSAIRE, fouillant les autres compartiments du portefeuille.
Sapristi!,.. C'est une somme énorme... une somme énorme... une fortune... Sacré mâtin!...
JEAN GUENILLE, philosophiquement.
Quand je pense qu'il y a des gens qui ont des dix mille francs, dans leurs portefeuilles... et qui se baladent avec... ça fuit pitié...
LE COMMISSAIRE
Et c'est vous qui avez trouvé ça?..
JEAN GUENILLE
Bien sûr. Monsieur le commissaire.
LE PORIEI-EUILLE 129
LE COMMISSAIRE
Ah! mais... ah! mais... c'est cpatant...
FLORA
C'est shak... c'est shaks...
PREMIER AGENT
Taisez-vous...
DEUXIÈME AGENT
Nom de Dieu!...
Laissez... laissez... (A Jean Guenille.) Et comment avez-vous trouvé ça?...
JEAN GUENILLE
De la façon la plus simple, Monsieur le commissaire... (Il se cale bien d'aplomb, pour faire son récit.) Voilà comment... ça c'est passé... (Un temps.) Il pouvait être minuit un quart... minuit et demi... J'étais sur le Boulevard... à la sortie du Vaudeville...
LE COMMISSAIRE
Ah!... vous êtes un homme de premières... vous aussi?
JEAN GUENILLE, modestement.
Faut bien!... (Reprenant.) Mais la concurrence de plus en plus nombreuse... la fatigue d'une journée sans pain... ma hernie aussi... car j'ai, Monsieur le commissaire, une hernie qui me gêne beaucoup... et fait que je ne suis pas très agile... à preuve que j'ai été réformé, anciennement, du service militaire, à cause de celle infirmité... Oui... enfin... tout cela... vous coi pre i^z, m'avait valu une soirée dérisoire... ah! imsure!... deux sous... et encore deux sous étrangers... qu'un beau monsieur... dans votre genre... Monsieur le commissaire... un monsieur bien nippé... pour ça!... cravate blanche... plastron de chemise boutonné de perles... canne à béquille d'or... de la soie et de la fourrure partout... m'avait refilés, pour lui avoir ouvert la portière de son coupé... (Haussant les épaules.) Deux SOUS... deux mauvais sous... à un pauvre bougre comme moi... un millionnaire!... Si ça ne fait pas pitié!...
LE COMMISSAIRE
C'est malheureux, sans doute... mais à qui de plus pauvre vouliez-vousdonc qu'il les repassât?... N'attaquez jamais les millionnaires, mon brave homme... ils sont indispensables ^au mécanisme social. Et s'il n'y avait plus de millionnaires...
est-ce que vous trouveriez sur les trottoirs... des portefeuilles... comme celui-là?... Continuez...
JEAN GUENILLE, un peu embarrassé.
Alors... je me dis, en considérant ces deux sous qui n'avaient pas cours : « Mauvaise journée... saprisli ! Depuis trois semaines, je n'en ai pas eu une si mauvaise... Ah! Ton a bien raison de prétendre que le commerce ne va pas... Et si c'est la faule aux Anglais... comme on l'assure, dans les journaux...
LE COMMISSAIRE
Tout est la faute aux Anglais...
JEAN GLEMLLB
Sacrés Anglais, alors... que le diable les emporte!...
LE COMMISSAIRE
A la bonne heure... vous êtes patriote... Mais au fait!... au fait!
JEAN GUENILLE
J'y viens... Monsieur le commissaire... Sacrée hernie, aussi !
LE COMMISSAIRE
Dépêchons... dépêclionsl...
JEAN GUENILLE
Voilà... J'habile place d'Anvers, Monsieur le commissaire de police... C'esl loin.'.. Je me décidai à rentrer chez moi... n'ayant point perdu l'espoir de rencontrer, en chemin, un pochard généreux... un brave souteneur... ou une pauvre fille des rues... car, voyez-vous... eux, du moins... ils ont un cœur...
FLORA
Pour sûr...
JEAN GUENILLr:, poursuivant.
Qui me donneraient deux sous... deux vrais sous... avec quoi je pourrais acheter du pain, le lendemain... Et comme je marchais depuis un quart d'heure... cahin-caha... sans avoir rencontré personne... voilà que je sens... tout à coup... sous mes pieds... quelque chose de mou. D'abord je pensai que ça pouvait ôlre une ordure... Et puis... je réfléchis que ça pouvait être quelque chose de bon à manger... {Un temps.) Quelque chose de bon à manj^er!... (il se frictionne le ventre.) Le hasard n'aime guère les pauvres, et il ne leur réserve pas souvent des surprises heureuses... Mais... quoi?... On ne sait jamais... Tenez!... je me souviens avoir trouvé, une nuit, rue iJlanche... un g'got de mouton... Ah! je me
suis régalé... celte nuit-là... je me suis régalé 3omme un pauvre chien... Mazette!... (Temps.) Je me baissai pour ramener l'objet... et dès que je l'eus touché : « Va te promener, que je dis encore, c'est point des choses qui se mangent... Je suis volé... » J'étais volé, en elfet, car c'était. Monsieur le commissaire... ce portefeuille de malheur... I^aturellement... à la lueur d'un bec de gaz tout proche, j'ouvris ce portefeuille et l'examinai... Dans un des compartiments, je trouvai une liasse lie billets de banque, attachés par une épingle... Personne dans la rue, ni un passant, ni un chien, ni une boutique allumée... Jamais je n'avais vu la rue si Iriste... si triste... et jamais je ne m'étais senli si pauvre... si pauvre!... [Il baisse un peu la tête, et se passe la main dans les cheveux.) Rien, dans les autres compartiments... pas une carie... pas une photographie... pas une lettre... pas le moindre indice qui pût faire connaître le propriétaire de cette fortune que j'avais là... dans la main... Et je me dis encore : « Ah bien, merci!... Ya falloir que je porte ça au commissaire de police... Ça va me déranger de ma route... et je suis bien... bien fatigué... Non... vraiment .. cette nuit... je n'ai pas de chance... » El voilà. Monsieur le commissaire... Je cherchais deux sous... deux vrais sous... et je tombe sur des dix mille francs!... (Geste de découragement.) Ça fait pitié!...
FLORA, qui s'est montrée très intéressée par ce récit.
Ah? bien vrai! Quelle gourde!...
(Gestes bourrus, menr.ces des agent3.)
JEAN GUENILLE
Et maintenant, Monsieur le commissaire... il est tard... j'ai les membres rompus et bion du L-hemin à faire... Je vais m'en aller, si vous le permettez?...
LE COM-MISSAIRE
Un inslant!... Vous ne pouvez vous en aller comme ça .. Vous ne le pouvez pas, sapristi!... Mais c'est une histoire ébouriffante que vous me dites là... presque un conte de fées... C'est Shakspearien!... Mais saperlipopette... si tout cela est vrai...
JEAN GUENILLE
Sur ma tête, Monsieur le commissaire de police...
LE COMMISSAIRE
Je le crois... j'en suis sur... Vous avez l'accent de la vérité... Mais... sacristi!... vous êtes ua honnête homme... Vous êtes un héros... Il n'y a pas à dire... vous êtes un héros?...
LE PÛUTEFEUILLE 135
JEAN GUENILLE, modestement.
Oh! Monsieur le commissaire de police!
LE COMMISSAIRE, impérieux.
Un héros... 11 n'y a pas d'erreur... Je m'y connais... Je ne cesserai de le crier partout : « Vous êtes un héros! »
JEAN GLENILLE
Une supposition, Monsieur le commissaire de police... que ce soient ces braves agents qui aient trouvé ce portefeuille?
PREMIER AGENT, les yeux ronds.
Hum!... hum?
DEUXIÈME AGENT, presque bas, mais avec convictlcn. Nom de Dieu !
JEAN GUENILLE, se tournant sur Flora.
Ou bien cette gentille demoiselle?
Ah là là!
JEAN GLENILLE
Ou bien, vous... ah?...
LE COMMISSAIRE
Moi?... (Hésitant.) Diable!... (Subitement catégorique.) Eli bien... moi aussi, je serais un héros... Un héros... vous entendez?... Je ne m'en dédis point... Car... dix mille francs... mazette!... dix mille francs... songez donc... et la rue déserte... la nuit... le silence... Vous auriez pu... Enfin, mon brave homme, vous ôles un héros... quoi!...
JEAN GUENILLE, souriant, boniiomme.
Ça ne me fait pas la jambe plus belle... Monsieur le commissaire...
LE COMMISSAIRE
Ne dites pas ça... ne vous calomniez pas... C'est un acte admirable... splcndide... un acte héroïque... Ma foi... je ne trouve point d'aulrc mot... un acte d'une portée morale... considérable... un acte insensé... Vous méritez le prix Montyon... Plus même... vous méritez le prix Nobel... Parfaitement... parfaitement! (Aimable.) Comment vous appelez- vous?
LE POIITEFEUILLE 137
JEAN GUENILLE
Jean Guenille, Monsieur le commissaire...
LE COMMISSAIRE, lyrique.
Et il s'appelle Jean Guenille!... C'est merveilleux... Jean Guenille !... Mais c'est à ne pas croire... C'est à mellre dans un livre... (Très souriant.) Votre profession?...
JEAN GUENILLE
. Plaît-il?
LE COMMISSAIRE
Je vous demande ce que vous faites... à quoi vous travaillez?... Votre profession, enfin?
JEAN GUENILLE
Hélas!... Monsieur le commissaire...
LE COMMISSAIRE '
Uamasseur de portefeuilles... ce n'est pas une profession...
JEAN GUENILLE
Je n'en ai point d'autre...
138 FARCES ET MORALITCS
LE COMMISSAIRE, étonné.
Comment?... Vous n'avez pas de profession?., pas-de-pro-fes-sion?
JEAN GUENILLE
Ça doit se voir, il me semble...
LE COMMISSAIRE
Vous vivez de vos rentes?
JEAN GUENILLE
, Pas môme de celles des autres... Je vis de la charilé publique, Monsieur le commissaire... Et vraiment... puis-je dire que j'en vis?...
LE COMMISSAIRE, il se gratte la tête.
Ah! diable!... Ah! sacristi!... Voilà que ça se
gâte... (Ici le commissaire esquisse une grimace.) Nom
d'un chien... que c'est embêtant... El moi qui i avais de la sympathie... de l'eslime... de l'admi- {
ration pour vous... (D'une voix moins enthousiaste, <
presque sèche.) Appelons les choses par leur vrai | nom... Vous êtes un mendiant... là? |
JEAN GUENILLE
Mon Dieu!... je ne m'en vante pas... Monsieur ■
le commissaire... Bien sûr... si je pouvais... j'aimerais mieux une autre situation...
LE COMMISSAIRE, devenu grave.
Ta... tal... Paresse... indiscipline... refus d'accomplir les devoirs du citoyen... individualisme. (Après un temps.) Oii demeurez-vous?
JEAN GUENILLE
Place d'Anvers...
LE COMMISSAIRE
Ah!... vous demeurez... place d'Anvers... C'est 1res bien... Votre numéro?
JEAN GUENILLE
Ce n'est pas un numéro où j'habite, Monsieur le commissaire... c'est un banc...
LE COMMISSAIRE, fronçant le sourciL
Un banc?...
JEAN GUENILLE
Oui... un banc... dans le square .. sous un marronnier...
LE COMMISSAIRE
Vous voulez rire, mon brave homme?
JEAN GlENILLK '
Hélas! non!... Et si je vous disais que ce banc est le dernier mot de l'habitalion moderne... vous ne me croiriez pas, Monsieur le commis- | saire.
LE COMMISSAIRK
Alors... vous n'avez pas. . non plus... de domicile?... de do-mi-ci-le?
JEAN GUENILLE
Damel...
LE COMMISSAIRE
C'est très grave... vous savez que c'est excèsveinent grave... Mais vou domicile... forcé par la loi.
si veinent grave... Mais vous êtes forcé d'avoir un
JEAN GUENILLE
La misère et la loi, Monsieur le commissaire, ça fait deux choses...
LE COMaiISSAIRE
Un homme sans domicile... savez-vous bien ce que c'est?...
JEAN GUENILLE
Un malheureux... probable...
LE COMMISSAIRE
Non... un rdfractaire... quoique chose comme un déserteur civil... un criminel... quelquefois... un délinquant, toujours... vous êtes un délinquant, Jean Guenille...
JEAN GUENILLE, hochant la tête.
Je ne sais pas si je suis un délinquant... Ce que je sais... c'est que je n'ai point de travail... point de ressources... rien... rien... on me chasse de partout... Et quand je tends la main... voyez, Monsieur le commissaire... on ne me donne que des sous étrangers...
LE COMMISSAIEE
Evidemment... parce que vous êtes un danger social...
JEAN GUENILLE
Un danger social! Ah! Monsieur le commissaire... Regardez-moi... regardez ma figure... et mes mains... et mes pauvres jambes si lasses... Par surcroît... je suis vieux et infirme... Ça fait pitié... J'ai une hernie...
LE COMMISSAIRE
Une hernie!... une hernie!... Là n'est pas la
(Jiieslion... La question est de savoir... non ce que vous avez... mais ce que vous n'avez pas... Vous avez une liernie... c'est très bien... mais vous n'avez pas de domicile... Par conséquent, vous Ates en état de vagabondage... vous êtes tout simplement passible du délit de vagabondage... A h ! . . . voilà une chose ennuyeuse et compliquée ! L'n héros... c'est évident... vous êtes un héros... mais vous êtes aussi un vagabond... Et s'il n'y a pas de lois en faveur des héros... il y en a des las contre les vagabonds. ..des tas, Jean Guenille...
JEAN GUENILLE
Ah ! bien sur!... ça n'est pas ce qui manque!..
LE COMMISSAIRE, ironique.
Vous n'aviez pas songé à tout cela, hein, en ramassant ce portefeuille?... Vous vous imaginiez que c'était une chose toute simple... un geste facile... de ramasser sur le trottoir un portefeuille?... Eh bien, voilà!... Diable de sacré bonhomme va!... Quelle idée, aussi!... quelle fichue idée!...
JEAN GUENILLE
Ah ! pour sûr... si j'avais su... la loi... ma foi !... je l'aurais bien laissé ramasser par d'autres... par des riches.
LE PORTEFEUILLE d43
LE COMMISSAIRE
Et VOUS auriez bien fait... Jean Guenille... L'argent est le bien des riches... et les riches prennent leur bien là où ils le retrouvent...
JEAN GUENILLE
Parce que les riches... c'est pas les pauvres...
LE COMMISSAIRE
Evidemment... Vous raisonnez juste, maintenant... Par malheur, c'est trop tard...
JEAN GUENILLE
N'empêche que ça n'est pas encourageant d'Clrc honnête...
LE COMMISSAIRE
Il ne s'agit pas d'être honnête... Personne ne vous demande d'être honnête, Jean Guenille... Il s'agit, seulement de respecter la loi... ou de la tourner... ce qui est la môme chose...
JEAN GUEMLLE
J'entends bien... Oui... oui... Mais faut être riche pour ça...
Mi FARCES ET MORALITES
LE COMMISSAIRE
Qu'est-ce que vous voulez!... C'est ainsi...
(Faisant sauter dans sa main le portefeuille.)... Voilà ce
portefeuille... D'accord... à votre place... et dans volrc situation... il n'y en a peut-être pas beaucoup qui l'eussent rapporté ce porteleiiille... J'en conviens... Je ne veux pas prétendre, remarquez, que vous ayez été uu imbécile de le rapporter... rson... au contraire... mais vous avez manqué de prudence... d'opportunité... de réflexion... toutau plus... En somme, moialcment parlant... votre action n'en est que [)lus méritoire... Elle est même digne d'une récompense.., et celte récompense... que je ne juge pas inférieure à cent sons... vous l'aurez sans doute... dès que nous aurons retrouvé... si nous la retrouvons jamais... la personne à qui appartiennent ce portefeuille et les dix billets de mille francs qu'il contient... Oui... mais... légalement?... Légalement... vous vous êtes mis dans un tics mauvais cas...
JEAN GUENILLE
J'entends bien... j'entends bien...
LE COMMISSAIRE, insistant.
Dans un très mauvais cas... Comprenezi:jui... C'est pour l'avenir... 11 n'existe pas, dans
le Code ni ailleurs... un article de loi qui vous oblige à retrouver, dans la rue, la nuit, des portefeuilles garnis de billets de banque... (il prend le Code, sur son bureau.) Tenez, voici le Code... cherchez... Il n'y en a pas un...
JEAN GUE.NILLE
J'entends bien... j'entends bien...
LE COMMISSAIRE
11 y en a un, au contraire, qui, sous les peines les plus sévères... vous force à avoir un domicile... (Il remet le Code en place, sur son bureau.) Ah 1 VOUS eussiez mieux fait, je vous assure, de trouver un domicile... plutôt que ce portefeuille...
JEAN GUENILLE
J'entends bien... Monsieur le commissaire.. Alors?...
LE COMMISSAIRE, se levant. Avec amabilité.
Moi... je vais vous trouver un domicile...
JEAN GUENILLE
Vrai?...
LE COMMISSAIRE
Parole d'honneur!...
JEAN GUENILLE
Vous êtes bien bon, Monsieur le commissaire...
LE COMMISSAIRE
Voilà... VOUS aller coucher au poste cette nuit...
JEAN GUENILLE
lion I
LE COMJnSSAlRE
El demain matin... je vous enverrai au dépôl...
JEAN GUENILLE, étonné.
Au dépôt?...
LE COMMISSAIRE, se levant.
Oui...
FLORA
Ah! bien, vrai !...
JEAN GUEMLLB
Ca, par exemple!...
LE COMMISSAIRE, aux agents.
Empoignez cet homme... Mais soyez doux avec lui... C'est un héros...
FLORA, au comble de la stupéfaction.
Ah!..,
LES DEUX AGENTS, empoignant brutalement Jean Guenille.
Allons ! oust... aubloc !... (Ils l'entraînent en le bousculant, en le bourrant de coups.)
JEAN GUENILLE, sans résister.
VraimenI:. . . je n'ai pas de chance.. . aujourd'hui. . Ces sacrés bourgeois... je vous demande un peu !...
PRE.MIER AGENT, le bourrant.
Oust!... Tu parleras après... espèce d'héros...
JEAN GUENILLE
Ca fait pitié...
(Us disparaissent.)