DON JUAN, ISABELLE, BEATRIX
JUAN
Ah , Sénora, de grâce, arrêtons-nous un j)eu.
ISABELLE
Vous êtes déjà las ?
.1 o JUAN.
Déjà , Jésus mon Dieu l INous avions f.iiL vingt pas sur la verte lisière Que je sentais mes pieds glisser sur la Lrujère. Aussi, sœur sans égard, par un subit réveil A midi m'arracher à mon plus doux sommeil ! J'enviais le bonheur de la troupe chrétienne Qui là-bas, sur le tuf, faisait méridienne.. .\ Les drôles ils dormaient I quand moi, noble seiffueur^ D'envier leur sommeil je leur faisais l'honneur! Ma sœur sentimentale et tant soit peu coquette , Les courses du matin ne sont pas d'étiquette.
Est-ce la mode ici qu'un éternel sonimeil? \ os regrtts font pitié devant ce beau soleil. N'ctes-vous pas sensible aux bsis, à la verdure, Aux charmes qu'au printemps étale la nature?
JUAN
Vous ne dites pas tout, ma sœur, n'oubliez pas Que nous rencontrerons Alphonse sur nos pas.
ISABELLE
Peut-être.
JUAN
En fait d'attraits , c'est un de plus sans doute : Que vous trouvez , ma sœur, à cette longue route.
ISABELLE
Qui vous a dit cela ?
JUAX.
Quoi? vous offensez-vuus?
Je me rétracte , allons ; Isabelle , entre nous , Vous avez là , dans l'âme, un point où l'on vous blesse, Moi j'ai le mien aussi , je dors , c'est ma faiblesse , Oh ! que la nonchalance a donc pour moi d'appas I Faire une grande bouche , étendre de grand* bras,
Sur un coussin soyeux te vautrer avec grâce ,
D'un œil à demi-clos suivre un objet qui passe,
Par la pensée enfin se transporter partout ,
Sons en être affecte, voir tout, entendre tout.
Mais comme en un lointain , comme un vivant niiragc ,
Qui reproduit plus doux et fes sons et l'image.
Mariant en un mot mes rêves au désir,
.le goûte sans fatigue un fatiguant plaisir :
La veille , une beauté prit-elîe ma tendresse ,
Elle est là , je la vois , je la sens , je la presse ,
Ensemble nous suivons un cours de volupté
Et je passe du songe à la réalité I
ISABELLE
Si tous nos cavaliers vous ressemblaient, mon frère. D'être jolie un peu pourrait-on être fîère? (jroyiz-vous qu'il suffise à noire vanité, Que l'on vante en secret notre rare beauté ; Tandis, que votre cœur tranquille , exempt d'alarmes , Ne souffre pas un |)eu ?
JUAN
Souffrir, Terser des larmes, Pour obtci.ir de vous un rien , un mot flatteur, Quoi I perdre son rej.o?;... Ce n'est pas mon humeur. (j\'A pourquoi tous les nns je vais faire à Lisbonne, De rêves amoureux provisions d'automne.
Vous, ma sœur, dont le nom est partout répété. Vous, de l'Aleutejo la perle et la beauté I Vous la fleur la plus belle , aux couleurs les plus vives , Que le Toge amoureux vit naître sur ses rives. Vous dans ce beau |)ajs non reine, mais bien dieu! Il vous est bien permis d'être coquelte un peu. Il est tout naturel , ma sensible Isabelle, Que vous vous montriez aimable autant que belle , Et que vous })assiez vous, à séduire les cœurs, Le Icnq^s ({ue moi je passe à dormii-.
Ces rigueurs , Hélas, mon pauvre Juan, vous sont bien pardonnables, Yous les enveloppez de couleurs trop aimables. Si l'on m'adore , eh bien , mon frère , en ce séjour. J'aime mieux que de haine être un sujet d'amour.
JUAX.
Ma foi , je ne sais pas, déjà sur ces rivages
Votre beauté funeste a fait bien des ravages !
Depuis que don Alphonse a brigué votre main,
Qu'on sait que vous l'aimez... Le bruit de votre hymen
A fait dans Evora pousser un cri d'alarmes,
Je ne connais qu'un homme à l'abri de vos charmes.
ISABELLE
Et qui donc , s'il vous plaît ?
JUAN
L'aveugle don Alvar :
Encor s'il ne voit pas votre fatal regard , Il entend votre voix....
Un autre indifférent.
ISABELLE
A ous oubliez emcorc
JUAN
Qui donc ?
JUAN
Ah , Farruck I un vassal je ne vous parlais, moi,
Que des êtres bien nés , de ceux à qui la loi A donné le nom d'homme.
ISAl.ELLE.
Eh bien , je suis jalouse , Moi , de l'amour de tous , tout intérêt j'épouse. De vous croire un cœur, seul je vous trouve un peu fier ; De nos vassaux surtout, don Juan, l'amour m'est cher
De vaincre ce Farruck^ j'ai du moins l'espérance : Je lui pardonnerais sa seule indifférence; Mais on dit qu'il me voit avec un front hautain , Et qu'il nourrit de moi le plus profond dédain , Et même le mépris.
JUAN
Parbleu , c'est un barbare , Un Africain , que sais— je.
ISABELLE
On dit qu'il est bizarre ; Il a dans les déserts puisé son âpreté , Mélange de bassesse, et dit-on de fierté; Il méprise l'esclave , et hait ce qui domine : Un satanique instinct au mal le détermine. Sa fureur est terrible : il serait beau pour nous De ramener cet homme à des sentimens doux ; Et si, comme on le dit, c'est un singulier être, Un être tout à part , moi je veux le connaître.... Ce Farruck pique bien ma curiosité....
( Riant. ) Entre tous mes succès mon cœur serait flatté De séduire un sauvage.... Il était sur la route , Nous le rencontrerons en revenant, sans doute. Poursuivons-nous , don Juan , notre chemin ?
JUAN
Non pas, Non , belle sœur, déjà j'ai fait trop de cent pas,
ISABELLE
Tout comme il vous plaira , mon cher frère , à votre aise. Suivez-moi Béatrix.