LIMITES DU DISTRICT APPELE LES CLOITRES
Depuis la maison forte des Canaux, aujourd'hui la maison de ville, jusqu'à te porte de Caramentran, au-
jourd'hui la porte de la Bobbe (a). Depuis la porte de Garamentran jusqu'à la porte située entre la maison de Glermont et la maison abbatiale de Saint-Ferréol, aujourd'hui la porte du ban des Cloîtres, au-dessus de laquelle est enchaîné un os de poisson monstrueux, rompu depuis peu, depuis cette porte jusqu'à celle qui joint l'église de Saint-Ferréol, et de là jusqu'au Rhône ; depuis la porte du pont du Rhône, en descendant ce fleuve, jusqu'à la clôture qui est au-delà de la maison de Roche-Chenal, que le chapitre a acquis de M. de Maugiron ; le rivage du Rhône appartient à l'archevêque.
Depuis la clôture de la maison de Roche-Chenal, remontant au levant par derrière la maison de Beauvoir, jusqu'à la porte qui joint la maison de Muriane ou de Reminiscere. Depuis cette porte, en longeant l'église de Saint-Maurice, le jardin et le palais de l'archevêque, l'hôtel-Dieu et le jardin de cette maison jusqu'à la tour qui est à la tête de la maison des Canaux. Cette tour, abattue depuis, était dans le lieu où l'on a construit le nouveau bâtiment de la Charité. Elle touchait à ce beau mur de pierres de taille, terminé d'une double corniche, qui sépare la cour de la maison de ville du cimetière et jardin de l'Hôtel -Dieu.
Le cloître ainsi décrit et ses portes appartiennent au doyen et chapitre de la cathédrale, qui doivent en avoir les clefs. Tout ce qui est renfermé dans l'enceinte des cloîtres doit jouir des privilèges et des immunités qui
(a) La porte de Garamentran ou Garesme entrant, appelée aussi la porte de la Bobbe, à cause d'une tête de Jupiter mutilée qu'on a placée sur l'imposte.
y sont attachés. Néanmoins le palais archiépiscopal n'est point compris dans le règlement ci-dessus, quoiqu'il soit dans l'enceinte des cloîtres. Toute la juridiction en appartient à l'archevêque seul. A l'égard des maisons sises entre l'hôlel-Dieu et le palais archiépiscopal, si elles ont des portes ouvertes sur la rue, elles ne jouiront pas du privilège des Cloîtres.
Jean de Boumîn, issu d'une famille riche et illustre (1 ), voyant que le chapitre possédait les forteresses de la ville, et que les archevêques qui en avaient seuls la garde et la juridiction n'en avaient aucune , fit construire le château de la Bâtie, au-dessus de l'église de Saint-Sévère, dont il porte quelquefois le nom dans les anciens titres : castrum Bastidis^ castrum Sancti Severi. On appelle encore aujourd'hui le territoire qui est derrière ce château, et qui s'étend jusqu'à Serpaize, VEvêquat. Les monuments pieux et utiles au public que Jean de Bournin a fait construire pendant son épiscopat sont prodigieux. Il rétablit presque en entier le pont du Rhône, fit faire le pont de Saint-Martin sur la Gère, à la tête duquel on éleva une forte tour du côté de la ville; le pont de Saint-Symphorien, sur l'Ozon; le pont de Romans, sur l'Isère.
Il rebâtit à neuf le palais archiépiscopal , auquel il joignit une belle chapelle qui subsiste encore. Il fit construire , à Sainte-Colombe , une maison solide et spacieuse pour les Cordeliers qu'il y transféra de Saint-
(l) Cet archevêque appartenait à la famille des seigneups de Bernin, de Bernino ou Brenino, près de Grenoble, et doit être appelé Jean de 3ernin au lieu de Jean de Bournin.
Gervais à Vienne ; un hôpital près la porte du pont du Rhône, dont il porta le nom. J'ai encore vu cet hôpital disposé comme il était anciennement. C'était une vaste salle, partagée dans sa longueur par une cloison solide, haute de sept à huit pieds , afin de séparer les deux sexes; au bout de la cloison, à l'orient, était un autel • élevé de huit pieds ; on y montait des deux côtés par un degré rampant. On voyait encore, sur les murs, des peintures représentant les œuvres de .miséricorde d'un mauvais goût de dessin , mais d'une fraîcheur admirable dans les parties conservées. Cette maison servait de magasin pour les étapes, lorsqu'un incendie la détruisit, en 1742. J'ai déjà dit que ce prélat avait fait bâtir les trois chapelles de Notre-Dame, de Saint- Jean- Baptiste et de Maguelonne dans le cloître de la cathédrale.
. Il chassa de Vienne les Juifs, qui y étaient riches et ■ nombreux. Ils avaient, dans la seule paroisse de Saint- André-le-Bas, trois synagogues composées de deux salles, l'une au rez-de-chaussée, pour les hommes ; l'autre , au-dessus de la première, pour les femmes. La première de ces synagogues était à l'angle droit de la rue Saint- Claude, qui monte aux Capucins, et faisait face à la petite place Modène ; la seconde était vis-à-vis la place de l'Orme, aujourd'hui la Table-Ronde. On y a construit un logis. La troisième était au coin de la Chaîne, dans la rue qui conduit des prisons à la place Neuve, à main gauche. Le quartier de la ville qui s'étend depuis la place Neuve jusqu'à la Gère, s'appelait le Bourg-des- Hébreux, et la. paroisse de Saint-André-le-Bas portait le nom de Saint-Pierre-entre-Juifs.
Jean de Boumin augmenta les privilèges et les libertés de la ville de Yienne; il fit des règlements très-sages, qui furent approuvés par le pape Innocent IV. Un des articles de ces règlements fixe les droits des églises pour les enterrements; parmi ceux qu'elles s'attribuaient était d'ordinaire un des lits du défunt, et toujours le meilleur, s'il en avait plusieurs. L'archevêque décida qu'elles ne prendraient qu'un lit médiocre, et si ex constietudine ad alignas ecclesias pertinet ledits morientis, non melior , si plures habeat sed mediocris dumtaxat exigatur. Cet usage a été aboli dans la ville; mais, dans l'église cathédrale, les quaterniers se sont maintenus dans le droit de prendre la dépouille des chanoines à leur mort.
Sous Jean de Boumin , qui tint le siège de Vienne depuis 1217 jusqu'en 1266, quarante-neuf ans, le comté de Vienne était partagé en trois portions, ou plutôt il y avait trois comtes de Vienne. L'archevêque avait la juridiction, la garde de la ville et le droit de faire battre monnaie. Le dauphin possédait le palais où sont aujourd'hui les prisons et le siège du bailliage. La maison de Vienne-Mâcon jouissait du palais supérieur, situé dans le lieu où est le couvent des Capucins. Hugues de Vienne, seigneur de Paigny, vendit ce palais et ses droits à Jean de Boumin, l'an 1232.
Les dauphins firent les plus grands efforts pour empêcher l'effet de cette vente. L'empereur Frédéric II ne voulut point l'approuver. Henri VIII de Luxembourg l'inféoda de nouveau à la maison de Vienne, qui conserva seulement le titre de comte jusqu'en 1337, que le dauphin se fit passer une vente de ce palais par Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-Georges; mai§
cette vente simulée n'eut point d'efifet. Jean de Bournin se maintint dans la jouissance, qui passa à ses succès* seurs, jusqu'à Jérôme de Villars, qui donna aux capucins remplacement et les ruines de ce palais.
Quelques-uns croient que, dès Tan 1299, les comt^ de Vienne n'étaient plus feudataires de l'empire, parce que, dans cette année, Philippe-le-Bel fit un traité à Vaucouleurs , en Champagne , avec l'empereur Albert d'Autriche, par lequel le roi renonçait à ses prétentionâ sur la Lorraine , l'Alsace , la terre de Fribourg , en Suisse, et l'empereur à tous les droits de Tempire sur les provinces qui avaient composé le royaume de Bourgogne. Mais ce traité ne fut point exécuté à la lettre, puisque les empereurs continuèrent d'avoir, à Tienne, des officiers, pour y veiller à leurs droits, et cela dura jusqu'en 1378, que Henry de Yallin fut le dernier courrier impérial.
Vienne, dans le treizième et le quatorzième siècle, fut l'objet de l'ambition de plusieurs souverains , ses voisins, et cela troubla souvent sa tranquillité. Les dauphins y excitèrent plusieurs séditions, pour tâcher de s'en rendre maîtres dans le trouble. Les comtes de Savoie, seigneurs de Saint -Symphorien-d'Ozon et de Septème, et les rois de France avaient des vues sur cette ville. Le roi Charles-le-Bel entama un traité de partage, pour le faubourg de Sainte-Colombe, avec l'archevêque Guillaume de Laudun ; mais il ne parvint point à sa perfection, parce que ce prélat, trop occupé à la cour du pape, était souvent absent, et parce qu'il fut transféré du siège de Vienne sur celui de Toulouse. Philippe de Valois reprit ce traité sous l'archevêque Bertrand de la
Chapelle, qui en écrivit à l'archevêque de Toulouse, son devancier, et en reçut cette réponse :
« Frère Guillaume, par la grâce de Dieu, archevêque de Toulouse, à révérend Père en Jésus-Christ le seigneur Bertrand, archevêque de Vienne, par la même grâce, salut.
a Votre Révérence saura que, lorsque nous étions sur le siège de Vienne, sous le pontificat du pape Jean XXII d'heureuse mémoire, il y eut un traité fait entre Charles, roi des Français, et moi, pour partager la juridiction du faubourg de Sainte-Colombe , situé sur le Rhône , à l'opposite de Vienne. La juridiction haute et basse de Sainte-Colombe a toujours appartenu et appartient encore aux archevêques de Vienne seuls, et il n'y a jamais eu aucun doute sur cela. Ce traité fut rédigé par écrit, corrigé, mis au net, et je suis persuadé qu'il eût été conclu et arrêté si le pape ne m'eût tiré de ma résidence pour m' employer aux affaires de sa cour. Ce traité tournait à l'honneur, à l'utilité, à la tranquillité et à la paix de l'Eglise de Vienne, à la sécurité des citoyens et des étrangers qui passent par cette ville pour commercer au-delà du Rhône.
ce Donné à Avignon, le 28 du mois de janvier, l'an 1334. En foi de quoi nous avons fait apposer notre sceau. »
Bertrand de la Chapelle était dans l'intention de consommer le traité commencé sous son prédécesseur ; mais il craignait le dauphin, le chapitre de la cathédrale et
les habitants de Vienne, qui ne voulaient pas entendre parler de ce partage. Il le fit savoir à Philippe de Yalois, qui usa d'autorité. Il s'empara du faubourg de Sainte- Colombe, qu'il réunit à son royaume par lettres patentes de l'an 1334. 11 ferma de murailles ce faubourg, et fît construire en pierres de taille, à la tête du pont du Rhône, une tour qui subsiste encore; mais elle menace ruine; le Rhône la sape par les fondements.
Cet événement jeta Vienne dans la consternation. Elle se voyait privée d'un faubourg qui avait fait autrefois la moitié et la plus belle portion de la ville. Le dauphin et les ecclésiastiques disaient publiquement que l'archevêque était d'intelligence avec le roi de France; ces clameurs soulevèrent le peuple, qui prit les armes ; les partisans du dauphin se joignirent au peuple, et, de concert, ils attaquèrent l'archevêque dans son palais, dont ils brûlèrent une partie. Celui-ci s'évada, sortit promptement de Vienne, et se réfugia à Avignon. Le pape qui y résidait fit son accommodement; mais, lorsqu'il rentra dans Vienne, il se- logea dans son château de la Bâtie, en attendant que son palais fût rétabli et parce qu'il craignait le ressentiment des Viennois. Le dauphin, peu content de cet accommodement, entreprit de faire bâtir une tour à l'entrée du pont du Rhône, du côté de Vienne, pour l'opposer à celle de Sainte- Colombe. Mais la cour de France, par 'promesses ou par menaces, l'obligea de se désister.
Vienne se .gouvernait alors par ses propres lois. Elle ne dépendait que de ses archevêques, qui approuvaient et confirmaient ses privilèges lorsqu'ils prenaient possession du siège. Les habitants étaient exempts de tous
tributs, excepté les cas impériaux (a). Ils avaient la liberté d'imposer sur eux-mêmes les sommes que la nécessité ou l'utilité ^e leurs afifaires demandaient. Cette liberté et la souveraineté des archevêques dans Vienne, est cause qu'ils n'ont jamais eu séance dans les Etats du Dauphiné.
(a) On appelait cas impérial rimposition que les citoyens étaient obligés de faire sur eux-mêmes pour défrayer l'archevêque lorsqu'il allait à la cour de l'empereur, soit parce qu'il était mandé, soit pour faire hommage, suit enfin pour l'utilité publique.
ARTICLE CINÎ^UIÈME
vienne sous les rois et sous les dauphins de la maison royale de france, depuis 1378 jusqu*en 1770 (392 ans).
Humbert II, de la maison de la Tour-du-Pin, le dernier de tous les dauphins, étant inconsolable de la mort de son fils unique, et désespérant d*avoir d'autres enfants, quoiqu'il n'eût que trente ans, donna et transporta ses Etats de Dauphiné à Charles, fils aîné du duc de Normandie , qui fut depuis roi sous le nom de Charles Y, à condition que lui et ses successeurs porteraient le nom de dauphins et les armes du Dauphiné écartelées avec celles de France. Le traité de transport avait d'abord été entamé en 1343, dans l'église des Cordeliers de Sainte-Colombe, en faveur de Philippe de France, second fils de Philippe de Yalois, ensuite confirmé à Yincennes l'année suivante. Enfin, il fut repris et consommé à Lyon , chez les frères Prêcheurs , le 16 juillet 1349, en faveur de Charles, fils aîné de Jean, duc de Normandie.
Le lendemain, Humbert prit l'habit de Saint-Dominique, et. Tannée suivante, 1350, le pape, à Tinstante prière du roi Jean, qui venait de succéder à son père, Philippe de Yalois, le fit patriarche titulaire d'Alexandrie, et, à la fête de Noël, il lui donna les trois ordres sacrés tout de suite, le sous-diaconat à la messe de minuit, le diaconat à la messe de Tâube du jour, et la prêtrise à la dernière messe. Cette cérémonie fixa toutes les nicertitudes du dauphin et calma toutes les craintes de la cour de France.
Le transport du Dauphiné à la couronne de France n'apporta pas d'abord grand changement dans cette province. Elle eut son chancelier particulier et a toujours conservé son sceau, à la différence des autres provinces qui perdent leur chancellerie à chaque réunion : ce Au conseil tenu en l'ostel de Saint-Pol , à Paris , en la garde robe de la chambre de monseigneur d'Anjou, le premier de juing, et qui fut la veille de Pentecoste, l'an mil trois cent quatre-vingt-un, auquel étaient monseigneur le duc d'Anjou, monseigneur le Chancelier de France, monseigneur le Chancelier de Dalphiné, etc. »
L'empereur Charles YI ayant résolu d'all-er en Italie pour soumettre les usurpateurs des terres de l'Eglise romaine, aliénées et usurpées pendant la longue absence des papes, se mit en chemin avec une grande armée, passa par Vienne, où il s'arrêta, et y donna une bulle datée du onzième d'avril 1368, par laquelle il confirma toutes les donations faites par les empereurs à l'Eglise de Rome.
Dix ans après celte expédition, c'est-à-dire en 1378, le même empereur fit un voyage à Paris dont les suites
changèrent la constitution de la ville de Vienne. L'amitié qu'il avait pour le roi Charles Y , son neveu , et la reconnaissance des honneurs extraordinaires qui lui furent faits l'engagèrent , sur la demande du roi , à donner au dauphin Charles, son fils, des lettres irrévocables de vicaire de l'empire dans le Viennois et dans les provinces du royaume d'Arles, avec la révocation de la juridiction dont l'archevêque jouissait dans Vienne. Il accorda en même temps au dauphin, qui n'avait que dix ans, une dispense d'âge pour exercer l'emploi qu'il lui confiait; le jeune dauphin nomma son lieutenant au vicariat, Charles de Bouville, qui était déjà gouverneur du Dauphiné, avec ordre de soumettre Vienne.
Bouville vint à Vienne avec des troupes et entra dans la ville le jour de Noël. Les Viennois alarmés voulurent lui résister. Il y eut plusieurs petits combats; mais quelques maisons brûlées et la vie qu'il en coûta à plusieurs citoyens intimidèrent les autres, et Bouville resta le maître. On lui rendit le château Pipet, dont il changea la garnison, et, ayant fait raser partout les armes de l'archevêque et celles de la ville, qui portaient l'aigle éployée, il y niit celles du dauphin. Il obligea tous les ordres à prêter serment de fidélité au dauphin , et , en 1380, il joignit, par ordre du roi, le faubourg de Fuissin et l'abbaye de Saint-Pierre à la ville, et les fit fermer de murailles. En vain, tous les corps de la ville députèrent vers le roi, pour se plaindre du gouverneur, la cour n'approuva ni ne blâma sa conduite. Le pape même, que l'on voulut intéresser dans cette affaire, parce que Vienne dépendait de son archevêque, répondit qu'il fallait céder au temps et à la force. Les esprits,
consternés et abattus, ne savaient quel parti ils prendraient. Les délibérations étaient tumultueuses et confuses. On vit bien qu'il fallait se soumettre aux impositions de la province et ne plus faire un corps à part, mais l'ancienne liberté y répugnait. On suspendit les élections des consuls, et, dans le trouble, toute la face des affaires politiques fut changée.
L'an 1389, le roi Charles VI passant par Vienne, pour aller en Languedoc remédier à quelques abus, les Viennois lui témoignèrent la plus grande soumission et lui firent présenter un placet tendant au rétablissement de leurs privilèges. Le chapitre de la cathédrale députa Jean Desbordes, son doyen, et Leuraton de Barleton, son chancelier, pour suivre ce prince jusqu'à Avignon. La délibération capitulaire, qui est du 27 octobre 1389, donne à Charles VI les titres de roi de France, de dauphin et de vicaire de l'empire. Les honneurs que l'on rendit au roi, la soumission qu'on lui témoigna et les trèshumbles remontrances qu'on lui fit présenter ne furent point inutiles. On eut attention de suivre cette affaire, et, l'an 1400, l'archevêque de Vienne, qui était pour lors Thibaud de Rougemont, fut rétabli dans ses droits, le chapitre de la cathédrale dans ses privilèges et la ville dans ses libertés et franchises, par arrêté du conseil, du 14 octobre. Les affaires publiques reprirent leur premier cours, et Vienne goûta toutes les douceurs de la paix; mais le terme n'en fut pas long.
L'an 1430 et le 11 de juin, Raoul de Gaucourt, gouverneur du Dauphiné, battit et défit, à Anthon sur le Rhône, Louis de Ghalon, prince d'Orange, qui commandait les troupes de Bourgogne et de Savoie. Ce
fl
prince, armé de toutes pièces, la lance à la main, poussa son cheval dans le Rhône, qu'il passa à la nage. Sans cette action hardie, il était prisonnier. Cette victoire fut le salut du Dauphiné que, par un traité secret, le duc de Bourgogne, le duc de Savoie et le prince d*Orange devaient conquérir et partager. Le duc de Savoie devait avoir Grenoble, la vallée de Graisivaudan, TEmbrunois et le Gapençois ; le prince d'Orange, le Viennois, le Valentinois, le Diois ; le duc de Bourgogne, le reste. Gaucourt, qui avait pénétré leurs desseins, assembla la noblesse du Dauphiné et des environs, qui fit des prodiges de valeur dans Faction, et, profilant de sa victoire, il prit Orange et tous les châteaux que le prince de ce nom avait en Dauphiné.
L'an 1436, le roi Charles VII vint visiter ses pays de Dauphiné (a). Il s'arrêta quelque temps à Vienne, où il tint les états de cette province et du Languedoc. Le concile de Bâle lui députa deux cardinaux, Hugues de Lusignan, archevêque de Nicosie, et Louis Aleman, archevêque d'Arles , pour le féliciter de ses succès. Jeanne, reine de Sicile, accompagnée d'un cortège digne de sa naissance et de son rang, vint le voir dans cette ville. Le roi y était encore, lorsqu'il apprit l'heureuse nouvelle de la réduction de Paris, qui avait été dixhuit ans sous la tyrannie des Anglais. On fit à Vienne des réjouissances extraordinaires pour cet événement.
Charles VII avait cédé, dès l'an 1426, le Dauphiné à son fils aîné Louis (il fut roi après son père et le
(a) Les Vigilles de Charles F//, par Martial d'Auvergne. — Belleforest, les Grandes Annales de France , liv. V.
onzième du nom), qui n'avait alors que trois ans. Il confirma cette cession en 1440. C'est la dernière cession faite par nos rois à leurs fils aînés. Ils se sont depuis contentés de leur en faire porter le nom.
Le dauphin Louis, mécontent de la cour, où il était veillé de près, se retira en Dauphiné dans son appanage, et y exerça une autorité souveraine. Il obligea bientôt les évêques, les corps ecclésiastiques et les seigneurs qui possédaient des terres en franc-aleu à lui faire hommage ; il établit une directe universelle à son égard, et, pour y réussir, il employa d'abord la douceur ; mais, comme elle ne lui était pas naturelle, les menaces suivirent de près, et l'autorité détermina ceux que la persuasion n'avait pu ébranler. Il fit publier dans Vienne, en 1448, trois ordonnances: la première établissait la conservation et la perception de ses droits dans Vienne , la seconde défendait aux habitants d'appeler par-devant l 'officiai des sentences du juge ordinaire de la ville et du vi-bailly du Viennois ; la troisième leur enjoignait de lui prêter serment de fidélité. Les deux dernières détruisaient absolument l'autorité souveraine dont les archevêques avaient joui depuis la donation qui leur avait été faite du comté de Vienne.
Jean de Poitiers, archevêque de Vienne, voulut résister et s'opposer aux prétentions du dauphin; ce prince fit saisir ses revenus ; voyant enfin que la cour de France ne se portait que faiblement à sa défense et qu'il avait affaire à un prince absolu, il entra en négociations. On nomma des commissaires de part et d'autre , et , le 31 du mois d'octobre 1449, on dressa un traité de partage ou de Partage y par lequel l'archevêque cédait au
dauphin la moitié de. la juridiction temporelle de la ville et comté de Vienne. Ils y établirent leurs juges et leurs officiers avec une égale autorité, mais le ressort supérieur fut réservé au dauphin, et toutes les appellations ôtées à Tofflcial et accordées au vi-bailly, qui devait devenir juge supérieur des appellations. Celui qui exerçait cette charge pour le dauphin, dans le Viennois et terre de La Tour, résidait alors à Bourgoin. L'archevêque, qui s'était retiré à Valence depuis que le dauphin avait fait saisir son temporel, approuva et ratifia ce traité le premier avril 1460, et le dauphin le 2 mai suivant. Jean et Guillaume de Poitiers, frères de l'archevêque, munis de sa procuration, firent hommage au dauphin, pour la ville et comté de Vienne, le 21 octobre, même année. Louis de Laval, seigneur de Châtillon, vint à Vienne , où il reçut l'hommage de l'églisecathédrale et celui de tous les ordres de la ville. Tous furent dédommagés. L'archevêque eut les terres et châteaux de Revel en Viennois (a), d'Azieu, de Genas-en- Vellin. La cathédrale conserva la juridiction et les franchises de ses cloîtres, et, sur la rivière de Gère, les habitants furent déclarés exempts de taille , subside , gabelle, truage et de toute autre imposition.
La révision des feux taillables, ordonnée en 1461, mit fin aux libertés et aux franchises de la ville de Vienne qui, comme on l'a vu, avait souffert en dififé-
(a) La terre de Revel a été aliénée par le cardinal d'Auvergne, qui la vendit à M. Dupuy de Murinais. M. de Beaumont du Repaire, successeur du cardinal, travaillait à faire casser celte vente, lorsqu'il fut transféré sur le siège de Paris.
rents temps de violentes attaques. Tout ce qui est privilégié est exposé à l'envie. Le parlement de Grenoble commit, pour la révision des feux dans le Viennois, Etienne Bertal, natif de Vienne, qui exerçait à Bourgoin la charge de juge des appellations. Bertal , dit Chorier, pour se concilier la faveur du parlement, dont il connaissait les intentions, agissant contre le sentiment patriotique , accepta une commission qu'il aurait dû refuser. 11 ordonna aux consuls de Vienne de lui envoyer les rôles de leurs tailles négotiales et particulières, afin de connaître les feux. On s'opposa à l'exécution de cette ordonnance. On appela même du commissaire au commettant, et, comme l'on prévit bien qu'il n'y avait aucune faveur à espérer dans la province dont on refusait de devenir membre, on députa à Paris Jacques de Costaing, mais tout le fruit de la députation fut de faire réduire les feux à un nombre moindre que celui où le parlement et son commissaire l'avaient porté.
.L'an 1478, Louis XI ordonna, par lettres patentes, datées d'Arras, le onzième d'avril, que le siège supérieur de la juridiction du Viennois serait transféré de Bourgoin à Vienne et les appels portés au vi-bailli, cassant et annulant toutes lettres obtenues par ceux de Bourgoin. Il l'avait déjà ordonné, n'étant encore que dauphin; mais Charles VII, sgn père, l'ayant obligé de sortir du Dauphiné, cela n'avait point été exécuté. Cette translation fut confirmée par le roi Charles VIII, le 5 décembre 1483.
Il s'éleva bientôt des contestations entre les officiers de l'archevêque et ceux du dauphin, et, pour les ter-
miner, on fit une enquête juridique, où Ton entendit plusieurs témoins, qui déposèrent sur les droits des anciens comtes, sur les usages et sur ce qu'ils avaient vu pratiquer depuis le traité de pariage.
L*an 1551, la maison consulaire, située dans la rue PéroUerie, qui conduit des Halles au pont de Gère, fut incendiée par des salpêtriers qui y travaillaient. La ville acheta de la Cathédrale la maison forte des Canaux et en fit rhô tel-de-ville. Il est mal bâti et trop caché.
Le baron des Adrets , chef des Huguenots dans le Dauphiné, se rendit maître de Vienne, Tan 1562, et y établit gouverneur le sieur de Bernin , issu de la lîimille de l'illustre chevalier Bayard, auquel il ne ressemblait en rien. Bernin permit tout à la cruauté et à l'avarice qui se couvraient du voile de la religion. Il prit de force les trésors des églises; il fit démolir plusieurs maisons pour y faire des places d'armes. La plus grande et la plus commode fut celle qu'on appelle la place Neuve et qui porta d'abord le nom de place de la Treille, à cause d'un logis de ce nom qui la joignait. Les monastères furent pillés ou rançonnés, les tombeaux ouverts et fouillés, les églises profanées, spoliées, endommagées et quelques-unes brûlées. La fureur des soldats ne respecta rien. Le comte de Maugiron, lieutenant du roi. dans la province, reprit Vienne sur les Huguenots le 26 du mois de septembre de la même année. Les catholiques lui en ouvrirent les^portes pendant la nuit. Ces maux ne furent pas finis que d'autres les suivirent de près. Les troubles ayant recommencé en France, et l'Etat se trouvant divisé en trois partis, Vienne devint la proie de la Ligue le 9 mars 1590, et demeura en son
pouvoir jusqu'en 1595, que le connétable de Montmorency, revenant de Languedoc, la reprit pour le roi et en chassa les Ligueurs. J'ai, dans mon cabinet, un monument de ces temps malheureux. C'est un beau médaillon de cuivre doré représentant Philippe II, roi d'Espagne, avec cette légende :