ELOGE
PAR Nicolas Ghorier.né a Vienne le 9 septembre (octobre) 1612, et mort A Grenoble LE 14 d'aout 1692, a l'âge de 80 ans moiNS 24 jours.
(( Spectateur, suspends tes pas, et contemple ce que (( tes yeux ne sauraient voir. Vienne qui s'offre à toi
(1) Ce ne serait qu'une seconde édition, d'après l'indication suivante, que nous empruntons du Catalogue de Secousse, n» 5,965:
« Les Eloges français et latins de Vienne souterraine et de la sainte Nappe y avec deux lettres du sieur de Nantes sur l'ancienneté et la sainteté de Vienne. Vienne, 1668, in-8o. »
(( n'est pas Vienne. Une ville e&t ensevelie sous une « autre ville, et Vienne descendue dans la tombe est « bien plus grande que Vienne qui existe encore.
« Pendant que tu t'avances au milieu de ces murs,
(( tu marches sur les ruines d'une cité ; tu foules aux
(( pieds des armes, des trophées; et les trophées te
(( cèdent la victoire. Modère tes pas , marche plus
(( doucement, car lu pourrais heurter d'illustres morts
(( qui, vivants, l'eussent fait trembler. Ici reposent des
(( chevaliers romains, là des sénateurs, là des consuls.
(( Mais apprends quelque chose de plus grand : au « pied de celte colline , des temples étendent leurs « ruines. Les Dieux même y sont cachés. Ce tertre « recèle Mars; celui-là, Jupiter; cet autre, Pallas. (( Crains la lance de cette déesse, et celle du dieu de (( la guerre; prends garde au foudre de Jupiter. Mais (( plutôt moque-toi de ces Dieux , qui n'existèrent (( jamais. Celui-là n'est pas Dieu qui a cessé de l'être, (( et ce qui a pu se réduire à rien ne fut jamais rien.
(( Regarde ces cinq forteresses dont les pieds descen- (( dent dans la terre, et dont la tête s'élève jusqu'aux (( nues. Une partie de leurs murs est encore debout , (( une plus grande partie n'existe plus. Au temps où (( on les vit entières, elles défendirent Vienne contre (( l'attaque de ses ennemis; elles l'eussent presque a défendue contre celle des 'oiseaux. Maintenant le (( hibou habite les mêmes remparts que gardaient les c( soldats.
(( Ces ruines cependant témoignent quelle fut cette (( ville. Rome se croyait à couvert de tout danger dans
(( les Gaules, si elle- conservait Vienne. Cinq légions « défendaient celle-ci, qui, à son tour, défendait Rome.
(( Contemple les jardins de cette ville. Tu les vois a suspendus comme ceux de Babylone ; l'art les éleva (( sur des ruines. Ils s'accroissent des débris des cita- « délies et des temples. Bien plus, la poussière des a dieux même les féconde. Jadis l'ail devint un dieu ; (V aujourd'hui, le dieu se change en ail. Bacchus gît (( enseveli sous ces vignes; leurs racines se nourrissent « de la poussière de leur dieu , et lui , qui buvait a autrefois leur vin, on le boit aujourd'hui lui-même. (( Cérès aussi est cachée sous ces moissons, et la (( déesse qui jadis sema le blé, changée aujourd'hui (( en grains, se voit semer elle-même.
(( Regarde toutes ces urnes qui furent pleines autrece fois, et qui sont vides maintenant. Dans celle-ci, le « chevalier romain ; dans celle-là , le sénateur ; dans (( cette autre, le consul cachèrent leurs trésors. Ils « craignirent tous d'être pauvres après leur mort; ils (( ignoraient donc que le dénuement est le partage de (( tout reste mortel?
(( Sur ces médailles d'or et d'argent, le sénateur, (( le consul , les césars firent imprimer leur image , (( pensant que cette image les ferait vivre avec elle. « L'empreinte subsiste encore , et il ne reste rien de ce ceux dont elle nous oflre la ressemblance.
(( Maintenant, chaque jour Vienne souterraine nous (( découvre de nouvelles richesses. La villie, cachée sous (( terre., plus opulente que celle qui est debout, de (( tous ses trésors réunis achèterait cette dernière.
(( Regarde ces aqueducs autrefois entiers, maintenant <( rompus. Les Romains, vainqueurs de Tunivers, pour « dompter les eaux, les firent prisonnières. Ils les ren- (( fermèrent dans de belles prisons, afin qu'elles aimas- « sent l'esclavage; ils les conduisirent sur des arcs (( triomphaux , pour les faire triompher quoique capce tives. Mais les eaux, amantes de la liberté, brisèrent ce leurs prisons, toutes belles qu'elles étaient, et préce fèrent serpenter librement sur la terre que de triom- (( pher dans les airs.
(( Descends maintenant de ces hauteurs ; contemple (( la partie basse de Vienne, aussi invisible que la (( première. Cette plaine étendue offrait jadis une ville. (( Ce n'est plus que son cadavre. Cette pyramide, qui K s'élevait autrefois au centre de la cité, est aujour- (( d'hui hors de son enceinte. Où se multipliaient les (( hommes croissent maintenant les moissons, et l'on (( y compterait moins d'épis que l'on y vit jadis de (c citoyens.
« Porte ta vue au-delà du Rhône, sur cette autre « Vienne qui ne faisait qu'un avec celle-ci. Où planait (( jadis l'aigle superbe, habite aujourd'hui la douce (( colombe. Les ruines prouvent l'existence d'une ville. « Vienne dût s'étendre sur le sol où gisent ses restes (( renversés. Le fleuve, en coulant dans son sein, d'une (( ville en formait deux. Ce que le Tibre était pour (( Rome, le Rhône le fut pour Vienne. Autrefois l'on (( comptait deux provinces viennoises ; autrefois aussi . ce deux provinces concouraient à former la ville Vienm noise. Vienne était l'image de Rome; Rome, celle
« de Vienne. Chez Tune comme chez l'autre, un fleuve « séparait et unissait leurs deux parties. Toutes deux « offraient dans leur enceinte le même nombre de <( montagnes et de citadelles. Ce qu'elles possédaient (( toutes deux d'immobile n'existe plus , ce qui chez (( elles n'était que fluide se voit encore.
« Apprends à connaître la puissance de Vienne. Elle
« inspira des craintes à Annibal , et n'en eut point
(( d' Annibal. Deux frères pouvaient fermer à celui-ci
(( le passage, s'ils n'avaient été divisés pour la posses-
(( sion du trône. Annibal favorisa Brancus, qui, maître
(( des Alpes, le conduisit jusqu'aux pieds de ces monts.
(( Si le Carthaginois vainquit l'Italie , c'est à Vienne
(( qu'il dût la victoire.
(( Les Allobroges se rendirent maîtres de Vienne par « surprise, mais non par la force de leurs armes. S'ils (( s'en emparèrent, ce fut pour en faire la reine de (( leurs cités. Des exilés de Vienne, sous la copduile « de Plancus, fondèrent Lyon. Ainsi Lyon eut pour (( premiers habitants des Viennois.
(( Juge de l'antiquité de Vienne : elle existait avant « que Lyon eût commencé ; sa fondation a précédé « Romulus et Rémus, et leur mère Lupa. Les Allo- <( broges ont trouvé Vienne toute bâtie , et ne l'ont « point fondée.
(( Ne cherche point à remonter jusqu'à l'origine de (( Vienne. Les choses les plus anciennes n'ont point « de commencement ; c'est là leur première gloire. La (( seconde, quand elles ont commencé, est de cacher (( leur origine. Vienne sait qu'elle a eu un commen-
« cernent, mais elle en ignore le temps. 11 n'est point « vrai qu'elle doive sa fondation à l'exilé Venerius, ni (( son nom à une femme. Si elle ne peut dire quand (( elle prit naissance, elle ne sait pas davantage quand (( elle finira. Ce qui lui paraît certain seulement, (( c'est qu'elle ne cessera d'exister que quand toutes (( les autres villes périront.
(( Spectateur, tu peux partir; je t'ai raconté de Vienne ce tout ce qu'on ne voit pas; je dirai, quand tu revien- (( dras, ce que tu peux voir. »