DANS VIENNE
C'est dans la construction des aqueducs et des égoùls que paraissent le génie, la constance et la sagesse des Romains : le génie dans les projets , la constance dans l'exécution, la sagesse dans l'utilité et l'économie. Toutes leurs pensées se tournaient d'abord du côté du bien public , l'agréable lui était toujours subordonné. S'ils étaient grands dans leurs édifices publics, ils ne l'étaient pas moins dans la conduite des eaux. Nous en trouvons la preuve dans l'étonnement de Denis d'Halicarnasse sur les aqueducs et sur les égoùts faits à Rome par Tarquin l'Ancien, quoique alors on ne sût faire les voûtes que par encorbellement, en avançant de longues pierres les unes sur les autres. On ne connaissait pas à Rome l'art de les construire avec des cintres.
On n'est pas moins surpris lorsqu'on fait attention à la grandeur, à l'étendue et à la multiplicité des égoùts et des aqueducs dont on voit les ruines dans Vienne et aux environs de cette ville. Toutes les sources, toutes les rivières, l'eau même du Rhône, y étaient conduites par des aqueducs.
Tous les conduits souterrains et voûtes qui aboutissent au Rhône sur les deux rives de ce fleuve sont des égoûts qui portaient les immondices de la ville dans le Rhône. Ils étaient facilement purgés et nettoyés par l'abondance des eaux qui coulaient avec force du haut des collines. L'égoùt qui est terminé au port de Saint-Ferréol , et que le quai qu'on y a construit a caché, a quatre pieds de largeur sur six de hauteur sous la clef. La voûte est formée en arc doubleau, et construite avec des pierres plates que nos maçons appellent pierres de l'Oze. On les tire des carrières de Seyssuel et de Givors. Le premier arc est cintré par un cours de briques de huit pouces de largeur sur seize de longueur, posées à plat. C'est le seul égoût que je connaisse de cette forme.
Toutes les recoupes de terres et de rochers qu'on voit sur les collines de Vienne et de Sainte-Colombe sont faites demain d'homme pour y asseoir des aqueducs. Ces travaux paraissent immenses, mais ils sont bien entendus et faits avec économie ; les Romains abrégeaient les longs circuits en coupant les terres et les rochers. Ils trouvaient sur place les moellons nécessaires pour la construction des aqueducs, des ponts et des massifs qui les soutenaient dans les lieux escarpés.
L'heureuse situation de Vienne, environnée de collines qui la dominent, a beaucoup facilité les travaux. Des pentes douces et assez unies amenaient les eaux des rivières de Gère, de TEvéque, de Suze et des sources que les Romains avaient recueillies avec le plus grand soin. Ces collines n'étaient pas alors coupées par des ravins, et ils n'avaient pas été obligés de construire des ponts
aqueducs et des ponts syphons pour conduire les eaux d'un vallon à l'autre, et pour la faire circuler:
Il faut observer que tous les aqueducs n'ont pas été construits pour conduire Teau dans les villes : lorsque les Romains avaient conçu le dessein de faire un chemin suivi, ils n'épargnaient rien pour sa construction. Les rochers, les montagnes, les rivières, les marais, les ruisseaux n'étaient pas des obstacles capables de les arrêter. Ils coupaient les rochers, perçaient les montagnes, desséchaient les marais, détournaient les rivières et les ruisseaux. Delà vient la quantité d'aqueducs que l'on trouve dans la campagne, dont les uns sont cachés sous terre et les autres formant plusieurs rangs d'arcades à un et jusqu'à trois étages, servaient non-seulement à détourner les eaux, mais souvent encore à joindre deux montagnes ou deux collines pour rendre la voie plus droite et plus praticable. On voit encore des ruines de ces ponts aqueducs à Nîmes, à Trêves, et en Italie près de la ville de Narni,sur le chemin de Pangia. Celui-ci est construit de gros blocs de marbre taillés et posés l'un sur l'autre, sans ciment.
A l'orient de Vienne, et sur le penchant du coteau au pied duquel coule la Gère, appelé le coteau de Gotheline, ou de Bois-Royal , on voit les ruines de trois aqueducs. Le premier, et le plus grand, qui prenait les eaux de la Gère, dans le territoire de Gemens, a six pieds d^ largeur et sept pieds quatre pouces de hauteur sous la clef. Il est terminé à la place de Saint- André-le-Haut , d'où il distribuait l'eau dans les divers quartiers de la ville. Suivant le système de Ghorier, il conduisait l'eau à
Rometang, où il y avait une naumachie, car il prétend que Rometang dérive des deux mots latins Romanorum stagnum. La ressemblance des noms et des mots est une preuve bien équivoque. Il ne faut pas toujours recourir au grec et au latin pour trouver Torigine des noms de lieu. On va souvent chercher loin ce qui est près de nous. Quœ proxima non nota magis. J*ai appris par les anciens titres que , dans le onzième siècle , lorsque les noms propres devinrent patronimiques , les propriétaires donnaient leurs noms à leurs terres. Aujourd'hui , c'est le contraire, les terres donnent leurs noms aux propriétaires, surtout à ceux qui ont envie de changer de nom. Il y. a eu dans Vienne une famille noble appelée Romestain, en latin Romestannus. Le lieu appelé Rometan a pu aussi appartenir à cette famille. On a fait de Romestannus Romestan, et comme les prononciations rudes se perdent aisément dans la langue française, on a écrit et prononcé dans la suite des temps Romêtan (1). Les conjectures de Chorier ne sont pas heureuses. On voit dans les anciens terriers une maison située vis-à-vis le parvis de Téglise cathédrale, appelée Domus de templo; Chorier en infère qu'elle appartenait aux Templiers , et que ces chevaliers avaient un établissement dans Vienne. Aucuns titres ne prouvent cet établissement. Nous savons qu'il y avait dans cette ville une famille qui portait le nom du Temple, et cela est démontré par une épitaphe de la Cathédrale : // KaL AugxASti obiit Joannes de templo sacerdos (2).
(1) Aujourd'hui Bomestang , du nom de la faînille Remeslaynus , Reinestaing, Romestaing , à laquelle appartenait anciennement ce vaste ténement, dépendant du territoire de Fuissin.
(2) L'opinion de Gharvet n'a pas été adoptée, et une rue de Vienni ,
Le second aqueduc a trois pieds un pouce de largeur el cinq pieds de hauteur sous la clef. Il prenait les eaux . des sources qui forment la rivière de Ghaunaont. Je l'ai suivi jusqu'au-dessus des moulins d'Eyzin, à deux lieues de Vienne.
Le troisième aqueduc prenait les eaux des sources de Gemens. Il a deux pieds de largeur et quatre de hauteur. On trouva, en 1749, à la prise d'eau de ces sources, plusieurs tuyaux de plomb dont le vide était de trois pouces de diamètre. Le tuyau qui recevait l'eau avait, à une de ses extrémités, un entonnoir d'un pied de diamètre. Tous ces tuyaux étaient posés et arrêtés sur un arc rampant. On y voyait ces lettres en relief et séparées par des points: S. P. Q. V., c'est-à-dire: Senatus populus que Viennensis , puisque , dans les inscriptions romaines , S. P. Q. R. signifie ? Senatus populus que Romanus.
Le point de réunion des sources de Trablin et des sources qui forment la Suse était au confluent de la Gère et de la Suse, où Ton voit les ruines d'un très-beau réservoir qui recevait ces eaux et celles qu'un aqueduc amenait de Trablin (1 ). Cet aqueduc traversait la Gère sur un pont. Toutes ces eaux, réunies dans ce réservoir, entraient dans le grand aqueduc de six pieds de largeur et de sept pieds et demi de hauteur dont j'ai parlé. Quoiqu'il fût destiné à conduire les eaux de la Gère, il faut faire attention que les Romains ne prenaient jamais
portant encore le noril de rue du Temple et des Templiers , conserve probablement le souvenir de quelque établissement de cet ordre.
( l ) Slabiliacwn , Eslahiliacum , Trablin , Strablin , aujourd'hui EstrabliD.
les eaux des rivières que lorsque celles des sources étaient insu jBQsan tes. On voit encore, sur la rive droite de la Suse, les ruines de l'aqueduc qui prenait dans les vallons de Saint-Sorlin et de la Rosière, les sources qui forment cette petite rivière.
En 1754, je fis tirer du lit de la rivière de Gère de très-grosses pierres de taille qui avaient servi au pont de l'aqueduc de Trablin. Une de ces pierres ayant tourné sur le côté, il sortit d'une mortaise plusieurs médailles ; j'en avertis un ouvrier, qui y porta promptement la main, mais il n'en put retenir que deux. On chercha inutilement les autres : un sable roulant les avait entraînées ou cou vertes . Ces deux médailles sont de l'empeleur Constantin le Jeune. Le revers contient deux soldats debout, tenant une pique de la main droite, et un bouclier de la gauche. Ils tournent la tête et regardent une enseigne fichée au milieu du champ.
Toutes les eaux qui découlent des Guillemottes et de Serpaise étaient réunies dans un aqueduc qui passait dans le quartier de Saint-Martin, au pied du mont Salomon. Je vis rompre cet aqueduc lorsque le sieur Pezon-Funereau fit construire des écuries dans l'emplacement qu'il avait acquis du sieur Armanet, situé entre le pont de Gère et Tabbaye des Colonnes.
On voit, le long du chemin de Pipet, les restas d*un petit aqueduc qui réunissait toutes les sources de cette hauteur et les conduisait au camp fortifié qui était sur le xnont Quirinal , aujourd'hui Sainte-Blandine. J'ai vu les "vestiges de cet aqueduc dans l'enceinte de ce camp.
Dans le vallon de Saint-Marcel , où coule un ruisseau nommé dans les anciens titres le ruisseau Merlin, et dans
la ville, Fuissin, on voit les ruines d'un égoùt dans le fond du vallon, et quatre aqueducs sur les coteaux. L'égoùt construit pour recueillir les eaux pluviales a quatre pieds de largeur sur six de hauteur. Les murs parallèles ont trois pieds d'épaisseur et la voûte deux pieds (a) (1). Les aqueducs qui sont sur les coteaux réunissent les eaux des sources des vallons appelés Dartama, Merlin, Combe la Gourra et Combe Godar. Ils portaient les eaux de ces sources au château Pipet , au camp fortifié du montCrappum, aujourd'hui St-Just, et de là dans la ville. Les eaux des sources qui forment le ruisseau de Saint-Gervais étaient recueillies dans un aqueduc construit sur le coteau de Coupe-Jarret, appelé dans les anciens titres le mont des Juifs. J'ai vu quelques toises de cet aqueduc au-dessus d'une vigne qui appartenait à rhôpital, qui l'a vendue au sieur Bonin, d'Hauterrive. Il conduisait l'eau dans la partie de la ville située vers l'obélisque dit l'Aiguille.
•On voit encore à Sainte-Colombe, sur le penchant de la colline, deux aqueducs qui donnaient l'eau à celte partie de la ville bâtie par les Romains. Voilà un grand nombre d'aqueducs et une grande abondance d'eau. Cela ne leur
(a) On appelle cet égoût la Grotte de Saint-Marcel. Le peuple croit que ce saint l'a habité, parce qu'il y avait anciennement dans ce lieu un monastère dédié à saint Marcel.
^1) Une tradition superstitieuse attribue à l'eau d'une source qui existe sous une maison , dans la vallée de St-Marcel , la vertu de guérir de certaines maladies spéciales, les enfants à la mamelle. Dans la localité on n'ajoute pas la moindre foi à cette propriété surnaturelle, qui n'attire pas moins, chaque année, une foule de personnes étrangères, jalouses de faire inonder leurs enfants de cette eau merveilleuse.
suffisait pas : ils avaient construit le long des collines qui bordent leKhône, du côté du Dauphiné, un aqueduc qui prenait les eaux de ce fleuve au-dessus de Fezins. On en voit les ruines sur le coteau de Solèse. Je n'ai parlé jusqu'ici que des égoûts et des aqueducs que je connais, que j'ai vus et examinés. Après que les Romains avaient employé les eaux aux commodités publiques, ils savaient profiter du superflu pour des pièces d'agrément et de plaisir, comme nappes d'eau, miroirs, jets, cascades, etc. Le niveau des eaux conduites par les aqueducs situés à l'orient de Vienne, étant plus haut que la ville, ils pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient.