‹ Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule (volume 2)Chapitre 18 sur 140 · C. 1. L., XII · texte numérisé non relu

C. 1. L., XII

relevaient aussi, sous le haut empire, des magistrats arlésiens (1). Marseille n'avait' alors qu'une banlieue fort étroite, qui ne comprenait pas même Allauch et Aubagne, C'est, avec quelques localités de 1$ côte, comme les îles d'Hyères, Nice et Monaco, tout ce qui lui restait de Pimmense territoire perdu par elle dans la guerre entre César et Pompée.

On peut se demander, toutefois, si ces délimitations demeurèrent invariables, et si, au moment où Patrocle s'engageait sur ce point dans un conflit avec l'évêque de Marseille, le territoire de la cité marseillaise n'avait pas été notablement agrandi. Une chose est certaine, c'est que le diocèse de Marseille, dès le haut moyen-âge, comprenait les deux localités réclamées en 417 par l'évoque d'Arles; de plus, le diocèse de Toulon, à l'est de celui de Marseille, s'étendait sur des régions qui, au IIIe siècle encore, étaient artésiennes ; enfin, le diocèse d'Aix est plus grand que le territoire de l'ancienne colonie à'Aquae Seœtiae (2). Comme les diocèses du moyen-âge correspondent sensiblement dans ces contrées aux cités de la fin de l'empire, on est fondé à croire que, postérieurement au IIe siècle, et probablement vers le temps de la réorganisation des provinces par Dioclétien, le territoire d'Arles fut considérablement diminué, du côté de l'est, au bénéfice d'Aix et de Marseille. Un cas semblable se présente pour Lyon. Lyon, sous le haut empire, n'avait qu'une mince banlieue; on lui forma un territoire aux dépens de la cité éduenne.

Ces remaniements sont toujours désagréables à ceux qui en font les frais. Quand les querelles des cités furent devenues des querelles d'évêques, on vit souvent les évoques d'Arles en froid avec leurs collègues d'Aix et de Marseille. Ceci nous ramène à Patrocle.

(1) C. I. L., XII, 388, 696 (cf. Add., p. 817) ; C. Jullian, dans le Bulletin épigraphique de la. Gaule, t. V, p. 166.

(2) Sur les limites de ce territoire, voir C. I. L., XII, 531. Cf. Jullian Bull, épigr., t. V, p. 122; t. VI, p. 172.

iOO fastes épiscopaux de l'ancienne gaule.

Il est assez étonnant qu'il n'ait pas réclamé Toulon, localité sur laquelle il avait tout autant de droits que sur Cilharista et Gargarius. L'évêque de Toulon assiste toujours aux conciles arlésiens du Ve siècle, tandis que les èvêques de Marseille et d'Aix s'en abstiennent systématiquement. Son siège avait peut-être été fondé par quelque évêque d'Arles. Sur ceci, cependant, les documents n'offrent aucune indication, et le diocèse de Toulon peut fort bien avoir été démembré de celui de Marseille dans le courant du IVe siècle. Nous savons au moins qu'à Marseille on était assez porté aux fondations de ce genre, et que l'on avait érigé en sièges épiscopaux ces deux vici de Citharista et de Gargarius, maintenant réclamés par l'évêque d'Arles. On ne dit pas si ces fondations remontaient à une date antérieure au conflit ou si c'est à lui qu'elles devaient leur origine.

Toujours est-il que Patrocle fît reconnaître par le pape son droit épiscopal sur les paroisses en litige. Il ne tarda pas à se débarrasser des évêques envoyés de Marseille. L'un d'eux, Ursus, se laissa effrayer et consentit à donner sa démission; l'autre, Tuentius, fut apparemment chassé sans trop de cérémonie ; tous les deux se virent réduits à l'exil, comme Héros et Lazare. Patrocle avait ses raisons de craindre les discours qu'ils pouvaient tenir sur son compte ; il les diffama si bien auprès du pape que celui-ci invita, par lettre (1) encyclique, Tépiscopat du monde entier à les repousser et à les considérer comme des scélérats.

Il n'est pas douteux que l'évêque d'Arles ne se soit mis en possession de Citharista et de Gargarius. La première de ces localités faisait encore partie du diocèse d'Arles au temps de saint Césaire (2). A la longue, cependant, il in-

(1) Jaffé, 331.

(2) Vie de saint Césaire, II, 17 (Migne, P. L., t. LXVII, p. 1033) : Cum ad CUaristanam parockiam venisset [Gaesarius] oisitandi gralia... Dans l'intervalle, saint Hilaire d'Arles avait fait des concessions sur certaines de ses paroisses. Le pape Hilaire, saisi de cette affaire par l'évêque Léonce, qui dcsirait rentrer en possession, remit le règlement au concile provincial

tervint un accord, sur la date duquel nous ne sommes pas renseignés, et l'évêque de Marseille reconquit ce qu'il avait perdu au temps du pape Zosime.

Il est à noter ici que Zosime, dans les deux pièces relatives à cette affaire, ne dit pas que Citharista et Gargarius appartiennent présentement à la cité d'Arles. Il est question d'abord, dans sa première lettre, du territoire de Yéglise d'Arles, non du territoire de la cité.

Un peu plus bas, il est dit qu'en raison de sa dignité spéciale, la ville métropolitaine d'Arles ne doit subir aucun préjudice; qu'elle doit revendiquer toutes les paroisses qu'elle a possédées jadis, dans quelque territoire qu'elles soient situées, même en dehors de la province (1). Ce dernier trait vise probablement le diocèse d'Aix, auquel Patrocle avait aussi quelques réclamations à faire. Dans la seconde lettre, il est dit qu'Ursus et Tuentius avaient été ordonnés évoques territoriis indebilis, ad Arelatcnsium civitatem antiquitus pertinentibus.

Si le pape était entré plus avant dans ce genre de concessions, s'il avait provoqué partout le remaniement des diocèses épiscopaux d'après les circonscriptions de l'ancien régime impérial, c'eût été un bouleversement universel (2).

(Jaffé, 555). On peut admettre que Citharista et Gargarius sont visées dans cette lettre sans être nommées, que le concile arlésien les remit, en effet, sous l'autorité de Léonce, et que c'est en vertu de sa décision que saint Césaire y exerçait son ministère pastoral. Un arrangement postérieur dut intervenir, car les deux localités rentrèrent dans le diocèse de Marseille.

(1) « Sane quoniam metropolitanae urbi vêtus privilegium minime derogandum est... idcirco quascumque paroecias in quibuslibet territoriis, etiam extra provincias suas, ut antiquitus habuit, intemerata auctoritate possideat. »

C?) Patrocle ne fut pas le seul à bénéficier de ces changements. Un évèque Rémi (Remigius) reçut du pape Zosime une lettre, datée du 3 octobre 417, qui l'autorisait à réclamer contre les usurpations de Proculus de Marseille et de plusieurs autres évêques. Cette lettre (Jaffé, 337), publiée pour la première fois en 1870 (Maassen, Quellen, t. I, p. 955), est encore peu connue; elle a d'ailleurs été mal ponctuée par Maassen, si bien que le second éditeur des Regesta ponlificum en donne une analyse qui est un véritable contresens. Je crois donc devoir la reproduire ici :

« Dilcctissimo fratri Remigio Zosimus. Licet proxime scripta dederimus

Le mieux était évidemment de s'en tenir aux délimitations du IVe siècle ; c'est ce que l'on fit en général, et, même en Provence, la nature des choses finit par l'emporter sur des prétentions surannées.

Mais ce n'était pas seulement Patrocle qui s'autorisait, en cet ordre de choses, de relations anciennes. Son adversaire, l'évêque de Marseille, cherchait de son côté à per-

secuti canonum disciplinam traditionemque maiorum ne quis parrocias in alterius territorio civitatis crederct retinendas, tarnen, quoniam libello tuo id egisti ut etiam ad te scripta specialiter mitterentur, eas de quibus quereris ecclesias per Proculum et Domninum ceterosque detineri nostra auctoritate, hoc est apostolicae sedis statuto vel canonum, remoto omni praeiudicio, dilectionem tuam ad se volumus revocare, frater carissime; ita ut et ipse contentus parrociis iure tibi debitis alterius non usurpes. Deus te incolumem custodiat, frater carissime Dat. v non. octobris, Honorio Aug. et Constantio v. c. iterum conss. »

Il serait intéressant de savoir où ce Rémi était évêque; plusieurs autres documents le mentionnent, mais aucun d'eux n'in lique son siège. Il signa au concile de Nimes en 396; quelques années après, il est mentionné au concile de Turin (c. 2) comme s'étant ingéré sans droit dans certaines ordinations; il semble bien que l'on doive le compter parmi les évéques de la IIe Narbonnaise qui contestaient les droits de Proculus; le chroniqueur de 452 (Mommsen, l. c, p. 652) dit que Proculus permit de lui faire un procès en adultère : Proculus Massiliensis episcopus clarus habetur ; quo annuenle magna de suspecte adulterio Remedi episcopi quaestio agitatuv. Ceci est marqué dans la chronique à l'année 408, c'est-à-dire à une date antérieure à l'avènement de Patrocle. Le quo annuente semble indiquer aussi que Rémi était suffragant de Proculus, c'est-à-dire évêque de la IIe Narbonnaise. Il n'est pas étonnant, après ces rapports, qu'on le trouve, en 417, au nombre des adversaires de l'évêque de Marseille. Il est encore nommé, en 419, dans une lettre du pape Boniface (J. 349), et cela aussitôt après Patrocle, ce qui prouve qu'il avait une certaine importance, due sans doute à son ancienneté dans l'épiscopat. Ce ne fut pas un é.vèque d'Aix : l'histoire de Lazare le prouve assez. Apt et Fréjus sont également impossibles, leurs évéques Castorius et Leontius étant nommés, avec Rémi, en tête de la lettre de 419. On ne voit pas quelle querelle de limites eût été possible entre l'évêque de Marseille et ceux de Riez, Sisteron, Gap. Reste l'évêque d'Antibes, voisin de territoires côtiers qui avaient relevé et relevaient probablement encore de la cité de Marseille. Cependant il faut noter que l'on honorait à Gap, vers la fin du VIe siècle, deux anciens évéques, Teridius et Remedius, marqués au 3 février dans le martyrologe hiéronymien ; d'autre part, l'église de Digne, voisine de celle de Gap, fut fondée, dans la seconde moitié du IVe siècle, par les deux saints Vincent et Domnin. Il est assez douteux que ce dernier vécût encore en 417 et qu'il soit le Domninus dont parle la lettre pontificale.

pétuer des relations métropolitaines un peu archaïques, qui remontaient sans doute à l'évangélisation du pays, mais qui n'étaient guère conciliables avec le système des circonscriptions administratives.

Il est probable, comme j'ai eu l'occasion de le dire (1), que la ville grecque de Marseille s'ouvrit de bonne heure à la prédication chrétienne. Que, dans ce grand port, si fréquenté des Grecs d'Asie Mineure et des Syriens, il y ait eu, dès les premiers temps du christianisme, je dirais volontiers dès le temps des apôtres, un petit noyau de fidèles, c'est ce qui est, en soi, très vraisemblable. De là, l'Evangile se répandit à l'intérieur du pays. On peut soupçonner que Marseille fut pour la Provence ce que Lyon fut pour l'ancienne Gaule celtique, une église-mère, un foyer de rayonnement chrétien. Arles dut être une de ses premières colonies. On y trouve des évêques dès le milieu du IIIe siècle. Suivant une tradition recueillie par Grégoire de Tours, Trophime, le premier d'entre eux, aurait été envoyé de Rome. Cette tradition paraît avoir des racines anciennes. Patrocle la fit valoir auprès du pape Zosime; encore qu'il en ait déduit ou fait déduire des conséquences excessives, rien n'autorise à croire qu'il l'ait inventée. En tout cas, que sa fondation remontât à l'église de Rome ou à celle de Marseille, il est sûr que la chrétienté d'Arles devint bientôt assez importante pour se soustraire à l'influence de sa voisine. Au IVe siècle, les évoques d'Arles jouent quelquefois un rôle ; de ceux de Marseille on n'entend presque jamais parler.

Cependant ils avaient gardé une certaine autorité, sinon sur tous les évêques de la région, au moins sur ceux de ce que l'on appelait la IIe Narbonnaise, le pays situé entre la basse vallée du Rhône et les hautes chaînes des Alpes. A la fin du IVe siècle, tous les évêques de cette région recevaient l'ordination des mains de l'évoque de Marseille,

(1) Ci-dessus, p. 16.

lequel, d'ailleurs, se considérait comme le fondateur de tous leurs sièges. Ceci était l'ancienne tradition. Malheureusement, Marseille était en Viennoise, et il semblait de plus en plus incongru que les relations métropolitaines ne fussent pas réglées par les circonscriptions provinciales. Les évêqnes de la IIe Narbonnaise réclamaient donc un métropolitain qui fût l'un d'entre eux, et il est à croire que l'évêque d'Aix ne fut pas le dernier à protester contre la métropole de Marseille. Ce conflit fut porté devant le concile de Turin, qui reconnut en principe la justice des revendications narbonnésiennes , mais décida que l'on ne changerait rien tant que vivrait le vénérable évêque de Marseille, Proculus. Celui-ci ne se pressa pas de mourir, de sorte que la métropole de Marseille survécut encore quelques années. Peu de temps après le concile, le siège d'Aix étant devenu vacant, Proculus y ordonna un évoque, précisément ce Lazare qui fut chassé en 411 par une réaction politique. Ce conflit, assez anodin, entre Aix et Marseille, fut tranché par les évéques d'Arles. Patrocle donna le pli et

mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Cependant, pour en arriver là, il lui fallut d'abord résoudre une autre difficulté.

Si importante que fût devenue la ville d'Arles, surtout au IVe siècle, depuis qu'elle avait été comblée de faveurs parla maison constantinienne (1), elle avait cependant à compter, dans la Gaule du Rhône, avec le prestige de l'ancienne cité de Vienne. Celle-ci, dont le territoire s'étendait autrefois jusqu'aux plus hautes vallées des Alpes et au lac

(1) Vers la fin du IVe siècle, Ausone, énumérant les grandes villes de l'empire, assigne à Arles un des premiers rangs. Avant elle il ne place, en Gaule, que la cité de Trêves, qui était, alors encore, résidence impériale (Carm. XIX, 8).

Léman, avait été notablement diminuée par la création des cités de Genève et de Grenoble. En revanche, elle était devenue métropole de la province à laquelle son nom demeura; de plus, on y avait installé le vicaire des Sept Provinces : c'était le chef-lieu d'un diocèse. Administrativement, après Trêves, Vienne était la seconde ville des Gaules. Mais, vers le début du Ve siècle, peut-être un peu plus tôt, Arles succéda à Trêves comme siège de la préfecture du prétoire.

Ce changement se produisit juste au temps où s'introduisait au delà des Alpes le régime des métropoles ecclésiastiques. Il compliqua singulièrement la situation (1). Comme on ne pouvait plus s'y reconnaître, on demanda au concile de Turin de décider entre les deux cités rivales, entre celle qui était indiquée par les relations administratives des cent dernières années, et celle qui venait de recevoir un si grand accroissement de situation. Le concile hésita. Sa sentence porte que celui des deux prélats qui prouverait que sa ville était la métropole devrait être considéré comme le métropolitain de la province entière. C'était répondre à la question par la question. On ajouta un conseil pratique : diviser la province en deux obédiences, chacun des deux sièges de Vienne et d'Arles exerçant les droits métropolitains sur les évêques les plus voisins. La preuve que ce conseil était sage, c'est qu'il finit par prévaloir, une cinquantaine d'années plus tard, grâce à l'influence du pape Léon. Mais, au temps où Patrocle succéda à Héros, aucune décision autorisée n'était encore intervenue. Patrocle se chargea de régler cette affaire.

(1) On voit par la constitution Saluberrima de l'empereur Honorius (Coustant, Epp. nom. pont., p. 978) que le préfet du prétoire Petronius avait, dès avant le temps de l'usurpateur Constantin, c'est-à-dire avant 407, transféré à Arles le concile des Sept Provinces. Siquidem hoc... iam et v. M. praefeclus Petronius observari debere praeceperil quod inlerpolatum vel incuria temporum vel desidia tyrannorum reparari... decernimus. C'est donc à tort que Mommsen (M. G. Auct. anliq., t. IX, p. 5.">3) dit que la translation eut lieu peut-être, fortasse, en 413.

Le pape Zosime lui reconnut les droits de métropolitain, non seulement sur la Viennoise entière, mais encore sur l'une et l'autre Narbonnaise. Il avait persuadé au pape que telle était la coutume antique. Aussi fut-il déclaré que l'évêque d'Arles aurait seul, sicuti semper habuU, le droit de présider aux ordinations épiscopales dans les trois provinces. Quiconque contreviendrait à ce règlement serait considéré comme privé de l'épiscopat, et l'ordination célébrée en dehors du métropolitain d'Arles ne pourrait avoir aucun effet.

Un tel décret, si manifestement contraire à l'usage, ne pouvait manquer de provoquer la contradiction des intéressés. Il y avait alors deux évêques d'Aix, l'un en fuite,, Lazare, l'autre, dont nous ignorons le nom, à la dévotion de Patrocle. Celui-ci ne dit rien. Quant à Proculus de Marseille, comme il ne tenait aucun compte du rescrit de Zosime et qu'il persistait, en s'autorisant du concile de Turin, à célébrer des ordinations d'évêques dans la IIe Narbonnaise, il fut bientôt invité à venir s'expliquer à Rome. Soit qu'il se défiât d'un juge aussi prévenu que l'était Zosime, soit qu'il pensât que le texte formel du concile de Turin parlerait assez clairement en sa faveur, Proculus ne bougea pas. Exaspéré par cette attitude, conseillé par Patrocle, qui, lui, ne manquait pas les conciles romains, Zosime commença par déposer l'évêque de Marseille; il fulmina ensuite une lettre où non seulement Proculus, mais encore Simplicius de Vienne, également absent, étaient traités d'impudents et presque de faussaires. La décision du concile de Turin, dont ils se réclamaient, était évidemment obreptice, car comment le concile aurait-il pu aller contre les droits de saint Trophime et de son siège?

Saint Trophime, déjà invoqué à propos des paroisses de Citharista et de Gargarius, était le grand argument de Patrocle. Il avait bien soin d'insister sur ce que cet évêque avait été envoyé par le siège apostolique; il ajoutait que la Çlaule entière avait reçu l'Evangile par son intermédiaire,

ce qui était une bien forle exagération. Mais l'argument était fait pour plaire à Rome, alors que le saint-siège, en lutte contre tant de capitales officielles, se défendait incessamment par le nom et la succession de l'apôtre Pierre. Pierre à Rome, Trophime en Gaule : le rapprochement était opportun et concluant.

On l'opposa, non seulement aux évoques de Vienne et de Marseille, mais encore à celui de Narbonne, Hilaire, le seul des prélats lésés dans leurs droits qui eût fait mine de protester directement. Hilaire avait allégué que sa province n'avait rien à voir avec celle de Viennoise, qu'il en élail métropolitain et qu'il y présidait aux ordinations, au vu et au su du saint-siège, sans que son droit eût été contesté. Zosime lui répondit très durement (1) qu'il était un menteur, que ses explications ne tenaient pas compte de l'usage observé jusqu'en ces derniers temps ni surtout de saint Trophime et de ses droits. Il lui déclara que, s'il persistait à faire des ordinations, elles seraient tenues pour nulles et que lui-même serait excommunié.

L'évèque de Narbonne se le tint pour dit. Il demeura si bien coi que, quand le saint-siège eut abandonné l'extraordinaire attitude du pape Zosime, ce qui ne tarda pas, on eut assez de peine à lui persuader qu'il était toujours métropolitain et que ses ordinations comptaient pour quelque chose. Quant à Proculus, il continua de faire la sourde oreille et d'exercer ses droits de métropolitain. C'était un saint homme, en relations d'amitié avec tous les promoteurs de la vie religieuse, avec les disciples de saint Martin, avec saint Jérôme, qui le considérait comme un miroir de perfection, avec saint Honorât, le fondateur de Lérins, qu'il essaya de retenir à Marseille, avec le célèbre Cassien, qu'il parvint à garder auprès de lui. Fort de sa conscience et de ces illustres amitiés, il laissait passer l'orage. Peutêtre eût-il bien fait de montrer un peu plus de déférence

(1) Jaffc, 332,

à l'endroit du siège apostolique. Mais il faut dire à sa décharge qu'il ne lui était pas facile de contre-balancer à Rome et à Ravenne le crédit de son collègue d'Arles, l'ami, le conseiller du pape Zosime et le favori du vice-empereur Constance. Il avait été réglé que tout évêque ou clerc des Gaules qui aurait essayé de se présenter au pape sans un passeport de Patrocle se serait vu impitoyablement écarté. Patrocle était homme à profiter de cela et à ne délivrer qu'à bon escient des lettres de recommandation; les personnes qu'il aurait soupçonnées d'avoir quelque chose à dire contre lui auraient eu sans doute des difficultés à se mettre en règle.

Zosime ne vit donc venir de Marseille ni soumission ni explications. En revanche, Patrocle ne cessait de l'exciter contre son collègue. Il lui représentait que ses décisions étaient méprisées, que l'évêque de Marseille s'entourait de personnes inquiètes, turbulentes, que la maison de Proculus était un foyer d'opposition au saint-siège. A ces nouvelles, Zosime écrivit (1) au clergé, à la curie et au peuple de Marseille; il leur rappela que leur évêque était déposé, qu'ils ne devaient plus le soutenir et que Patrocle était désormais chargé de leur gouvernement spirituel.

Cette dernière lettre est du 5 mars 418. On ne sait ce qu'il en advint. Le pape Zosime, à qui cette année apporta bien d'autres déconvenues, finit par mourir, vers les fêtes de Noël. Son esprit inquiet, son humeur cassante, avaient tellement troublé le clergé romain lui-même qu'un schisme éclata sur sa tombe. Celui des deux candidats qui prévalut, le prêtre Boniface, ne continua pas sa faveur à Patrocle. Proculus dut respirer à l'aise.

A ce moment prit fin l'espèce de délégation générale accordée à Patrocle, le droit que Zosime lui avait attribué de délivrer des lettres formées et de connaître des litiges ecclésiastiques de la Gaule entière (2). Il n'est pas possible

(2) « Ad cuius \scdis Arclat.) notitiam si quid illic negotiorum emerserit

PATftOCLE. 100

de dire en quelle forme se produisit le retrait de ces pouvoirs extraordinaires. Trente ans plus tard, le pape saint Léon (1) déclarait nettement que les pouvoirs de Patrocle ne lui avaient été concédés que pour un temps, et que le saint-siège, mieux inspiré (sententia meliore), les avait révoqués. Peut-être y eut-il une lettre de révocation, en termes formels. On ne trouve, il est vrai, aucune pièce de ce genre dans la collection des privilèges de l'église d'Arles ; mais ce recueil est éclectique; on en a exclu avec soin les documents désagréables. Quoi qu'il en soit de cette question de forme, les actes du successeur de Zosime témoignent nettement du changement survenu.

Un de ces aventuriers ecclésiastiques comme Patrocle en avait tant installé sur les sièges épiscopaux de sa nouvelle juridiction, Maxime, évèque de Valence, faisait la désolation de ses ouailles. Plusieurs de ses clercs, après avoir tenté vainement de le faire comparaître devant le concile de la province, s'adressèrent au pape Boniface. Celui-ci reçut de leurs mains divers procès-verbaux, desquels il résultait que Maxime avait été reconnu, en concile, appartenir à la secte manichéenne; qu'il avait été condamné pour homicide par un tribunal ordinaire ; on découvrit aussi que les papes précédents s'étaient déjà occupés de cette affaire et qu'ils s'étaient efforcés de le faire juger en Gaule, mais sans y réussir. Boniface écrivit (2) aux évoques des Gaules et des Sept provinces de se réunir en concile et de prononcer enfin une sentence contre lui, soit dans les formes ordinaires, s'il se présentait, soit par contumace, s'il refusait encore de comparaître. La sentence devait être communiquée au pape.

L'adresse de la lettre est ainsi conçue : Bonifatius épis-

referri censemus, nisi magnitudo causae etiam nostrum requirat examen » (Jaffé, 328). — Illic se rapporte à totae Galline, qui se rencontre dans la phrase précédente.

(1) Jaffé, 407. Ce texte est cité plus loin, p. 11G, note 2.

m Jaffé, 349, lettre du 13 juin 419.

i 1 0 FASTES ÉPISCOPAUX DE l'aNCIENNE GAULE.

copus Patroclo, Remigio, Maximo, Hilario, Severo (etc., en tout 14 noms), et céleris episcopis per Gallias et VII provincias constitutis (1). Patrocle est nommé le premier, mais c'est tout ce qu'on lui accorde. Dans le texte, il n'est pas question de lui. Le pape ne dit pas qu'il doive convoquer ou présider le concile ni que celui-ci doive se tenir à Arles ; la date seule de la réunion est indiquée, c'est le 1er novembre. Le jugement doit avoir lieu intra provinciam, mais on n'indique pas les limites de cette province, si c'est seulement la Viennoise ou l'ensemble des trois provinces du sud-est sur lesquelles Patrocle revendiquait l'autorité (2).

Le langage de Zosime aurait été différent. Il est clair que Boniface n'a pas pour Patrocle la même estime que son prédécesseur. On peut même conjecturer que, si Maxime est si difficile à juger, c'est que le puissant évêque d'Arles n'en a pas souci. Quand on songe à quel trafic d'évêchés il fut accusé de se livrer, quand on réfléchit à la perversion morale que de pareils marchés supposent dans l'acheteur aussi bien que*dans le vendeur, on est porté à soupçonner que nous avons en Maxime un spécimen du personnel épiscopal que le primat d'Arles constituait autour de lui.

Constance mourut le 2 septembre 421, sept mois après son association à l'empire. Quelque temps après, Boniface avait une nouvelle occasion d'intervenir dans les affaires du primat d'Arles. Patrocle venait de faire une ordination

(!) L'évoque de Vienne ne figure pas au nombre des prélats désignés nommément.

(2) M. Lœning, Geschichte des deutschen Kirchenvechts, I, p. 471-473, avance, contre la teneur de cette lettre, que Patrocle y reçoit commission de convoquer un synode des trois provinces : or, il n'est question ni de convocation, ni des trois provinces. En partant de ce fait faux, M. Lœning trouve à signaler un changement subit dans la conduite de Boniface à l'égard de l'église d'Arles, et ce changement coïncide avec la mort de Constance, le protecteur de Patrocle. Cela n'est pas exact. Il y a changement d'attitude, sans doute, mais entre Zosime, inspiré par Patrocle, et Boniface, son successeur. Boniface a pu se montrer d'abord plus réservé envers Patrocle, du vivant du prince qui le protégeait, mais cette première lettre témoigne déjà qu'il n'avait pas un grand enthousiasme pour lui.

d'évêque à Lodève, dans la Narbormaise Ire. L'évêque de Narbonne, Hilaire, que Zosime avait si rudement repoussé lorsqu'il avait voulu défendre contre Patrocle sa situation de métropolitain, avait cru prudent de laisser faire et n'était point intervenu. Mais les gens de Lodève, clercs et fidèles, réclamèrent auprès du nouveau pape. Ils en furent bien accueillis. Boniface (1), sans paraître se souvenir ni des décrets de Zosime, ni de la prétendue tradition de l'église d'Arles, rappela à l'évêque de Narbonne qu'il ne devait y avoir qu'un métropolitain par province, qu'il était métropolitain de la Narbonnaise Ire ; que les ordinations le regardaient seul et non pas les métropolitains des provinces voisines. Il ajoutait qu'Hilaire aurait dû intervenir dans cette affaire sans y être sollicité par le siège apostolique, et que celui-ci l'invitait à procéder sans retard, en le soutenant de son autorité.

C'en était fait de la primatie de Patrocle. Ce personnage ne tarda pas à disparaître lui-même, dans des circonstances douloureuses.

Honorius était mort en 423 sans enfants. Le jeune fils de Constance et de Placidie, Valentinien III, se trouvait alors à Constantinople avec sa mère. Il y eut deux ans de troubles en Occident; un des ministres impériaux, Jean, prit la pourpre, mais Théodose II se décida à faire reconnaître Valentinien III et il y parvint dans le courant de l'année 425. Un des premiers actes de la régente Placidie, ce fut de restituer au clergé les privilèges dont il avait été dépouillé sous le « tyran. » Une lettre adressée à ce sujet au préfet du prétoire des Gaules (2) ordonne en même temps de chasser du pays les évêques pélagiens qui pourraient s'y trouver. On devra toutefois les faire mander par Patrocle, sacrosanctae legis autistes, lequel devra leur accorder vingt jours pour faire leur soumission. Cette constitu-

(1) Jaffé, 362, 9 février 422.

(2) Const. Sirm.i 6.

tion est datée d'Aquilée, 7 juillet 4*25. Les circonstances ne se prêtaient pas à ce qu'il en fut fait une application immédiate. Les Goths étaient revenus en Gaule depuis l'année 419; cantonnés d'abord entre les Pyrénées, la Garonne et la mer, ils profitèrent des difficultés politiques où se trouvait l'empire pour venir assiéger Arles; mais Aetius parvint à leur faire lever le siège. L'année suivante, 426, Patrocle fut assassiné par un tribun. On imputa ce crime au magister militum Félix, personnage important et audacieux, dont la mémoire est chargée de plus d'un fait de ce genre (1).

Le pape Célestin, qui depuis 422 avait succédé à Boniface, suivit dans la question de la primatie d'Arles exactement les mêmes principes que son prédécesseur. Dans sa lettre du 26 juillet 428, adressée aux évêques de Viennoise et de Narbonnaise (2), il ratifie expressément la lettre de Boniface à Hilaire de Narbonne et proclame de nouveau le principe que chaque province doit avoir son métropolitain et que chaque métropolitain doit s'abstenir de tout empiétement sur les droits des autres.

Honorât, le fondateur de Lérins, avait succédé à Patrocle ; il ne siégea guère que deux ans et mourut le 16 janvier 429. Il eut pour successeur Hilaire, son disciple, personnage d'une incontestable sainteté. Lérins, cette école de science religieuse et de vertus monastiques, faisait déjà sentir son influence. Au milieu des crises du Ve siècle, l'épiscopat gallo-romain, recruté parmi les disciples de saint

(1) Prosper, Chron., 423-426 (Migne, P. L., t. LI, p. 593). Ce Félix fit exécuter des réparations à la basilique de Latran (De Rossi, Inscr. christ., t. II, p. 149). A Rome, il avait fait massacrer un diacre appelé Titus.

{'!) Jaûé, 369.

SAÎNT tilLAIRË. 113

Martin et de saint Honorât et souvent aussi parmi les personnages les plus recommandables de l'aristocratie locale, se montra en général à la hauteur des circonstances.

La Gaule était encore, vers 430, au pouvoir des Romains; les barbares, installés aux extrémités, en Savoie, au pied des Pyrénées et sur le cours inférieur des fleuves du Nord, étaient, du moins en principe, des serviteurs de l'empire. Les Cévennes et les Corbières formaient la limite des Wisigoths; les Burgondes n'occupaient que les montagnes voisines du lac Léman ; les Francs ne dépassaient pas la Somme; tant que vécut Aetius (f 454), général en chef des armées de Gaule, ces limites furent respectées.

Un homme aussi saint que l'évèque d'Arles devait être vivement préoccupé de la nécessité de renforcer autour de lui la discipline ecclésiastique. Sous son gouvernement, les conciles provinciaux se multiplièrent. Trois de ces assemblées nous sont connues par leurs actes ou plutôt par des résumés de leurs décisions, insérés dans les collections canoniques. Ce sont ceux de Riez (439), d'Orange (441) et de Vaison (442). Au bas de ces pièces on lit encore les signatures des évêques. Ceux-ci appartenaient aux trois provinces de Viennoise, de Narbonnaise IIe et des Alpes Maritimes. L'évèque d'Uzès, dont le siège était un castrum dépendant de la cité de Nimes, c'est-à dire situé dans la Narbonnaise lre, fréquentait aussi les conciles arlésiens. En revanche , ceux de Marseille, de Nice, d'Aix n'y paraissent point. Mais, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que l'évoque de Vienne ne faisait pas difficulté d'y assister. Il avait, ce semble, admis qu'Arles était la véritable métropole de la Viennoise. Embrun aussi, on le voit par le concile de Riez, qui est fort clair sur ce point, était considérée comme un simple évêché, non comme une métropole ecclésiastique. En somme, sauf la sécession do la Narbonnaise Iro (moins Uzès) et l'abstention platonique d'Aix et de Marseille, la province ecclésiastique d'Arles s'était constituée suivant les idées de Patrocle.

Mais Hilaire ne se bornait pas à réunir les évêques et à leur donner, dans ses conciles, une sage direction ; il s'occupait aussi de recruter l'épiscopat. Ce saint homme, si dur à lui-même, qui travaillait de ses mains pour ne pas grever le trésor de son église et le patrimoine des pauvres, ne pouvait admettre que l'élection, toujours plus ou moins influencée par les plus terrestres intrigues, portât à la tète des églises des personnes de vertu médiocre. Un siège était-il vacant ou sur le point de l'être, on le voyait arriver, toujours à pied, mais néanmoins toujours le premier. C'était un intrépide marcheur. Les fonctionnaires lui prêtaient volontiers leur concours; il n'avait aucune répugnance à en user pour ce qu'il croyait être le bien des populations confiées à sa sollicitude. Ses procédés sommaires, le peu de compte qu'il tenait des oppositions intéressées, une certaine fierté d'ascète, à laquelle il ne fallait pas se heurter, lui valurent quelquefois des désagréments. Il lui arriva de se hâter tellement qu'il donna un successeur à un évêque encore vivant. Ce prélat était fort malade, et sans doute Hilaire le croyait déjà mort. Mais il s'avisa de guérir, et sa guérison causa un conflit des plus fâcheux.

Du reste, le zèle d'Hilaire l'entraînait à se mêler des affaires étrangères à sa province. L'évêque Projectus, remplacé prématurément, avait son siège en dehors de la Viennoise. Au cours d'une visite que saint Hilaire fit, vers l'année 444, à son ami saint Germain d'Auxerre, il apprit que l'ordination de l'évêque récemment installé à Besançon, Chelidonius, était entachée de graves irrégularités. Par ses soins un concile se réunit, probablement à Besançon, et, les faits ayant paru prouvés, Chelidonius fut déposé et pourvu d'un successeur. Cette intervention d'Hilaire ne paraît pas avoir été une application des pouvoirs concédés en 417 à son prédécesseur Patrocle. Ces pouvoirs d'ailleurs avaient été révoqués. Hilaire avait sans doute agi en vertu du droit et même du devoir moral

SAÎNT HILAIRE. 115

qui incombe à tout évêquc de veiller autour de lui à ce que la discipline soit respectée. Il est douteux que Besançon fut alors considérée comme une métropole ecclésiastique; l'organisation des métropoles, en ces contrées, ne se révèle encore par aucun fait. D'autre part, de tous les évoques dont la sollicitude pouvait être éveillée sur une affaire comme celle-là, Hilaire d'Arles était le plus à portée de procurer aux sentences ecclésiastiques l'appui de l'administration. Il ne manqua pas d'y recourir; le préfet des Gaules, à sa requête, fit le nécessaire pour évincer Chelidonius et faire reconnaître son successeur Importunus. Mais Chelidonius ne se tint pas pour battu. Il se rendit à Rome et déféra au pape Léon la sentence d'Hilaire et de ses collègues; en même temps, il lui signala les procédés autoritaires et expéditifs de l'évêque d'Arles dans les nominations épiscopales. Léon fit bon accueil à Chelidonius, l'admit à la communion ecclésiastique au rang des évoques, et ouvrit une enquête. Hilaire, à cette nouvelle, arriva bientôt à Rome, à pied et en petit équipage. Les explications qu'il donna au pape, dans un langage assez rude, n'allaient à rien moins qu'à décliner la compétence du saint-siège en pareille matière. Il est sûr que, en s'en tenant aux canons de Sardique, dont l'église romaine s'était déjà autorisée plusieurs fois, même dans ses instructions aux évêques des Gaules, la révision du premier procès aurait dû avoir lieu en Gaule, au besoin sous la présidence d'un légat du pape, mais non à Rome. Que saint Hilaire ait porté le débat sur ce terrain, c'est ce qui n'est nullement attesté. Il paraît s'en être tenu à des considérations plus générales et les avoir produites dans un style propre à effaroucher les oreilles romaines. Il n'avait pas juge bon d'amener des témoins, de produire au moins ceux qui avaient décidé le concile à se prononcer contre Chelidonius. Celui-ci, au contraire, était venu avec un dossier et des témoins à décharge. Il les fit valoir avec d'autant [dus de succès que la contradiction lit complètement défaut.

Hilaire annonça hautement l'intention de s'abstenir et même de s'en aller. On eut beau le surveiller; grâce à la simplicité de ses moyens de transport, il put partir inaperçu et rentrer à Arles.

Vivement irrité, le pape Léon poursuivit l'enquête ; on établit que les incapacités opposées àChelidonius n'étaient pas réelles; son siège lui fut rendu. On agit de même à l'égard de l'évêque Projectus, celui qui avait été pourvu d'un successeur pendant une maladie. Ces points réglés, Léon se retourna contre l'évêque d'Arles. Il adressa à tous les évêques de la province de Viennoise une lettre très dure pour Hilaire (1). Il lui reprochait sa précipitation, ses façons autoritaires, ses recours à la force publique, enfin ses empiétements sur des provinces qui ne relevaient pas de lui. « Quelles sont ces usurpations? Avant Patrocle, » aucun de ses prédécesseurs n'a exercé son autorité dans « de telles limites. Patrocle lui-même n'en a usé ainsi que « par une concession du saint-siège, concession temporaire, » révoquée depuis et avec raison (2). »

En conséquence, le pape dépouille Hilaire de toute juridiction, non seulement sur les provinces voisines, qui ne sont pas même en cause pour lui, mais sur la province de Viennoise elle-même. Il ne va pas jusqu'à le déposer, mais c'est uniquement par grâce, car il l'aurait bien mérité. Les ordinations d'évêques seront désormais présidées, dans chaque province, parleurs métropolitains respectifs. S'il y

(1) Jaffé. 407. L'impression fâcheuse que l'attitude d'Hilaire avait faite sur le pape Léon se trahit très nettement, trop nettement, dans le ton de cette lettre. Quant aux affaires en litige, elles y sont rapportées d'après les dires des adversaires de l'évêque d'Arles. Voir là-dessus les explications de Tillemont, H. E., t. XV, p. 72 et suiv. Déjà, dans les affaires africaines d'Apiarius et d'Antoine de Fussala, on avait vu les papes Zosime, Boniface, Célestin, accueillir avec une étonnante facilité les récits de plaignants peu recommandables.

(2) « Quid sibi Hilarius quaerit in aliéna provincia, et id quod nullus decessorum ipsius ante Fatroclum habuit quid usurpât? Cum et ipsum quod Patroclo a sede apostolica temporaliter videbatur esse concessum, postmodum sit sentcntia meliore revocatum. »

a lieu de convoquer en concile les évêques de plusieurs provinces, cela ne se fera qu'avec le consentement du vieil et vénérable Léonce (1), doyen d'âge de l'épiscopat en ces régions.

Cette distribution de pouvoirs a quelque chose d'extraordinaire. Cependant il faut se rappeler que la préséance du doyen parait bien avoir été, en Gaule comme ailleurs, la plus ancienne forme de l'autorité au sein du corps épiscopal. Les doyens sont antérieurs aux métropolitains. Ceux-ci, au temps où nous sommes, ne fonctionnaient que depuis un demi-siècle à peine. Du reste, l'intention évidente du pape étant qu'il ne devait y avoir en Gaule aucun métropolitain supérieur aux autres, il était naturel qu'il remît à un doyen d'âge, même et surtout s'il n'était qu'un simple évêque, le soin de faire ce qu'il pouvait y avoir à faire en fait d'actes interprovinciaux.

Léon ne désigne pas expressément les métropolitains auxquels il remet la présidence des ordinations. Nous savons par une autre de ses lettres (2) que, dans la Viennoise, ce fut l'évêque de Vienne. Je serais porté à croire qu'il en fut de même des évêques d'Aix et d'Embrun pour la Narbonnaise IIe et les Alpes Maritimes. Le pape, en effet, rappelle avec insistance qu'un métropolitain ne peut gouverner plusieurs provinces; il prévoit même le cas où un métropolitain serait tenté de céder son droit à l'évêque d'Arles; il décide qu'une telle cession est nulle, ou plutôt que le droit abandonné par le métropolitain passe, par le fait même, au plus ancien évêque de la province.

Cette prévoyance est propre à montrer que le pape n'ignorait pas les tendances de l'épiscopat provençal à se grouper autour du siège d'Arles, sans distinction de provinces. On craignait à Rome que la déchéance d'Hilaire ne fût pas acceptée au delà des Alpes et que l'on recourût

(1) Le siège de ce Léonce est inconnu.

(2) Jaffé, 450.

à des subterfuges pour la tourner. Aussi s'ingénia-t-on à obstruer toutes les voies. Le pape alla plus loin II profita de l'occasion pour solliciter de l'empereur Valentinien III un rescrit (1) où la condamnation d'Hilaire était portée officiellement à la connaissance du patrice Aetius, représentant de l'empire dans les Gaules. Afin que personne ne fût tenté de faire de l'opposition, on ajouta à ce rescrit une clause qui obligeait les évêques appelés à Rome par le pape à obéir à sa convocation, et ordonnait aux gouverneurs de province de les y contraindre en cas de besoin (2). La lettre impériale est du 6 juin 445.

Frappé de tant de foudres, le vénérable Hilaire ne songea pas même à résister. Suivant l'ordre du Pape, il se confina désormais dans le soin de son église d'Arles. Il chercha même à calmer l'irritation de Léon. A plusieurs reprises il lui députa, d'abord le prêtre Ravennius, puis les évêques d'Avignon et d'Uzès, Nectaire et Constance. ,Ces envoyés étaient porteurs de lettres où Hilaire exposait les choses à son point de vue et faisait apparemment quelques concessions, mais sans se départir d'une certaine raideur peu propre à faciliter les négociations. Les deux évêques trouvèrent à Rome une ancienne connaissance, un grand ami d'Hilaire, Auxiliaris, autrefois préfet des Gaules (3), maintenant préfet de Rome ou d'Italie. Auxiliaris se mêla un peu de l'affaire, cherchant à concilier deux saints personnages dont un au moins était d'un naturel peu accommodant. Il parla de ses démarches à Hilaire, dans une lettre dont le biographe de celui-ci nous a conservé un passage fort curieux. « Je me suis, » dit-il, « entretenu avec le » saint pape Léon. Ici je vous vois froncer le sourcil. » Sui-

(1) Nov. Valentin., 16.

(?) Ceci n'est pas chose nouvelle. Dès le temps de Gratien, pareille prescription avait été édictée dans un rescrit au vicaire de Rome Aquilinus (Coll. Avellana, 13: Hardouin, Coi-iciles, t. I, p. 843). Ce rescrit, il est vrai, ne fut pas inséré dans le Code théodosien.

(3) Nommé sur un milliaire de 435, entre Arles et Marseille (C. /. L., t. XII, n° 5494).

RAVENNIUS. 119

vent de grands compliments : Hilaire est d'un caractère égal, quoique inflexible; il n'a ni fiel ni arrogance. « Mais » les hommes ne supportent pas qu'on leur parle tout à » fait comme on pense. Les Romains, par exemple, ont les » oreilles sensibles à une certaine douceur de langage. Si » Votre Sainteté voulait bien s'y accommoder un peu, elle » n'y perdrait rien et y gagnerait même beaucoup. »

Hilaire, apparemment, ne parvint pas à se plier à cette teneritudo qui charma de tout temps les oreilles romaines. Il fut impossible de lui appliquer le Parcere subiectis ; on maintint contre lui le Debellare superbos. Quand il mourut, le 5 mai 449, la réconciliation n'était pas faite. On peut croire, du reste, que si, dans les quatre dernières années de son épiscopat, il s'était prêté à des négociations, c'était beaucoup moins par souci de son prestige perdu que pour ne pas chagriner les Arlésiens. Un prêtre aussi accompli ne pouvait regretter qu'à demi une autorité qui, tout en lui donnant le moyen défaire du bien autour de lui, aggravait considérablement sa responsabilité. Mais les Arlésiens, clercs et fidèles, n'étaient pas de cet avis. Ils tenaient à leur métropole, et j'ai bien peur que quelques-uns n'aient maugréé plus ou moins ouvertement contre le saint homme qui l'avait compromise par son zèle et son obstination. Patrocle, assurément, ne valait pas Hilaire. Mais quel métropolitain !

RAVENNIUS.

Cet attachement à la métropole d'Arles était partagé par

(1) « Locutus sum etiam cum sancto papa Leone. Hoc loco, credo, aliquantulum animo perhorrescis; sed cum propositi tui tenax sis et sempcr aequalis nulloque commotionis felle rapiaris, sicut nullis extolleris illecebris gaudiorum, ego nec minimum quidem factum beatitudinis tuao arrogantiae memini contagione fuscari. Sed impatienter feront Domines si sic loquamur quomodo nobis conscii sumus. Aures praeterea Romanoi uni quadam teneritudine plus trahuntur; in quam si se sanctitas tua subiude demittat, plurimum tu nihil perditurus acquiris. »

tous les Provençaux — sauf ceux de Marseille et d'Aix — de quelque province qu'ils fussent. On le vit bien quand il s'agit de donner un successeur à Hilaire, et surtout quand on profita de ce changement pour essayer de reconquérir la situation perdue.

Les évêques qui prirent part à l'élection étaient tous, autant qu'on peut les identifier, du midi de la Viennoise. Le métropolitain de Narbonne, Rusticus, fut convoqué et assista à la cérémonie. Celui de Vienne, Nicétas, y vint aussi (1).

Ravennius, ce prêtre d'Arles qui avait été envoyé quelques années auparavant en ambassade auprès du pape, réunit les suffrages et fut consacré. Les prélats adressèrent à saint Léon une lettre où ils lui notifiaient l'ordination. Léon était à ce moment plongé dans les plus grandes perplexités à propos du concile qui se réunissait à Epbèse pour juger le différend entre le moine Eutychès et l'évêque de Constantinople Flavien. Dans ce moment de crise, la nouvelle de l'élection de Ravennius, faite évidemment pour lui donner satisfaction, ne pouvait manquer de lui agréer beaucoup. Il répondit par deux lettres, l'une aux prélats consécrateurs, l'autre à Ravennius lui-même (22 août 449). Quelques jours après, il écrivit encore à Ravennius pour désavouer un certain Petroniamus, qui, se disant diacre de Rome, courait les églises de Gaule et causait des troubles (26 août) (2).

Dans ces lettres, il n'est fait aucune mention des questions brûlantes. Ni les prélats qui avaient consacré Ravennius, ni Ravennius lui-même n'avaient cru opportun d'en parler. Se voyant bien accueillis, ils s'enhardirent : dès le commencement de l'année suivante, ils reprirent l'affaire

(1) A en juger par l'ordre des noms dans l'intitulé de la réponse que fit le pape à la notification de l'élection (Jaffé, 434), ni l'un ni l'autre de ces deux métropolitains n'aurait eu la préséance. On lit, en effet : Conslantino (Carpentras), Audentio (Die), Rustico (Narbonne), Auspicio (Vaison), Nicetae (Vienne), Nectario (Avignon), etc.

(2) Jaffé, 434, 435, 436 (22 et 26 août 449).

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de la primatie. Une occasion se présenta. Auspicius, évêque de Vaison, vint à mourir. Ravennius fît diligence, et, avant que l'évêque devienne eût pu faire valoir ses droits de métropolitain, il ordonna pour évêque un certain Fonteius. L'évêque de Vienne prit tout naturellement la chose en mauvaise part. Il envoya à Rome pour se plaindre de cette violation flagrante de ses droits. Aussitôt Ravennius organisa une manifestation en sens contraire. Dix-neuf évêques, ceux d'Orange, Vaison, Avignon, Carpentras, Die, Cavaillon, Toulon, Riez, Fréjus, Antibes, Embrun, Thorame, Senez (ou Glandève), Cimiez, Uzès, et quatre autres dont les sièges ne peuvent être identifiés, adressèrent au pape une supplique (preces) en faveur des droits métropolitains de l'évêque d'Arles. Cette fois, les signataires ne sont pas seulement des évêques de Viennoise; il y en a de la seconde Narbonnaise et des Alpes Maritimes. L'évêque de Marseille, Venerius, et vraisemblablement celui d'Aix, ne prirent aucune part à cette démarche collective. Il en fut de même, tout naturellement, des prélats du nord de la province.

Les gens de Vienne arrivèrent les premiers à Rome. Leur supplique est perdue, de même que la réponse que le pape ne manqua pas d'y faire. Mais on a encore les pièces arlésiennes (1). Elles sont fort instructives. Les prélats commencent par les compliments d'usage et insinuent que Ravennius, dont l'élection a fait tant de plaisir au pape, ne saurait être puni pour les offenses de son prédécesseur. Vient ensuite l'argument de saint Trophime, qui, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre, est le premier auteur de l'évangélisation des Gaules; des évêques ont été institués par lui en divers endroits avant qu'il n'y en eût dans cette ville de Vienne, qui a l'impudence de revendiquer une prééminence à laquelle elle n'a aucun titre. Les prélats signataires et leurs prédécesseurs ont été ordonnés par les

(1) Migne, P. L., t. L1V, p. 87!).

évêques d'Arles; c'est une tradition invétérée qu'Arles, l'église de saint Trophime, jouisse en Gaule de la même primau U> qui est reconnue à Rome sur les églises du monde entier. D'ailleurs cette ville a été particulièrement honorée par les empereurs chrétiens : Constantin lui a donné son nom (Cojxstantina Ârelas); Valentinien et Honorius lui ont accordé divers privilèges. Elle a vu les consuls inaugurer leur dignité; elle est le siège de la préfecture des Gaules et des plus hautes juridictions, et cela depuis l'origine; sa primatie temporelle est de même date que sa primatie spirituelle. Les documents pontificaux démontrent que l'évêque d'Arles a le droit d'ordonner les évêques, non seulement de la Viennoise, mais des trois provinces, et qu'il est le vicaire du siège apostolique pour toutes les Gaules.

Les dix-neuf suffragants de Ravennius exagéraient singulièrement les choses. Saint Trophime peut avoir été le fondateur de l'église d'Arles; rien assurément n'empêche qu'un personnage de ce nom ait été envoyé en Provence par saint Pierre pour y prêcher la foi (1). Mais autre chose est la possibilité du fait, autre chose sa réalité. Celle-ci ne peut être affirmée que sur de bons témoignages. Patrocle, qui le premier mit en avant saint Trophime dans l'intérêt des prétentions arlésiennes, ne souffle mot de saint Pierre. Les prélats de 450 sont les premiers qui aient introduit ce nom dans le débat. Or, leur perspicacité historique se dément trop clairement un peu plus loin pour qu'on ait le droit de croire qu'ils eussent ici science certaine et personnelle. Du reste, quand on admettrait l'antiquité qu'ils donnent à saint Trophime et son rôle d'apôtre premier et principal des Gaules, ou serait obligé d'écarter la tradition primatiale que les évêques disent s'y être rattachée dès le principe. Il n'y a pas trace d'une autorité spéciale exercée sur leurs

(1) Remarquer que les évêques ne l'identifient pas le moins du monde au Trophime, disciple de saint Paul, connu par Act., XX, 4 ; XXI, 29, et II Tira., IV 20.

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collègues par les évêques d'Arles comme tels avant la querelle portée au concile de Turin.

Quant aux considérations sur l'importance politique de la ville d'Arles, elles avaient leur valeur. Bien que les papes ne fussent guère disposés à admettre que la situation ecclésiastique d'un évêque se mesure à la dignité de sa ville épiscopale, il y avait lieu, surtout au milieu du Ve siècle, alors que la dislocation de l'Etat pouvait mettre l'Eglise en péril, de les fortifier l'un et l'autre en resserrant les liens qui unissaient leurs principaux organes. Mais les évêques prétendaient faire remonter aux origines de l'empire une situation qui n'avait encore qu'un demi-siècle de durée. Cette assertion ferait peu d'honneur à leur bonne foi s'il n'était plus naturel de la mettre au compte de leur ignorance et aussi de leurs préoccupations polémiques.

Dans sa réponse (1), datée du 5 mai 450, le pape Léon fait remarquer très finement que la supplique des dix-neuf évêques montre de quels bons sentiments ils sont animés à l'égard de Ravennius ; mais il est obligé de tenir compte des assertions et des revendications contraires de l'évêque de Vienne. Dans le conflit des arguments présentés par les deux parties, il a reconnu que les deux villes de Vienne et d'Arles, très illustres l'une et l'autre, ont joui tour à tour de la préséance ecclésiastique, bien qu'à l'origine elles aient été au civil exactement sur le même pied. Cette appréciation du pape nous montre ou qu'il s'était renseigné à bonne source sur l'ancienne organisation de la province ou que la requête des Viennois était mieux fondée en histoire que celle de leurs adversaires. En tenant compte de ces faits et de la situation qu'il avait lui-même reconnue à l'évêque de Vienne à la suite des excès de pouvoir d'IIilaire d'Arles, il juge que ce qu'il y a de mieux à hure, c'est de diviser la province en deux circonscriptions mé-

(1) Jaffé, 450.

124 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ ANCIENNE GAULE.

tropolitaines. L'évêque de Vienne ordonnera ceux de Valence, de Tarantaise, de Genève et de Grenoble ; les autres seront ordonnés par l'évêque d'Arles.

On ne voit pas très bien ce que saint Léon entend ici par province. Il nomme d'abord la province de Viennoise en parlant de la nécessité d'y conserver la paix ; puis, dans les phrases où il est question du partage, il dit seument la province. Or, Tarantaise était certainement en dehors de la province Viennoise. Elle appartenait à celle des Alpes Grées et Pennines. Comme le pape n'énumère pas les sièges épiscopaux soumis à l'évêque d'Arles, on peut croire que, par l'expression reliquae vero civilates eiusdem provinciae, il entend, conformément à la teneur de la lettre à laquelle il répond, aussi bien les cités de la seconde Narbonnaise et des Alpes Maritimes que celles de la province Viennoise proprement dite.

Il n'est pas fait mention de Marseille ni d'Aix. Nous retrouverons plus tard encore les traces de l'opposition tacite que les évêques de ces deux sièges persistèrent à faire au métropolitain d'Arles. Cette opposition, cependant, ne rompait pas les liens de charité et de communion. Si l'évêque de Marseille ne paraît jamais dans les réunions conciliaires ou les sufifraganls d'Arles traitent de questions disciplinaires, en revanche on le voit intervenir aussitôt qu'il s'agit de la foi.

Dans toutes ces négociations, il n'est nullement question du vicariat. La province métropolitaine d'Arles s'étend, se restreint, disparaît même quelque temps ; mais depuis Boniface jusqu'à la mort de saint Léon (419-461), les métropolitains d'Arles sont et demeurent de simples métropolitains, sans aucune délégation permanente de pouvoirs supérieurs. Le vicariat, du reste, avait perdu sa raison d'être. Les empereurs s'étaient installés à Ravenne et ne semblaient pas disposés à réintégrer leur ancienne capitale, Milan. Ravenne était de fraîche date et comme capitale et comme métropole ecclésiastique ; à Rome, on la traitait

HAVËNNÎUS. 125

toujours en église directement suffragante, et Ton ne songeait guère à en prendre ombrage. On avait donc laissé tomber sans regret l'institution du vicariat.

Cependant Arles demeurait un grand centre d'informations et de communications. On s'en souvenait de temps à autre, quand on avait besoin de correspondre avec l'épiscopat des Gaules ou de lui faire observer une attitude commune.

En même temps que la lettre qui lui notifiait la division de la province, Ravennius en reçut une autre (1), par laquelle le pape lui communiquait deux pièces dogmatiques, sa lettre à Flavien de Constantinople et une autre adressée par saint Cyrille à Nestorius. Ravennius était prié de porter ces documents à la connaissance de tous les évêques (2). Les mêmes pièces étaient expédiées par le pape un peu partout. Dans la lutte qu'il soutenait à ce moment contre l'hérésie d'Eutychès, les violences de Dioscore et l'inertie de Théodose II, Léon tenait à s'assurer l'appui de tout l'épiscopat occidental.

Les lettres de Léon à Ravennius étaient datées du 5 mai 450. Il paraît que l'évêque d'Arles ne se pressa pas beaucoup de satisfaire le pape ou que les circonstances l'empêchèrent de faire toute la diligence qui eût été désirable, car la réponse ne fut expédiée à Rome que bien tardivement. Les prélats gallicans furent prévenus par la mort de Théodose II (28 juillet 450); ils firent attendre plus d'un an leur réponse. Elle finit pourtant par arriver. La lettre du pape avait recueilli quarante-quatre adhésions. On voit, par les noms des signataires, qu'ils appartenaient presque tous aux provinces de Viennoise (moins les sièges suffragants de Vienne), de seconde Narbonnaise, des Alpes Maritimes, de première Narbonnaise, quelques-uns à l'Aquitaine. Les noms des sièges ne sont malheureusement pas

(1) Jaffé, 451.

(2) Universis fratribus innotescat. L'expression est un peu vague; le pape ne dit ni toute la Gaule ni toute la province ecclésiastique d'Arles.

indiqués (1), mais aucun des célèbres évêques du nord et de Test des Gaules, que l'invasion d'Attila mit alors en relief, ne figure parmi les signataires (2).

lngenuus, évêque d'Embrun, fut chargé de porter cette lettre à Rome. Le pape y répondit aussitôt (3), se plaignant un peu du retard qu'on avait mis à la lui faire parvenir. Puis, ses légats étant revenus d'Orient, il communiqua aux mêmes évêques gallicans (4) la sentence rendue à Chalcédoine contre Dioscore. C'est sans doute pendant le séjour qu'il fît à Rome à cette occasion qu'Ingenuus, soutenu par les évêques des Alpes Maritimes, obtint du pape la réunion des deux sièges épiscopaux de Nice et de Cimiez, distincts jusqu'alors.

Peu de temps après cette affaire, il surgit un différend entre le monastère de Lérins et les évêques voisins. L'abbé de Lérins, le célèbre Fauste, défendait l'indépendance de ses moines contre les revendications de l'évêque de Fréjus, Théodore. Ravennius réunit un concile à Arles le 30 décembre d'une année inconnue (5). Rusticus de Narbonne y fut spécialement invité; l'évêque de Marseille persista dans son abstention. L'assemblée réussit à concilier les parties, en réservant à l'évêque de Fréjus les

(1) Polycarpe de la Rivière prétendait avoir eu communication d'un exemplaire de ceite lettre appartenant à J. Savaron, président au présidial de Glermont-Ferrand sous Henri IV et Louis XIII; les sièges y étaient indiqués (Gall. christ., t. I, p. 3, 86, 474, etc.). Il est sûr que cet exemplaire n'a jamais existé et que les indications géographiques en question sont à mettre au compte de Polycarpe lui-même.

C2) Ces signatures, ou tout au moins la plupart d'entre elles, furent données dans un concile (in unurn celeriter non potuimus convenire). Pour excuser leur retard, les évêques allèguent l'éloignement et la mauvaise saison. Chose extraordinaire, ils ne font pas la moindre allusion à l'invasion d'Attila.

(3) Jaffé, 479.

(4) Jaffé, 480. Cette seconde lettre ne porte en tête que les trois noms de Rusticus, Ravennius et Venerius (Narbonne, Arles et Marseille), avec la mention générale et céleris episcopis per Gallias exislenlibus.

\b) Hardouin, Conc, II, p. 779. On fixe ordinairement à l'année 455 la date de ce concile, mais ce n'est qu'une simple conjecture, sans fondement précis.

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ordinations, le saint chrême, la confirmation et l'approbation des clercs étrangers; pour le reste, les moines de Lérins furent déclarés exempts de sa juridiction et soumis seulement à leur abbé.

Rusticus, évêque de Narbonne, a une place importante dans l'histoire de ce temps. Il sortait d'une famille distinguée et vouée en grande partie au service de l'Eglise. Son père, Bonosus, devint évêque; le frère de sa mère, Arator, le fut aussi. C'est lui, sans doute, ce jeune Rusticus marseillais, à qui saint Jérôme écrivait vers l'année 411 (1), lui recommandant de fuir le monde, d'entrer dans un monastère, de suivre les exemples d'Exupère de Toulouse et les sages conseils du saint évêque Proculus. Rusticus entra en effet dans le monastère de Marseille, où il vécut en compagnie de Venerius, le futur successeur de Proculus ; il fît partie avec lui du presbyterium marseillais et, le 9 octobre 427, il fut élu et ordonné évêque de Narbonne. On conserve trois monuments épigraphiques qui mentionnent son épiscopat. Le plus important est une inscription commémorative de la construction d'une basilique élevée par souscription avec le concours du préfet des Gaules Marcellus (2),

Nous avons vu Rusticus, malgré ses attaches marseillaises, assister volontiers aux conciles arlésiens et prendre part à toutes les affaires ecclésiastiques du midi de la Gaule. Dans son ressort propre, il rencontra souvent de graves difficultés. Une partie de la première Narbonnaise, et notamment la cité de Toulouse, était au pouvoir des

(1) Ep. 95 (Martianay).

Cl) Le Blant, 617. Rusticus date par l'année de son épiscopat et le jour de cette année, le 1" jour étant le 9 octobre, le second le 10 et ainsi de suite; le n° 609 de M. Le Blant est le célèbre autel du village de Minerve, qui sert encore au culte; Rusticus l'érigea en 456; il est couvert de noms gravés à la pointe par les pèlerins; le n° 618 est une inscription gravée sur une colonne de quelque église à Narbonne même; elle porte la date du 1er juillet 444. — Ces inscriptions figurent maintenant au Corp. inscr. lat., t. XII, n°* 5334, 5335, 5337; dans le commentaire de la première, on me parait avoir un peu embrouillé les dates.

Goths depuis 419. Au milieu de la désorganisation qui suivit la mort de Valentinien III et la prise de Rome par Genséric (455), les barbares se montraient chaque jour plus entreprenants. Ils poussèrent à l'empire Avitus, noble gaulois, beau-père de Sidoine Apollinaire, et se firent donner commission par lui pour réduire les Suèves d'Espagne. En Gaule, les limites où ils étaient cantonnés depuis quarante ans leur paraissaient trop étroites ; ils ne cessaient de regarder du côté de Narbonne et de l'Auvergne. Narbonne leur fut livrée en 462 par son gouverneur, du vivant même du roi Théodoric II, qui pourtant continuait à se dire l'allié de l'empire. Les grands changements se préparaient; la dernière heure de l'empire d'Occident allait bientôt sonner.

L'église de Béziers étant devenue vacante sur ces entrefaites, Rusticus chercha à y installer son diacre Hermès, mais il n'y réussit pas. Hermès, repoussé par quelque sédition, dut se retirer auprès du métropolitain. Celui-ci mourut peu après. Les gens de Narbonne avaient un évêque tout ordonné; ils le gardèrent : Hermès s'assit sur le siège laissé vacant par Rusticus.

C'était une irrégularité. L'usage était contraire aux translations d'évêques. Le pape Léon vit d'assez mauvais œil le choix des Narbonnais; mais sa protestation fut interrompue par la mort (10 novembre 461).

On lui donna pour successeur son propre archidiacre, Hilaire, personnage grandement considéré.

LEONCE.

L'évêque d'Arles Ravennius avait précédé Léon dans la tombe. Son successeur Léonce et le pape Hilaire échangèrent des lettres de félicitations (1) à propos de l'avène-

(1) Jaffé, 552, 553.

LEONCE. 129

ment de celui-ci au pontificat romain. L'empire d'Occident était alors de fait entre les mains du magister militum Ricinier, Suève de naissance, qui venait de supprimer l'empereur Majorien et d'élever l'empereur Sévère. Goths et Burgondes devenaient de plus en plus exigeants. L'armée du nord de la Gaule, entre les mains du général TEgidius, contenait tant bien que mal la poussée franque. Les Francs étaient divisés en petits groupes rivaux et relativement faciles à vaincre. Mais les Wisigoths poussaient leurs conquêtes vers la Loire, les Cévennes et la Méditerranée;, les Burgondes descendaient des montagnes savoisiennes et s'avançaient progressivement vers les grandes villes de Lyon, Vienne et Arles. Les premiers s'emparèrent de Narbonne en 462; les Burgondes cherchaient, vers le môme temps, à mettre la main sur la ville de Die, qui domine le cours de la Drôme. Dans ces pays, la véritable force locale était l'évèque; nulle autorité n'était plus reconnue et plus sentie que la sienne. Aussi importait-il de maintenir à la tète des églises des personnes d'un patriotisme éprouvé. Les gens de Narbonne ne pouvaient mieux faire que de se serrer autour de leur évêque Hermès, disciple de Rusticus, formé à bonne école. A Die, une vacance se produisit vers 461 ou 462. Au point de vue ecclésiastique, cette ville dépendait d'Arles, et c'était à l'évèque Léonce qu'il appartenait de présider à l'ordination. Mamert, évêque de Vienne, plus voisin, accourut à la première nouvelle et fit reconnaître en toute hâte un nouveau prélat. Léonce ne paraît pas s'en être beaucoup ému ; il appréciait sans doute les nécessités de la situation. Mais les barbares, frustrés dans leurs espérances, s'avisèrent de se faire les champions de la discipline canonique. Frédéric, le frère du roi des Goths, et Gundioc, un des princes bourguignons, déférèrent au pape Hilaire les ordinations d'Hermès et du nouvel évêque de Die.

L'affaire de Narbonne arriva la première. Le 3 novem-

bre 462, Hilaire écrivit à l'évêque d'Arles pour lui demander des renseignements, le gourmandant fort sur son insouciance des affaires de la province : quae ad monarchiam tuam pertinet (1). Soit que Léonce eût fait diligence après avoir reçu cette lettre, soit qu'il en eût prévenu l'expédition, deux évêques provençaux, Fauste de Riez, l'ancien abbé de Lérins, et Auxanius, de siège inconnu, se trouvèrent à Rome au concile du 19 novembre, anniversaire de l'ordination du pape.

Le pape chargea ces prélats d'une lettre (2) adressée aux évêques de Viennoise, de Lyonnaise, des deux Narbonnaises et des Alpes-Maritimes; il leur notifiait ce qu'il avait réglé au sujet de Narbonne. Hermès, dont on lui avait rappelé le mérite personnel et la vertu, conservait son évêché, mais perdait ses droits de métropolitain, transférés au vieux Constantius d'Uzès. Cette solution était assez ingénieuse ; provisoirement, la prépondérance ecclésiastique était enlevée à Narbonne, devenue sujette du roi des Goths, et passait à Uzès, localité romaine, voisine d'Arles. Hilaire insistait en même temps pour que Léonce réunît tous les ans des conciles de toutes les provinces d'où il serait possible d'avoir des évêques. La situation politique commandait cette mesure, à tout le moins autant que les nécessités ecclésiastiques.

Mais Léonce avait peu de goût pour le rôle de patriarche. L'année suivante, le 10 octobre, le pape lui écrivit (3) pour lui demander des renseignements sur ce qui venait de se passer à Die. Il voulait que Léonce tînt un concile et jugeât l'affaire. L'évêque d'Arles obéit. Vingt évêques se réunirent à lui. Eustasius de Marseille assista à cette assemblée. Bien entendu, Mamert se dispensa d'y venir. Du reste, on ne paraît pas avoir été bien sévère pour lui. L'évêque Antonius, chargé de porter au pape les décisions

(1) Jaffé, 554.

(2) Jaffé, 555.

(3) Jaffé, 556.

du concile, donna aussi des renseignements favorables sur Tévêque de Vienne, et Hilaire se décida à sanctionner le fait accompli. Cependant il voulut que l'ordination du nouvel évêque de Die fût confirmée par Léonce, et il chargea Veranus, évêque de Vence, qui avait, parait-il, un crédit particulier auprès de Mamert, de lui faire des remontrances et de l'avertir qu'une nouvelle usurpation entraînerait de droit la suppression de la métropole de Vienne et la réintégration de toutes les églises de la province sous l'autorité de l'évoque d'Arles (1).

On voit que le pape Hilaire attachait une certaine importance aux pouvoirs supérieurs de l'évêque d'Arles. Il reprenait, sans le dire (2), la tradition interrompue depuis la mort de Zosime ; mais Léonce n'était pas Patrocle, et l'institution restaurée ne porta guère de fruits. Cependant, nous devons signaler un concile qui se tint, il est vrai, après la mort du pape Hilaire, mais qui correspondait assez bien aux idées que ce faisait ce pape sur le fonctionnement de la « monarchie » d'Arles.

Depuis longtemps la Provence était agitée par des controverses sur la prédestination. L'opinion du pays, notamment celle des grands monastères de Marseille et de Lérins, n'avait pas accepté les doctrines extrêmes de saint Augustin. On les combattait, non point en invectivant contre l'illustre évêque d'Hippone, dont la figure imposante eût déconcerté toutes les attaques, mais soit en théorie, soit dans la personne de son disciple Prosper. Celui-ci disparu, on continua à disserter contre les prédestinatiens ; toute une littérature est sortie de ces controverses. Mais les prédestinatiens en chair et en os étaient rares sur le sol de la Gaule ; les maîtres de Lérins se trouvaient un peu dans la situation de chasseurs sans gibier, lorsque l'un d'eux,

(1) Jaffé, 557, 558, 559.

(2) Il n'est pas possible d'admettre que le vicariat ait été rétabli par lettres officielles; de tels documents se retrouveraient dans le recueil des privilèges de l'église d'Arles.

Fauste, évêque de Riez, découvrit, dans son propre diocèse, un représentant des idées les moins mitigées de saint Augustin. C'était un prêtre appelé Lucidus. On eut la satisfaction de le réfuter, ce qui était relativement aisé, et même de le convertir, ce qui se voit plus rarement. Cependant on n'y réussit pas du premier coup. Fauste commença par argumenter avec le prédestinatien ; puis, celui-ci faisant résistance, il le somma par écrit de signer une liste de cinq ou six propositions, sous peine d'être traduit devant le concile. Lucidus maintint encore son opposition. Fauste alors décida l'évêque d'Arles, Léonce, à user de son droit de convoquer les prélats en concile et à tenir une assemblée solennelle contre les fauteurs de la prédestination (1).

Le concile se tint, en effet, à Arles, en 474 ou 475. Outre les évêques des provinces méridionales (Narbonnaises, Viennoise, Alpes Maritimes), on y vit aussi des prélats de la Lyonnaise première, Patient de Lyon, Euphronius d'Autun, Jean de Chalon-sur-Saône, puis Mamert de Vienne et ses suffragants, même les évêques de Marseille, Graecus, et d'Aix, Basile, en tout trente prélats, dont les sièges, malheureusement, ne sont pas tous identifiables. Les vieilles rancunes étaient oubliées. Les circonstances, d'ailleurs, étaient graves et solennelles (2) ; à ce moment, les Goths portaient leur frontière jusqu'à la Loire et au Rhône. Bourges et l'Auvergne allaient bientôt tomber en leur pouvoir. Un empereur récemment expédié de Constantinople, Julius Nepos, essayait de traiter avec eux pour les décider à ne pas pousser plus loin leurs conquêtes. La Gaule romaine était réduite à bien peu de chose : à l'ouest, les provinces d'entre la Loire et la Somme ; au sud-est, ce que nous appelons maintenant la Provence. Arles et Orange étaient

(1) Sur ces affaires, voir la lettre de Fauste à Lucidus et celle de Lucidus au concile (M. G. Scr. an*., t. VIII, p. 288, 210).

(2) M. Br. Krusch (M. G. Scr. anf., t. VIII, p. lvi) pense, avec raison, que ce concile se tint peu avant 475.

encore impériales; mais depuis Vaison jusqu'à Lyon et peut-être plus au nord, les Burgondes étaient maîtres des cités; ils atteignaient ainsi, ou peu s'en fallait, la frontière orientale du royaume wisigoth ; s'ils n'avaient pas été mieux disposés que ceux ci en faveur de l'empire, l'armée romaine du nord aurait été entièrement coupée de la Provence et de l'Italie.

Je soupçonne que le besoin de se concerter en face d'une situation aussi difficile ne fut pas étranger à la réunion de tant d'évêques et que l'affaire de Lucidus ne fut guère qu'un prétexte. Quoi qu'il en soit, Lucidus comparut et s'exécuta. Nous avons encore la lettre de rétractation qu'il adressa à la sainte assemblée.

Après la mort du pape Hilaire, et même après l'année 464, nous perdons toute trace de correspondance entre Rome et la Gaule méridionale. Vers 480, la Provence tomba aux mains des Wisigoths et les rapports devinrent plus difficiles. Le 23 août 494, le pape Gélase écrivit à iEonius, successeur de Léonce, en profitant de l'occasion offerte par deux quêteurs venus de Gaule en Italie. Il est heureux, dit-il, d'avoir trouvé ce moyen de reprendre la correspondance interrompue depuis longtemps, et de pouvoir ainsi notifier son avènement à l'évêque d'Arles (1). Cet avènement avait déjà deux ans et demi de date.

Les relations furent reprises. Indépendamment des traces qui en subsistent dans les anciens recueils arlésiens de droit canonique, on peut constater directement que les

(1) Jaffé, 640 : « Inter difficultates varias copiam nos reperisse gratulamur qua per divinam gratiam sedis apostolicae regimen nos adisse pandentes, praetermissum dm cum tua misceremus fraternitate sermonem. »

134 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ANCIENNE GAULE.

papes Anastase II (496-498) et Symmaque (498-514) (1) entretinrent des relations assez suivies avec iEonius, bien avant le temps où, par suite de l'intervention du roi Théodoric dans la querelle entre Francs et Wisigoths. la Provence fut de nouveau (508-536) rattachée à l'Italie. Ces relations avaient pour motif des affaires ecclésiastiques d'un caractère général, comme la question du traducianisme (2) ou la date de la fête de Pâques dans les cas ambigus (3). Mais la question locale par excellence, celle des frontières entre les deux obédiences métropolitaines de Vienne et d'Arles, fut aussi remise en discussion. La Durance servait alors de limite entre les deux royaumes burgonde et wisigoth. Les évoques de Vienne pensèrent qu'elle devait aussi servir de démarcation entre les deux provinces ecclésiastiques. Saint Avit entama à ce sujet des négociations avec le pape Anastase II, qui entra dans ses idées. Mais iEonius réclama, et Symmaque, successeur d'Anastase, lui donna raison (4). Cette dernière décision est de l'année 500, c'est-à-dire d'un temps où la Provence était encore soumise aux Wisigoths. Quand l'ancien régime y eut été rétabli, en 508, sous les auspices de Théodoric, Arles et Rome se trouvant de nouveau avoir les mêmes maîtres, l'évêque d'Arles, qui était maintenant saint Césaire, se mit en rapport avec le pape et obtint de lui : 1° une confirmation expresse du partage ordonné par saint Léon (5) ; 2° la concession du pallium (6) ; 3° la surveillance générale des affaires religieuses de la Gaule et de l'Espagne (7), avec le droit de convoquer des conciles; l'évêque d'Aix est indiqué nommément parmi ceux qui

(1) Jaffé, 751, 753, 754.

(2) Jaffé, 751.

(3) Jaffé, 754.

(4) Jaffé, 753, 754.

(5) Jaffé, 765.

(6) Jaffé, 764. Cf. la vie de saint Césaire, Acla SS. Aug., t. VI, p. 71.

(7) L'Espagne était alors sous la direction politique du roi ostrogoth Théodoric, comme tuteur du jeune roi Amalaric.

ont le devoir d'obéir aux convocations du métropolitain d'Arles (1).

Ces décisions romaines ne sortirent pas complètement leur effet. Si l'on juge de la province d'Arles par le concile d'Agde de 506, concile national de la Gaule wisigothique, on voit qu'elle ne dépassait pas la Durance, sauf peut-être à son embouchure dans le Rhône. L'évêque d'Avignon assistait au concile (2), avec ceux de Fréjus, Antibes, Digne et Seriez; mais on n'y trouve aucun titulaire des sièges situés plus avant vers le nord, c'est-à-dire des sièges devenus burgondes (3). Plus tard, en 517, neuf ans après l'installation du régime ostrogoth en Provence, trois ou quatre ans après les règlements arrêtés entre saint Césaire et le pape Symmaque, saint Avit de Vienne, dans la lettre qu'il adressa aux évêques de sa province, provïnciae nostrae, pour les inviter au concile d'Epaone, leur parle comme à des suffragants, sans avoir le moindre doute sur son autorité, ni introduire aucune distinction entre les anciens suffragants et les nouveaux. Il insiste beaucoup pour que personne ne manque à la réunion. En effet, personne ne manqua; depuis Viviers (4), Orange, Avignon, Apt, Sisteron, Gap, Embrun, toute la nouvelle province de Vienne se trouva au complet. L'évêque d'Avignon resta, il est vrai, chez lui, mais il se fit représenter par un légat.

Six ans après le concile d'Epaone, en 523, les Burgondes et les Francs se trouvant en guerre, les Ostrogoths établis en Provence portèrent secours aux Burgondes ; mais ils se firent payer par la cession des cités méridiona-

(1) Jaffé, 769.

(2) La Durance coupe en deux le territoire de la cité d'Avignon; mais le chef-lieu est au nord de la rivière.

(3) Cf. Longnon, Géogr. de la Gaule au VIe siècle, p. 73, en écartant ce qui est dit (d'après un document que l'on a depuis reconnu faux) d'une extension transitoire de la Burgondie, vers 499.

(4) L'évêque de Viviers n'assista pas au concile d'Agde, en 506; son diocèse, la civitas Helviorum, avait fait partie, pendant quelque temps, du royaume wisigoth ; ceci résulte d'une inscription de Viviers (Le Blant, n° 482), datée de l'année 12* d'Alaric II (496).

les de la Burgondie. Cassiodore (1), qui fait allusion à cet événement en termes assez vagues, parle d'une « province » acquise alors par la « république romaine »; mais il n'en donne pas les limites. On peut les reconstituer en s'aidant des conciles célébrés par saint Césaire, en 524, 527, 529, 533, c'est-à-dire en un temps où la Provence romaine avait atteint l'extension qu'elle conserva jusqu'à son annexion au royaume franc, vers 536. Il est facile de voir : 1° que les évêques de Viviers et de Die n'assistèrent à aucun de ces conciles ; 2° que l'on y vit les évêques de Trois-Châteaux, Vaison, Orange, Cavaillon, Carpentras, Apt, Gap. Sisteron, Embrun (2), qui avaient pris part au concile d'Épaone.

LES TEMPS MEROVINGIENS

Ainsi la division territoriale amenée par les événements de 523 fît perdre au métropolitain de Vienne dix des suffragants qu'il s'était indûment attribués. Il lui en resta pourtant deux, ceux de Die et de Viviers, et il les garda, semble-t-il, même après que les deux métropoles rivales eurent été réunies sous l'autorité des rois francs. Au concile de la province d'Arles, tenu en 554 sous la présidence du métropolitain Sapaudus, dix-huit évêques furent présents ou représentés; leurs sièges sont connus, un seul excepté (3) ; les dix-sept autres se retrouvent tous dans les anciennes provinces des Alpes Maritimes, de Narbonnaise IIe, et dans le midi de la Viennoise, depuis Trois-Châteaux et Vaison. Il est sûr que l'évêque dont on ne connaît pas le siège ne

(1) Var., VIII, 10.

(2) Pour Avignon, il n'y a pas d'attestation directe; mais la situation géographique ne laisse aucun doute.

(3) Emeterius, qui était peut-être évéque de Marseille.

venait ni de Viviers ni de Die. La province ecclésiastique d'Arles s'était donc maintenue exactement dans les limites qu'avait la Provence romaine au moment de son annexion à l'empire franc.

Cette délimitation ne fut plus mise en question avant Charlemagne. Au concile de Francfort (794), les deux métropolitains de Vienne et d'Arles se querellèrent de nouveau sur l'étendue de leurs provinces. On donna lecture des lettres pontificales qui attribuaient quatre suffragants à Vienne et neuf à Arles. En fait, les lettres en question attribuent à Vienne les sièges de Genève, Grenoble, Valence et Tarantaise, mais elles n'énumèrent pas les suffragants d'Arles et n'en indiquent pas même le nombre. Le concile, qui le connaît, a dû s'aider de la Notitia Galliarum. Ce document compte treize cités dans la Viennoise. Défalcation faite de celles de Vienne, Genève, Grenoble, Valence (1), il n'en reste que neuf, Arles comprise, ce qui donne un siège de moins que n'en compte le concile ; mais il convient d'ajouter les évêchés de Toulon et de Carpentras, omis dans la Notice, ce qui donne un siège de trop.

Ces différences viennent probablement de ce qu'on se servait, pour la Notice, d'un exemplaire interpolé. Mais il n'est pas douteux que cette liste administrative n'ait servi de base au règlement introduit par le concile. Ce qui le prouve mieux encore, ce sont les revendications que produisirent, de leur côté, les évoques d'Aix, Embrun et Tarantaise. Pour la première fois on les voit réclamer la qualité de métropolitain. Le concile décida que, sur ce point, il en serait référé au pape et que l'on s'en tiendrait à sa décision (2).

(1) Tarantaise est d'une autre province administrative dans la Not. Galliarum.

(2) Conc. Fvancoford, c. 8 : « De altercatione Ursionis Viennensis episcopi et Elifanti Arelatensis episcopi lectae sunt epistolae beati Gregorii, Zosimi, Leonis et Symmachi, quae definierunt eo quod Viennensis ecclesia quatuor suffraganeas habere sedes deberet, quibus îlla quinta praemineret ; et Arelatensis ecclesia novem suffraganeas habere deberet, quibus ipsa

Le pape se prononça apparemment en faveur du système indiqué par la Notice, car les sièges de Tarantaise et d'Embrun figurent dans le testament de Charlemagne, au nombre des vingt et une métropoles de l'empire (1). Aix, on ne sait pourquoi, ne parait pas dans cette pièce (2). Mais la métropole d'Aix ne tarda pas à être installée; elle existait en 828, lors de la convocation des quatre grands conciles réunis par Louis le Pieux (3).

Ces arrangements diminuèrent grandement la province d'Arles, d'autant plus que le métropolitain de Vienne, en dépit des anciennes lettres pontificales, retint dans son obédience les sièges de Die et de Viviers. La métropole d'Arles n'eut plus que huit suffragants : Marseille, Toulon, Orange, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Avignon, Vaison, Cavaillon et Carpentras. Encore les quatre derniers lui furentils enlevés en 1475, lors de la création de la province d'Avignon. Après la grandeur était venue la décadence;

praemineret. De Tarantasia vero et Ebreduno sive Aquis, legatio facta est ad sedem apostolicam; et quicquid per pontificem Romanae ecclesiae definitum fuerit, hoc teneatur. »

(1) Eginhard, Vila Caroli M., c. 33.

(2) Il manque aussi Narbonne et Eauze, métropole de la Novempopulanie. Par ailleurs, la liste est complète et conforme, en ce qui regarde l'ancienne Gaule, à la division de la Notice.

(3) Le métropolitain Benoît fut convoqué, avec ceux d'Embrun, de Tarantaise et de Vienne, au concile de Lyon (Hardouin, t. IV, p. 1279). Ces arrangements cependant n'empêchèrent pas qu'une sorte de droit primatial fût exercé par les archevêques d'Arles sur les deux provinces d'Aix et d'Embrun. Il est même possible que l'on soit revenu, dans le courant du Xe siècle, à l'ancien ordre de choses. Un liber canonum de l'église d'Arles {Parisinus 5537) contient, en écriture du XIIe siècle, une douzaine de formules suivant lesquelles les prélats ordonnés par l'archevêque d'Arles lui prêtaient serinent avant leur consécration. Au nombre de ces prélats figurent des évéques de Fréjus, de Riez, d'Antibes et de Vence. L'une d'elles, signée par les évéques Bertrand de Riez et Bernard d'Antibes, contient l'engagement : profiteor me deinceps sub dicione Arelatensis metropolitae consistere et eius iussionibus obtemperare. Mais, ce qui est encore plus fort, c'est que deux évéques d'Aix, Ponce II et Rostaing, jurent aussi à l'archevêque d'Arles debitam subiectionem et reverentiarn et obedientiam a sanctis palribus constilutam secundum praecepta canonum. Ils se qualifient simplement d'episcopi, réservant le titre d'archiepiscopus au primat arlésien. Tous ces actes sont du XIe siècle ou des dernières années du Xe.

après la décadence vint la suppression. L'illustre métropole n'a plus que des curés.

Les évêques d'Arles n'entrèrent dans l'obédience franque que vers l'année 536. On ne trouve ni eux, ni aucun de leurs suffragants aux conciles nationaux antérieurs à 541. Depuis lors les prélats provençaux figurent assez régulièrement dans ces assemblées. L'évêque d'Arles est présent de sa personne aux conciles de 549 (Orléans), 552, 573 (Paris), 584 (Valence), 614 (Paris). On ne voit pas que la présidence lui ait été déférée de plein droit. Aux conciles de 549 (1) et de 614, c'est l'évêque de Lyon qui signe le premier; au concile de 573, sur deux pièces qui nous restent de cette assemblée, l'une porte en tête la signature de l'évêque de Vienne, l'autre la signature de l'évêque d'Arles. Au concile de Valence, où n'assistaient qu'un petit nombre d'évèques des provinces d'Arles, Lyon et Vienne, l'évêque d'Arles, Sapaudus, signe le premier; il avait au moins vingt ans d'épiscopat de plus que les deux autres métropolitains, Priscus et Evantius. Enfin, au concile de 552, le même Sapaudus signe le premier, en présence de plusienrs métropolitains. Ici on pourrait croire que sa situation de vicaire du pape lui a valu la présidence; mais il n'était point encore vicaire; il ne le devint qu'en 557 (2).

Il est donc difficile d'admettre que l'épiscopat franc ait tenu sérieusement compte des privilèges pontificaux et accepté la prééminence qui semblerait, d'après leur teneur, en résulter pour le métropolitain d'Arles. S'il y a, aux temps mérovingiens, un primatus Galliarum, c'est au siège de Lyon qu'il est attribué et non au siège arlésien. Gré-

(1) Pour ce concile, l'ordre est interverti dans les deux manuscrits Phillipps 1745 et Parisinus 1452, qui tous deux contiennent une même collection de conciles gallicans (Maassen, Quellen, t. I, p. 775). Cette collection a été formée à Arles; elle présente plus d'une trace de cette origine. Il n'est pas étonnant qu'elle ait subi une retouche en ce qui regarde le concile de 549. Cf. Bulletin critique, t. XII, p. 243.

(2) Jaffé, 944.

goire de Tours (1), en parlant du concile tenu à Lyon en 570, donne à l'évêque de Lyon saint Nizier le titre de patriarche. Priscus, successeur de Nizier, prend lui-même ce titre dans le protocole du grand concile de Mâcon de l'année 585 (2), et il le prend d'une façon privative, sans en faire part aux autres métropolitains. De plus, le dernier canon de cette assemblée porte que le concile national se réunira tous les trois ans et remet à l'évêque de Lyon le soin de déterminer, d'accord avec le roi, le lieu de la réunion. Sans doute le concile de Mâcon ne comprend guère que des évèques du royaume de Gontran ; mais ce royaume était alors fort étendu. Dans les grands conciles du VIIe siècle (Paris 614, Clichy 627, Chalon 650), qui réunissent des évèques de toutes les parties de l'empire franc, c'est toujours l'évêque de Lyon qui a la préséance. Il l'a encore dans les signatures de certains privilèges qui furent soumis dans ce siècle à des assemblées épiscopales : ainsi les privilèges de Saint-Denis en 654, de Corbie en 664 (3). Il est arrivé deux fois, en 597 et en 692, que les archevêques de Cantorbéry fussent sacrés en Gaule au lieu de l'être à Rome ou en Angleterre; dans les deux cas, c'est l'évêque de Lyon qui préside à cette cérémonie, /Etherius en 597, Goduinus en 692 (4).

Du reste les papes finirent par reconnaître que le vicariat d'Arles ne leur servait à rien du tout (5). Il avait

(1) Hist. Fr., V, 20 : « Coniunctique episcopi cum patriarcha Nicetio beato... »

(2) o Residentibus Prisco, Evantio, Praetextato, Bertechrarnno, Artemio, Sulpitio métropolitains episcopis cum omnibus consacerdotibus eorum, Priscus episcopus patriarcha dixit... »

(3) Hardouin, Concil, t. III, p. 990, 1013; cf. J. Havct, Origines de saint Denis, p. 55.

(4) Bède, Hist. eccles., 1, 27 (c'est à tort qu'il fait d'iEtherius un archevêque d'Arles); V, 5, 12.

(5) Aux temps mérovingiens, quand il est question de rapports ecclésiastiques avec Rome, ce sont toujours des rapports directs; personne ne songe à passer par l'intermédiaire de l'évêque d'Arles. Le concile d'Orléans, en 541 (c. 1), décide que, pour les cas de Pàque douteuse, on consultera le

même certains inconvénients. Sous prétexte qu'ils représentaient le saint-siège, les archevêques Lizier et Virgile s'appropriaient les revenus des terres que l'église romaine possédait en Provence (1). Virgile fut le dernier vicaire. Son successeur Florian reçut encore le pallium ; mais les pièces (2) relatives à cette décoration ne parlent plus, comme autrefois, d'une collation de pouvoirs. Il n'en est plus question avant le temps du pape Jean VIII et de l'archevêque Rostaing (3) (878). Encore le vicariat de Rostaing demeura-t-il lettre morte, tout comme celui de ses prédécesseurs du VIe siècle.

Quant à la province métropolitaine, on voit, par ce que je viens d'exposer, qu'elle traversa les vicissitudes suivantes :

1° De 417 à 419, elle comprit toute l'ancienne Gallia Narbonensis (Viennoise, Narbonnaise Ire, Narbonnaise IIe), avec les deux provinces alpines.

2° De 419 à 445, elle eut la même étendue, sauf la Narbonnaise Ire, qui eut un métropolitain spécial à Narbonne.

3° De 445 à 449, elle fut abolie.

4° De 450 à 480, elle reprit les limites d'avant 445, sauf que les évêchés du nord, ceux de Vienne, Genève, Grenoble, Valence, Tarentaise, furent constitués en province indépendante, sous la métropole de Vienne.

5° De 480 (environ) jusqu'à 523, elle fut réduite, en fait, aux évêchés situés au sud de la Durance, Arles, Aix, Marseille, Toulon, Fréjus, Antibes, Riez, et ceux des Alpes Maritimes, moins Embrun, qui relevait alors de Vienne.

6° De 523 jusqu'à 794, elle reprit les limites arrêtées en 450, moins les évêchés de Viviers et de Die, qui, en fait, restèrent à Vienne.

siège apostolique. C'eût été le cas de s'adresser à Arles; on n'en a pas la pensée.

(1) Greg. M., Ep.} vi, 55 (Jaffé, 1439).

(2) Jaffé, 2001, 2002.

(3) Jaffé, 3148, 3149.

142 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ ANCIENNE GAULE.

7° En 794, ou peu après, elle perdit les évêchés des anciennes provinces de Narbonnaise IIe et des Alpes Maritimes, qui eurent des métropolitains spéciaux, à Aix et à Embrun.

8° En 1475, la création de la province d'Avignon la diminua des diocèses d'Avignon, Vaison, Carpentras et Cavaillon.

9° Elle fut supprimée en 1802.

De l'histoire même de ces vicissitudes, il se dégage une impression fort nette, c'est que le siège d'Arles, quelle qu'ait été sa situation hiérarchique au sein de l'église gallicane, est demeuré longtemps un centre de relations entre cette église et le saint-siège. Bien qu'on ne se crût pas obligé de passer par Tévêque d'Arles pour s'adresser au pape, on le savait cependant mieux informé que les autres sur ce qui se passait à Rome, et, à l'occasion, on se renseignait auprès de lui. C'est ce qui arriva, notamment, vers le milieu du VIe siècle, pendant que se débattait, à Constantinople et en Italie, l'épineuse affaire des Trois-Chapitres (1). En situation d'être mieux informée que les autres, l'église d'Arles jouissait aussi du prestige que donne toujours à un clergé le voisinage des hautes administrations. Non loin de ses pontifes avaient siégé les derniers préfets du prétoire des Gaules. Là se conservaient les vestiges les moins effacés du régime impérial. Parmi les évêques d'Arles, plusieurs avaient jeté un grand éclat par leurs vertus et leur zèle intelligent. Saint Honorât, saint Hilaire, saint Césaire, étaient considérés partout comme l'honneur de l'épiscopat gallican. Le

(t) Jaffé, 927.

dernier surtout, dont le ministère pastoral avait duré de longues années, demeura célèbre non seulement à cause de sa sainteté, mais comme un grand promoteur d'organisation et de réforme.

Ses homélies, d'un style clair et familier, d'un esprit pratique autant qu'élevé, se répandirent très rapidement. Lui-même, sans doute, en fît exécuter des recueils à l'usage du clergé des campagnes et même des villes. Comme saint Augustin, il prêcha longtemps et par bien des bouches; dans les livres d'homélies de la Gaule mérovingienne, leurs discours circulaient ensemble et défrayaient la chaire de ces temps barbares. Mais Césaire fut avant tout l'homme de la discipline ecclésiastique. Comme son prédécesseur Ililaire, il assembla souvent des conciles, cherchant^ défendre cette utile institution contre les progrès de l'individualisme épiscopal. Des décrets de ces assemblées il formait des collections qui venaient s'ajouter dans ses archives aux décrétales des papes, aux canons des conciles grecs ou africains. Il semble bien qu'il ne s'en soit pas tenu là et qu'il ait cherché à codifier les règles formulées en divers temps par toutes les autorités ecclésiastiques compétentes. C'est lui sans doute qui est l'auteur de ce qu'on appelle les Statuta ecclesiae antiqua, le plus ancien code ecclésiastique de l'Occident (1).

Les libri canonum de la Gaule mérovingienne, dont quelques-uns nous sont parvenus dans les exemplaires originaux du VIe siècle et du VIIe, dérivent presque tous des recueils arlésiens. Sans entrer ici dans le détail de la démonstration, qui m'entraînerait trop loin, je crois pouvoir affirmer

(1) Ceci a été établi par M. l'abbé Malnory dans son livre Saint Césaire évêque d'Arles, Paris, 1894, p. 50 et suiv. — Avant saint Césaire, mais dans la province d'Arles et au déclin du Ve siècle, un essai moins heureux de codification ecclésiastique avait été tenté par un inconnu, dont l'œuvre circula de bonne heure sous le titre de a Deuxième concile d'Arles. » Il n'y a pas de trace historique de la réunion d'un tel concile; l'auteur de cette pièce a voulu grouper dans une môme compilation des décrets de plusieurs conciles, gallicans ou autres, antérieurs au milieu du Ve siècle.

qu'il existait à Arles jusqu'à quatre collections distinctes, dont les traces se retrouvent dans les vieux libri canonum de Corbie (1), de Cologne (2), de Lorsch (3), d'Albi (4), du manuscrit Pithou (5), de Saint-Maur (6). Ces quatre collections sont :

1° Un recueil d'un caractère général, formé de canons grecs et africains, de décrétales de papes et de pièces dogmatiques afférentes aux querelles du Ve siècle sur l'Incarnation et la Grâce. Ce recueil est représenté plus ou moins complètement par ce que l'on appelle la collection Quesnel, très répandue en Gaule avant le IXe siècle.

2° Un recueil des lettres pontificales adressées aux évoques d'Arles et d'autres documents relatifs aux affaires religieuses de la province ou, plus spécialement, aux prérogatives de la métropole. Le Liber privilegiorum ecclesiae Arelatensis, dont il nous reste plusieurs exemplaires, du IXe siècle et au-dessous, reproduit ce recueil, avec quelques exclusions (7).

3° Un recueil des conciles gallicans, qui, continué plus tard, a donné naissance à des collections comme celles des manuscrits de Lyon (8), de Beauvais (9) et de Saint- Amand (10).

(1) Parisinus 12079, du VIe siècle; on ne sait pour quelle église il fut exécuté. Dans sa forme primitive, cet exemplaire remonte à Tannée 525 environ,

(2) Colon. 212, du VII* siècle.

(3) Vaticanus Palat. 574, du IXe siècle. Ce recueil semble bien avoir été exécuté pour l'église d'Autun.

(4) Albigensis 2, du IXe siècle. Copie d'un recueil plus ancien, exécuté à Albi même.

(5) Parisinus 1564, du IXe siècle. Collection formée pour l'église d'Auxerre.

(6) Parisinus 1451 et Vatic. reg. 1127, tous deux du IXe siècle. Recueil formé dans le midi de la Gaule, peut-être à Narbonne.

(7) Il a été publié par M. W. Gnndlach dans les Mon. Germaniae, Epistolae, t. III (1892).

(8) Philipps 1745, du VIII* siècle. Ce livre se termine, de première main, par le concile d'Arles de 554' c'est le seul où se trouve ce concile. Il y a là un clair indice de provenance arlésienne.

(9) Vatic. 3827, du Xe-XIe siècle.

(10) Parisinus 3846, du IXe siècle; 1455, du Xe siècle. — Les deux dernières collections comprennent une même série de conciles gallicans. Elle

4° Un recueil de constitutions impériales, relatives au droit ecclésiastique ou au for épiscopal. De là, je n'en doute guère, dérive la collection des Constitutiones Sirmondianae, comprenant dix-huit pièces, dont la plus récente (9 juillet 425) est précisément relative à l'église d'Arles (1).

Les compilateurs des libri canonum puisaient dans ces grands recueils pour en extraire ce qu'ils jugeaient utile. Tous ne prenaient pas les mêmes documents, mais tous en ont pris assez pour qu'il soit possible de reconnaître la source arlésienne. Ces emprunts, au moins en ce qui concerne les six collections nommées plus haut, Corbie, Cologne, etc., ne semblent pas avoir été faits bien longtemps après le milieu du VIe siècle. En effet, aucune des six collections ne descend, pour les conciles nationaux de l'empire franc, au-dessous du concile d'Orléans, tenu en 549. Ceci nous reporte à une date peu postérieure à celle de la mort de saint Césaire (542). Du reste, il serait injuste d'attribuer exclusivement à cet évêque les préoccupations de droit canonique dont témoignent les livres que je viens de rappeler. Dès avant lui, je n'en doute pas, les archives ecclésiastiques d'Arles étaient riches et bien tenues; la tradition dut se maintenir après lui.

En somme, s'il n'est pas vrai que le christianisme galloromain procède tout entier de l'église d'Arles, si le patronage de saint Trophime doit être restreint à des limites plus étroites qu'on ne l'entendait à Arles au temps de Patrocle et de Ravennius, il est impossible de méconnaître la haute importance du siège métropolitain de la Provence dans le développement du droit ecclésiastique de nos contrées. A ce point de vue, la légende de saint Trophime peut être conservée comme un symbole. Ce n'est pas au premier évêque d'Arles que la Gaule entière doit son évangélisation ; l'église fondée par lui n'a jamais exercé sur

est plus complète dans la collection de Saint-Arnaud que dans l'autre. Toutes les deux s'arrêtent à l'année 050 (concile de Chalon-sur-Saône). (1) Il en a été question plus haut, p. 111.

l'ensemble des églises gallicanes une suprématie sérieuse ; mais c'est d'elle que sortit, au VIe siècle, à peu près tout le droit canonique de la France mérovingienne. La Gaule entière but ainsi aux sources ouvertes non point par saint Trophime, mais par ses dignes et vénérables successeurs, saint Hilaire et saint Césaire.

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