GAULE
L'antiquité de nos églises est, comme on sait, une question des plus rebattues. Deux systèmes sont depuis longtemps en conflit : l'un, qui se réclame de légendes longtemps soutenues par leur appropriation liturgique, reporte au premier siècle la fondation de la plupart des sièges épiscopaux de la Gaule ; l'autre, qui se fonde principalement sur un passage de Grégoire de Tours, abaisse de deux cents ans environ ces origines ecclésiastiques. Bien que ce second système ait toujours semblé aux gens rassis plus solide que le précédent, on pouvait trouver un peu étroite sa base de documents. Des textes peu précis de Sulpice Sévère, de la passion de saint Saturnin de Toulouse, une date assez arbitrairement établie par Grégoire de Tours, c'était à peu près tout ce qui représentait l'ancienne tradition de l'église des Gaules sur ses propres origines. Les légendes offraient un ensemble plus imposant. Leur nombre, leur concordance apparente — apparente seulement — ne laissaient pas de faire impression sur les personnes qui, pour une raison ou pour une autre, n'étaient pas en
situation de se rendre compte de leur véritable valeur traditionnelle.
Aujourd'hui, il est manifeste que cette valeur traditionnelle est entièrement nulle, que toutes les compositions dont il s'agit sont postérieures, et quelques-unes de beaucoup, à l'avènement de Charlemagne, qu'elles s'inspirent, non de souvenirs antérieurs, mais de prétentions présentes et d'intérêts de clocher. Elles n'ont même pas ce degré inférieur d'autorité qui s'attache aux traditions populaires à quelques siècles des événements. Ce ne sont que des conjectures artificielles, des fictions de lettrés. En tenir compte , dans quelque mesure que ce soit , c'est aller contre les règles les plus essentielles de la méthode scientifique (1).
Mais ces pièces fausses étant écartées du dossier traditionnel, est-il possible de les y remplacer par des témoignages sincères qui n'auraient pas été produits jusqu'ici ou qui ne l'auraient été que d'une manière incomplète? Je le crois.
Bien des églises de France avaient conservé d'anciennes listes de leurs évêques. Plus modestes que les légendes de fondation, ces documents sont aussi beaucoup plus sûrs, beaucoup mieux fondés en tradition. Le plus souvent on n'y trouve autre chose que les noms et la suite des évêques, dans l'ordre de succession. C'est peu de chose sans doute, mais c'est quelque chose, surtout dans la question chronologique dont je m'occupe ici. On peut mesurer ces séries, voir à quelle date (approximative, bien entendu) elles
(1) Ceci doit être bien entendu. S'il y a encore des personnes à qui il faille démontrer que les fausses décrétâtes ne sont pas authentiques, que Denys l'Aréopagite n'a pas écrit une ligne des écrits qui se réclament de lui, ni été évêque de Paris, que la papesse Jeanne n'a jamais existé, etc., ces personnes ne doivent pas lire mon livre. Ce n'est pas pour elles qu'il a été écrit. Sans doute, il y est question de légendes, mais en tant qu'elles peuvent contenir un écho tel quel de la tradition, ou expliquer les déformations qu'elle a subies. Jamais je ne m'arrêterai à démontrer leur fausseté. La chose est faite depuis trop longtemps.
DE L ORIGINE DES DIOCESES EPISCOPAUX. 6
reportent leurs origines respectives, comparer enfin les résultats partiels obtenus pour chacune d'elles et en tirer des conclusions plus générales sur le temps de la fondation des églises dans l'ensemble de notre pays.
Jusqu'à présent, ces listes d'évêques avaient été peu étudiées. L'extrême dispersion de leurs textes les rendait presque inabordables. M. L. Delisle (1), en dépouillant les manuscrits qui les contiennent et en classant par provinces et par diocèses les textes publiés ou inédits qu'il y a rencontrés, a singulièrement facilité les recherches dans cette intéressante catégorie de documents.
J'espère pouvoir les publier les uns après les autres, avec les explications nécessaires (2). Pour le moment, je dois me borner à faire valoir leur témoignage dans la question présente.
CATALOGUES EPISCOPAUX.
Avant tout, je vais énumérer les listes épiscopales dont il s'agit, en me bornant à celles qui offrent des garanties sérieuses, et en groupant ensemble tant celles qui nous sont parvenues à l'état isolé que celles qui se déduisent de compositions plus étendues, comme YHisloria Francorum de Grégoire de Tours, Y Historia Remensis ecclesiae de Flodoard, les Gesta episcoporum de la province de Trêves, etc. L'ordre que je suis est celui de la Notitia Galliarum.
Lyon, Langres ;
Rouen ;
Tours, Angers, Nantes ;
(1) Histoire littéraire de la France, t. XXIX, p. 386 (1884).
(~l) Ceci est déjà fait pour la province de Tours dans mon livre Les anciens catalogues èpiscopaux de la province de Tours. Paris, Thorin, 1890, et, pour l'église de Poitiers, dans la Revue poitevine et saintongeaise, t. III.
Sens, Chartres, Auxerre, Troyes, Orléans, Paris (1) ; Trêves, Metz, Toul, Verdun ; Reims, Chàlons, Senlis, Beauvais (2); Vienne, Grenoble, Viviers; Bourges, Auvergne (3).
Cette liste est courte. Elle ne comprend pas toutes les églises dont la fondation peut être rapportée à une date approximative assez bien déterminée, mais seulement celles qui ont conservé de bons catalogues épiscopaux.
Ici il devient nécessaire, puisque je me borne aux bons catalogues épiscopaux, de dire un mot des autres et surtout d'indiquer à quels signes je distingue les bons d'avec les mauvais.
Les mauvais sont en assez grand nombre ; ils se rencontrent, comme les bons, dans des manuscrits d'âge différent, depuis le IXe siècle jusqu'au XIIIe et au-dessous. Mais ici l'âge des manuscrits importe assez peu.
En réunissant les données fournies par les récits de Grégoire de Tours et quelques autres documents historiques du Ve au VIIIe siècle, en les complétant par les dates fort nombreuses qui résultent des signatures apposées aux conciles des temps romains et mérovingiens, il est aisé de dresser, pour la plupart des diocèses, des séries épiscopales, incomplètes, il est vrai, discontinues, mais absolument sûres. Cela fait, on compare, pour chaque diocèse, le catalogue avec cette série de dates. Si le catalogue omet des évêques certains, s'il intervertit l'ordre établi d'ailleurs, si ses fautes sont de telle nature qu'elles ne puissent être
(1) J'omets le catalogue de Ncvers, qui est de bonne note, mais qui ne peut remonter aux origines, ce diocèse n'ayant été démembré de celui d'Auxerre que vers le commencement du VIe siècle.
(2) La liste de Beauvais n'existe plus; mais les auteurs du Gallia christiana l'ont eue sous les yeux.
(3) Il n'y a pas, pour l'église d'Auvergne (Clermont), de catalogue à l'état isolé; mais Grégoire de Tours, en divers endroits de son Hisloria FraJïcorum, nous a conservé, jusqu'à son temps, toute la série des évoques de ce siège.
imputées à des accidents de transcription, alors il est clair qu'il ne mérite aucune confiance pour les parties où la vérification est impossible. C'est une compilation artificielle, rédigée à une époque où la tradition s'était perdue, par des personnes qui ne disposaient pas des documents ou de l'intelligence nécessaire pour la reconstituer. De tels catalogues finissent toujours par arriver à l'exactitude, en se rapprochant du temps où le rédacteur écrivait; mais on s'exposerait à de graves mécomptes si Ton se fiait à eux pour la période des origines.
Il y en a de très anciens. Celui d'Arles, par exemple, s'est conservé dans un sacramentaire du IXe siècle. Mais on constate : 1° qu'il ne mentionne qu'un évêque avant celui qui était en fonctions en 314, Marinus, alors que nous en connaissons au moins deux, Trophime et Marcien ; 2° qu'il marque entre Patrocle et saint Honorât un Helladius, entre iEonius et saint Césaire un Jean, qui n'ont sûrement pas occupé le siège d'Arles ; 3° qu'on y trouve la série suivante : Ambroise, Martin, Ingenuus, Augustin, Jérôme, dans laquelle un seul nom, celui d'Ingenuus, est celui d'un évêque d'Arles, les quatre autres, très vraisemblablement ceux de quatre grands saints de l'Eglise latine; 4° qu'il y manque le nom de Saturninus, évêque des plus certains. Ce catalogue, malgré son antiquité, doit donc être considéré comme inexact et écarté de la liste de ceux dont on peut faire état dans la question qui nous occupe.
Il en est de même, pour citer un second exemple, du catalogue de Besançon. Certaines de ses rédactions omettent l'évêque Sylvestre, dont on a, outre la pierre tombale, deux signatures aux conciles de 573 et 585 ; d'autres rédactions du même catalogue le placent bien avant l'évêque Celidonius, du milieu du V° siècle. Il omet aussi l'évêque Urbicus, présent au concile de 549 ; il met les évêques Claude (517) et Tetradius (552, 570) après les évêques Nizier, Protadius, Donatus, Ternatius, qui sont
tous les quatre du VIIe siècle. Encore une pièce à exclure.
J'en ai éliminé quelques-unes qui, vérifiées pour la partie afférente au VIe siècle et aux siècles suivants, soulèvent d'assez fortes objections pour la partie antérieure. Ainsi le catalogue de Noyon (civ. Veromanduorum), qui débute par les noms des trois grands confesseurs Hilaire, Martin, Germain; ainsi encore celui de Poitiers, dont le premier nom, Nectaire, n'est sûrement pas celui d'un évêque de ce siège, et où figure, après saint Hilaire, un Pascentius trop évidemment suggéré par un prologue de Fortunat (1).
Ayant ainsi restreint l'examen aux seuls catalogues qui paraissent avoir quelque valeur traditionnelle, il reste à s'en servir comme documents 'chronologiques. Pour cela il faut d'abord déterminer à quel point de chaque série correspond la date la plus ancienne que l'on connaisse par les conciles et autres documents. Cela fait, on remonte plus ou moins haut, suivant la longueur de la liste au-dessus du point d'attache. Voici un exemple.
Au concile d'Arles de 314, seize églises de Gaule étaient représentées, par leurs évêques ou autrement. Sur ces seize églises, cinq seulement ont de bons catalogues, ce sont celles de Lyon, Vienne, Reims, Trêves, Rouen. Or, l'évêque de Lyon, Vocius, est le neuvième de sa série; les évêques devienne, Reims, Trêves (Verus, Imbetausius, Agrœcius) occupent tous les trois le quatrième rang dans leurs séries respectives; l'évêque de Rouen, Avilianus, est le deuxième delà sienne. Si l'on tient compte de ce fait que le premier nom de la liste lyonnaise, celui de saint Pothin, est le nom d'un évèque qui mourut en 177, on conclura aisément que les églises de Vienne, Reims, Trêves ne peuvent avoir eu d'évêques avant le milieu du IIIe siècle environ, et que l'église de Rouen est notablement moins ancienne.
(1) Voir mes deux mémoires sur la liste épiscopale de Poitiers dans la Revue poitevine et saintongeaise, t. III et IV.
Saint Alhanase inséra dans son Apologie contre les Ariens une copie du décret rendu en sa faveur par le concile de Sardique, en 343; il y joignit les noms des évêques qui, sans avoir assisté à cette assemblée, adhérèrent à la réhabilitation du métropolitain d'Alexandrie. Ces noms ne sont suivis d'aucune indication de siège, mais simplement groupés par contrées. Dans ce catalogue figurent trente-quatre évêques de Gaule, dont il n'est pas uisé de retrouver les sièges. L'un d'eux pourtant, Declopetus, porte un nom caractérisé ; c'est évidemment le même qui ouvre la série des évêques d'Orléans dans le catalogue de cette église. Ainsi l'église d'Orléans avait encore son premier évoque à sa tête au moment où cette signature fut apposée. Dans ces conditions, on ne sera pas tenté de faire remonter son origine au delà du règne de Constantin.
Mais il est possible d'aller plus loin. La liste des évêques de Gaule, dans l'Apologie de saint Athanase, paraît bien avoir été relevée sur un document de Tannée 346, lequel ne se bornait pas aux noms des prélats, mais indiquait le siège épiscopal de chacun d'eux. En partant de là on constate qu'en 356 l'église de Paris en était à son sixième évêque (Victorinus) , l'église de Metz au quatrième ou au cinquième {Victor), l'église de Sens au quatrième (Severinus), celles de Langres et d'Auxerre au troisième (Desiderius, Valerianus), celle de Troyes au deuxième (Optatianus), celle de Verdun comme celle d'Orléans au premier (Sanctinus) (1).
Un évêque appelé Defensor est signalé par Sulpice Sévère au nombre des prélats réunis à Tours, en 372,. pour donner un successeur à Lidoire, second évêque de cette église. Or, ce Defensor est marqué en tête de la liste épiscopale d'Angers et même désigné avec quelque insistance
(1) Je fais ici usage du concile de Cologne, document apocryphe, sans doute, mais dans lequel se sont conservés des renseignements de valeur appréciable. Il n'en avait pas été tenu un compte suffisant dans la première édition. Voir la note à la fin de ce volume.
8 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ ANCIENNE GAULE.
comme le premier évoque de ce siège : Primus Defensor episcopas. Cette circonstance conseille de ne pas chercher bien au delà du milieu du IVe siècle la fondation du siège
d'Angers.