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LES LÉGENDES BOURGUIGNONNES

Il y avait à Vézelay, dans le diocèse d'Autun, une abbaye fondée vers 860 par le célèbre comte Girard de Roussillon et sa femme Berte, en même temps que celle de Pothiéres, au diocèse de Langres. Ce monastère était placé sous la protection du Sauveur et de Notre-Dame. Les documents qui s'y rapportent forment une longue série, depuis la fondation jusqu'au quatorzième siècle et au delà. Dans les plus anciens (1), c'est-à-dire dans ceux du neu viéme siècle et du dixième, jusqu'à la lettre de Silvestre II, datée de l'an 1001, la titulature du monastère ne comprend pas le vocable de sainte Madeleine; il n'y a non plus, jusque-là, aucune trace d'un culte spécial de cette sainte à Vézelay. Après Silvestre II, le monastère traversa une période d'extrême décadence, à laquelle succéda une renaissance due à l'intervention des moines de Cluny. Un abbé Geoffroy, installé en 1037, restaura la discipline. C'est sous son gouvernement que l'on voit, pour la première fois, apparaître à Vézelay le culte et le pèlerinage de sainte Madeleine. Vézelay devint alors le sanctuaire de sainte Madeleine, tout comme Fleury était celui de saint Benoît. Le nom de sainte Madeleine entra dans la titulature officielle de l'abbaye; on l'y rencontre, dès l'année 1050, en tète d'une lettre du pape Léon IX, délivrée le 27 avril (2).

(1) Jaffé, 2831 (Nicolas I). 3189 (Jean VIII), 3514 (Etienne Vil, 3542 (Serge III), 3589 (Jean XI), 3621 (Mann II), 3770 (Benoît VI), 3786 (Benoît VII), 3920 (Silvestre II;.

(2) Jaffé, 4213.

La sainte était invoquée spécialement par les prisonniers, dont elle brisait les chaînes et les carcans. Une fois en liberté, ils s'acheminaient vers Vézelay et déposaient dans son sanctuaire les liens dont ils avaient été délivrés par son intercession. Ces ex-votos s'accumulèrent au point que l'abbé Geoffroy put en tirer le métal nécessaire pour entourer de grilles l'autel de son église.

Ces hommages s'adressaient à un tombeau. Le corps de la sainte était censé reposer dans l'église du monastère. Comment y élait-il venu ? On l'ignora d'abord, et l'on ne savait trop que répondre à certains questionneurs importuns. Le plus ancien document du culte de Vézelay (1) est très instructif sur ce point. L'auteur commence par raconter la renaissance du monastère sous l'abbé Geoffroy, la prospérité du culte de sainte Madeleine et les miracles qui se produisaient ; il attribue même à la sainte le succès de la Trêve de Dieu, qui faisait alors son apparition dans le pays. Puis il passe aux objections de ceux qui demandent « commuent le corps de la bienheureuse Marie-Madeleine, qui était de Judée, a pu être apporté de si loin dans les Gaules. » A cela il répond d'abord que rien n'est impossible à Dieu ; ensuite, que la plupart de ceux qui ont douté ont été réduits par des châtiments divins à se repentir de leur incrédulité. Si le premier argument est peu concluant, le second était déjà propre à faire réfléchir les incrédules. Mais le narrateur en ajoute deux autres. Sainte Madeleine lui est apparue, à lui qui parle, debout auprès de sa châsse, et lui disant : « C'est moi celle que beaucoup de personnes croient être ici (2). » Enfin, on ne saurait citer, en dehors de Vézelay, aucun lieu où l'on prétende avoir le corps de Madeleine, tandis que nombre de saints sont réclamés par diverses localités (3).

(1) Faillon, t. II, p. 735.

(2) Ego sum quae hic a multis existimor esse.

(3) Illud etiam certissime praenotandum quod nusquam ab aliquo , ut de plerisque solet, praeter Viceliacum dicatur corpus eiusdem haberi.

De ce raisonnement peu convaincant il résulte pourtant que notre hagiographe n'avait pas le moindre vent d'une tradition concurrente, et que, selon lui, Madeleine était morte loin de la Gaule, ses ossements seuls y ayant été apportés à une date inconnue (1).

Ses explications ne semblent pas avoir eu beaucoup de succès. Les moines de Vézelay durent s'ingénier à trouver autre chose pour accréditer leur possession. Le système auquel ils s'arrêtèrent consiste à supposer que le corps saint leur venait d'une sépulture des environs d'Aix et que cette sépulture était vraiment celle de sainte Marie-Madeleine. Pour l'établir, ils fabriquèrent une double relation (2), dont l'une exposait comment Madeleine était venue mourir en Provence et en quel endroit on l'avait enterrée, l'autre contenait le récit du « pieux larcin » auquel on devait son transfert de Provence en Bourgogne.

La sépulture provençale est indiquée avec une grande précision. Elle se trouvait au lieu appelé Saint-Maximin, dans une église monacale, dont l'entrée était interdite aux femmes. C'était un sarcophage de marbre blanc, orné de sculptures; on croyait y discerner la scène du repas où Madeleine, identifiée suivant l'usage latin avec Marie de Béthanie, aurait parfumé la tête (3) du Sauveur.

(1) Dans un manuscrit qui n'a pas été à ma disposition, le n" 13 de l'abbaye d'Heiligen Krcuz, de la fin du XII" siècle, le récit que je viens d'exposer se termine par quelques chapitres inédits. Les PP. Bollandistcs en ont publié un, tout récemment (Analecta BolL, t. XII, p. 297), en rendant compte du présent mémoire. Il y est dit que l'abbé Geoffroy ayant voulu tirer sainte Madeleine de la petite crypte où elle reposait, pour la mettre dans une châsse précieuse, l'église fut aussitôt plongée dans des ténèbres épaisses; les personnes qui assistaient à l'opération s'enfuirent épouvantées; toutes furent plus ou moins mises à mal. Aussi renonça-t-on à toute tentative d'ouvrir le saint tombeau, « Ce récit, » disent les Bollandistes, « est assez clair pour qui sait et veut le comprendre. Il en ressort nette- » ment qu'on eût été fort embarrassé à Vézelay, si quelqu'un de ces ques- » tionneurs importuns dont parle M. l'abbé Duchesne avait demandé à voir » le corps saint que l'on prétendait posséder. »

(2) Paillon, t. II, p. 440.

(3) Les pieds d'après saint Jean (XII, 3), la tête d'après Marc (XIV, 3) et Matthieu (XXVI, 7); la mention de Simon le lépreux, propre à ces deux

Le lieu, l'église, le sarcophage existent encore. Ce sarcophage n'est pas isolé; il fait partie d'un groupe de tombeaux du même genre réunis dans une crypte de l'église Saint-Maximin. Tous ces sarcophages sont sculptés (1) ; quatre dalles plates, qui font partie de la décoration de la crypte," portent des figures gravées en creux. Aucun de ces monuments, il est vrai, n'offre la moindre relation avec les histoires évangéliques où soit Madeleine, soit Marie de Béthanie, soit la pécheresse de saint Luc, ont joué un rôle. On n'y trouve même pas la résurrection de Lazare, si fréquemment représentée sur les anciens sarcophages chrétiens. Mais de ce que les yeux exercés des archéologues d'à présent ne découvrent rien de semblable dans la crypte de Saint-Maximin, il ne s'ensuit pas que les visiteurs du XV siècle et des siècles suivants aient été aussi peu perspicaces, surtout lorsque leur déchiffrement était guidé par l'intérêt.

Pour toute personne impartiale, la crypte de Saint- Maximin n'est autre chose que la sépulture d'une famille gallo-romaine du V® ou du VP siècle. Une sépulture du même genre se trouvait à la Gayole, près de Brignoles, non loin de Saint-Maximin. D'autres pourraient être signalées soit à proximité de certaines villes gallo-romaines, soit dans la campagne (2). Les membres de l'aristocratie, en nos contrées, aimaient à résider sur leurs terres, dans leurs immenses villas ; ils y avaient des chapelles et s'y faisaient volontiers enterrer. Le monument de Saint- Maximin n'a rien d'extraordinaire, sinon sa fortune.

Malheureusement, il ne subsiste aucune inscription, aucun texte quelconque d'où l'on puisse déduire le nom des défunts enterrés là et même celui que portait la

évangélistes, donne lieu de penser que le légendaire de Vézelay les a suivis plutôt que s. Jean.

(1) Leblant, ^Les sarcophages cliréiiens delà Gaule, pi. lii-lviii.

(2) La crypte de saint Corcodème, dont il est question dans la Vie de saint Germain d'Auxerre, celle de saint Vénérand à Clermont, celle de Mellébaude à la porte de Poitiers, celle de Saint-Martial de Limoges, etc.

localité dans les temps romains. Les plus anciens documents qui la mentionnent sont des chartes (1) de Saint- Victor de Marseille; celle qui remonte le plus haut est de 1038. Dans celle-ci, on voit que Pierre, archevêque d'Aix, et ses frères donnent à Saint-Victor une terre allodiale qu'ils avaient reçu de leurs parents ; elle était sise au comté d'Aix, dans le territoire d'un château [castrum] appelé Roda7ias, et comprenait quatre églises : celles de Saint-Maximin, Sainte-Marie, Saint-Jean et Saint-Mitre. Les moines de Saint-Victor ne tardèrent pas à fonder un prieuré à Saint-Maximin, qui devint ainsi, si elle ne l'était déjà, la principale église du lieu. Ce lieu était appelé à de hautes destinées.

Antérieurement toutefois, et avant qu'il ne fût donné à Saint-Victor, ce n'était qu'une église rurale, élevée sur une propriété particulière. Pourquoi portait-elle le nom de Saint- Maximin ? De quel saint Maximin dérivait ce vocable? On n'en sait rien, absolument rien. Les textes antérieurs au XP siècle ne mentionnent aucun saint Maximin provençal. Quant aux chartes de Saint-Victor, elles se bornent au vocable Sancti Maximini, sans donner au titulaire de l'église une qualification quelconque, comme celle d'évêque, de martyr, de confesseur. Tout ce qui en a été raconté depuis dérive, non d'une tradition locale, mais des écrits fabriqués' par les moines de Vézelay.

Quelqu'un d'entre eux, ou de leurs amis, préoccupé comme on l'était alors à Vézelay, d'expliquer l'origine des reliques de la Madeleine, aura passé par Saint-Maximin et remarqué les bas-reliefs. L'un d'eux lui aura paru représenter l'onction du Christ chez Simon le lépreux; et, suivant un raisonnement familier aux gens d'alors, il se sera dit que puisque Madeleine était figurée sur ce sarcophage, c'est qu'elle y avait été ensevelie. Dès lors, la légende était virtuellement constituée. Madeleine a été enter-

(1) Paillon, t. II, p. 665-688.

rée en Provence : c'est donc qu'elle y est morte. Elle n'y est pas venu seule : une femme a toujours besoin d'appui. La mère du Seigneur s'attacha à saint Jean ; Madeleine aura eu pour compagnon et protecteur le saint dont l'église abritait son tombeau. Une fois en Provence, que pouvaientils faire, sinon prêcher l'Evangile ? Maximin aura été l'apôtre du pays et le premier évêque d'Aix. On les aura naturellement enterrés l'un auprès de l'autre.

Maintenant, comment les corps saints ont-ils passé de Provence en Bourgogne ? Il y avait, pour ces translations, un type classique. Saint Benoît et sainte Scholastique étaient venus du mont Cassin à Fleury-sur-Loire, parce que de pieuses personnes, voyant leurs tombes abandonnées dans le pays occupé par les Lombards, avaient eu l'idée d'en extraire les reliques et de les transporter en France. Au XP siècle on savait très bien que la Provence avait été longtemps occupée ou ravagée par les Sarrasins. Il n'était pas difficile de se figurer que des fidèles zélés eussent trouvé moyen de soustraire à leurs insultes les reliques de l'église Saint-Maximin et d'en enrichir le monastère de Vézelay (1).

En effet, les moines de Vézelay, après l'échec de leurs premières explications, se mirent à raconter (2) que Marie- Madeleine avait pris pour tuteur l'un des soixante-douze disciples, appelé Maximin, à peu près comme la Vierge Marie s'était attachée à saint Jean l'Evangéliste. Lors de la persécution qui suivit le martyre de saint Etienne, ils s'embarquèrent tous les deux pour Marseille, et vinrent s'ins-

(1) Tout cela est fort naturel. Au XI» siècle nous aurions tous raisonné de cette façon. M. G. Doncieux l'a fort bien expliqué (Annales du Midi, t. VI, 1894, p. 351). Il a même réussi à découvrir sur le sarcophage de la Madeleine à Saint-Maximin, la scène qui aura été prise pour celle de l'onction du Christ. Elle représente en réalité Pilate se lavant les mains; mais un archéologue du XI^ siècle pouvait confondre. C'est la seule qui soit visée dans la plus ancienne légende; l'autre, la plus répandue, indique bien d'autres épisodes; mais son auteur n'a pas vu le monument et parle d'imagination.

(i) Faillon, t. II, p. 440 et 741.

334 FASTES ÉPISCOPAUS DE l'aNXIENNE GAULE.

taller dans le « comté » d'Aix, où ils prêchèreni l'Evangile. Maximin fut le premier évéque d'Aix. Madeleine mourut avant lui; il lui donna la sépulture ; et quand il eut luimême terminé sa carrière, on l'enterra à côté de sa sainte amie. Leurs sarcophages se voyaient dans l'église qui porte son nom, Saint-Maximin. Sous le roi Carloman, l'évéque d'Autun, Adalgar, étant venu à Vézelay, en compagnie du chevalier Adelelme, celui-ci, qui était le frère de l'abbé en fonctions, Eudes, déclara qu'il savait où était le tombeau de la patronne du monastère. Naturellement, on le pria de se mettre en route et de tâcher de rapporter des reliques aussi importantes. Adelelme partit pour la Provence avec une escorte ; arrivé à Arles, il apprit que le sanctuaire qu'il cherchait se trouvait dans une contrée au pouvoir des Sarrasins. Il se risqua cependant, se saisit des corps de sainte Madeleine et de saint Maximin, et parvint à les transporter jusqu'à Vézelay.

Dans ce récit, il y a juste ce qu'il faut pour authentiquer les reliques de Vézelay. De Lazare, de Marthe, des autres personnages évangéliques auxquels on donna plus tard un rôle en ces histoires, il n'y a pas la moindre trace. Cependant la mention de saint Maximin, utile pour la détermination du lieu de provenance, était de nature à éveiller certaines susceptibilités. Les moines du prieuré provençal n'ayant nullement conscience du séjour de Madeleine dans leur pays et de sa sépulture dans leur église, n'avaient pas de raison majeure pour réclamer contre le prétendu larcin d'Adelelme, en ce qui regardait cette sainte. Il n'en était pas tout à fait de même pour saint Maximin, dont leur église portait le nom. Qui sait si elle ne contenait pas son corps? En cent endroits divers, à Vézelay même, on concluait du vocable au tombeau.

On ne sait si les religieux provençaux réclamèrent. Il est sur, en tout cas, que ceux de Vézelay substituèrent bientôt une autre relation à celle dont leurs confrères auraient pu se plaindre, et que, cette fuis, saint Maximin

fut laissé dans son prieuré, sainte Madeleine seule ayant été emportée en Bourgogne.

Dans cette nouvelle rédaction (1), on ne voit plus intervenir ni l'évêque Adalgar, ni le chevalier Adelelme, mais le comte Girard et le moine Badilon. Le premier, c'està-dire le fondateur de Vézelay, s'entend avec l'abbé Eudes pour envoyer Badilon dans le territoire d'Aix, où l'on savait, par la rumeur publique, que Marie-Madeleine avait été enterrée. Badilon se rend en effet à Aix et parvient, après quelques recherches, à trouver le précieux trésor et à s'en emparer.

Ce système avait l'avantage de donner un rôle à Girard de Roussillon, personnage dontla légende populaire s'était déjà occupée et qui figurait comme principal héros dans plusieurs chansons de geste (2).

Si bien combiné que fût leur récit, les moines de Vézelay n'en avaient pas moins commis une grave imprudence en indiquant avec tant de précision le lieu de provenance de leurs reliques. Il y avait là comme une attache toute préparée pour des revendications futures. Les Provençaux ne pouvaient laisser dire indéfiniment qu'on leur avait volé leur sainte.

Cependant, le conflit ne se produisit qu'au XIIP siècle. Pour le moment, il ne vint de Provence aucune réclamation et l'opinion donna pleine créance aux explications des religieux bourguignons. Au XIP siècle il n'y avait guère en France de pèlerinage plus célèbre que celui de sainte Madeleine de Vézelay. Dans leurs bulles, les papes Lucius III, Urbain III, Clément III, constatent sans hésiter que l'abbaye de Vézelay possède le corps de l'amie du Christ. Les rois de France, les évoques, les écrivains, tout

(1) Paillon, t. II, p. 745. C'est celle que l'on rencontre le plus souvent dans les lectionnaires.

(2) P. Meyer, Romania, t. VII, p. 161 et suiv.; Longnon, Revue historique, t. VIII, p. 241 et suiv.

ce qui marque dans le aïonde et dans la littérature s'accorde à relever ce lieu saint.

Avant le déclin du XIP siècle, les chartes provençales authentiques et les autres documents de l'opinion reçue en ces contrées ne laissent pas voir qu'on s'y intéressât à Madeleine et à Lazare. Le martyrologe d'Arles, à l'usage de l'église de Toulon, a été étudié récemment (1). M. de Manteyer a fixé aux environs de 1120 la date de sa transcription originale. Le texte est, pour l'ensemble, celui d'Adon, mais il a été enrichi de nombreuses fêtes de saints provençaux. Sur les personnages évangéliques, Madeleine, Lazare et les autres, il ne contient rien qui ne se trouve déjà chez Adon, c'est-à-dire rien qui décèle une spécialité provençale, une préoccupation quelconque des légendes de Vézelay. Maximin (6 juin) n'y figure pas.

Quant aux chartes, M. de Manteyer a fait observer que celles du XV et du XII^ siècle où l'influence de ces légendes se fait sentir ne se sont point conservées en original, tandis que celles, assez nombreuses, dont nous avons les originaux, sont toutes absolument muettes. A la première catégorie appartient la circulaire de l'évêque Rostaing de Fos (1056-1082) pour la reconstruction de l'église Saint- Sauveur d'Aix. Sa teneur est des plus suspectes : je ne crois pas qu'un diplomatiste sérieux la puisse considérer comme authentique. Elle mentionne à la fois Maximin, Madeleine et Lazare, lequel est représenté comme évêque de Marseille. C'est quelque chose de plus que la légende de Vézelay.

Les deux autres documents, une lettre de Pascal II (28 mars 1102) et une note relative à la consécration de l'église Saint-Sauveur (7 août 1103) ne soulèvent pas les mêmes objections. Ces documents sont probablement au-

(1) De Manteyer, Les légendes saintes de Provence el le marlyrologe d'Arles-Toulon, dans les Mélanges de l'école de Rome, t. XVII (1897), p. 4(i7 et suiv. — dom G. Morin, Un martyrologe d'Arles, dans la Revue d'Iiist et de lilt. religieuse, t. III (1898), p. 10 et suiv.

thentiques dans l'ensemble. Toutefois, les détails ne peuvent être garantis, car on a pu aisément les interpoler dans la copie. Il n'est question que de Madeleine et deMaximin. Leurs fêtes sont indiquées, dans la bulle, comme principales pour le diocèse d'Aix; dans l'acte de consécration, on note que, les fondateurs de Saint-Sauveur et de deux églises voisines ayant été Maximin et Madeleine, on a dédié un autel en leur honneur dans l'église Saint-Sauveur. La phrase où il est question des deux saints est une interpolation manifeste (1).

Ainsi les chartes d'Aix, antérieurement au XIIP siècle, n'offrent aucun appui sérieux à ce que l'on prétend être la tradition. Toutefois, il y a lieu de relever certains faits propres à expliquer, dans une certaine mesure, la genèse des légendes provençales.

Celles de Vézelay ne donnaient à Madeleine qu'un seul compagnon, Maximin ; il était pourtant assez naturel de lui associer sa sœur Marthe et son frère Lazare. C'est ce qu'a fait, dès la fin du XI* siècle, l'auteur d'un récit qui figure avec d'autres pièces relatives à Sainte-Madeleine de Vézelay dans un manuscrit de la fin du XP siècle ou du commencement du XIP (2). Il commence par les mots Omnipotentis Domini clementia, et raconte comme quoi, d'après une veridica multorum relatio, Madeleine, fuyant la persécution des Juifs, se transporta par mer à Marseille, en compagnie de son frère Lazare et de sa sœur Marthe. Ici il n'est plus question de saint Maximin, au moins comme d'un disciple palestinien; la cité d'Aix n'est pas nommée. C'est Marseille qui est le champ d'apostolat et c'est Lazare qui le cultive, car Madeleine sait qu'en ce genre de choses le rôle des

(1) La suivante, Cuius consecralionis diem etc., suppose qu'on vient de parler non d'un autel en particulier, mais de l'église elle-même. Elle se rattache, par dessus la phrase où Madeleine et Maximin sont nommés, à ce qui précède immédiatement : ... qualenus venerabilis ecclesia gloriosi Salvatoris, a venerabilibus viris consecrata, in posterum per infinilum venerabilius veneraretur.

{1) Paris, 17G27 {Noire-Dame, 101). — Paillon, t. II, p. 573.

femmes est restreint : Quia muliebri sexui noverat prohibitum publicis audilibus... divinum inferre sermonem. Cependant la sainte famille finit par se retirer autre part. Lazare, Marthe et Madeleine meurent et sont enterrés on un lieu où l'on voit encore une belle église élevée en l'honneur de saint Maxime (sic), confesseur, évêque praefatae civitatis, c'est-à-dire de Marseille.

Le lieu indiqué ici est Saint-Maximin. Il résulte de cette légende, si peu d'accord avec les plus anciennes références provençales du pèlerinage de Vézelay, que la « tradition » était encore bien flottante, vers la fin du XI* siècle : 1° sur le siège épiscopal de Maximin ; 2° sur le groupement de ce saint avec Marie-Madeleine ; 3° sur le lieu où Lazare et Marthe avaient reçu la sépulture. Celte version, qui fut peu copiée, ne paraît avoir joui d'aucun crédit. Ce n'est pas à Saint-Maximin que l'on trouva Lazare et Marthe. A Marseille, dans la très vieille église de Saint-Victor, on possédait le tombeau d'un saint Lazare évêque. Nous en connaissons l'inscription par une copie de Peiresc. Elle se lisait (1) ainsi : Hic lacet bone rti(e)r)i(orie) p(a)p(a) Lazar(us) que vixit in timoré D(e)i p(Lus) mÇiyius) an(nos) LXX et reqwievit in pace... Ce Lazare est très vraisemblablement (2) l'évêque d'Aix du V* siècle qui eut tant de démêlés avec le pape Zosime et le métropolitain Patrocle. Il aura fini par se retirer à Marseille près de son ami Proculus, qui l'avait lui-même ordonné. Dans une charte relative à la consécration de Saint-Victor, en 1040 (3;, on mentionne, entre autres reliques possédées par l'abbaye, celles de Lazare le ressuscité... seu et sancti Lazari a Clirislo Ihesu ressuscitati etsanctorum Innocentum.

A Autun aussi, on croyait, dans la première moitié du

(1) Leblant, n«216.

(2) Albanés, G. C. nov., t. I, p. 29; dom G. Morin, Mém. des Antiquaires de France, 1897, p. 33.

(3) Albanès-Ghevalier, G. C. 7iov., t. II, p. 55. Il est possible que ces reliques soient celles de Lazare d'Aix; peut-être aussi était-il venu quelque chose ue Chypre ou de Constantinople.

XIP siècle, avoir les reliques de saint Lazare. Cette croyance n'élail pas très ancienne. Honorius, écolàtre d'Autun vers le commencement du XII® siècle, parle de Lazare comme ayant été pendant trente ans évéque en Chypre (1) ; il ne trahit pas la moindre idée d'un séjour de ce personnage en Gaule ou d'une translation de ses reliques en Bourgogne. La cathédrale d'Autun était sous le vocable de saint Nazaire. De Nazarius, semble- 1- il, on passa à Lazarus. Comme elle était devenue trop étroite, on en commença une autre vers l'année 1120. En 1131, la nouvelle église fut consacrée par le pape Innocent II ; enfin, en 1147, on y transféra les restes du saint dont elle devait désormais porter le vocable. Nous avons (2) un récit fort circonstancié de cette translation ; c'est l'œuvre d'un témoin oculaire. Il note, entre autres choses, que, dans la châsse qui fut considérée comme celle de saint Lazare, on trouva des gants d'évêque et un bâton pastoral, ce qui donne lieu de craindre que l'on n'ait dérangé dans sa dernière demeure quelque évêque d'Autun des temps carolingiens. Celte longue narration est absolument muette sur la provenance des reliques. L'épiscopat de Lazare n'est indiqué que par la circonstance des gants et de la crosse ; on ne dit pas où il avait été évéque (3).

Enfin, nous apprenons, par un document de 1093 (4), qu'un des autels de Saint-Maximin était sous le vocable d'un saint Sidoine, qui, comme on le voit par d'autres pièces, de 1060 (5) et de 1068 (6), était honoré dans le pays.

(1) Migne, P. L., t. CLXXII, p. 917. S. Epiphane, Haev., LXVI, 34, dit aussi que Lazare survécut trente ans à sa résurrection.

(2) Paillon, t. II, p. 715-724.

(3) Un mausolée, œuvre d'un moine appelé Martin, fut élevé dans la nouvelle cathédrale sous l'évéque Etienne II (1170-1189). Il fut démoli en 1706 par ordre du chapitre d'Autun (Triollier, Les débris du tombeau de saint Lazare dans le Bull. arch. du com. des travaux hist., 1894, p. 445 et suiv. >. On trouvera dans ce mémoire une inscription commémorative de la déco'iverte gravée sur le cercueil de plomb qui contenait les reliques.

(4) Cart. de Saint- Victor, n" 222.

(5) Cart. de Saint- Victor, n' 470.

(6) Albanùs, G. C. nov., t. I, p. 24.

340 FASTES ÉPISCOPAL'X DE l'aNCIENNE GAULE.

Il faut avoir tous ces faits présents à res[»ril pour bien saisir ce qui va suivre, c'est-à-dire l'intervention des Provençaux dans une affaire où, pendant plus d'un siècle, ils s'étaient tenus passifs.

Il y avait à Tarascon, dans le diocèse d'Avignon, une très ancienne église sous le vocable de sainte Marthe (1). Cette sainte Marthe était-elle vraiment la sœur de Lazare? On ne saurait l'affirmer, mais rien n'empêche, après tout, que l'église de Béthanie, fréquentée par tous les pèlerins des lieux saints, ait suggéré ce vocable. Qu'il remontât ou non à la première fondation de l'édifice sacré, du moment où il était traditionnel, et il l'était sûrement au XII^ siècle, il ne pouvait manquer de donner lieu à des réflexions. Madeleine était venue en Provence : personne n'en doutait plus. Son frère Lazare aussi, car d'où pouvaient venir les reliques d'Autun ? On commençait déjà à dire, en Bourgogne au moins, qu'elles venaient aussi de Saint-Maximin. Comment Marthe aurait-elle pu faire défaut ? Même en faisant abstraction de la légende citée plus haut (p. 337), le raisonnement seul suffisait pour conclure à la venue de Marthe dans le pays. Son nom était attaché à une église de Tarascon. Elle avait dû y être enterrée, et, comme personne ne la réclamait, les Bourguignons s'étant contentés de Madeleine et de Lazare, ses restes devaient y être encore. Il n'y avait qu'à chercher.

On chercha, on trouva. La découverte eut lieu en 1187. Ici, il est à noter que, de tout le groupe de Béthanie et de

(1) Une terra sancte Marthe ou sancta Martha est indiquée dans deuxchartes de 967 et 964, comme se trouvant à Tarascon. L'église actuelle de Sainte-Marthe a conservé des parties qui remontent fort haut. V. Hellet, Les origines des églises de France, 2* éd., p. "Jôl et suiv.

LA LÉGlîxN'DE DE SAINTE MARIE-MADELEINE. 341

ses annexes, sainte Marthe est la première qui ait été revendiquée par les Provençaux. Avant la fin du XII" siècle, ce que l'on racontait des saints de Palestine émigrés en Provence, on le tenait des Bourguignons et spécialement (les moines de Vézelay. Tarascon introduisit dans ce développement légendaire un élément- nouveau et vraiment indigène. Là, au moins, on trouve une tradition po[)ulaire: celle de la célèbre Tarasque, vaincue par la sainte du pays. Il est possible que cet élément légendaire ait préexisté à la découverte de 1187.

Celle-ci eut pour conséquence la construction d'une belle église en l'honneur de sainte Marthe ; elle fut consacrée dix ans après, en 1197, comme le dit une inscription encore visible à la porte de ce sanctuaire :

Vigenti novies septem cum mille relapsis Anno postreino nobis patet ospita Christi. Mille ducentis iransaclis minus at tribus annis, Imbertus presul Rostagno presule secum In prima iunii consecrat ecclesiam.

On ne pouvait laisser sans légende un lieu saint comme celui-là. Les écrivains du pays se mirent à l'œuvre (1). L'Evangile leur fournissait déjà des données importantes; ils connaissaient la légende de Vézelay sur saint Maximin et sainte Madeleine. C'est celle-ci qui fournit le cadre pour la partie provençale. J'ai dit le cadre. Les moines de Vézelay, qui n'avaient fabriqué cette légende que pour authentiquer leurs reliques, ne s'étaient pas mis en peine de développements historiques. A Tarascon, on ne pouvait se contenter de si peu. Le légendaire ne manqua pas de faire arriver sainte Marthe en compagnie de sa sœur Madeleine ; et, comme celle-ci avait eu en Maximin une sorte

(l) CeUe légende ne se trouve ni dans Surius ni dans les Uollandistes. Il faut la chercher soit dans le Sancliiarium de Monibrilius (t. II), soit dans les manuscrits. Vincent de Beauvais et Jacques de Voragine la reproduisent d'une façon satisfaisante.

de tuteur, il adjoignit à sainte Marthe, en cette qualité, un des sept diacres de Jérusalem, Parménas. De plus, il fit embarquer avec eux tout un personnel d'archevêques et d'évêques pour les différentes villes de Gaule, saint Trophime d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint Martial de Limoges, saint Eutrope de Saintes, saint Julien du Mans, saint Auslregisile de Bourges, saint Gatien de Tours, saint Irénée de Lyon, saint Ferjeux de Besançon, saint Eutro[»e d'Orange, saint Front de Périguenx, saint Georges du Puy-en-Velay, saint Denis de Paris. Cette incursion dans l'histoire ecclésiastique n'était pas très heureuse, car elle réunissait dans la même mission des personnages qui ont vécu en divers siècles, depuis le 11= jusqu'au VIP. Chose remarquable, Lazare n'est pas du voyage ; il est même noté expressément qu'il était évêque en Chypre.

A Marseille, sainte Madeleine convertit le duc de l'endroit, qui entreprend un pèlerinage en Palestine avec sa femme enceinte. Celle-ci accouche pendant la traversée et meurt aussitôt. Son mari, très affligé et très embarrassé, se décide à déposer la morte dans une île déserte, et à laisser l'enfant auprès du cadavre, puis il poursuit son chemin. A Jérusalem, il est accueilli par saint Pierre, qui lui fait visiter les Lieux Saints pendant deux ans. En revenant, il repasse par l'île, où il trouve son enfant vivant et obtient la résurrection de sa femme par l'intercession de sainte Madeleine (1).

Quant à sainte Marthe, elle s'établit à Tarascon, où elle triomphe du monstre Tharascvrus, venu aussi d'Orient et descendant en droite ligne du Léviathan dont parle le livre de Job. A Avignon, elle ressuscite un jeune homme qui

(1) Cet épisode, il faut le dire, Pst absent de plusieurs manuscrits, parmi lesquels je citerai les Parisini 5345 et 11104, qui sont du commencement du treizième siècle et doivent être au nombre des plus anciens. Le pseudo- Raban, dont il sera question plus loin, l'ignore également. Il n'a du reste aucun lien avec l'ensemble du récit, dont le principal personnage est sainte Marthe et non sainte Madeleine.

LA LÉGKNDE UE SAINTI:: MAIUE-MADELEINE. .'M3

s'était noyé dans le Rhône. Cet événement donne lieu à la construction d'une église, que dédient les évêques du voisinage : saint Maximin est du nombre. Madeleine, qui s'est retirée du monde, meurt (2'2 juillet) peu après; sept jours après sa mort, elle apparaît à sa sœur et l'invite à la suivre dans la béatitude céleste. Marthe obéit (29 juillet). Viennent ensuite des détails sur ses funérailles, qui sont présidées miraculeusement par saint Front de Périgueux, et sur les prodiges accomplis à son tombeau.

Ce pieux roman est censé avoir été écrit en hébreu par une certaine Marcelle, suivante de sainte Marthe, et traduit en latin par Syntique, autre compagne de la sainte. Syntique a été évidemment empruntée à l'épitre de saint Paul aux Philip[)iens ; quant à Marcelle, c'est le décalque féminin du prétendu Marcellus, sous le nom duquel circulaient des légendes relatives à saint Pierre et à saint Paul.

M. Paillon n'a pas inséré cette pièce dans son recueil de documents sur les saints de Provence. Launoy avait mené grand ramage des énormes absurdités qui s'y rencontrent. En revanche, on trouvera dans les Monuments inédits de M. Paillon une pièce dérivée de celle-ci, dont elle ne diffère que par de longs développements tirés de l'Ecriture sainte et par une rhétorique plus délayée. C'est ce que l'éditeur (1) appelle La vie de sainte Marie-Madeleine et de sainte Marthe, par Raban Maur. Il en fait le plus grand état. Cette rédaction a été tirée par lui d'un manuscrit d'Oxford, du XIV* siècle au plus tôt ; on n'a pas lieu de croire qu'elle remonte beaucoup plus haut que sa transcription dans ce manuscrit (2). Quant au nom de Raban, qui se lit en tête,

(H Faillon, t. II, p. 453.

(2) Voyez, sur ce sujet, Acla SS. oclobr., t. IX, p. 646 et suiv. Cf. [D'Ozouville,] Lettres à dom Paul Piolin, Paris, Julien-Lanier, 1855, p. 44 et suiv. L'auteur de ce livre pense que le pseudo-Raban est un clerc du collège de la Madeleine, à Oxford, et que sa compilation ne remonte qu'à l'année 1456 environ. Les raisons alléguées en faveur de celte origine et de celte date me paraissent fort plausibles ; j'ai du reste appris, par une lettre de M. Wilson, que le manuscrit en question, lat. 89, est du XV' siècle.

il ne saurait en imposer beaucou[j plus que ceux de Marcelle et de Syntique.

C'est de sainte Marthe surtout qu'il est question dans ces pièces, au moins en ce qui concerne la partie provençale du récit. On n'y insiste pas sur le sanctuaire de Saint- Maximin ; il n'est dit ni que Madeleine y soit encore, ni qu'elle ait été transportée ailleurs. Le lieu de sa retraite et de sa mort est très vaguement indiqué : ce que l'on en sait, on le tient de la légende bourguignonne et non d'une tradition locale. L'intérêt se concentre sur le tombeau de sainte Marthe, à Tarascon.

Deux récits de voyage, contemporains de la reconstruction de Sainte-Marthe, nous renseignent un peu sur le développement de la tradition. En 1190, Guy de Bazoches, chanoine de la cathédrale de. Châlons, vint s'embarquer à Marseille pour la Palestine. Dans une de ses lettres (1) il décrit son voyage. A Vézelay, il se souvient que le duc Gérard y fit transporter le corps de sainte Madeleine ex Aquensi destructa provincia sevicia paganornm. Il ne mentionne ni Tarascon, ni Aix; mais, arrivé à Marseille, il dit que, suivant les livres, il y aborda autrefois plusieurs personnages : Maximin, l'un des disciples, Lazare le ressuscité, Marie-Madeleine avec sa sœur Marthe, enfin l'aveugleué, appelé Cidonius. Maximindevint le premier métropolitain d'Aix, et Lazare le premier évêque de Marseille. Longtemps après, celui-ci fut transporté à Avallon (2), par Gérard, prince de Bourgogne, en même temps que sa sœur Madeleine l'était à Vézelay.

La même année, la flotte de Richard Cœur-de-Lion

(1) lieues Archïv, t. XVI, p. 101-104.

(V) Témoignage intéressant sur l'antiquité du culte d'Avallon, en concurrence célèbre avec celui d'Autun. Les chanoines d'Autun et ceux d'Avallon furent souvent en procès à propos du chef de saint Lazare. Au XV' siècle ils eurent occasion de consulter le chapitre de Marseille, qui les mit indirectement dans leur tort, les uns et les autres, en revendiquant pour luimême la possession du chef en litige. Toutefois, il ne contesta pas que le corps de Lazare eût été transporté de Marseille à Autun. \"uir là-dessus Paillon, t. I, p. 1172 et suiv.; cf. t. II, p. 1337-i:5ô4.

longeait la côle de Provence, à destination de la croisade. Un chroniqueur contemporain, Richard de Devizes, dans le récit qu'il nous a laissé de cette f>xpédition, rapporte que la flotte royale toucha à Marseille, oîi, dit-il, il y a, entre autres reliques, celles de Lazare, frère de Madeleine et de Marthe, qui fut sept ans évèque de cette ville (1).

Voilà donc deux auteurs, l'un français, l'autre anglais, qui, vers la fin du XIP siècle, nous attestent la croyance à l'épiscopat marseillais de Lazare. J'ai déjà signalé cette idée dans un texte plus ancien de prés d'un siècle. Mais ce texte pouvait représenter une combinaison personnelle plutôt qu'une opinion reçue dans le pays. Nos chroniqueurs, au contraire, sont l'écho de ce que l'on racontait couramment à Marseille.

En 1212 nous rencontrons enfin une expression provençale de la tradition, dans les Otia imperialia de Gervais de Tilbury, maréchal du royaume d'Arles, ouvrage dédié à l'empereur Othon IV. Il y est question de la fameuse église des Saintes-Mariés, sur le littoral de la Camargue. A l'oiigine, cette église avait été dédiée à la sainte Vierge; elle est désignée dans les anciens titres par l'expression ecclesia S. Mariae de Ratis (2). Une excroissance de la légende de sainte Marthe la rattacha de bonne heure aux souvenirs de l'émigration palestinienne. Gervais la présente comme la première de toutes les églises transmarines dédiées à la sainte Vierge ; elle avait été fondée par des disciples chassés de là Judée et abandonnés en mer dans une barque sans rames, Maximin d'Aix, Lazare de Marseille, Eutrope d'Orange, Georges de Velay, Saturnin de Toulouse, Martial de Limoges, Marthe, Madeleine et beaucoup d'autres (3). Ce récit de Gervais dépend évidemment de la légende de sainte Marthe. Il ajoute qu'aux Saintes- Mariés il y avait six corps saints, dont ceux des deux

(1)M. G. So- , t. XXVII, p. 115.

(2) Sur le sens de ce terme, v. de Manteyer, La Provence, p. 58.

(3) Leibnitz, Scriptores rerum Brunswirensium, p. 914.

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Maries, les deux évidemment que l'on y vénère depuis ce temps-là, Marie Jacobi et Marie Salomé (1).

Dans le texte de Guy de Bazoches il faut remarquer l'identification de C/t/onms avec l'aveugle-né de l'Evangile. Il s'agit évidemment du saint Sidoine honoré à Saint- Maximin. L'un des sarcophages de la célèbre crypte était, au XIIP siècle, considéré comme celui de Sidoine, et cela évidemment parce que, dans les sculptures qui le décorent, figure la guérison de l'aveugle-né (2).

Marcelle aussi, la suivante et l'historiographe de sainte Marthe, obtint un sarcophage. En entrant dans la crypte on voyait et l'on voit encore les sarcophages de Marcelle à gauche, de Sidoine à droite; plus loin ceux de Madeleine à gauche, de Maximin à droite.

En somme, à Saint-Maximin comme à Marseille, à Tarascon, aux Saintes-Mariés, la semence bourguignonne portait ses fruits. Cependant le lieu saint de la Madeleine était toujours Vézelay, celui de Lazare, Autun ou Avallon. Les Provençaux devaient se contenter des personnages secondaires et des débris du festin. Cela ne pouvait durer.

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