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LE CULTE PROVENÇAL DE SAINTE MADELEINE

D'assez bonne heure, dans le courant du XIP siècle, on avait annexé à l'histoire de sainte Madeleine un long épisode emprunté plus ou moins textuellement à celle de sainte Marie l'Egyptienne. Il y était question d'une longue et terrible pénitence accomplie par l'amie du Christ dans un lieu

(I) Sur ce culte, v. Acla SS. octobris, t. IX, p, 435 et suiv.

('2) Dorn G. Moriii a fait de très curieux rapprochements entre les saints d'Auvergne et ceux de Saint-Maximin {Mém. des Anliquaires de France, t. LVI, 1895, p. 37 et suiv.) ; ses conclusions ont été confirmées et précisées par M. de Manteyer, La Provence du preinier au XII" siècle, p. 37 et suiv.

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désert de Provence. Cet épisode fut localisé. Une grande caverne qui s'ouvre dans une montagne sauvage, à l'est de Marseille et à quatre lieues environ au sud-ouest de Saint- Maximin, contenait une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge. Ce petit sanctuaire a[)partenait aux religieux de Saint-Victor; il est mentionné dans leurs chartes depuis 1113 jusqu'en 1174, au moins (1), sous le nom de Sainte-Marie de la Baume, c'est-à-dire de la Caverne, Saticta Maria de Balma. L'idée finit par venir aux gens du pays que cette caverne était le lieu où Madeleine avait fait pénitence ; ce fut pour eux le lieu saint de la Madeleine. On s'était habitué en Provence, surtout depuis la fin du XII« siècle et la « découverte » de Tarascon, à croire que les saintes sœurs avaient réellement habité le pays. On y avait désormais les reliques de sainte Marthe. Celles de Madeleine ne pouvaient guère être contestées à Vézelay,; mais les Bourguignons n'avaient point emporté les montagnes provençales et leurs déserts. La Sainte-Baume devint un lieu de [)élerinage. Frà Salimbene la visita en 1248 (2). Saint-Louis y vint aussi, en 1254, au retour de sa première croisade : « Li roys, » dit Joinville (3), « s'en vint par la » contée de Provence jusques a une citei que on appelé » Ays en Provence, là ou l'on disoit que li cors à Magde- )) leinne gisoit; et fumes en une voûte de roche moût » haute, la ou l'on disoit que la Magdeleinne avoit estei en » en hermitaige dix-sept ans. Quant li rois vint à Biau- » kaire, etc. » La Sainte-Baume est sûrement indiquée dans ce texte ; il me semble aussi que c'est Saint-Maximin qui est visé à l'endroit où il est question du corps de Madeleine. Ce texte prouverait donc que déjà, vers l'année 1254, les Provençaux revendiquaient non seulement

(t) Albanès, Le eouvcnl royal de Sainl-Maximin (1880), p. î*?, Î3.

(?) Albant'S, op. cit., p. 16. M. Albanès reproduit ici le ms. original de Salimbene (Val. 7?60, f. îvîS). Cf. Monumenla hislorica ad piovincias Parmensem et Placentinam pertinenlia, Parme, 1857, p. 191.

(3) G. 134; éd. de Wailly, p. 238.

Vhermitaige de la sainte, mais ses reliques. Ce n'est pas impossible. Cependant il convient d'observer iciqueJoinville écrivit son histoire entre 1304 et 1309, en un temps oîi cette dernière revendication avait reçu les consécrations les plus solennelles et se trouvait en quelque sorte sous le patronage de la maison royale de France.

Dans la première moitié du XIIP siècle, les reliques provençales, en ce qui regarde la Madeleine, étaient tirées de la Sainte-Baume et non de Saint-Maximin. C'est ce qui résulte d'une curieuse inscription alléguée par M. Albanès (1), un catalogue de reliques conservé dans la petite église de la Nunziatella, près Rome. Ce catalogue est gravé sur marbre; l'inscription originale de l'année 1220 a dis paru ; le marbre actuel est une copie datée de 1518. On y voit, entre autres reliques : de lapide spelunce uhi Maria Magdalena fecit penilentiam; de brachio s. Maximini.

En somme, le sanctuaire provençal de sainte Madeleine, dans la première moitié du treizième siècle, c'était la Sainte-Baume et la Sainte-Baume seule (2). Aucun texte antérieur à 1279 ne nous montre les Provençaux revendiquant, contre Vézelay, la possession des reliques de Madeleine.

Les bulles pontificales relatives à Vézelay continuent à viser la présence du corps saint dans ce monastère; les écrivains, comme Vincent de Beauvais et Jacques de Voragine, relatent sans hésitation le transfert à Vézelay. Il

(1) Op. cit., p. 21. Je suis oblige, en ce qui regarde cette inscription, de m'en tenir à ce que dit M. .\ibanès, et je le fais volontiers. Il ne m'a pas été possible de pénétrer dans l'église de la Nunziatella. J'aurais aimé à voir par moi-même si, des deux dates de l'inscription, c'est bien la première (l^îft) qui concerne les reliques provençales.

{1) M. Albanès {op. cil., p. 35) croit pouvoir alléguer ici une liste de pèlerinages qui figure dans une pièce relative aux Albigeois convertis: on y voit marqué le pèlerinage B. Mariae Magdalenae in S. Maximino in Provincia (Hist. de Languedoc, t. III, preuves, n° 216); mais il n'a pas indiqué la date de cette pièce. Comme on y mentionne aussi le pèlerinage S. Ludovici in Fraiicia, il est clair qu'elle est postérieure à la canonisation de saint Louis (r297) et. par suite, qu'elle n'a aucune valeur dans la question présente.

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semble qu'il n'yait rien dechangé et que la tradition bourguignonne soit encore aussi solide que centans auparavant. Cependant, soit que les esprits eussent assez travaillé en Provence pour causer quelque inquiétude, soit que des défiances fussent venues d'ailleurs (1), toujours est-il qu'en 1265 les moines de Vézelay jugèrent à propos de faire autbentiquer leurs reliques. Deux évoques, celui d'Auxerre et celui de Panéade, furent priés par eux de faire les recherches nécessaires. Ces prélats s'associèrent l'abbé de Saint- Marien d'Auxerre et le préchantre de la métropole de Sens. Des fouilles furent pratiquées en leur présence : elles amenèrent (2) la découverte d'ossements et de cheveux de femme, auxquels était joint un certificat signé du roi Charles.

Ce certificat, il faul l'avouer, n'est pas d'une teneur bien rassurante (3), et, quant au roi Charles, il est difficile de savoir quel est, parmi les princes de ce nom, celui que l'on a entendu désigner. J'ai bien peur que, comme il est arrivé parfois (4) dans les enquêtes de cette nature, on n'ait quelque peu {)réparé la découverte.

Les reliques ainsi mises au jour furent l'objet d'une translation solennelle, à laquelle assista le roi de France saint Louis avec plusieurs princes français, le cardinal Simon, légat du pape, et d'autres prélats. On n'a plus le procès verbal officiel de cette cérémonie ; mais, peu après, des lettres du roi et du légat, adressées aux moines de Vézelay, visent en termes fort clairs leurs titres à la possession des restes de sainte Madeleine (5). En 1281, le légat Simon,

(1) La chronique de Sigebert de Gembloux, ouvrage fort répandu, oppose à la légende de Vézelay le texte de Grégoire de Tours sur le tombeau d'Ephése.

(2) Ceci est certifié par une pièce émanée des enquêteurs eux-mêmes (Paillon, t. II, p. 754).

(3) « In nomine s. et individuae Trinitatis Carolus Dei gratia rex. RegaJis celsitudinis... Idcirco noverit experientia et industria omnium fidelium quod in hoc sacro loculo reconditum est corpus beatissimae Mariae Magdalenae. — Signura Caroli gloriosissimi régis. » 11 n'y a pas de date.

(4) J'ai déjà eu l'occasion d'étudier un fait de ce genre, arrivé à Rome en 1217 {Mélanges de l'Ecole de Rome, t. X, p. 248).

i,5) Paillon, t. II, p. 757, 759.

devenu pape sous le nom de Martin IV, raconte dans une lettre (1) adressée à l'archevêque et au chapitre de Sens comment, quatorze ans auparavant, il avait présidé à la translation en présence du roi de France. Il envoie à l'archevêque un os que les moines lui avaient donné alors et qu'il avait fait enchâsser dans un beau reliquaire. Cette relique est présentée comme étant certainement de sainte Madeleine ; il n'y a pas, dan- toute la lettre, la moindre trace d'hésitation là-dessus, la moindre allusion à une objection quelconque contre l'authenticité.

Cependant il y avait déjà deux ans que les Provençaux étaient en possession d'une autre sainte Madeleine, dont l'authenticité était absolument incompatible avec celle des reliques de Vézelay.

Le plus ancien récit de cette découverte est dû au célèbre historien franciscain frà Salimbene (2), qui l'inséra dans sa chronique, écrite à peu prés au jour le jour. Salimbene rapporte donc qu'en l'année l'283 on découvrit à Saint-Maximin en Provence le corps de la bienheureuse Marie-Madeleine, au complet, sauf une jambe. Il était accompagné d'une épitaphe si ancienne qu'on eut de la peine à la déchiffrer, « même en s'aidant d'un cristal. » Le roi Charles d'Anjou, qui était alors en Provence et se rendait justement à Bordeaux pour son célèbre duel avec Pierre d'Aragon, donna des ordres pour que la découverte fût célébrée avec la i)lus grande pompe. Le chroniqueur franciscain s'applaudit fort de cet événement qui mettra, pense-t-il, un terme aux querelles que Ton se fait à propos des leliques de Madeleine, « Les gens de Sinigaglia prétendent l'avoir ; ceux de Vézelay en Bourgogne la réclament aussi ; ils ont même une légende à ce sujet. Et pourtant il est clair que le corps de la même femme ne saurait se trouver en trois endroits à la fois. »

(1) Potthast, ?1789; Paillon, t. II, p. 761.

(2) MùHuin. Pairnensia, p. 291 et suiv.

Salimbene parle ensuite de hi Sainte-Baume, qu'il avait visitée jadis, puis il raconte un miracle. Un jeune boucher revenait de Saint-Maximin, où il avait baisé le « tibia » de sainte Madeleine. En chemin, il rencontre un de ses amis, fort incrédule, qui lui tient des propos irrespectueux : « Ce n'est pas sa jambe que tu as baisée, c'est celle d'une ânesse ou de quelque autre bête, que les clercs font voir aux imbéciles pour gagner de l'argent. » Ces sarcasmes excitent la bile du pèlerin ; on se bat : l'incrédule est tué par le croyant, qui s'échappe aussitôt le malheur arrivé. Rattrapé à Saint-Gilles, il est condamné à la potence. Il s'y balançait déjà quand la corde se rompit. Une blanche colombe était venue du ciel se poser sur le gibet ; sainte Madeleine protégeait son champion.

Les chroniqueurs dominicains du commencement du XIV* siècle, Ptolémée de Lucques (1) et Bernard Gui, reportent la découverte à quatre ans en arrière.

Ptolémée de Lucques, le plus ancien des deux, se borne à noter, au pontificat de Nicolas III et à l'année 1280 (2), que le prince de Salerne, Charles, fils de Charles d'Anjou, releva et transféra le corps de sainte Madeleine, découvert à Saint-Maximin ; les archevêques de Narbonne, d'Arles et d'Aix assistèrent à cette cérémonie avec beaucoup d'autres prélats et de seigneurs.

Bernard Gui (3) est beaucoup plus complet. Il parle d'après ce que lui ont raconté des personnes présentes à la découverte et de ce qu'il a vu lui-même, assez longtemps après, il est vrai, dans l'église et le couvent de Saint-Maximin. C'est peut-être d'après Ptolémée de Lucques qu'il rapporte la translation solennelle de 1280; mais il en précise le jour : elle eut lieu le 5 mai. De plus, il dislingue nettement de cette cérémonie l'événement capi-

(1) Faillon, t. II, p. 775 et suiv.

(2) XXIII, 35-36; Muratori, Script., t. XI, p. llî

(3) Muratori, Script., t. III, 1" partie, p. G07.

tal de la découverte. Celle-ci est du 9 décembre 1279. Le prince de Salerne y était.

Les dates de ces chroniqueurs sont inconciliables avec celle de 1283 que marque Salimbene, auteur plus rapproché des événements. Il faut pourtant s'y tenir, car elles sont confirmées d'ailleurs (1) et Salimbene s'est sûrement embrouillé dans la chronologie. En 1283, le prince de Salerne était en Italie; il remplaçait son père absent; il fut même fait prisonnier au mois de juin, dans une bataille navale livrée devant Naples, et sa captivité dura de longues années. Il est donc impossible qu'il ait assisté alors en Provence à la découverte ou à la translation que rai)portent les auteurs dominicains. Si frà Salimbene parle de sainte Madeleine à l'année 1283, ce retard tient sans doute à quelque raison s[)éciale. Charles d'Anjou était très intimement lié avec le pape Martin IV. Peut-être celui-ci, étroitement engagé avec Vézelay, aura-t-il eu quelque scrupule à laisser s'établir le nouveau culte provençal. Son avènement est du 22 février 1281. Je soupçonne qu'il n'aura pas donné tout de suite son approbation, et que ce fut seulement en 1283 qu'il l'accorda ou du moins qu'il laissa les mains libres au roi de Sicile.

Quoi qu'il en soit de cette explication relative à la date de Salimbene, venons à l'histoire de la découverte telle ({u'on la racontait à Saint Maximin du temps de Bernard Guy. Cette histoire, notre chroniqueur l'a reproduite deux fois, dans sa Vie de Nicolas III (2) et dans son Sanctoral. Plusieurs détails s'y présentent, il est vrai, avec une apparence merveilleuse, propre à exciter certains soupçons. Cependant on peut se dispenser d'insister sur ce point. L'examen de l'un des objets trouvés avec les reliques suffira à montrer que la « découverte » avait été préparée.

Parmi les sarcophages que contenait et contient encore

(1) Document cité plus loin, p. 354, note.

(2) Loc. cil.

la crypte de Saint-Maximiu, il y en a un d'un grain spécial, que l'on se figurait être en albâtre (1). Etait-ce celui-là que la légende désignait comme ayant contenu le corps de la sainte? Il est permis d'en douter. Je ne vois pas qu'il soit question d'albâtre dans les diverses vies ou translations rédigées du XP siècle au XIIP ; on y parle d'un sarcophage sculpté, sans le décrire assez pour qu'il soit possible de savoir duquel on a voulu parler. La détermination fut faite sur les lieux. On discerna le sarcophage que les Bourguignons étaient censés avoir ouvert ; et, comme on n'était pas en mesure de contester l'ouverture et le larcin, on s'arrangea de manière à prouver que les voleurs de reliques s'étaient mal adressés.

Les recherches officielles furent faites, comme il a été dit plus haut, le 9 décembre 1279, en présence du prince de Salerne. La crypte fut déblayée et les tombeaux ouverts. Dans un sarcophage qui n'était pas le sarcophage d'albâtre, on découvrit, avec des ossements, une caisse de bois, d'ancienne apparence, contenant un parchemin où se lisait ce qui suit :

« L'an 710 de la Nativité du Seigneur, le 6 du mois de décembre, de nuit, très secrètement, sous le règne du très pieux Odoin {var. Clovis), roi des Francs, au temps des ravages de la nation perfide des Sarrasins, ce corps de la très sainte et vénérable bienheureuse Marie-Madeleine a été transporté de son sépulcre d'albâtre dans celui-ci qui est de marbre, par crainte de ladite nation perfide, et parce qu'il est mieux caché ici, le corps de Sidoine {var. Chélidoine) en ayant été enlevé (2). »

(1) Il est, en réalité, d'un marbre très ordinaire (Leblant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, p. 152).

(2) Faillon, t. II, p. 779 et 781 : « Anno nativitatis Dominicae DCCX, VI die mensis decernbris, in nocte, secretissime, régnante Odoino piissimo rege Francorum, tempore infestationis gentis perfidae Sarraconorum, translatum fuit corpus hoc sanctissimae ac venerandae beatae Mariae Magdalenae de sepulcro suo alabaustri in hoc marmoreo, timoré gentis dictae perfidae et quod secrelius hic, amoto corpore Sedonii. » — Je cite le texte

Que cet authentique soit apocryphe, c'est ce qui crève tous les yeux non provençaux. Avant d'entrer dans le détail, apprécions le dessein, et, pour ce faire, efforçonsnous d'entrer dans les préoccupations sous lesquelles la pièce est censée avoir été rédigée.

Les Sarrasins sont proches ; ils menacent le pays de Saint-Maximin. Comment mettre le cher trésor à l'abri de la profanation? Le plus simple, semble-t-il, était d'emporter les reliques de sainte Madeleine en dehors de l'église, de les cacher dans la montagne ou chez un particulier. C'est ainsi que l'on procéda au temps de la Révolution. Ici, rien de semblable. On ne les tire pas de la crypte ; on se borne à les changer de sarcophage. Contre quels Sarrasins prend-on cette précaution naive ? De ceux que nous connaissons et que les gens du VII' siècle connaissaient encore mieux que nous, on devait attendre le pillage du sanctuaire et des objets de prix qu'il pouvait renfermer; subsidiairement, des dégâts matériels, des polissonneries, l'incendie enfin pour couronner la fête. Est-ce bien ces mécréants que l'on a eus en vue, et ne semble t-on pas plutôt s'être défendu contre des Sarrasins en froc, capables de discerner entre sarcophage et sarcophage, et de forcer celui qu'ils croiraient abriter les meilleures reliques?

Ainsi le dessein d'après lequel a été combiné le certificat trahit l'origine de celui-ci. Les Sarrasins qu'il vise sont

donné par Muratori, loc. cil. — Dans la discussion qui va suivre, j'accepte la leçon Odoino... rege, mise en circulation par Bernard Gui. H est juste pourtant de reconnaître que cette leçon n'est peut-être qu'une correction de Bernard et que le texte a été lu d'abord Clodoveo... rege. Ceci résulte d'un procès-verbal rédigé entre \1S0 et 1297, pour être envoyé au pape et le renseigner sur les circonstances de la découverte. M. Paillon, t. II, p. 801, a publié ce procés-verbal par fragments; il a eu tort, je crois (t. I, p. 874, n. a), d'en déprécier la valeur en ce qui regarde le nom contesté. L^ plus probable c'est que le faussaire avait d'abord marqué le nom de Glovis, et que quelqu'un, soit Bernard Gui, soit un autre, ayant remarqué que ce nom ne convenait pus à la date de 710 (Glovis III, dernier de ce nom, mourut en 695), on aura corrigé. La correction me parait avoir été suggérée par le Liber ponlificalis. Cf. ci-dessous, p. 356, note 1 ; d'Ozouville, op. cit., p. 165 et suiv.

ceux de Vézelay. Quant aux autres, il est clair que jamais contemporain n'aurait parlé d'eux en ces termes.

D'abord, en 710, on ne datait pas encore en France, et surtout dans le Midi, par l'ère de l'Incarnation. Cette façon de dater nous est venue d'Angleterre, où on la voit employée par Bédé, dont l'Histoire ecclésiastique est de l'année 735. Les plus anciens documents continentaux qui datent ainsi ont été rédigés par des anglo-saxons. C'est le cas pour la note écrite par saint Willibrord, en 728, en marge de son calendrier (1), et pour le Concilium germani cum de 742, tenu sous la direction de Carloman et la pré sidence de saint Boniface, qui en libella le protocole L'emjjloi de ce comput, au VHP siècle, dans la France nié ridionale, l'Espagne et l'Italie, attend encore un document

De plus, la formule spéciale anno Nativitatis Dominicae est postérieure de plusieurs siècles à l'introduction de l'ère chrétienne. Dans les recueils de documents relatifs à la Provence, comme le Cartulaire de Saint-Victor et les appendices des tomes I et XVI du Galiia christiana^ il faut descendre jusqu'au XIV* siècle, ou, au plus tôt, jusqu'aux dernières années du XIIP, pour trouver Yannus Nativitatis ou a Nalivitate. Jusque-là, c'est toujours \'a7inus Incarjiationis, ou, dans les derniers temps, ïannus Domini. La formule de notre document correspond donc à l'usage, non du VHP siècle, mais du XIII« avancé.

En 710 (2), les Arabes musulmans étaient encore en Afrique ; rien n'annonçait qu'ils dussent de sitôt, je ne dis pas

(1) Pairisiniis 10837, fol. 39. — J'ai publié cette note dans mon édition du Liber ponliftcalis, t. I, p. 382.

(2) La date est bien 710 et non 716, comme le veut Albanès; pour s'en assurer, il n'y a qu'à comparer les divers passages où Bernard Gui reproduit l'inscription : Anno nat. Dom. DCCX, VI die mensis decembris (Flores chron )., Anno nat. Dom. DCCX, die VI mensis decembris (Sanctoral). C'est à tort que l'on voudrait, contre la teneur naturelle du texte, ponctuer ainsi la première des deux rédactions : Anno n. D. DCCXVI, die mensis decembris. Que signifierait alors l'expression die mensis decembris? Si l'on avait voulu se borner à indiquer le mois, sans distinction de jour, on eût écrit mense decembri.

envahir la Gaule, mais même franchir le délroit de Gibraltar. Les clercs ou moines de Sainl-Maximin eussent été bien précautionneux s'ils avaient eu peur, à ce moment, de recevoir leur visite, et s'ils avaient qualifie le temps où ils avaient vécu jusqu'alors de tempus infestationis Sarracenorum.

Enfin, quel est cet Odoin que l'on qualifie de roi des Francs, rex Francorum? Un roi de ce nom ne se retrouve nulle part dans la longue série des rois de [France. Il ne peut être question du roi Eudes (888-896), sous lequel, du reste, la Provence obéissait au rpi d'Arles, Louis. Aussi s'esl-on rejeté sur le duc d'Aquitaine Eudes (Eudo)^ qui n'a jamais porté le titre de rex Francorum et n'a jamais exercé une autorité quelconque au delà du Rhône, dont il était séparé par la province wisigothique de Septimanie (1). Ce système n'a donc pas plus de vraisemblance que l'autre. Du reste, le nom Eudo n'est pas identique à Odoinus ; jamais un contemporain n'eût fait pareille faute.

Il est donc bien sûr que nous avons affaire ici à un faux (2), et à un faux perpétré en vue de ruiner le système sur lequel les moines de Vézelay fondaient l'authenticité de leurs reliques. Une main coupable a fabriqué ce prétendu certificat et l'a inséré dans le sarcophage avant son ouverture officielle. Cela suffit pour édifier la critique.

(1) Le Liber ponlificalis a joué son rôle dans cette confusion. Des deux recensions de la vie de Grégoire II, que j'ai publiées en colonnes parallèles, la plus ancienne ne prête à aucune ambiguïté. Eudes y est représente comme prince d'Aquitaine, et comme prince d'Aquitaine seulement. Dans la seconde, où deux invasions, des Sarrasins sont confondues, il semble que le Rhône ait été menacé dès l'année 7"21 et que les Sarrasins aient été obligés de le franchir pour envahir la France et le gouvernement d'Eudes, Francias occupandum utii Eodo praeeral. Cette erreur se comprend de la part d'un auteur romain, écrivant à quelque distance des évcneinents. Mais notre inscription se donne comme contemporaine^et rédigée sur les lieux ; elle doit être exacte dans tous les détails, sans circonstance atténuante.

('2) Ce jugement sur le prétendu aulhenlique des reliques de sainte Madeleine a été porté avant moi par beaucoup d'autres personnes. Voyez, en particulier, les observations de M. Siméon Luce dans la Revue des Sociélés savantes, t. VI (188-2), p. 115.

Les autres signes, merveilleux ou non, sont pur là même suspects d'avoir été préparés eux aussi. La fraude réussit auprès de ceux qu'elle était destinée à tromper, mais ce n'en est pas moins une fraude. Dès lors, il importe peu qu'elle ait été consacrée par un nombre plus ou moins grand de chartes royales, de bulles pontificales, d'attestations de miracles. L'architecture, les mosaïques, les vitraux, les pèlerinages, les sanctions liturgiques, rien ne peut prévaloir contre l'évidence absolue de ce mensonge originel. Pour l'histoire sincère, tout ce qui dérive de la découverte de 1279 est nul et non avenu, non pas en soi, car il y a ici un développement religieux intéressant à suivre (1), mais comme témoignage en faveur d'une tradition antérieure à cette date. Si l'on veut établir qu'une telle tradition a réellement existé, il faut produire des témoignages qui n'aient point été influencés par la célèbre « découverte ».

Patronnée par les puissants comtes de Provence qui étaient aussi rois de Naples, reconnue par les papes, propagée activement par les dominicains, qui furent chargés, depuis 1295, de la desservance du sanctuaire, la dévotion aux reliques provençales de la Madeleine prit bientôt un grand essor. La tradition de Vézelay se vit battue en brèche et le pèlerinage bourguignon alla en déclinant de plus en plus.

En résumé :

1. Avant le milieu du XV siècle, il n'y a pas la moindre trace du système d'après lequel les saints de Béthanie et

(1) L'autorité ecclésiastique est obligée d'en tenir compte; elle comprendrait mal son devoir si elle faisait table rase d'une tradition de culte qui dure depuis six cents ans. Après tout, les honneurs rendus à la mémoire de sainte Marie Madeleine sont tout à fait légitimes. Que le lieu où on les lui rend ait été déterminé d'après une tradition plus ou moins suspecte, que les reliques de ce sanctuaire soient autlienliques ou apocryphes, cela n'empêche pas la piété d'être sincère, et c'est ce qui importe à Dieu et aux hommes.

autres saints palestiniens seraient venus en Provence. La tradition de l'Église grecque, en tant qu'elle les mentionne, les fait vivre et mourir eu Orient, où ils sont enterrés, honorés, transférés.

2. Vers le milieu du XI« siècle apparaît à Vézelay le culte de sainte Madeleine. Pour authentiquer les reliques que Ton croit avoir d'elle, on imagine le voyage de Madeleine et de Maximin, de Palestine en Provence ; on identifie leurs tombeaux avec les sarcophages de SaintMaximin ; enfin, on prétend les avoir ouverts [)Our y voler les corps saints. Dans un premier récit, on les fait voler tous les deux, puis on se décide à ne réclamer que sainte Madeleine. Cette histoire s'accrédite et fait foi jusque vers la fin du XIII« siècle.

3. A Tarascon, en 1187, on découvre un corps saint qui est réputé être celui de sainte Marthe. La légende composée en son honneur rattache naturellement la venue de Marthe à celle de Madeleine, d'après les données de la légende de Vézelay.

4. Dans la première moitié du XIIP siècle s'établit le pèlerinage de la Sainte-Baume. Jusque-là cette caverne était dédiée à la sainte Vierge ; on y localise ré|)isode de la pénitence de Madeleine, épisode adveutice, ajouté après coup à la légende de Vézelay, d'après la vie de sainte Marie l'Égyptienne.

5. Dans la seconde moitié du XIIP siècle on conteste le transfert de sainte Madeleine à Vézelay et l'on prétend qu'elle est restée à Saint-Maximin. Pour l'établir, sans cependant heurter la légende bourguignonne de la translation, on a recours, en 1279, à une supercherie, qui réussit.

6. Les nombreuses chartes provençales qui, depuis l'année 1038 jusqu'au milieu du XIII» siècle, mentionnent les églises de Saint-Maximin et de Sainte-Marie-de-la- Baume, ne contiennent pas la moindre trace d'une tradition locale quelconque relative à sainte Madeleine.

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