LE TEMOIGNAGE DE THEODORE DE MOPSUESTE
Mais ce n'est pas l'analogie seule qui vient confirmer cette manière de voir. Il est possible de produire en sa faveur un témoignage direct et considérable. Théodore, évêque de Mopsueste en Cilicie, nous a laissé un commentaire sur les épîtres de saint Paul. Dans ce livre, écrit quelques années après son élévation à l'épiscopat (392-93), il est amené par le texte des Pastorales à raisonner sur les termes de prêtre et d'évêque, qui, dans le Nouveau Testament, se trouvent souvent employés pour désigner les mêmes personnes et les mêmes fonctions, mais qui, de son temps, se disaient de deux ordres hiérarchiques nettement distincts. Il explique ce changement de la façon suivante. Au temps des apôtres, les chrétiens, encore peu nombreux, étaient dirigés, dans les villes où il y en avait, par des chefs ecclésiastiques dont les pouvoirs correspondaient à ceux qui sont maintenant confiés aux prêtres; on désignait indifféremment ces chefs par les noms de prêtres ou d'évêques. Au-dessus d'eux, dans chaque province, il y avait un supérieur, que l'on appelait apôtre. Les premières générations passées, les successeurs des apôtres primitifs ne jugèrent pas convenable de conserver un titre aussi élevé ; ils
(1) C'est ce qu'admet, avec la plus ferme décision, l'auteur d'un récent et remarquable ouvrage sur les évéchcs de l'Italie du nord, le P. Fedele Savio {Gli anliclii vescovi d'Ilalia, Turin, 1899).
se qualifièrent simplement d'évêques et réservèrent le nom de prêtres aux chefs des églises locales. Ainsi, il n'y eut d'abord qu'un évéque par province. Son rôle était surtout caractérisé par le pouvoir de célébrer l'ordination. A la longue, on en vint à établir d'abord deux ou tout au plus trois évêques par province, « comme cela se prati- » quait il n'y a pas bien longtemps dans la plus grande )) partie de l'Occident, comme on pourrait encore l'y voir » pratiqué dans quelques provinces (1); » enfin, on mit des évoques dans toutes les cités et même dans des localités de campagne où le besoin ne s'en faisait nullement sentir (2).
Pour apprécier la valeur de ce témoignage, il faut tenir compte d'abord de la science étendue, de l'intelligence élevée de Théodore, des conditions particulièrement favorables où il s'était trouvé pour être bien renseigné sur les choses de son temps. Elevé à Antioche, il avait exercé longtemps le ministère presbytéral dans cette grande ville, dont les rapports avec l'Occident étaient continuels. Il fit lui-même la connaissance personnelle de quelques Latins de distinction ; même quand il fut éloigné d'Antioche et un peu confiné dans son petit évêché cilicien, il lui vint parfois des visiteurs occidentaux (3). Du reste, la situation
(1) C'est seulement sur cet état de fait, contemporain, ou à peu près, de Théodore, que j'invoque son témoignage. Quant à sa théorie ou conjecture sur les évéques de province, je lui en laisse la responsabilité.
(2) « 'EyévovTO ôà xai it),£Îou; ôià (lèv t^^ XP^'*^ '^° upoiTov • ûaxepov Se vnà çi).OTi(iîa: T(I)v TtoioûvTcov, èv àpyj^ |x£v ôûo xax' êirapx.'*^ yao\}é\tiy/ fi Tpiwv t6 7i),£ÏTT0v (toùto 8è ÈTri x^ç èûazoic. o-j Tipo ttoXaoO (jlèv èv TiXeioTai; r,v, èv èviaiç ôè xat àyçii Trj: ôsùpo 7re9u>,aYjj.£'vov eûpot ti: âv) • toO ôè ypôvou Ttpoêatvovxo? où xaxà TcôÀiv Y'-vO(X£vwv aovov à),).à v.o.l xa-rà tôtïov èv w \i.rfiï yp^'* ^'' ^'' "«ÛTriv Ttvà titjv XEiToupyiav 7rpo6â),>£'76ai xaTa/aYxd^ouaa. » Theodori in epp. s. Paiili comm., édit. Sweete, Londres, 1882, t. II, p. 124; Cramer, Calenae gr. PP., t. Vil, p. 27.
(3) Ces visiteurs ne furent pas toujours des orthodoxes, et l'on sait que la théologie de l'évcque de Mopsueste a soulevé beaucoup d'objections, de son vivant et après sa mort. Mais ici il ne s'agit pas de théologie; il s'agit de faits contemporains, de situations bien en vue, île choses d'organisation, qui n'avaient, ni directement, ni indirectement, aucune attenance avec les dogmes de la grâce et de l'incarnation.
DE l'origine des diocèses épiscopaux. 39
dont il témoigne n'était pas de celles qui ne se découvrent que par de longues et minutieuses investiiiations, ou qui exigent une enquête faite sur les lieux. Les nombreux conciles du IV* siècle , les ambassades épiscopales d'Occident en Orient et d'Orient en Occident, dont il est si souvent question au temps de Constance, de Valens, de Théodose, permettaient, en dehors de la notoriété publique, de s'édifier d'une partie de l'empire à l'autre, sur des faits aussi apparents que la multiplicité ou la rareté des sièges épiscopaux. 11 y a donc lieu de considérer Théodore comme exactement informé.
D'autre part, il est sur que les pays dont il parle, ceux où les évêques étaient ou avaient été jusqu'alors très peu nombreux, ne sont ni l'Afrique, ni l'Italie péninsulaire. Là, les sièges épiscopaux abondaient. Les conciles de Rimini (359) et de Capoue (391) avaient offert de solennelles occasions de le constater. C'est donc ailleurs, dans rancienne Gaule cisalpine, dans les provinces pannoniennes et dans les pays plus lointains, Gaule, Espagne, Bretagne, qu'il faut chercher la situation à laquelle se rapportent les informations de l'évêque de Mopsueste. On voit que ces informations concordent parfaitement avec ce que nous savons d'ailleurs.