‹ Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule (volume 4)Chapitre 11 sur 146 · LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE

Ainsi, la tradition de nos églises, en tant qu'elle est représentée par les listes épiscopales et non par des combinaisons légendaires, a pour elle l'analogie du développement ecclésiastique dans les pays voisins et le témoignage d'un écrivain du IV» siècle, écrivain bien informé. Elle ne heurte aucun fait connu d'ailleurs et concorde avec les renseignements assez rares qui nous sont restés sur la situation de nos églises jusqu'au temps des fils de Constantin.

Je puis aller plus loin. Nos origines religieuses ne sont pas sans avoir laissé trace dans la littérature historique ou légendaire de l'ancienne Gaule chrétienne. Ce sont là des vestiges épars et peu apparents; pourtant, ce que l'on rencontre en ce genre concorde si bien avec mes conclusions que je ne puis m'empêcher de signaler l'accord.

Dès la fln du IV* siècle, Sulpice Sévère sait que le christianisme s'est introduit tardivement en Gaule : serins trans Alpes Dei religione suscepta (1). Un peu plus tard, le môme sentiment se révèle dans la passion de saint Saturnin; la prédication apostolique y est représentée comme

les 90 du concile de Sardique. Cette fois, des émissaires impériaux avaient battu l'Occident d'un bout à l'autre et forcé tout le monde à se rendre au concile. L'Afrique et la basse Italie fournirent sans doute une quantité considérable d'évéques. D'ailleurs, rien ne prouve, comme on l'a supposé sans Tombre d'un témoignage, que les évéques do Gaule aient eu la majorité dans ces conciles.

(I) C/iron.,' II, 32.

DE l'origine des DIOCÈSES ÉPISCOPAUX. 49

tardive; au temps de l'empereur Déce, il n'y avait encore, et cela dans quelques cités seulement, que de petits groupes chrétiens très peu nombreux, comme noyés dans le paganisme dominant (1). En 567, les sept évoques du concile de Tours qui écrivirent à sainte Radegonde une lettre (2) souvent citée dans la question qui nous occupe, assignent aux origines chrétiennes de la région de l'ouest une date peu antérieure à Tépiscopat de saint Martin. Au temps du célèbre confesseur, renseignement des mystères chrétiens n'avait encore, suivant eux, qu'un petit nombre d'adeptes.

Ces textes sont assez clairs, assez concordants, assez divers d'origine, pour témoigner que, dans la Gaule des derniers temps romains et même des temps mérovingiens, ou avait l'impression d'origines assez tardives. Les légendes les plus anciennes donnent tout à fait la même note, avec un peu plus de précision dans le détail. Grégoire de Tours en a recueilli une d'après laquelle sept évoques auraient été envoyés de Rome en Gaule, au temps de l'empereur Déce et du pape Xyste II (3). C'est ainsi qu'auraient été fondées les églises de Tours, Arles, Narbonne, Toulouse, Paris, Clermont, Limoges. On ne sait d'où lui vient cette tradition (4). Elle est d'ailleurs inexacte sur certains points, on ne peut en douter. Il est sûr, en efifet, que l'église d'Arles existait avant la date indiquée, très probablement aussi celle de Toulouse; d'autre part, les églises de Tours et

(1) a Postquam sensim et gradatim .in omnem terram Evangeliorum sonas exivit tardoque progressu in regionibus nostris Apostolorucn praedicatio coruscavit; cum rarae in aliquibus civitatibus ecclesiae paucorum christianorum devotione consurgerent, » etc.

l2) HisL Fr,, IX, 39.

(3) Au temps de Grégoire, on ne distinguait pas entre les persécutions de Déce et de Valérien. Cette confusion, qui rattache à la persécution de Déce le martyre des saints Xyste et Laurent, se rencontre déjà dans saint Jérôme.

(4) Fortunat, II, 8, dit, comme Grégoire de Tours, que saint Saturnin était venu de Rome à Toulouse. Ce détail de provenance n'est pas marqué dans la passion du saint. Fortunat connaissait peut-être, comme Grégoire ou par Grégoire, la tradition de la mission romaine des sept évéques.

d'Auvergne semblent, d'après les séries épiscopales dressées par Grégoire lui-même, notablement postérieures au milieu du IIP siècle.

Telle qu'elle a été recueillie par Grégoire, cette légende témoigne à sa manière d'une certaine modération dans les revendications relatives aux origines. Le môme esprit se révèle dans un passage de la Visio Mamertini^ interpolée avant le IX* siècle dans la vie de saint Germain d'Auxerre. Ici encore, on ne réclame pour le premier évoque que la mission du siège apostolique au temps du pape martyr Xyste II (1). J'ai dit plus haut que la date de la persécution de Dèce et plus précisément celle de Tannée 250 avait été déduite par Grégoire de la passion de saint Saturnin. Mais le fait que pour lui Xyste' II est un contemporain de Dèce donne lieu de rapprocher sa date des sept évoques de celle de saint Pérégrin d'Auxerre. Réunies, ces deux légendes, qui ne dépendent nullement l'une de l'autre, donnent lieu de soupçonner un courant d'opinion ou de tradition qui aurait rattaché au temps de Dèce et de Valérien un développement soudain de l'organisation ecclésiastique dans les Gaules.

Ce n'est pas invraisemblable, surtout si l'on corrige légèrement la date assignée par les légendaires et si l'on reporte à la période intermédiaire entre les persécutions de Valérien et de Dioclétien ce qu'ils rattachent à la première des deux (2).

En ce qui regarde une région pluô voisine du centre lyonnais, il y a lieu de tenir compte d'une légende ou plu-

(1) Neues Archiv, t. XXIX, p. 161 (Levisoii). C'est aussi le système adopté à Cahors pour le premier évéque, saint Genou. Cf. ci-dossus, p. 21.

(2) La légende grégorienne fut plus tard retouchée de diverses façons par les hagiographes, dans l'intérêt des prétentions locales. Dans les Gestes des évéques dWuzerre, les sept envoyés sont les évéques d'Auxerre, Sens, Paris, Bourges, Limoges, Toulouse et Chàlons. Dans la légende de saint Ursin de Bourges (Paillon, Monum. inédits^ t. II, p. 423), côt évéque est substitué à saint Martial de Limoges. La vie de saint Julien du Mans, par Létalde (Migne, P. L., t. CXXXVII, p. 785), ajoute Julien et saint Pothin de Lyon aux sept saints grégoriens.

DB l'origine des DIOCESES ÉPISGOPAUX. 51

tôt d'un groupe de légendes qui n'ont pas été étudiées jusqu'ici à ce point de vue. Je veux parler des légendes de Valence, Besançon, Langres-Dijon et Autun-Saulieu ; et d'abord je vais montrer que tous ces récits sont sortis de la plume d'un seul et même hagiographe.

Commençons par les deux premières (1).

Leur parenté est de toute évidence. Elles débutent par le môme récit. Saint Irénée, évoque de Lyon, envoie à Besançon le prêtre Ferréol et le diacre Ferjeux, pour fonder l'église, ad fundandam ecclesiam; en même temps, il dirige sur Valence, pour la même fin, le prêtre Félix et les deux diacres Achillée et Fortunat. Ces missionnaires s'installent modestement aux environs de leurs villes respectives (2) et se livrent aux travaux de l'apostolat. Au bout d'un certain temps ils ont des visions, dont ils s'informent mutuellement par lettres (en style du V*-VI« siècle); ce sont des avertissements divins qui leur annoncent que l'heure du martyre est arrivée. A Valence, on voit cinq agneaux paissant dans une prairie émaillée de lys; une voix céleste les appelle : « Venez, disciples d'Irénée, venez recevoir le prix de vos peines, » etc.; à Besançon, cinq couronnes d'or, brillantes de pierres précieuses, apparaissent dans les airs et le même appel se fait entendre : « Venez, disciples d'Irénée, » etc. Suit, dans chacun des deux textes, le récit de la passion (3), qui a lieu sous l'empereur Aurélien.

Entre les passions de saint Bénigne (4) et des saints de Saulieu (5), Andoche, Thyrse et Félix, la parenté littéraire

(t) SS. Ferréol et Ferjenx, Acta SS. tun., t. III, p. 7 (16 juin); ss. Félix, Fortunat et Achillée, Acta SS. apr», t. III, p. 98 (23 avril).

(2) Ceux de Besançon in crypta parvula tatere sotebant; ceux de Valence extra civitatem Valentiam contra Orientent sibi tuguriunculum de lignis contexlum in locum oratorii dedicaverunt .

(3) Pour les saints de Valence, le texte des BoUandistes n'est, à partir d'ici, qu'un remaniement de la rédaction primitive.

(4) Acta SS, noi?., 1. 1, p. 155 (!•' novembre).

(5) Acta SS. sept., t. VI, p. 675 (24 septembre).

n'est pas moins évidente. Le P. van Hoof Ta signalée (1) en rapprochant des phrases, des expressions tout à fait identiques. On peut môme dire que ces deux histoires ont dû être disposées d'abord exactement comme les deux précédentes : un début commun, des finales spéciales. Le début est ordinairement rattaché à la passion des saints Ândoche et Thyrse. La nuit d'après son martyre, saint Irénée apparaît à saint Polycarpe encore vivant (2). Il lui apprend que les massacres de la persécution de Sévère ont désorganisé le personnel ecclésiastique de la Gaule et le presse d'y envoyer un renfort de missionnaires. Saint Polycarpe s'empresse de désigner deux prêtres. Bénigne et Andoche, avec un diacre, Thyrse. Les trois apôtres débarquent bientôt à Marseille et arrivent à Âutun, où ils sont reçus chez le sénateur Fauste. Après avoir baptisé son fils Symphorien, ils se séparent : Andoche et Thyrse demeurent sur le territoire d'Autun, Bénigne s'en va à Langres. Alors on entre dans l'histoire spéciale des deux apostolats et des deux passions.

Ces légendes de Saulieu et de Dijon ne sont pas seulement parentes entre elles ; elles sont du même auteur que deux autres compositions hagiographiques du môme pays, je veux parler des recensions locales de la passion de saint Symphorien d'Autun et de celle des Trois Jumeaux honorés à Langres.

La passion primitive de saint Symphorien est une pièce du V* siècle, notablement antérieure à tout le cycle que nous considérons. Dans son meilleur texte, celui que Ruinart a inséré parmi ses Acta sincera, elle n'ofi^re pas la moindre allusion aux saints Bénigne, Andoche, etc. Mais dans certains manuscrits on la trouve pourvue de compléments, manifestement rapportés, qui ont pour efi'et de

(l) AcU SS. nov„ t. I, p. 138.

{^1 L'anachronisme est de taille; saint Polycarpe, qui subit le martyre en ISâs est représenté comme ayant survécu à saint Irénée, lequel vécut jQsqn'attx environs de l'an 200.

DE l'origine des DIOCÈSES ÉPISCOPAUX. 53

la raccorder aux légendes postérieures. Saint Bénigne y intervient pour célébrer le baptême du jeune Symphorien.

La légende actuelle (1) des Trois jumeaux de Langres est le produit d'une adaptation analogue, mais bien autrement hardie. Dans le récit primitif, attesté par toute la tradition du texte grec et même par une version latine (2), tous les événements se passent en Cappadoce. Nous avons évidemment affaire à un groupe de martyrs cappadociens dont le culte, par une voie ou par une autre, s'introduisit à Langres au IV' ou au ¥• siècle. Le légendaire a imaginé de déplacer le théâtre de l'histoire et de le transporter à Langres même. Dans .son adaptation, qui n'est pas toujours très adroitement exécutée, il a conservé l'ensemble de la rédaction cappadocienne ; mais il a donné un rôle à saint Bénigne. C'est le même qu'il joue à Autun à l'égard de saint Symphorien, celui de baptiseur (3). A ce propos reparaît le récit de la mission envoyée par saint Polycarpe dans les circonstances que j'ai rapportées plus haut.

Il n'est donc pas possible de méconnaître la parenté des quatre légendes (ou remaniement de légendes) des saints de Saulieu, Dijon, Autun et Langres, et celle des deux légendes de Besançon et de Valence.

Maintenant, que les deux groupes soient apparentés entre eux de la manière la plus étroite, c'est ce qui résulte de la comparaison des textes. Je ne citerai qu'un exemple, emprunté à certaines réflexions des persécuteurs.

Passion de saint Bénigne (4) : Passion des ss. Ferréoi et Ferjeux :

Si eum dimiserimus, magnum O invictissimi dei, ut quid vir-

(t) C'est celle qui fut envoyée à l'évéque de Paris, Céraune, vers le commencement du VII* siècle, par un clerc de Langres appelé Warnachaire {Acia. SS. ian. [17 janvier], t. II, p. 76).

(2) Texte grec, publié par H. Grégoire, Saints jumeaux et dieux cavaliers (1905), p. 10 et suiv.; texte latin, ibid,, et Acta SS. tan., t. c, p. 74; cf Analecla Boll, t. II, p. 379.

(3) La légende originale suppose que les trois saints sont morts catéchumènes.

(4) Acta SS. nov., t. I, p. 156; tun., t. III, p. 8; comparez encore les cha-

malum patriae nostrae accrescet, tûtes vestrae ad nihilum redigun-

et deorum nostrorum despeclio su- tur. ut iam nullus locus Bit in quo

blevatur,., Noveritis quod diis nos- despectio veslra per buius christia-

tris non placet ista conversio, nec nitatis titulum îion sublevelur?,.,

miscetur lex Hla christianorum U- Nec lex illa chrislianorum aliquando

gibus deorum nostrorum. commisceri polest iegibus deorum

nostrorum.

Le lecteur pourra s'administrer lui-même, en se reportant aux tomes et aux pages indiqués en note, le supplément de démonstration qui lui paraîtrait nécessaire. Il est du reste à noter que, dans les deux groupes de légendes, c'est toujours par l'empereur Aurélien que Ton date. L'ancienne passion de saint Symphorien aura fourni ce détail.

Ainsi nous sommes en présence d'un ensemble de légendes sorties de la môme plume, et ces légendes ont une même prétention, celle de raconter les origines d'églises importantes, situées à diverses distances autour de Lyon. C'est ce dessein commun qui leur attire en ce moment mon attention. Avant d'aller plus loin, il faut se renseigner sur la date d'un cycle aussi intéressant.

Parmi les manuscrits qui nous ont conservé ces textes, il y en a de très anciens, du IX' siècle au moins; les six légendes, sans exception, figurent au martyrologe d'Adon. Mais on peut remonter plus haut. Le Missale gothicum, sacramentaire mérovingien copié au commencement du VIII® siècle et vraisemblablement pour une église du diocèse d'Autun, présente deux traits qui sont des allusions aux deux groupes légendaires. Dans la messe des saints Ferréol et Ferjeux, la coUectio ad pacem mentionne la vision des couronnes : illi coronas insignes gemmis et lapidibus pretiosis martyrii virtute meruerunt (1); dans la messe de saint Symphorien, la préface (/mmo/a/eo) parle de

pitres Yi et yiii de la passion de saint Bénigne avec les chapitres vi et vu de celle des saints Ferréol et Ferjeux.

(1) Passion des saints Ferréol et Ferjeux : c Vidi... quinque coronas miro » splendore fulgentes, auro gemmisque insignibus adornatas. »

Page 1