DE L*ORIGINE DES DIOCÈSES ÉPISCOPAUX
ses rapports avec les saints Andoche et Bénigne : Qui beatos patres Andochium Benignumque secutus...
Ainsi, dès la fin du VII« siècle, cet ensemble de légendes avait un passé si respectable qu'on en tirait des développements littéraires pour les compositions liturgiques.
Remontons un siècle au delà (1). Le martyrologe hiéronymien, dans sa recension gallicane arrêtée à Auxerre vers Tannée 595, marque les six fêtes de Besançon, Valence, Autun, Saulieu, Dijon et Langres. Il ne fait, il est vrai, aucun emprunt formel aux textes des légendes ; mais il est clair qu'il dépend de celle de Langres, je veux dire du remaniement langrois de la passion cappadocienne. En efiFet, il place à Langres le supplice des Trois Jumeaux et de leurs compagnons : KVI kal. febr. Lingonis, passio sanctorum martyrum geminorum Speusippi^ Helasippi, Melasippi, Leonellae, lunellae, Neonis.
Nous voici donc reportés au VI' siècle. D'ailleurs Grégoire de Tours (2) connaissait évidemment la légende de saint Bénigne ; il témoigne aussi (3) avoir eu sous les yeux une passion des saints de Besançon. Dans ce qu'il dit de saint Symphorien, je ne puis découvrir de trace spéciale de la recension retouchée. Des autres martyrs, il ne parle nulle part.
C'est lui cependant qui va nous renseigner sur l'origine de toute cette littérature.
Il y avait (4) à Dijon un tombeau que les paysans vénéraient comme celui d'un saint. Grégoire, évêque de Langres, en résidence à Dijon, ne partageait pas leur enthousiasme. Il résista longtemps à l'impression que l'on cherchait à produire sur lui en lui racontant divers miracles opérés devant ce sarcophage. Enfin, le saint prit en main sa pro-
(1) L'envoi de V\^arnachaira (ci-dessus, p. 53, note 1) se place dans cet intervalle; il ne concerne directement que la légende de Langres.
(2) Gl. mar., 50.
(3) Ibid., 70.
(4) Ibid., 50.
pre cause, apparut à l'évêque et le décida à lui rendre les honneurs auxquels il avait droit. Grégoire fit réparer la crypte funéraire qui était en mauvais état. Cependant on ignorait encore qui avait été ce bienheureux, lorsque, quelques années s*étant écoulées, des gens qui étaient allés en Italie rapportèrent à Tévéque l'histoire de sa passion (1).
Il est peu probable que l'Italie eût conservé des notions spéciales sur un saint qui était absolument inconnu dans son propre pays. Mais on a pu faire croire au digne évêque que la passion de saint Bénigne avait été trouvée dans quelque bibliothèque d'outre-monts (2). Quoi qu'il en soit, il est sûr que ce petit écrit lui fut présenté. Comme son épiscopat se place entre 505 et 540 et que, d'autre part, la passion de saint Bénigne, telle que nous la possédons, ne saurait différer beaucoup de celle qu'on lui fit accepter, nous devons faire remonter jusqu'à la première moitié du VP siècle, non seulement cette passion, mais tout le cycle légendaire auquel elle tient si étroitement.
L'auteur de cette collection de faux était sûrement bien intrépide dans le mensonge. On conçoit qu'il ait osé « retrouver », c'est-à-dire fabriquer de toutes pièces les histoires des saints de Saulieu, Dijon, Besançon, Valence : il ne se heurtait ici à aucune tradition et surtout à aucun texte. Mais transporter dans la cité gallo-romaine de Langres toute une histoire arrivée en Cappadoce, et, cela, alors que cette histoire n'était nullement à l'état de tradition orale plus ou moins vague, alors que depuis longtemps elle avait été fixée par l'écriture, traduite en latin et répandue dans le pays, c'était là une entreprise tout à
(1) c Post paucos autem annos ab euntibus in Italiam passionis ems bistoriam adlatam beatus confessor accepit. »
(2) L'évêque de Troyes fut victime d'une supercherie semblable, à propos de saint Patrocle. Grégoire de Tours {GL mart., 63) raconte cette histoire avec une candeur admirable. U y a, du reste, bien des raisons de croire que la passion de saint Patrocle est de la même main que celles qui nous occupent ici.
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fait audacieuse. Pour Taborder il fallait ôtre doué d'une rare confiance dans son propre talent de persuasion et dans la crédulité de ses semblables.
Cette confiance ne fut pas trahie ; le légendaire du temps des rois burgondes créa une tradition qui dure encore. Mais ceci importe peu. Si j'exprime mes doutes, ou, pour parler net, mon incrédulité absolue à Tégard de ses récits (1), je n'ai nullement besoin, pour Tusage que j'en veux faire ici, qu'on les apprécie comme je le fais. Véridiques ou mensongers, ils me fournissent un argument.
Dans la seconde hypothèse — qui est pour moi la seule admissible — notre auteur avait, en ce qui regarde les fondateurs des églises d'Autun, Langres, Besançon, Valence la plus grande liberté d'invention. Nulle tradition ne l'empochait de grouper ses personnages comme il l'entendait, de leur donner telle ou telle qualité, de les mettre, soit entre eux, soit avec d'autres, dans les rapports qui cadraient le mieux avec ses idées. Une telle tradition eût- elle existé d'une façon plus ou moins confuse (2) qu'il était homme à la corriger s'il le jugeait opportun. Dés lors, sa façon de concevoir les origines ecclésiastiques de sa région devient très remarquable. Sans s'en douter, il nous a transmis une expression des idées qu'il avait ou que Ton avait autour de lui sur la fondation des églises dans un rayon assez étendu autour de la métropole lyonnaise.
Selon lui, Autun, Langres, Besançon, Valence sont des églises filiales de celles de Lyon. Sauf pour Valence, dont je reparlerai de suite, il n'y a là rien que de très naturel. Mais ce qui est singulier, c'est qu'au lieu d'attribuer le caractère épiscopal aux fondateurs de ces quatre églises, il les présente comme de simples prêtres. Ceci est tout à fait
(1) Je dis ses récits; mes objections ne vont pas plus loin; elles n'atteignent en aucune façon les traditions de culte que le faussaire a trouvées en vigueur et qu'il a exploitées.
(2) Ce n*est pas le cas pour saint Bénigne, car il est sûr qu'ici tout procède de la légende.
en dehors du style ordinaire des légendes. Dans celles-ci les fondateurs d'églises sont le plus souvent des évoques. Comment notre auteur a-t-il pu rompre ainsi avec Tusage, s*écarter à ce point de la règle? Avait-il souvenir d'un temps où les églises en question n'avaient à leur tôte que des prêtres rattachés au diocèse épiscopal de Lyon ? On a vu ci-dessus que cette organisation, si différente de celle du V" siècle, a en réalité fonctionné au IP siècle et peutêtre au III». La coïncidence est assez remarquable pour que je me garde de la négliger.
Un trait non moins frappant, c'est l'absence de toute mention de l'église de Vienne. Vienne est située entre Lyon et Valence ; au V« siècle, l'église de Valence relevait, non de la métropole de Lyon, mais de celle de Vienne. Les relations ecclésiastiques du temps, d'accord avec la situation géographique, devaient porter à rattacher à Vienne, et non à Lyon, l'évaugélisation du pays de Valence. Sur ce point, notre légendaire nous offre une anomalie tout à fait inattendue. Et cette fois encore, Sa dérogation aux usages est d'accord avec la réalité historique du II'-III* siècle, alors qu'il n'y avait pas encore d'église de Vienne distincte de celle de Lyon.
Ces deux coïncidences se fortifient l'une l'autre. Sans y ajouter plus d'importance qu'il ne convient, j'hésiterais à les considérer comme fortuites.
Si maintenant on voulait prendre les légendes au pied de la lettre, l'argument qui s'en déduirait serait beaucoup plus spécieux. Il faudrait nécessairement admettre qu'il n'y avait point d'église de Vienne au temps de saint Irénée, car comment croire que cette église eût laissé à l'évêque de Lyon le soin d'envoyer des missionnaires à Valence ? Il faudrait admettre, en second lieu, que les églises de Besançon et de Valence, au temps de saint Irénée, étaient dirigées par des prêtres; et l'on en devrait dire autant de celles de Langres et d'Âutun.
Je donnerais beaucoup pour avoir au service (Je ma thèse
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OU de mon hypothèse, comme on voudra l'appeler, une preuve de fait aussi considérable que serait celle-là. Mai*, encore une fois, il m*est impossible de prendre pour de bon argent ces légendes bourguignonnes. Je ne fais pas fond sur elles, mais seulement sur Tétat d'esprit et d'information dont leur auteur témoigne involontairement.
Mais j'admets que Ton trouve toute cette exégèse beaucoup trop subtile et que Ton range au nombre des cas fortuits la double coïncidence entre nos légendes et l'organisation ecclésiastique de la Gaule vers la fin du II" siècle. Il est au moins certain que, si ces légendes ne confirment pas les idées que j'ai exposées à propos de cette organisation, elle ne les contredisent pas non plus. Il était de mon devoir, en tout cas, d'interroger, dans ce débat, un document qui, tout légendaire qu'il puisse être, n'en est pas moins d'une assez haute antiquité, puisqu'il est notablement antérieur à Grégoire de Tours.
Les autres anciennes légendes, jusqu'à la fin du VIII' siècle environ, ne donnent ici que des renseignements peu importants. On peut dire, d'une manière générale, qu'elles ne contredisent en aucune façon l'idée d'une évangélisation tardive. Dans la province de Reims, à Soissons, Saint- Quentin, Amiens (1), Beauvais, Tournai, il y a comme un cycle de légendes martyrologiques, rédigées au plus tard au VIII* siècle ; elles paraissent avoir pour prototype celle de saint Quentin. Les seules dates que l'on en puisse déduire résultent du nom de l'empereur persécuteur, Maximien ou Julien. Vers la fin du VHP siècle, on commença à grouper ces martyrs, non pas autour de la métropole de Reims et de ses fondateurs, mais autour de saint Denys, dont le sanctuaire jetait alors beaucoup d'éclat (2). '
(1) Je n'ai ici en vue que la passion des saints Fuscien et Victoric ; les légendes des saints Firmin sont postérieures au VIII* siècle et remplies d'incohérences.
(2) Cette idée apparaît d*abord dans la passion des saints Fuscien et Vie-
Qucant à l'idée de réclamer des origines tout à fait anciennes, de se rattacher aux apôtres ou à leurs disciples immédiats, elle ne se fait jour, avant la fin du VHP siècle, que dans un très petit nombre de textes. Grégoire de Tours prononce le nom de saint Clément à propos du premier évoque de Saintes; mais il ne le fait pas sans hésitation, et la façon dont il en parle montre bien qu'il n'a derrière lui aucune tradition écrite ou orale, mais une simple conjecture. Cette conjecture, néanmoins, prouve que, dès ce temps-là, les têtes étaient déjà travaillées par la manie des origines antiques. Bien avant Grégoire, vers le milieu du V" siècle, les évêques des environs d'Arles, écrivant au pape saint Léon (1) pour obtenir le rétablissement de leur métropole, se fondent sur cet argument que la ville d'Arles fut la première de toutes les cités des Gaules à posséder un évoque, et que cet évêque, saint Trophime, lui aurait été envoyé par saint Pierre en personne. Déjà, sans doute, au temps du pape Zosime (417-418), saint Trophime avait été invoqué en faveur des prétentions de l'église d'Arles; mais on ne disait pas alors qu'il eût été un disciple immédiat de saint Pierre. Les évêques signataires de la lettre à saint Léon paraissent bien avoir été les premiers patrons de cette idée. Ils ne réussirent pas à la faire accepter du pape; celui-ci, dans sa réponse, ne lui fait pas même l'honneur d'une allusion et fonde la décision qu'il donne sur des considérations tout à fait étrangères à saint Trophime, à sa mission et à son antiquité.
En dehors des deux cas de saint Eutrope et de saint Trophime, je ne trouve, avant le VHP siècle , aucune revendication d'origines apostoliques ou quasi-apostoliques. Au VHP siècle, la fondation de l'église de Paris est placée
toric d'Amiens : on la retrouve dans une lettre des cvéques réunis on concile à Paris, en 825 (baronius, ad hunn annum), La passion des saints Fuscien et Victoric est antérieure à cette date, car il nous en reste un manuscrit de la fin du VIII* siècle, le Parisinus 12598. (1) Leonis M. Ep,, 65.
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SOUS les auspices de saint Clément; à Metz, à Beauvais (1), dans les premiers temps de Charlemagne, on remonte jusqu'à saint Pierre lui-même. Depuis le siècle précédent, à tout le moins, les princes francs étaient censés descendre de Priam et des héros troyens. Le progrès de la littérature dans les écoles carolingiennes répandit, le goût des origines antiques et mit à la portée de tout le monde les procédés par lesquels on se les procure (2). Les églises, les grands monastères, furent bientôt pourvus d'ancêtres par des généalogistes plus ou moins exercés, dont les fantaisies, converties en traditions par un usage plusieurs fois séculaire, trouvent encore créance aux yeux de certaines personnes.
Nous n'avons pas à suivre ce développement tardif. Ab initio non fuit sic. La vraie tradition, celle qui se manifeste dans les documents susceptibles de témoigner de ce que Ton pensait en Gaule au IV* siècle, au ¥•, au VP et môme au delà, ne connaît pas ces prétentions. Elle confirme en somme, avec plus ou moins de netteté, les conclusions que j'ai produites ici. Avant la fin du IIP siècle, — sauf toujours la région du bas Rhône et de la Méditerranée, — peu d*évêchés en Gaule et cela seulement dans les villes les plus importantes. A l'origine, au premier siècle chrétien pour notre pays (150-250), une seule église, celle
(1) Pour Paris, voy. J. Havet, Les Origines de Saint- Denis , p. 33> dans la Bibl, de VEcole des chartes, t. LI (1830); pour Metz, il suffit de citer Paul Diacre et le catalogue métrique qui lui a fourni le cadre de ses Gesta epp. Metensium ; pour Beauvais, la deuxième rédaction de la passion de saint Lucien, consorvéo dans le ms. Parisinus 12598; cf. Mémoires de la, Société des antiquaires de Picardie, 3* série, t. VI, p. 490. Ici, bien que le saint ait été envoyé par l'apôtre Pierre , il est néanmoins persécuté par le césar Julien (l'Apostat).
(*2) Les officines de généalogie fonctionnent encore à l'heure qu'il est. Tout citoyen français peut, en y mettant le prix, se procurer une lignée d'ancêtres jusqu'aux croisades, pour ne rien dire de plus. Beaucoup de prétentions de famille sont fondées sur des documents de cette provenance. Inutile de dire que les intéressés n'admettent pas le moindre doute sur la valeur de leurs parchemins.
de Lyon, réunissant dans un même cercle d'action et de direction tous les groupes chrétiens épars dans les diverses provinces de la Celtique.