LA LÉGENDE DE SALVTE MARTHE
Il y avait à Tara.scon, dans le diocèse d'Avignon, une très ancienne église sous le vocable de sainte Marthe (1). Cette sainte Marthe était-elle vraiment la sœur de Lazare? On ne saurait Tafârmer, mais rien n'empêche, après tout, que Téglise de Béthanie, fréquentée par tous les pèlerins des lieux saints, ait suggéré ce vocable. Qu'il remontât ou non à la première fondation de Tédifice sacré, du moment où il était traditionnel, et il Tétait sûrement au XIP siècle, il ne pouvait manquer de donner lieu à des réflexions. Madeleine était venue en Provence : personne n*en doutait plus. Son frère Lazare aussi, car d'où pouvaient venir les reliques d'Autun? On commençait déjà à dire, en Bourgogne au moins, qu'elles venaient aussi de Saint-Maximin. Comment Marthe aurait-elle pu faire défaut ? Même en faisant abstraction de la légende citée plus haut (p. 337), le raisonnement seul suffisait pour conclure à la venue de Marthe dans le pays. Son nom était attaché à une église de Tarascon. Elle avait dû y être enterrée, et, comme personne ne la réclamait, les Bourguignons s*étant contentés de Madeleine et de Lazare, ses restes devaient y être encore. Il n'y avait qu'à chercher.
On chercha, on trouva. La découverte eut lieu en 1187. Ici, il est à noter que, de tout le groupe de Béthanie et de
(1) Une (erra snncte Marthe oa sancta Martha est indiquée dans deux chartes de 907 et 964, comme se trouvant k Tarascon. L*église actuelle de Sainte-Marthe a conservé des parties qui remontent fort haut. V. Bellet, Les origines des églisee de France, 2* éd., p. 'ib\ et suiv.
ses annexes, sainte Marthe est la première qui ait été revendiquée par les Provençaux. Avant la fin du XIP siècle, ce que Ton racontait des saints de Palestine émigrés en Provence, on le tenait des Bourguignons et spécialement des moines de Vézolay. Tarascon introduisit dans ce développement légendaire un élément nouveau et vraiment indigène. Là, au moins, on trouve une tradition populaire: celle de la célèbre Tarasque, vaincue par la sainte du pays. Il est possible que cet élément légendaire ait préexisté à la découverte de 1187.
Celle-ci eut pour conséquence la construction d'une belle église en rhoniieur de sainte Marthe ; elle fut consacrée dix ans après, en 1197, comme le dit une inscription encore visible à la porte de ce sanctuaire :
Vigenti novies septem cum mille reiapsis Ânno postremo nobis patet ospita Cbristi.
Mille duccntis transactis minus at tribus annis, Imbertus presui Rostagno presule secum In prima iunii consecrat ecclesiam.
On ne pouvait laisser sans légende un lieu saint comme celui-là. Les écrivains du pays se mirent à l'œuvre (1). L'Evangile leur fournissait déjà des données importantes ; ils connaissaient la légende de Vézelay sur saint Maximin et sainte Madeleine. C'est celle-ci qui fournit le cadre pour la partie provençale. J'ai dit le cadre. Les moines de Vézelay, qui n'avaient fabriqué cette légende que pour authentiquer leurs reliques, ne s'étaient pas mis en peine de développements historiques. A Tarascon, on ne pouvait se contenter de si peu. Le légendaire ne manqua pas de faire arriver sainte Marthe en compagnie de sa sœur Madeleine ; et, comme celle-ci avait eu en Maximin une sorte
(1) Cette légende no se trouve ni dans Surius ni dans les Bollandistes. U faut la chercher soit dans le Sancluarium de Moiiibritius (t. II), soit dans les manuscrits. Vincent de Beauvais et Jacques de Voragine la reproduisent d*une façon satisfaisante.
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de tuteur, il adjoignit à sainte Marthe, en celte qualité, un des sept diacres de Jérusalem, Parménas. De plus, il fit embarquer avec eux tout un personnel d'archevêques et d'évéques pour les différentes villes de Gaule, saint Trophime d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint Martial de Limoges, saint Eutrope de Saintes, saint Julien du Mans, saint Austregisile de Bourges, saint Oalien de Tours, saint Irénée de Lyon, saint Ferjeux de Besançon, saint Eutrope d'Orange, saint Front de Périguenx, saint Georges du Puy-en-Velay, saint Denis de Paris. Cette incursion dans l'histoire ecclésiastique n'était pas très heureuse, car elle réunissait dans la même mission des personnages qui ont vécu en divers siècles, depuis le !!• jusqu'au VII*. Chose remarquable, Lazare n'est pas du voyage ; il est môme noté expressément qu'il était évoque en Chypre.
A Marseille, sainte Madeleine convertit le duc de l'endroit, qui entreprend un pèlerinage en Palestine avec sa femme enceinte. Celle-ci accouche pendant la traversée et meurt aussitôt. Son mari, très affligé et très embarrassé, se décide à déposer la morte dans une ile déserte, et à laisser l'enfant auprès du cadavre, puis il poursuit son chemin. A Jérusalem, il est accueilli par saint Pierre, qui lui fait visiter les Lieux Saints pendant deux ans. En revenant, il repasse par l'Ile, où il trouve son enfant vivant et obtient la résurrection de sa femme par l'intercession de sainte Madeleine (1).
Quant à sainte Marthe, elle s'établit à Tarascon, où elle triomphe du monstre Tharascurits, venu aussi d'Orient et descendant en droite ligne du Léviathan dont parle le livre de Job. A Avignon, elle ressuscite un jeune homme qui
(l) Cet épisode, il faut le dire, est absent de plusieurs manuscrits, parmi lesquels je citerai les Parisini 5345 et 11104, qui sont du commencement du treizième siècle et doivent être au nombre des plus anciens. Le pseudo- Raban, dont il sera question plus loin, l'ignore également. 11 n'a du reste aucun lien avec l'ensemble du récit, dont le principal personnage est sainte Idarthc et non sainte Madeleine.
s*était noyé dans le Rhône. Cet événement donne lieu à la construction d'une église, que dédient les évoques du voisinage : saint Maximin est du nombre. Madeleine, qui s'est retirée du monde, meurt (22 juillet) peu après; sept jours après sa mort, elle apparaît à sa sœur et l'invite à la suivre dans la béatitude céleste. Marthe obéit (29 juillet). Viennent ensuite des détails sur ses funérailles, qui sont présidées miraculeusement par saint Front de Périgueux, et sur les prodiges accomplis à son tombeau.
Ce pieux roman est censé avoir été écrit en hébreu par une certaine Marcelle, suivante de sainte Marthe, et traduit en latin par Syntique, autre compagne de la sainte. Syntique a été évidemment empruntée à Tépitre de saint Paul aux Philippiens; quant à Marcelle, c'est le décalque féminin du prétendu Marcellus, sous le nom duquel circulaient des légendes relatives à saint Pierre et à saint Paul.
M. Paillon n'a pas inséré cette pièce dans son recueil de documents sur les saints de Provence. Launoy avait mené grand ramage des énormes absurdités qui s'y rencontrent. En revanche, on trouvera dans les Monuments inédits de M. Paillon une pièce dérivée de celle-ci, dont elle ne diffère que par de longs développements tirés de l'Ecriture sainte et par une rhétorique plus délayée. C'est ce que l'éditeur (1) appelle La vie de sainte Marie^ Madeleine et de sainte Marthe, par Raban Maur. Il en fait le plus grand état. Cette rédaction a été tirée par lui d'un manuscrit d'Oxford, du XIV' siècle au plus tôt ; on- n'a pas lieu de croire qu'elle remonte beaucoup plus haut que sa transcription dans ce manuscrit (2). Quant au nom de Raban, qui se lit en tête,
(1) Paillon, t. II, p. 453.
(2) Voyez, sur ce sujet, Acta SS, octobr., t. ÏX, p. 646 etsuiv.Cf. [D'Ozouville,] Lettres à dom Paul Piolin, Paris, Julion-Lanier, 1855, p. 44 et suiv. L'auteur de ce livre pense que le pseudo-Raban est un clerc du collège de la Madeleine, à Oxford, et que sa compilation ne remonte qu'à Tannée 1456 environ. Les raisons allcguérs en faveur de cette origine et de cette date me paraissent fort plausibles ; j*ai du reste appris, par une lettre de M. Wilson, que le manuscrit en question, lat. 89, est du XV* siècle.
il ne saurait en imposer beaucoup plus que ceux de Marcelle et de Syntique.
C'est de sainte Marthe surtout qu*il est question dans ces pièces, au moins en ce qui concerne la partie provençale du récit. On n'y insiste pas sur le sanctuaire de Saint- Maximin; il n'est dit ni que Madeleine y soit encore, ni qu'elle ait été transportée ailleurs. Le lieu de sa retraite et
de sa mort est très vaguement indiqué : ce que l'on en
sait, on le tient de la légende bourguignonne et non d'une tradition locale. L'intérêt se concentre sur le tombeau de sainte Marthe, à Tarascon.
Deux récits de voyage, contemporains de la reconstruction de Sainte-Marthe, nous renseignent un peu sur le développement de la tradition. En 1190, Guy de Bazoches, chanoine de la cathédrale de Chàlons, vint s'embarquer à Marseille pour la Palestine. Dans une de ses lettres (1) il décrit son voyage. A Vézelay, il se souvient que le duc Gérard y fit transporter le corps de sainte Madeleine ex Aquensi desti^ucta provincia sevicia paganorum. Il ne mentionne ni Tarascon, ni Aix; mais, arrivé à Marseille, il dit que, suivant les livres, il y aborda autrefois plusieurs personnages : Maximin, l'un des disciples, Lazare le ressuscité, Marie-Madeleine avec sa sœur Marthe, enfin l'aveuglené, appelé Cidonius. Maximin devint le premier métropolitain d'Aix, et Lazare le premier évoque de Marseille. Longtemps après, celui-ci fut transporté à A vallon (2), par Gérard, prince de Bourgogne, en môme temps que sa sœur Madeleine l'était à Vézelay.
La même année, la flotte de Richard Cœur-de-Lion
(1) NeuesArchiv, t. XVI. p. lOt-104.
{1) Témoignage intéressant sur l'antiquité du culte d'Avallon, en concurrence célèbre avec celui d'Autun. Les chanoines d*Autun et ceux d*Avallon furent souvent en procès à propos du chef de saint Lazare. Au XV* siècle ils eurent occasion de consulter le chapitre de Marseille, qui les mit indirectement dans leur tort, les uns et les autres, en revendiquant pour luij même la possession du chef en litige. Toutefois, il ne contesta pas que le
corps de Lazare eût été transporté de Marseille à Autun. Voir là-dessus Paillon, t. I, p. 1172 et suiv.; cf. t. H, p. 1337-1354.
longeait la côte de Provence, à destination de la croisade. Un chroniqueur contemporain, Richard de Devizes, dans le récit qu'il nous a laissé de cette expédition, rapporte que la flotte royale toucha à Marseille, où, dit-il, il y a, entre autres reliques, celles de Lazare, frère de Madeleine et de Marthe, qui fut sept ans évoque de cette ville (1).
Voilà donc deux auteurs, l'un français, Tautre anglais, qui, vers la fin du XII* siècle, nous attestent la croyance à Tépiscopat marseillais de Lazare. J*ai déjà signalé cette idée dans un texle plus ancien de près d'un siècle. Mais ce texte pouvait représenter une combinaison personnelle plutôt qu'une opinion reçue dans le pays. Nos chroniqueurs, au contraire, sont l'écho de ce que l'on racontait couramment à Marseille.
En 1212 nous rencontrons enfin une expression provençale de la tradition, dans les Oiia imperialia de Gervais de Tilbury, maréchal du royaume d*Arles, ouvrage dédié à l'empereur Othon IV. Il y est question de la fameuse église des Saintes-Mariés, sur le littoral de la Camargue. A l'origine, cette église avait été dédiée à la sainte Vierge; elle est désignée dans les anciens titres par l'expression ecclesia S. Mariae de Ratis (2). Une excroissance de la légende de sainte Marthe la rattacha de bonne heure aux souvenirs de l'émigration palestinienne. Gervais la présente comme la première de toutes les églises transmarines dédiées à la sainte Vierge; elle avait été fondée par des disciples chassés de la Judée et abandonnés en mer dans une barque sans rames, Maximin d'Aix, Lazare de Marseille, Eutrope d'Orange, Georges de Velay, Saturnin de Toulouse, Martial de Limoges, Marthe, Madeleine et beaucoup d'autres (3). Ce récit de Gervais dépend évidemment de la légende de sainte Marthe. Il ajoute qu'aux Saintes- Mariés il y avait six corps saints, dont ceux des deux
(1) M. G. Scr , t. XXVII, p. 115.
(*2) Sur le sens do ce terme, v. de Manteyer, La Provence, p. 58.
(3) Leibnitz, Scriptores rerum Bruns'wicensium, p. 914.
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Maries, les deux évidemment que Ton y vénère depuis ce temps-là, Marie Jacobi et Marie Salomé (1).
Dans le texte de Guy de Bazoches il faut remarquer ridentiflcation de Cidonius avec Taveugle-né de TEvangile. Il s'agit évidemment du saint Sidoine honoré à Saînt- Maximin. L'un des sarcophages de la célèbre crypte était, au XUV siècle, considéré comme celui de Sidoine, et cela évidemment parce que, dans les sculptures qui le décorent, figure la guérison de raveugle-né(2).
Marcelle aussi, la suivante et Thistoriographe de sainte Marthe, obtint un sarcophage. En entrant dans la crypte on voyait et Ton voit encore les sarcophages de Marcelle à gauche, de Sidoine à droite; plus loin ceux de Madeleine à gauche, de Maximiu à droite.
En somme, à Saint-Maximin comme à Marseille, à Tarascon, aux Saintes-Mariés, la semence bourguignonne portait ses fruits. Cependant le lieu saint de la Madeleine était toujours Vézelay, celui de Lazare, Autun ou Avallon. Les Provençaux devaient se contenter des personnages secondaires et des débris du festin. Cela ne pouvait durer.