LES MÉTROPOLES DU SUD-EST ET LA PRIMATIE DIABLES
On ne saurait étudier la formation de la province ecclésiastique d'Arles sans s'occuper en même temps d'une institution d'un caractère bien différent, le vicariat pontifical dont les évoques d'Arles ont été investis à diverses époques. Je vais donc, dans les pages qui suivent, traiter des deux choses à la fois : du vicariat et de la province ; du vicariat, dont il ne fut régulièrement question qu'au V* et au VI* siècle; de la province, qui se constitua au V** siècle et se maintint depuis avec diverses vicissitudes.
Le jeudi saint 22 mars 417, le pape Zosime, ordonné quatre jours auparavant, délivra à l'évêque d'Arles Palrocle une lettre (2) qui lui attribuait ou lui reconnaissait, à lui et à ses successeurs, des pouvoirs considérables. L'évêque d'Arles devenait métropolitain, non seulement de la pro-
(1) Les questions traitées dans ce chapitre ont été étudiées récemment par M. W. Gundlach en deux articles du Neues Archiv (t. XIII» p. 250; t. XIV, p. 9), lesquels ont été ensuite réunis en volume, avec quelques compléments, sous le titre Der Slreit der Bisihûmer Arles und Vienne^ Hanovre, Hahn, 1890. Au lieu de m*arréter à discuter les points sur lesquels mon avis diffère de celui de M. Gundlach, j'ai cru devoir m'en tenir à Texposition de mes propres idées. Les sources sont assez accessibles pour que le lecteur qui en aurait le désir puisse y recourir aisément et se faire une opinion personnelle. — La même observation s'applique à la thèse singulière de M. E. Babut sur le concile de Turin, dont il fait deux conciles, l'un tenu vers 405, l'autre en 417 (Le concile de Turin, Paris, 1904). J'ai exposé dans la Revue historique, t. LXXXVII (1905), p. 279, les raisons pour lesquelles ce système me parait absolument inacceptable.
(2) Jaffé, 328.
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vince de Viennoise, à laquelle appartenait sa ville épîscopale, mais encore des deux provinces de Narbonnaise I"et de Narbonnaise II® (1). De plus, le pape faisait de lui une sorte d'intermédiaire entre Tépiscopat des Gaules et le siège apostolique. Désormais aucun évêque, aucun clerc des pays gallicans ne devait être admis auprès du pape s'il n'était porteur de lettres testimoniales (litterae formatae) délivrées par l'évéque d'Arles. Toutes les affaires ecclésiastiques de Gaule devaient être déférées à Tévêque d'Arles, à moins que leur gravité ne nécessitât l'intervention du pape lui-même.
Cette lettre de privilège n'est pas isolée. Tant que Zosime vécut, il maintint à Patrocle la situation prééminente qu'il lui avait attribuée aux premiers jours de son pontificat. Mais Zosime ne siégea pas deux ans. Dès l'année 419, Boniface, son successeur, entra dans une voie différente où marchèrent aussi les papes suivants, de sorte que la primatie d'Arles, à peine inaugurée, s'éclipsa. De ces négociations, cependant, il subsista quelque chose. Si les évêques de Narbonne et de Vienne parvinrent à se faire reconnaître comme métropolitains, Arles garda dans son obédience tout le midi de la Viennoise, avec les deux provinces de Narbonnaise IP et des Alpes Maritimes. Un instant même, le pape Hilaire (461-468) reprit le dessein de constituer à Arles une sorte de siège primatial des Gaules. Mais ce projet, contrarié par les circonstances, fut bientôt abandonné. La Provence, occupée par les Wisigoths, se vit séparée de Rome. La primatie d'Arles cessa de faire parler d'elle aussitôt que les grandes administrations romaines dont Arles était le centre, se furent repliées sur l'Italie (480).
Mais ces administrations se réinstallèrent, une trentaine
(l) On ne parle pas de la province des Alpes Maritimes; mais il y a lieu de croire qu'elle aussi était considérée comme rattachée à la métropole d'Arles. Cette situation était déjà traditionnelle lors du concile de Riez, en 430; elle se maintint jusqu'à la fin du VIII* siècle.
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d'années plus lard, après reffondrement du royaume des Wisigoths (507). Le roi de Ravenne, Théodoric, qui continuait en Italie le régime impérial, en étendit le bénéfice à la partie de la Gaule qu'il s'était annexée à la faveur des derniers événements. Arles revit le préfet du prétoire des Gaules et tout son cortège de dignitaires administratifs. On crut le moment opportun pour y installer aussi un vicariat pontifical : Tévêque Césaire reçut (1), avec le pallium, la mission de représenter le pape auprès de l'episcopat des Gaules et de l'Espagne. Ce dernier pays était alors soumis en fait à Théodoric, comme tuteur du jeune roi Âmalric. On ne voit pas que Césaire ait jamais usé de ces pouvoirs, soit dans la Gaule gothique, soit surtout dans les pays soumis aux Burgondes ou aux Francs. Quand il mourut, en 542, la Gaule, sauf la Septimanie, était tout entière franque; la ville d'Arles reconnaissait l'autorité du roi Childebert. Le lien était tranché entre elle et l'Espagne, y compris la Narbonnaise T*, Narbonne, Béziers, Nîmes, etc. Les successeurs de saint Césaire, Auxanius, Aurélien, Sapaudus, n'en furent pas moins soucieux de se faire reconnaître à Rome comme vicaires pontificaux et de se faire décorer du pallium. Mais il n'y avait plus là que des formes. Sous le régime franc, le vicariat d'Arles ne rendit au saint-siège aucun service appréciable. En dehors d'Arles et de la Provence, on ne voit pas que le pallium des successeurs de saint Césaire leur ait valu beaucoup de prestige. Dans les conciles nationaux, on les traitait toujours comme des métropolitains ordinaires. Passé le VI' siècle, il n'est plus question du vicariat.
Telle est l'histoire du vicariat, dans ses grandes lignes.
Venons maintenant au détail, et, tout d'abord, concentrons notre attention sur l'origine de cette institution, au temps de Zosime et de Patrocle. 11 y a là, je crois, une situation historique dont on n'a pas tenu jusqu'ici un compte
(1) Jaffé, 769.
suffisant. Dans son entreprise pour rattacher plus étroitement au saint-siège Tépiscopat des Gaules, le papeZosime n'a pas rencontré le succès; on peut même lui reprocher d'avoir mal choisi son principal instrument, l'évéque Patrocle. J'irai plus loin et je reconnaîtrai sans détour que, dans cette afiFaire comme dans plusieurs autres, se trahit le naturel inquiet, agité, du personnage qui occupait alors le siège pontifical. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il ait agi sans raisons, qu'il ait engagé à l'aveugle l'autorité dont il était dépositaire, qu'il ait été en tout le jouet d'un prélat ambitieux et bien en cour.
Quelles avaient été à l'origine, quelles étaient au commencement du V® siècle, les relations entre le saint-siège et les évoques des Gaules?
A l'origine, la chose est aussi claire que possible. Les seuls docujnents qui nous restent sur l'histoire de nos églises avant Constantin, ce sont les lettres des martyrs de Lyon de l'année 177, les écrits de saint Irénée, la lettre OB'* de saint Cyprien. Rien n'est plus propre que ces pièces à nous montrer l'étroite union qui régnait entre Rome et les églises de Gaule , notamment celles de Lyon et d'Arles. Les martyrs de 177 sont en rapports épistolaires avec le pape Eleuthère; ils lui écrivent (1) à propos des prophéties monlanistes, l'appelant leur père, llarep 'EXeuôepe, et lui recommandant le porteur de leur lettre, le prêtre Irénée, en termes qui supposent des relations antérieures et un certain crédit. Quant à saint Irénée lui-même, très mêlé aux affaires intérieures de l'église romaine, très au courant de son histoire, c'est peut-être celui de tous les Pères de
(l) Eusèbe. H. E., V, 3, 4.
rÉglise qui a prononcé les plus fortes paroles sur la nécessité de se tenir en union avec le siège apostolique. Au milieu du IIP siècle, la lettre de saint Cyprien nous le prouve, s'il se produisait un désordre grave dans Téglise de Gaule, on avait soin d'en informer le pape, on considérait que sa responsabilité était engagée, on lui attribuait le droit et le devoir de pourvoir au remplacement d'un évoque dévoyé (1).
Sed haec fuere prias. Au IV' siècle, on ne rencontre rien de semblable. Sans doute, le concile d'Arles de 314 nous a laissé une lettre empreinte des sentiments les plus respectueux à l'égard du pape Silvestre et du saint-siège ; mais cette pièce émane d'une assemblée de tout Tépiscopat d'Occident : bien qu'il convienne d'en tenir compte, on doit noter qu'elle n'exprime pas spécialement les sentiments de l'épiscopat gallo-romain. Celui-ci devenait très nombreux. A la faveur de la liberté religieuse, les évêchés se multipliaient rapidement : il y en eut bientôt un dans chaque cité. Quelle influence le saint-siège eut-il sur ce développement et sur le progrès de l'organisation ecclésiastique au cours du IV* siècle? Il serait impossible de le dire, les documents faisant complètement défaut. Toutefois, s'il s'était produit quelque événement extraordinaire, il eu serait bien resté trace, au moins dans la Chronique de Sulpice Sévère.
Pendant la crise arienne (353-360), l'épiscopat du midi, de l'ancienne Gaule narbonnaise, paraît s'être rallié autour de l'évêque d'Arles, Saturninus, favori de l'empereur Constance; les autres évêques avaient pour chef moral saint Hilaire de Poitiers. Mais ces groupements sont dus à des circonstances personnelles; ils n'impliquent aucune prééminence des sièges d'Arles et de Poitiers. Ces villes, du
(1) Le même sentiment se retrouve dans les plus anciennes légendes sur révangclisatjon dos Gaules. C'est de Home que Grégoire de Tours fait envoyer ses sept missionnaires, ainsi que saint Eutropo de Saintes; c'est aussi 4e Rome (^u était venu à Auxerre saint Pércgria.
reste, n'avaient alors aucune prééminence ofiBcielle. C'est à Trêves et à Vienne que Timportance était échue ; la vieille métropole lyonnaise, très entamée dès le IIP siècle, ne conservait que le souvenir de son ancienne splendeur. A Trêves résidait l'empereur, quand il y en avait un pour les pays transalpins ; en tout cas, il y avait là un préfet du prétoire, duquel relevaient les gouverneurs de province depuis la frontière d'Ecosse jusqu'au delà du détroit de Gadès. Bien d'autres admininistrations importantes y avaient leur centre. Vienne était le siège du vicariat des cinq (plus tard des sept) provinces entre lesquelles se subdivisait la Gaule du centre et du midi. Dans cette dernière région, Narbonne faisait encore quelque figure comme chef-lieu de province. Quant à Arles, elle avait le relief d'une ville importante par son commerce et sa population, tout comme ses voisines, Nimes et Marseille.
Il semble que, du moment où les vieilles traditions allaient en s'efiFaçant, du moment où l'on se détachait de la mère-église de Lyon, on aurait dû chercher à se rallier autour de Trêves et de Vienne. Il n'en fut rien. Les rares documents où apparaît alors l'épiscopat des Gaules le circonscrivent beaucoup plus qu'ils ne le groupent. L'expression consacrée pour le désigner c'est Episcopi Galliarum et V (ou VU) provinciarum. On la rencontre dans les lettres synodales des conciles de Valence (375), de Nimes (396), de Turin (v. 400), ainsi que dans la correspondance des papes Zosime et Boniface. Aux conciles de Valence et de Nimes, dont nous avons les signatures, ou trouve, comme président, le plus ancien évoque et non celui d'un siège déterminé : Lyon, Trêves, Arles, Vienne, n'ont ici aucune préséance. Il y a plus ; l'institution des métropoles, qui fonctionnait depuis longtemps en Orient, ne se révèle pas encore dans les décrets de Valence et de Nimes. C'est au concile de Turin qu'il en est question pour la première fois, et comme d'une chose peu définie. Les évéquesdece concile ne savent pas si c'est à l'évêque d'Ai'lçs qu à celui
de Vienne que doivent être attribuées les fonctions de métropolitain dans la province à laquelle appartiennent ces deux sièges. L'évêque de Marseille, vraisemblablement en vertu d'un ancien usage, est considéré comme le métropolitain de la Narbonnaise 11% bien que sa ville épiscopale soit en Viennoise. Nous sommes évidemment aux origines du système métropolitain, en ce qui regarde la Gaule ecclésiastique.
Mais, cet épiscopat si peu groupé, si peu hiérarchisé, quelles sont ses relations extérieures ?
Ici, on doit signaler une situation nouvelle. A Torigine, on ne s'adressait qu'à Rome ; maintenant il y a une tendance à s'adresser aussi, et peut-être plus volontiers , à Milan (1).
L'épiscopat des Gaules avait délégué deux de ses membres au concile d'Aquilée, tenu en 381, par saint Ambroîse, pour le règlement de certaines affaires ecclésiastiques de rillyricum. Ace concile, le pape ne fut ni présent ni représenté. C'était avant tout le concile du diocèse d'Italie, c'est-à-dire de la haute Italie, dont le chef était l'évêque de Milan. En 390, les évoques des Gaules, divisés à propos de l'ordination de l'évêque de Trêves, Félix, allèrent porter leur'querelle devant le même concile, tenu cette fois à Milan, toujours sous la présidence de saint Ambroise. C'est après la mort de celui-ci que se réunit le concile de Turin, lequel, bien entendu, est toujours le concile d'Italie, le concile de l'évêque de Milan. Sa principale occupation fut de régler un certain nombre d'affaires que les prélats de la vallée du Rhône et même des autres régions de la Gaule vinrent soumettre à son autorité.
Ainsi le pli se prenait; il était même déjà pris. Toutes les fois que l'on avait entre soi un dissentiment grave, que l'on désespérait de régler en Gaule, on le portait à l'évêque
(1) Sur ceci, voyez mon livre Origines du culle chrétien^ p. 32 et suiv. ; cf. p. 84-89.
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de Milan et à son concile. Ce n'était pas que Ton mésestimât le siège apostolique, sa tradition, ses lumières; mais on croyait apparemment que les évoques de la haute Italie étaient mieux renseignés sur Tétat des choses en Gaule, et Ton s'adressait à eux plus volontiers. Ce que Ton demandait à Rome, c'était plutôt de la législation : on la consultait sur des cas de morale ou de discipline générale; une église aussi ancienne, aussi importante, était en situation de donner de bons conseils. Ici, nous pouvons citer, précisément pour le temps qui nous occupe, le Synodus Romanorum ad Gallos episcopos, avec les deux lettres du pape Innocent aux évoques Victrice de Rouen et Exupère de Toulouse (l). Ce ne sont que des réponses à des consultations écrites ou même orales ; ce ne sont pas des décisions judiciaires. L'autorité traditionnelle, en fait de discipline, c'était toujours la vieille église de Rome; mais l'autorité pratique, le juge en cas de conflit, c'était le concile de Milan.
Une telle situation était peu faite pour agréer aux papes ; et cela d'autant moins que les recours à Milan tendaient à passer en usage, même en d'autres pays que la Gaule. Les Africains et les Espagnols, en diverses occasions, étaient allés demander conseil à Milan tout aussi bien qu'à Rome. Milan était depuis plus d'un siècle la résidence ordinaire de l'empereur d'Occident. Cette circonstance avait évidemment influé sur le prestige de son évêque. Allait-on voir, en Occident comme en Orient, l'épiscopat graviter autour de la ville impériale? Déjà les Africains étaient organisés et formaient autour de Tévêque de Carthage un faisceau très serré : Carthage n'était guère moins autonome qu'Alexandrie. N'était-ce pas une Constantinople italienne qui se dessinait à Milan? Que deviendrait alors le prestige du siège apostolique? Le sénat de Rome n'était plus qu'une grande curie municipale ; autrefois maître du
(l) Jaffé, 286, 293.
monde, il ne jouissait plus que d'un majestueux honorariiit. Etait-ce là le sort que Tavenir réservait au siège de saint Pierre?
Que les papes se soient préoccupés de cette situation et que leurs inquiétudes se soient exprimées dans leur langage et dans leurs actes, c'est ce qu'il y a de plus naturel. A cet égard, la lettre du pape Innocent à Tévôquede Rouen, Victrice, est très intéressante à étudier.
Innocent prévoit le cas où un conflit éclate entre des clercs , même d'ordre supérieur, c'est-à-dire évoques. Il veut qu'alors le débat soit jugé dans la province même et non pas en d'autres provinces (1). Sur ce point, il n'admet qu'une exception, c'est le cas où l'on s'adresserait à Rome.
Le terme de a province » est ici un peu vague. Il n'est pas sûr que le pape ait entendu par là des provinces administratives comme celles que vise le canon 5* du concile de Nicée. Le régime des provinces ecclésiastiques calquées sur les circonscriptions civiles n'avait point été introduit en Italie; on peut même dire qu'il ne le fut jamais. Les ressorts métropolitains de Rome, de Milan, de Ravenne, ne coïncident nullement avec des provinces administratives. Je crois plutôt que le pape considère ici la Gaule comme une vaste province et qu'il engage les évêques de ce pays à terminer leurs querelles chez eux, sauf le cas où ils préféreraient recourir au saint-siège. En toute hypothèse, il est clair qu'une pareille prescription exclut, pour les églises de Gaule, la compétence du concile de la haute Italie.
Innocent présentait cette prohibition comme très importante : l'enfreindre, c'était, selon lui, se mettre dans le cas d'être déposé et puni comme coupable d'une grave in-
(1) a Congregatis eiusdem provinciae episcopis iurgium terminotur, nec alicui liceat ~~ sine praeiudicio tamen Romanae ecclcsiae cui in omnibus causis débet reverentia custodiri — relictis his sacerdotibus qui in eadem provincia Dei Ecclesiam nutu divino gubernant, ad alias convolarc provincias. » Jaffé, 280^ c. 5.
justice (1). Cependant sa décision ne se produisait pas avec une solennité suffisante pour que Ton en pût espérer beaucoup d'effet. Elle fait partie d'un petit liber regularum^ donné par lui, sur sa demande, à Tévêque de Rouen. Celui-ci est bien chargé de le répandre autour de lui, mais Innocent s'en rapporte sur ce point au zèle de Viclrice. Il n'adresse pas sa consultation à Tépiscopat gallican tout entier, episcopis per Gallias et septem provincias. Ce n'est pas avec cette démonstration timide que Ton fût venu à bout de détourner le courant qui portait vers Milan les procès des évoques transalpins.
Zosime, successeur d'Innocent, eut recours à des voies beaucoup plus pratiques.
Si les évoques de la haute Italie avaient tant de crédit aux yeux de leurs collègues de Gaule, c'est qu'ils étaient groupés, organisés, hiérarchisés, et que leur chef était l'évêque d'une ville de très grande importance. Qu'une autorité de cet aspect se rencontrât à l'ouest des Alpes, c'en serait assez pour que les procès gallicans ne franchissent pas les cols. Que cette autorité tînt ses pouvoirs du siège romain et se prêtât à être au besoin l'intermédiaire entre le pape et le clergé des Gaules, c'était autant qu'il en fallait pour calmer les inquiétudes des pontifes apostoliques et renouer Tantique tradition des rapports avec Rome. Or, précisément au moment où nous sommes, la situation politique prenait une tournure très propre à favoriser une institution de ce genre.
Les promenades militaires des Goths à travers l'Italie
(1) « Quod si quis forte praesumpserit, et ab officio clericatus submotus et iniuriarum reus ab omnibus iudicotur. »
avaient contraint l'empereur latin à délaisser momentanément Milan pour chercher dans les marécages de Ravenne un asile plus sûr, plus voisin de sa ligne de retraite sur Constantinople. En même temps, les barbares de Germanie violaient à chaque instant la frontière du Rhin et le prestige de Trêves. Il n'était plus possible de maintenir en un lieu si exposé le centre du gouvernement transalpin. Les provinces de Bretagne avaient été laissées à elles-mêmes. En se repliant vers le sud, on s'était arrêté à Arles, à portée de TEspagne, dont on ne désespérait pas encore, et de ritalie, où était toujours le centre de gravité politique. Arles avait été capitale d*empire sous le gouvernement de l'usurpateur Constantin (407-411). Reconquise, après un long siège, par le favori d'Honorius, le général Constance, elle avait su faire oublier son opposition momentanée. C'était évidemment, pour l'avenir, le centre de Tinfluence romaine au delà des Alpes, la capitale de ce que l'empire pouvait espérer conserver de ses anciennes provinces en Gaule et en Espagne.
Il n'y avait pas besoin d'être très perspicace pour voir clair dans cette situation. Le pape Zosime la comprit tout de suite et s'empressa d'en profiter. Mais, en cette affaire comme en plusieurs autres, s'il aperçut clairement le but à atteindre, il ne montra pas le même discernement dans le choix des moyens et l'appréciation des personnes.
Au moment de son élection, la grande influence politique, dans l'empire d'Occident, c'était le patrice Constance, le vainqueur d'Arles, devenu le protecteur et comme le père de cette cité, conquise par ses armes ou sa diplomatie. Au-dessous de lui, dans les avenues qui conduisaient à ses bonnes grâces, un autre Arlésien de rencontre, l'évêque Patrocle, faisait volontiers parade de sa faveur. C'était un assez triste personnage. Au temps de l'usurpateur Constantin, Arles, comme plusieurs autres villes des Gaules, avait à sa tête un évêque du type de saint Martin, un de ses disciples : il s'appelait Héros. Ce saint homme avait
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eu le tort de ne pas sacrifier Constantin alors que tout le monde l'abandonnait. Quand la ville fut livrée au général d'Honorius, il avait été stipulé que le malheureux prince aurait la vie sauve. Les serments de Constance ne suffisant pas à le rassurer, Tévêque lui donna dans son église la protection de l'asile religieux ; pour plus de sûreté, il crut devoir l'ordonner prêtre. Cela ne le sauva pas. On l'arracha de l'autel, et, peu de jours après, sa têle fut expédiée au « légitime » empereur, à Ravenne.
Quant à Tévêque Héros, on ne se donna pas même la peine de lui faire son procès : on l'expulsa purement et simplement. Son collègue d'Aix, Lazare, un autre disciple de saint Martin, fut évincé par le même procédé. On eût sans doute agi de la même façon à l'égard de Tévêque de Marseille, le vénérable Proculus; mais celui-ci était un homme de tête, très aimé de sa population, pe^ut-être plus habile, que ses collègues. Il conserva son siège.
On ne sait quel fut à Aix le successeur de Lazare. En revanche, on ne connaît que trop le successeur d'Héros sur le siège d'Arles. Les contemporains (1) le représentent non seulement comme l'âme damnée du patrioe Constance, mais encore comme un prélat simoniaque, qui mit bientôt à l'encan, dans un commerce infâme, les sièges épiscopaux du midi de la Gaule. Ces témoignages n'existeraient pas que l'on ne serait déjà que trop fondé à se scandaliser de son élévation à Tépiscopat. Accepter ces fonctions du
(1) Témoignage de saint Prosper, Chron,^ a 412 (Migne, P. L., t. LI, p. 590): a Héros, vir sanctus et b. Martini discipulus, cum Arelatensi oppido opiscopus pracsideret, a populo eiusdem civitatis insons et nulii insimulationi obnoxius pùlsus est, inque cius locum Patroclus ordinatus, amicus et famiiiaris Constantii magistri militum, cuius per ipsum gratia quaerebatur; eaqqe res inter episcopos regionis illius magnarum discordiarum causa fuit. » — 'tcmoignage de la Chronique du 452, rédigée en Provence par un contemporain de saint Prosper, avec des préoccupations théologiques opposées à celles du célèbre disciple do saint Augustin; Migne, /. c, p. 862 : « Patroclus Arelatcnsis opiscopus infami mercatu sacerdotia venditare ausus. » Cf. la récente édition de Mommscn, M. G. Auctores anliquissimi^ f.. IX, p. 460, 654.
vivant d*uD évéque dont la destitution n'avait été prononcée par aucun tribunal ecclésiastique, cela décèle une conscience des moins timorées.
Patrocle se trouvait à Rome au moment de Télection de Zosime. Eut-il quelque influence sur le choix du nouveau pape ? On n*en sait rien. Ce qui est sûr, c*est que, dès le premier jour, il fut persona gratissima et que son crédit demeura intact pendant les vingt et un mois de ce pontificat. Ce que Ton peut dire de plus favorable pour Zosime, c'est que la grande situation ofiBcielle de Patrocle ferma les yeux de son supérieur ecclésiastique sur Tirrégularité de sa promotion et Tétrangeté de sa conduite.
Jusqu'à sa mort il demeura obstinément attaché à l'évéque d*Ârles, s*en rapporta toujours à sa parole et transforma ses moindres désirs en décrets du saint-siège.
Les désirs de Patrocle étaient nombreux et variés. Comme ils ont beaucoup d'intérêt pour l'histoire de l'organisation ecclésiastique en Provence, je dois les énumérer en détail (1).
Le premier concernait son propre diocèse épiscopal. Il contestait à l'évéque de Marseille deux paroisses, Citha^ rista et Gargarius, qu'il disait appartenir au « territoire de son église. » Ces deux localités, actuellement Ceyresle et SaintJean-de-'Oarguier, sont situées l'une au sud^st, l'autre à Test de Marseille; entre Marseille et Gargarius, il n'y a guère plus de quatre lieues. On peut s'étonner que la cité d'Arles se soit étendue aussi loin ; cependant, il n'est pas possible d'en douter. Une inscription de Gargarius (2) mentionne les pagani pagi Lucreti qui sunt finibus Arelatensium loco Gargario, Elle est du temps d'Ântonin le Pieux. D'autres inscriptions, moins significatives, il est vrai, permettent cependant d'affirmer que Hyères et Toulon
(1) Sar ceci, voir les lettres de Zosime (Jaffé, S28-S41).