LÉGENDES D AQUITAINE
A s'en tenir aux renseignements qui nous sont fournis par Grégoire de Tours et par Fortunat, qui l'un et l'autre ont vécu dans le pays, on ne s'intéressait guère, dans l'Aquitaine du VIe siècle, au souvenir des premiers missionnaires. Sur les vingt-cinq -églises qui existaient de leur temps, cinq seulement nous ont transmis, par ces auteurs, le nom de leur fondateur. Ce sont les églises de Limoges, d'Auvergne, de Bourges, de Saintes et de Couserans. A Limoges et à Saintes, saint Martial et saint Eutrope paraissent avoir été honorés d'un culte traditionnel et non interrompu. Quant aux saints Austremoine d'Auvergne, Ursin de Bourges, Valère de Couserans, leur vénération paraît se rattacher à des circonstances qui s'étaient produites peu avant le temps où Grégoire les consigna dans ses récits. Le culte de saint Front, à Périgueux, nous est attesté dès la première moitié du VIP siècle ; si saint Privât de Mende est réellement le premier évoque du Gévaudan, et si sa mort remonte en réalité au commencement du IVe siècle, on pourrait l'ajouter, lui septième, à la série. Mais il faudrait une confiance à mon avis excessive pour admettre que les légendes d'Albi-Lectoure, de Cahors, du Velay, d'Angoulême, d'Auch, de Dax, ou concernent sûrement des premiers évêques, ou prouvent que leur culte remonte à une très haute antiquité. Pour les onze autres églises, Rodez, Bordeaux, Agen, Poitiers, Eauze, Com-
minges, Lescar. Aire, Bazas, Tarbes, Oloron, il n'y a aucune trace sérieuse d'un culte anciennement rendu au premier évêque.
Il est naturel qu'on n'en soit pas resté là et que Ton ait cherché à tirer de l'oubli ce qui pouvait subsister de souvenirs relatifs aux origines ou à cultiver ceux qui se trouvaient déjà fixés. De là tout un travail légendaire, entrepris trop tard, malheureusement, pour être utile à l'histoire des temps anciens, mais dont les productions ont beaucoup d'intérêt pour l'étude du milieu dans lequel elles ont fait leur apparition. Je n'aurais guère à m'en occuper, s'il ne se trouvait personne pour leur attacher une importance qu'elles n'ont pas et pour les introduire, fort indûment, dans la documentation de nos origines ecclésiastiques. Nous n'en sommes pas là, tant s'en faut. Je me vois donc obligé de dire un mot des prétentions locales et des pièces qui en sont l'expression littéraire. Je le ferai brièvement, en m'attachant plutôt à mettre en lumière les éléments du problème qu'à discuter les conclusions que Ton en tire pour soutenir certaines revendications d'antiquité.
C'est par Grégoire de Tours que nous connaissons le fondateur de l'église de Limoges. Saint Martial est, suivant ce qu'il en sait, l'un des sept évêques envoyés de Rome au milieu du troisième siècle : il fut destiné aux Limousins (Lemovicinis). Grégoire en parle, à plusieurs reprises, comme d'un confesseur célèbre et vénéré; il dit aussi qu'il avait amené d'Orient en Gaule deux prêtres, qui lui survécurent et furent enterrés près de lui. De son temps, on montrait les sarcophages des trois apôtres dans une crypte fréquentée des pèlerins (2).
(1) Je reproduis ici, avec quelques modifications, un mémoire publié dans le tome IV des Annales du Midi (1892), p. 289.
(2) Greg.iTur., H. Fr.t I, 30; IV, 16; X, 29; Gl. conf., 27.
Cette crypte, nous le savons d'après des données moins anciennes, mais sûres, était divisée en trois compartiments. Saint Martial et ses compagnons reposaient dans la chambre d'entrée; la seconde contenait le tombeau d'une dame appelée Valérie; la troisième, tout au fond de la crypte, celui d'un duc Etienne (Stephanus clux). On accédait à ce souterrain en passant par une petite basilique, plus élevée de niveau, placée sous le vocable de saint Pierre (Saint- Pierre-du-Sépulcre).
Le sanctuaire fut desservi, jusqu'au IXe siècle, par des clercs dont le plus qualifié portait le titre de martyrarhis. Il avait assez d'importance pour qu'on y fit des fondations. On lui connaît diverses propriétés aux environs de Limoges ; un monastère entier, celui de Paunat (1), dépendait de la basilique Saint-Martial, à qui il avait été cédé en 804. En 848, cette communauté de clercs s'organisa en monastère proprement dit. On construisit alors, à côté de Saint- Pierre-du-Sépulcre, une grande église, sous le vocable du Sauveur, et l'on y transporta le corps du saint évèque. Cette cérémonie dédicatoire eut lieu en 852 (2). Moins de deux siècles après, l'église du Sauveur fut démolie (1021) et remplacée par une autre plus considérable, qui fut consacrée le 19 novembre 1028. Ce dernier édifice a duré jusqu'à la Révolution. Mais ce n'était plus alors qu'une collégiale. Dès l'année 1535, les moines s'étaient sécularisés et transformés en chanoines. Du monument il ne subsiste
(1) Le cartulaire de Paunat a été publié par MM. A. Thomas et R. Poupardin, dans les Annales du Midi, t. XVIII (1906), p. 18. D'après les éditeurs, la date de 804 pourrait être interprétée autrement, de sorte que la cession peut être de 888; ceci me semble fort douteux.
(2) Un faux diplôme, conservé en copie dans le ms. Paris. 5, parle de cette dédicace comme célébrée en 833 par Louis le Pieux, entouré de ses trois fils, Lothaire, Pépin et Louis le Germanique. C'est de cette pièce (BOhm.-Mùhlb., 879) que dérivo le passage (interpolé) de la Chronique d'Adémar, III, 16, où il est question d'une dédicace de Saint-Martial au temps de Louis le Pieux. Le séjour de ce prince à Jucundiac, près Limoges, en octobre 832, aura donné lieu aux méprises d'où est sortie cette falsification. La vraie date est donnée par le livre des miracles, dans sa rédaction originale et sincère. Voy. plus loin.
pas pierre sur pierre; remplacement en est actuellement occupé par un théâtre.
Revenons à la tradition sur le titulaire. Le martyrologe hiéronymien, à peu près contemporain de Grégoire de Tours, marque au 30 juin la fête de saint Martial : Lemo~ vicas, depositio s. Martialis episcopi et confessoris. Ce texte est répété dans la plupart des martyrologes du IXe siècle, ceux de Raban, Wandelbert, Adon, Notker. Usuard, qui écrivait à Paris, en 875, après un voyage en Aquitaine et en Espagne, au cours duquel il avait peut-être visité Limoges, en sait notablement plus long. Non seulement il mentionne les deux prêtres compagnons de saint Martial, ce qu'il aurait pu faire d'après Grégoire de Tours, mais il les nomme et leur attribue des miracles : S. Martialis episcopi cum duobus presbyieris Alpiniano et Stratocliano quorum vita miraculorum signis admodum effulsit.
Ces particularités, Usuard ne les tenait pas de la vie de saint Martial, déjà rédigée au moment où il écrivait ; car elle ne dit, sur les deux prêtres, rien que l'on ne trouve déjà dans le De gloria confessorum de Grégoire.
C'est dans un manuscrit du IXe siècle (1), première moitié, que l'on rencontre pour la première fois cette vie de saint Martial (2). Au dire du biographe, le saint fut envoyé de Rome à Limoges par l'apôtre Pierre, auquel on fait tenir, à propos de cette mission, un assez long discours. Deux prêtres lui avaient été donnés pour compagnons. L'un d'eux étant mort en route, Martial revint à Rome. Saint Pierre lui confie son bâton en lui prescrivant d'en toucher le cadavre du défunt, moyennant quoi il ressusciterait. Ainsi fut fait, dit-on [ut vulgi fama testatur), car notre auteur n'en parait pas bien assuré. Arrivé à Li-
(1) Ms. 136 de Carlsruhe, provenant de Reichenau, où il fut exécuté un peu avant 846. Cf. Anal. Doll., t. XII, p. 465, note 4.
(2) Voir son texte, publié, d'après d'autres manuscrits, par M. l'abbé Arbellot, Etude historique sur l'ancienne Vie de saint Martial. Limoges,
moges, le missionnaire prêche et convertit. Un seul épisode, celui de Valérie, noble jeune fille qui se fit chrétienne et fut tuée par son fiancé dont, une fois convertie, elle refusait la main. Ceci est raconté avec beaucoup de réserve, ut aiunt, perhibetur, ut ferlur. On ajoute, mais encore avec un dicitur, que Valérie avait concédé à saint Martial une place dans le tombeau préparé pour elle-même, Vient enfin la mention très rapide de la mort du saint et de ses deux compagnons, avec une histoire de sarcophages déplacés, que l'on trouve déjà dans Grégoire. Ici, plus de fertur, de dicitur. Le rédacteur avait sous les yeux le texte de Grégoire; il était sûr de ce qu'il disait.
Il n'est pas moins affirmatif dans la première partie, où il décrit la mission donnée par saint Pierre. C'est d'ailleurs le morceau principal. Si Ton défalque le prologue, assez verbeux, et la finale sur la mort et la sépulture, on constate que plus des trois quarts du texte restant sont employés à cultiver une seule idée : Martial a été envoyé par l'apôtre Pierre. C'est cette idée, fort évidemment, que l'on veut inculquer. C'est pour la répandre que l'auteur a pris la plume. La vie de saint Martial, le détail de son activité en Limousin, les traditions qui pouvaient s'être conservées ou formées à son sujet, -rien de cela ne l'intéresse. S'il a parlé de Valérie, c'est qu'elle était enterrée dans la même crypte que l'évêque et que cette circonstance l'invitait à s'occuper d'elle. Encore n'est-ce qu'avec une extrême timidité qu'il rapporte les récits en circulation à ce propos.
Après cette prétendue vie de saint Martial, vient, dans les mêmes manuscrits, une série de dix miracles, dont deux (1 et 3) sont encore empruntés à Grégoire de Tours (1).
(1) La parenté de ces textes avec Grégoire est manifeste, et personne ne la met en doute. Quant à renverser le rapport et à dire que c'est Grégoire qui a copié le biographe anonyme, c'est à quoi il ne faut pas songer. La rédaction de l'historien a beaucoup plus de trait, île couleur et de vie que celle du biographe; son caractère d'originalité est si évident, qu'il frappe tout de suite le lecteur sans prévention. Cf. le commentaire de Krusch au
Il est difficile de définir exactement l'âge de cette pièce. Le style, précieux et guindé, se ressent de l'influence des écoles carolingiennes (1). La vie de saint Martial était, je crois, de date récente quand elle a été insérée dans le manuscrit de Reichenau (2).
Ce que cette composition ajoute à Grégoire de Tours, c'est, en dehors de quelques miracles posthumes, l'épisode de Valérie et la mission donnée par saint Pierre.
En ce qui regarde la mission, on racontait à Périgueux, dès le IXe siècle, la même histoire, exactement, y compris la résurrection du compagnon par le bâton de saint Pierre. A Périgueux, cependant, elle avait pour héros le premier évêque du lieu, saint Front. Les deux traditions ne sont sûrement pas indépendantes. Celle de Limoges se manifeste dans les textes un peu plus tôt (3) que celle de Périgueux, qui n'a pas d'attestation expresse plus ancienne que le martyrologe d'Aclon. Mais cette faible priorité des documents ne saurait prouver que les Limousins aient eu le
De gl, conf., 28. Si Grégoire avait eu la vie de saint Martial sous les yeux, comment n'aurait-il soufflé mot, je ne dis pas de l'épisode de Valérie, mais de la mission donnée par saint Pierre et de la résurrection du compagnon?
(1) Une phrase, dans le livre des miracles, n° 3, est textuellement identique à un passage de la vie de saint Eloi (Migne, P. G., t. 87, p. 580) : Solet êtiam pertinax cervicosilas. .. Je croirai difficilement que le biographe de saint Eloi soit allé chercher ceci dans la vie de saint Martial. Le contraire est plus probable.
(2) C'est en vain qu'on a prétendu la reporter au VI* siècle, sous prétexte qu'elle présente un grand nombre de ces cadences rythmées qu'on appelle le cursus. Un grand nombre de pièces hagiographiques du IXe et du X* siècle sont dans le même cas. Outre la vie de saint Otmar, signalée par les Bollandistes {An. Boll., t. XVI, p. LOI ; t. XVII, p. 3S7), je puis citer la Translatio s. Liborii (M. G., t. IV, p. 149), la passion des saints Firmus et Rusticus (Ruinart, Acta sine, à la fin), et même la vie de sainte Valérie, écrite dans le diocèse de Limoges aux environs de l'an 1000. Il est naturel que ces cadences aient été recherchées avec plus de soin dans les textes destinés, comme ceux-ci, à la lecture publique. Les compositions liturgiques, elles aussi, et pour la môme raison, sont demeurées bien plus longtemps fidèles au cursus que les pièces de correspondance et de chancellerie, ou que les traités didactiques. En ce qui regarde la vie de saint Martial, nous avons affaire à un clerc particulièrement pédant, bien capable d'avoir poussé la recherche du rythme au delà de ce que comportait l'usage.
(3) Voir cependant ci-dessous, p. 130.
mérite de l'invention ; la fable, car c'en est une, a fort bien pu être imaginée d'abord à Périgueux, ou même ailleurs. Elle a, du reste, été appliquée à bien d'autres saints.
Cette vie de saint Martial est, comme on le voit, un essai informe et disproportionné. On s'en contenta pendant près de deux siècles. En revanche, on s'occupa de continuer le livre des Miracles. Un manuscrit du Xe siècle, actuellement à Bruxelles (n° 8550-1) (1), nous en a conservé plusieurs recueils. En tète se présente celui dont nous venons de parler, qui fut sans doute rédigé en même temps que la vie du saint. Le second recueil (Boll. 1 1-20) s'ouvre par un prologue où cette vie est expressément citée. 11 se termine par un récit relatif à l'année 832. Mais comme, dans ce qui précède (15, 17), on suppose que le corps de saint Martial avait été déjà tiré de sa crypte et porté dans la grande église, force est d'admettre que le collecteur écrivait après la translation de 852. Toutefois, ce collecteur a trouvé tout rédigées deux histoires afférentes au VIIe siècle, d'un grand intérêt l'une et l'autre. Ce sont celles de Lupus, le martyrarias de Saint-Martial, promu à l'évêché de Limoges, et celle d'un autre Lupus, celui-ci duc d'Aquitaine, assassiné à Limoges à la porte du sanctuaire qu'il venait de piller. Ces deux récits sont d'une langue spéciale, très incorrecte, sûrement antérieure à la renaissance littéraire du temps de Charlemagne.
Le troisième recueil est, comme le précédent, postérieur à la translation de 852. Outre quelques récits dépourvus d'attaches historiques, on y remarque celui du pillage de Limoges par les Normands et des détails intéressants sur l'invasion de l'Aquitaine par Louis, fils de Louis le Germanique. Ce dernier événement est de l'année 854 ; l'autre doit être à peu près du même temps.
(1) Acla. SS. iun., t. VII, p. £07; M. G. Scr., t. XV1, p. 280,
Le narrateur, cela est sûr, est un contemporain (1).
Quant à l'histoire de sainte Valérie, elle fut cultivée plus tard, au prieuré de Chambon, où l'on avait transporté ses restes on ne sait au juste quand. En 985, ces reliques furent changées de place. C'est alors que l'on rédigea la vie et les miracles de la sainte (2). Il y est dit que Valérie, noble jeune fille de Limoges , était fiancée à un duc Etienne, qui, ayant appris sa conversion et son vœu de virginité, lui trancha la tête. La martyre prit sa tête entre ses mains et la porta à l'évêque Martial. Celui-ci l'enterra dans le tombeau qu'il s'était préparé pour lui-même. A la suite de cet événement, Etienne se convertit et fît hommage à saint Martial de la fortune qn'il devait offrir à sa future.
La date de cette pièce est donnée par un passage ou l'auteur parle de la translation de sainte Valérie, à laquelle il dit avoir assisté, en 985, quelques années avant le moment où il écrit.
Bientôt après, nous trouvons l'abbaye de Saint-Martial en possession d'une nouvelle vie du titulaire (3), qui fut substituée à l'ancienne et parvint à une grande célébrité. Son auteur prétend être Aurélien, disciple de saint Martial et son successeur sur le siège épiscopal de Limoges. Voici ce qu'il raconte :
Martial était contemporain du Christ. Le Sauveur étant venu à passer par la tribu de Benjamin, deux juifs de ce pays, Marcel et Elisabeth, entendirent sa prédication et furent baptisés par saint Pierre, avec leur fils Martial et d'autres personnes, au nombre desquelles étaient Zachée
(1) Ce Liber miraculorum n'a pas échappé aux retouches intéressées dont on abusa si étrangement au temps d'Adémar. Sans doute, le ms. de Bruxelles nous l'a conservé intact; mais d'autres mss. en présentent un texte remanié. C'est le cas du Parisinus 2768 A, d'après lequel il a été publié dans le Cat. codd, hagiogv. Paris., t. II, p. 385.
(2) Conservée dans le Parisin. , 2768 A, provenant de saint Martial. M. Arbcllot (Documents inédits sur l'apostolat de saint Martial. Limoges, 1860, p. 64) et les Bollandistes (Anal. Boll., t. VIII, p. 278; Catal. codd. hag. Paris., t. I, p. 196) en ont publié diverses parties.
(3) Surius, 30 juin, depuis l'édition de 1617.
le publicain et Joseph d'Arimathie. Le jeune Martial (il avait alors une quinzaine d'années) s'attacha à saint Pierre, avec lequel il était apparenté (1), et suivit dès lors le collège des douze apôtres. Il assista ainsi à la résurrection de Lazare, à la dernière Cène, au lavement des pieds (c'était lui qui tenait la serviette) ; il vit les disciples toucher les plaies du Christ ressuscité, mangea avec lui, assista à l'Ascension et à la Pentecôte, et reçut ainsi la même mission que les apôtres et la même effusion du Saint-Esprit. Avec saint Pierre il prêcha à Antioche, puis à Rome, où il amena d'Antioche quelques-uns de leurs convertis, notamment Alpinien et Austriclinien. Au bout de quelque temps, saint Pierre l'envoya, avec ces deux compagnons, évangéliser la cité de Limoges. En route, c'est-à-dire à Else en Toscane, eut lieu la mort et la résurrection d'Austriciinien. Entré sur le territoire de Limoges, c'est-à-dire dans le diocèse qui lui était assigné, Martial commença ses prédications par les localités rurales de Toulx (Tullum castellum) et d'Ahun (Agedunum), où il fit beaucoup de miracles et de conversions (2).
A Limoges, les prémices de son ministère furent deux nobles dames, Susanne et sa fille Valérie, chez lesquelles il avait pris gîte. Persécuté par les prêtres des idoles, il les accabla de miracles, tremblements de terre, éclairs, tonnerre, etc. Les deux principaux d'entre les pontifes, Aurélien et André, furent même frappés de mort ; mais saint Martial les ressuscita. Naturellement, tout le monde se convertit ; on brisa les idoles et le temple fut changé en église. Telle est l'origine de la cathédrale de Limoges, placée dès lors sous le vocable de saint Etienne.
Susanne meurt ; Valérie est consacrée vierge et donne
(1) Il cousinait aussi avec saint Etienne (Aurélien, c. 21).
(2) Ici, et en plusieurs autres endroits, le légendaire a dû s'inspirer de traditions locales déjà formées, qui se rattachaient sans doute à dc^ églises ou chapelles placées sous le vocable de saint Martial. Le biographe de sainte Valérie [Anal. Doll., t. VIII, p. 280) connaît déjà les miracles opères par le saint chez les païens de Toulx.
ses biens aux pauvres. Mais son fiancé, le duc Etienne, prince des Gaules, dont l'autorité s'étendait (à peu près comme celle du duc Guillaume V) du Rhône à l'Océan et aux Pyrénées, jusque sur les Gascons et les Goths, le duc Etienne s'irrite contre la jeune fille et lui fait trancher la tête (i). Des prodiges qui éclatent aussitôt déterminent la conversion d'Etienne. Il est déjà chrétien lorsque, Néron l'ayant fait appeler à Rome pour son service, il y va en compagnie de quatre légions, présente à saint Pierre ses soldats, tous baptisés comme lui, et profite de l'occasion pour se faire absoudre (2) du meurtre de sa fiancée.
Au retour, un de ses officiers se noie dans la Vienne ; mais saint Martial n'est pas loin ; il accourt et ressuscite le noyé. Revenu à la vie, Hildebert (c'est son nom) raconte ce qu'il a vu dans l'autre monde. Cependant, Etienne et Martial travaillent de concert à l'évangélisation de l'Aq litaine. L'apôtre prêche sur les bords de la Gironde, à Mortagne en Saintonge. Il ne va pas de sa personne à Bordeaux, mais son bâton y opère beaucoup de miracles, notamment la guérison du comte Sigebert, qui, bien entendu, se convertit avec tous ses administrés.
Revenu dans le pays de Limoges, saint Martial détruit d'abord une idole au lieu appelé Ausiacum ; puis, ayant appris la mort de saint Pierre, il consacre en son honneur une basilique construite par le duc Etienne près du tombeau de Valérie (Saint-Pierre-du-Sépulcre) et aménage la crypte elle-même. Un autel de saint Etienne s'élève dans le compartiment de la sainte; la place du duc et celle de Tévêque sont préparées. La dédicace de Saint-Pierre-du- Sépulcre a lieu le 2 mai, l'année même où Néron mourut (68). Martial désigne Aurélien pour le remplacer comme évêque à la cathédrale Saint-Etienne, et André pour présider le chapitre qui desservira Saint-Pierre-du-Sépulcre.
(1)11 n'est pas dit qu'elle ait ensuite porté sa tète, comme dans la légende de sainte Valérie elle-même.
(2) Ici, le légendaire n'a pas réfléchi aux effets du baptême.
Enfin, le jour de sa mort lui ayant été révélé, l'an troisième de Vespasien, l'an troisième aussi de la deuxcent douzième olympiade, saint Martial se prépare au grand voyage. A ses derniers moments, il est entouré de toutes ses ouailles aquitaniques, Poitevins, Berrichons, Auvergnats, Goths et Gascons ; les Toulousains arrivent en retard, après qu'il a rendu le dernier soupir, à temps toutefois pour obtenir, comme les autres, des miracles éclatants. Saint Martial meurt dans sa cathédrale, le 30 juin ; on l'enterre dans la crypte de Valérie.
Le narrateur, Aurôlien (Ego Aurelianus), qui nous raconte ces choses avec beaucoup plus de détails que je n'en ai retenus ici (1), s'excuse de n'en pas dire davantage. Il a eu peur que les incrédules et les faibles d'esprit ne traitassent ses récits de contes apocryphes.
Cette crainte n'était pas sans fondement, à voir le peu de créance que l'on accorde maintenant à son œuvre, même dans les cercles les moins réfractaires aux légendes (2).
Quel est l'âge de celle-ci ? Malgré tous mes efforts et en tenant consciencieusement compte des raisons présentées en faveur d'une antiquité plus haute (3), je n'en ai trouvé
(1) La vie de saint Martial occupe dans l'édition de Surius près de dix pages in-folio, à raison de soixante-quinze lignes par page.
(2) A cette histoire apocryphe se rattachent les deux lettres supposées que saint Martial est censé avoir écrites aux Bordelais et aux Toulousains. On les trouvera dans la Dibl. PP. Lvgd., t. II, p. 107; cf. Uist. litt. de la France, t. I, p. 407. La première figure, de première main, dans un manuscrit d'Aurélien (Parisin. 5596 A), exécuté avec le plus grand luxe. Ces pièces sont évidemment de la même date et du même auteur que la légende aurélienne.
(3) C'est en vain que l'on a allégué Fortunat, en lui attribuant une méchante pièce de vers placée dans certains mss. en tète de la légende aurélienne, et qui est soit de l'auteur, soit de quelque ancien recenseur de celle-ci. Aux mss. cités ou rappelés dans mon étude (p. 30G), j'en puis ajouter un autre, qui se trouve aux Archives capitulaires de Latran (A. LXXIX, f° 272), et qui m'a été signalée par M. Ph. Lauer. On s'est réclamé aussi de Wandalbert et de Florus, mais d'après des mss. secondaires et interpolés; d'Usuard, qui n'offre aucun point de contact avec la légende et s'en montre indépendant, puisque, chez lui, ÏAuslriclinien du pseudo- Aurélien porte le nom de Straloclien ; d'une séquence du Xe siècle (Drevcs, Anal, hymnica medii aevi, t. VII, n° 1G0), où saint Martial est qualifié, en
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aucune trace certaine qui soit certainement antérieure à l'an mil. La vie de sainte Valérie, rédigée tout à la fin du X# siècle, dans le diocèse de Limoges et dans un prieuré de Saint-Martial, en est complètement indépendante. Que dans certains documents de son abbaye, liturgiques ou diplomatiques, du Xe siècle, saint Martial soit qualifié de disciple du Cbrist, d'apôtre du Limousin ou même de l'Aquitaine, cela prouve qu'il grandissait de plus en plus dans l'estime de ses moines, mais non que ceux-ci eussent déjà entre les mains la légende pseudoaurélienne.
C'est au commencement du XIe siècle que l'existence de cette pièce se révèle d'une manière incontestable. On sait que, vers l'année 1025, les moines de Saint-Martial se mirent à réclamer pour leur saint le titre d'apôtre. Saint Martial, suivant eux, avait été tout autre chose que l'évangélisateur spécial du Limousin, ou même qu'un apôtre du second ou troisième degré (apostolus ab homine), mais un véritable apôtre, du même rang que les Douze, ayant vécu dans l'entourage de Jésus-Christ, ayant reçu de lui, directement, l'investiture de sa mission. Cette prétention suscita, même à Limoges, une opposition très vive. Les moines, cependant, finirent par obtenir gain de cause (1).
vers, d'apôtre de l'Aquitaine; de la vie de saint Déicole (M. G. Scr., t. XVI, p. 675), qui a été écrite assez longtemps après l'année 973, sans que l'on puisse fixer avec précision la limite inférieure des hypothèses sur sa date; d'un acte d'association entre Cluny et Saint-Martial (Parisin. 5, f° 219), où figure en effet le titre d'apôtre, mais de seconde main, sur grattage; de la vie de sainte Valérie (voy. ci-dessus), où les références à la légende sont aussi des corrections postérieures; d'une charte d'Eldegaire, vicomte de Limoges au Xe siècle [Mém. de la Soc. archéol. du Limousin, 1877, p. 391), dans laquelle saint Martial est appelé discipulus Christi, qualification vague, applicable à tous les saints. Aucun de ces prétendus témoignages ne résiste à l'examen.
(1) Ils étaient en grande faveur auprès du duc d'Aquitaine, Guillaume V, l'un des princes les plus puissants d'alors, qui ne manqua pas de les soutenir à Rome, où il allait presque tous les ans, et où il jouissait d'un grand crédit. L'argent, bien entendu, joua aussi son rôle, en ce temps de simonie universelle. Les adversaires de l'apostolat ne se gênaient pas pour le dire : Odolricum ... abbatem et eius monachos falsum apostolatum erexisse
Le fondement unique de leurs prétentions, c'est la légende pseudo-aurélienne. C'est à elle en particulier, à elle seule, que se réfère le pape Jean XIX (1) dans la lettre où il approuve l'apostolat. Adémar de Chabannes, champion fougueux et peu scrupuleux de cette innovation, essaya en vain de produire d'autres arguments. Dans son récit, plus ou moins imaginaire, du concile de Limoges (1031), où cette affaire aurait été examinée, il prétend que l'on y allégua la liturgie grecque, l'usage où l'on était en Orient d'invoquer saint Martial comme un apôtre, de le classer parmi les soixante-douze disciples, de le ranger à la suite des apôtres dans les litanies. Tout cela est faux, absolument faux. Saint Martial a toujours été inconnu à l'Eglise grecque. Toujours d'après Adémar, on l'honorait comme apôtre et de temps immémorial, dans l'Eglise anglo-saxonne ; il en était de même de plusieurs églises ou monastères de France et d'Aquitaine. Mensonges encore. Il nous reste un grand nombre de livres liturgiques anglo-saxons, français, aquitains, antérieurs au temps où les moines de Saint- Martial bataillaient pour leur apôtre : la plupart ignorent le saint limousin ; ceux qui le nomment le rangent parmi les simples confesseurs.
C'est le cas en particulier, et ceci est capital, pour les livres limousins eux-mêmes, et spécialement pour ceux de l'abbaye de Saint-Martial. Sans doute, à de bien rares exceptions près, ils ont été grattés et récrits pour les accommoder au système d'Adémar. Mais ces retouches sont la meilleure preuve d'une tradition antérieure et différente. S'il fallait en croire Adémar, une prose commençant par
causa pecuniae qua abundant. . . Quidam Ademarus qui aliquid grammaticae artis videbatur scire, quique hanc haeresim primus et plus causa adulationis, ut placeret a,bbali et monachis, corvuptus quoque pecunia ab Mis, sine ulla veterum aûctoritate condiderat , suadens brutis et stultis recte eum pvaedicari apostolum (Migne, P. L., t. CXLI, p. 91, 92). Ces propos nous sont rapportés par Adémar, qui avait tout intérêt à les dissimuler si c'eût été possible, et qui, d'ailleurs, n'y répond que par des injures. (1) Migne, P. L., t. CXLI, p. 1149.
les mois Valdo lumen et dépendant évidemment du faux Aurélien, serait l'œuvre d'Abbon de Fleury, lequel mourut en 1004. La légende devrait donc être reportée au delà de cette date. Mais comment se fier à une telle assertion? On vient de voir l'estime que méritent les plus importantes d'entre les allégations qu'Adémar prétend avoir été émises au concile de Limoges. M. Delisle a montré récemment (1) que, pour créer des patrons à sa thèse favorite, il n'a pas craint de falsifier des textes de Bède et de Théodulfe d'Orléans. La légende de sainte Valérie, toute fraîche écrite, le livre des Miracles, et, en général, tous les livres liturgiques de Saint-Martial, ont été falsifiés par lui ou par ses ayant-cause. Il est bien capable d'avoir fabriqué la prose Valde lumen et de l'avoir donnée comme une œuvre d'Abbon.
On est donc en droit de se demander si ce n'est paslui qui aurait écrit sous le nom d'Aurélien. Adémar et Aurélien se ressemblent étonnamment : même faconde inépuisable, même érudition relative, même préciosité de style, même intrépidité dans le mensonge, même ardeur pour l'exaltation de saint Martial, même absence de scrupule sur les moyens à employer pour l'obtenir.
Mais il est inutile de prolonger ces investigations. Qu'il y ait eu, dans cette affaire, deux faussaires ou un seul, il importe peu. Adémar peut être ou non identique à Aurélien : il n'en est pas moins sûr que le nom de celui-ci sert d'étiquette à une œuvre apocryphe et mensongère. Ceci, personne ne le nie, personne, pas même les partisans les plus acharnés des légendes apostoliques. Or, c'est sur ce document que se fondent les prétentions de Limoges à être le centre de rayonnement du christianisme en Aquitaine. On voit quel cas il convient d'en faire.
Quant à la légende antérieure, aucun argument sérieux ne permet de la faire remonter plus haut que le IXe siècle.
(1) Notices et extraits des mss., t. XXXV, lre partie, p. 254, 309.
SAINT AUSTREMOINE D'AUVERGNE. 117
Elle permet de constater qu'au temps de Charles le Chauve ou de Louis le Pieux, il y eut à Limoges des personnes qui réclamèrent, en faveur du saint local, la qualité de disciple direct de saint Pierre. Cette réclamation, assez suspecte en elle-même et par la façon dont elle s'est d'abord exprimée, est contredite par Grégoire de Tours. Quelle que soit, en effet, la créance que mérite la date attribuée par notre vieil historien à la mission des sept évêques, une chose est sûre, c'est que, pour lui, la fondation de l'église de Limoges ne remonte pas au delà du milieu du IIIe siècle, et, par conséquent, que saint Martial n'est pas un disciple immédiat de saint Pierre.