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Saint Austremoine d'Auvergne

Grégoire de Tours n'est pas. le premier qui se soit occupé des saints d'Auvergne. Avant lui, Sidoine Apollinaire avait parlé du saint moine Abraham. On connaissait une vie (1) de saint Liminius, que Grégoire cite expressément. Il est probable que ce qu'il rapporte (2) de deux autres martyrs, Cassius et Victorinus, il le tire aussi d'une histoire écrite. Quant à lui. nous lui devons d'abondants détails sur les évêques antérieurs à son temps, sur les sanctuaires de la ville et du diocèse, sur les saints solitaires. Nombre de chapitres de son Histoire des Francs traitent de ce pays; il y revient largement dans le De gloria martyrum et le De gloria confessorum. Un livre entier est consacré aux miracles de saint Julien de Brioude ; dans celui des Vitae Patrum, sur vingt chapitres, il y en a neuf pour les saints d'Auvergne.

De l'évêque fondateur, saint Austremoine, il dit seulement que c'était un des sept envoyés et qu'il ne fut pas

(1) Gl. conf., 35.

martyr. Sur son culte, il est plus explicite. Saint Austremoine était enterré, non pas au chef-lieu de la cité, mais dans l'église, du viens lciodorensis (Issoire), beaucoup plus haut sur l'Allier. Personne ne songeait à l'honorer, lorsqu'une nuit, le desservant de cette église, un diacre Cautinus, qui devint évêque d'Auvergne en 551, entendit de sa chambre un bruit de psalmodie qui semblait sortir du lieu saint. Il regarda par la fenêtre et vit des hommes vêtus de blanc, tenant des cierges allumés et chantant des psaumes autour de la tombe abandonnée. Dès le lendemain, il la fit entourer d'une balustrade et décorer de quelques tentures. A partir de ce moment, la vénération des fidèles se porta sur le monument du saint. C'est Cautinus lui-même qui, devenu évêque, fit ce récit à Grégoire.

Au siècle suivant, un autre diacre d'Issoire, devenu par la suite, comme Cautinus, -évêque du diocèse d'Auvergne, saint Prix (Praeiectus), s'attacha, après Grégoire, à cultiver l'hagiographie du pays. Il écrivit, nous dit son biographe (1), deux ouvrages : un Libellus Cassii, VictorinietAntuliani vel ceterorum suornm sodalium, et des Gesta s. Aslremonii martyris. Ces deux livres sont perdus complètement, sauf peut-être le prologue du second, conservé, croit-on, en tête d'une rédaction postérieure de la vie de saint Austremoine.

De celle-ci, les divers textes qui sont venus jusqu'à nous ne proviennent ni du chef-lieu de la cité, ni d'Issoire, mais de l'abbaye de Mozat, tout près de Riom, au nord de Clermont. C'est là que, depuis le VIIIe siècle, reposait le corps de saint Austremoine. Il y avait été amené non d'Issoire, mais de Volvic, localité située dans la montagne, à l'ouest de Mozat. Volvic était le sanctuaire de saint Prix ; c'est là qu'il fut assassiné en 676. Au temps où écrivait son biographe (v. 685), rien n'était encore changea Issoire : saint

(l) Neues Archiv, t. XVIII, p. 644.

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Austremoine y reposait toujours. On ne sait au juste à quel moment il fut transporté à Volvic (1).

La translation de Volvic à Mozat eut lieu en 761, sous Pépin le Bref et l'évêque Adebert. Nous avons, de cet événement, un récit utilisable (2), sur lequel se greffa plus tard un diplôme apocryphe (3).

Vient ensuite la vie de saint Austremoine, composée à Mozat. Nous en avons trois rédactions, de plus en plus étendues.

La première (4) débute par un récit de l'envoi des sept évêques, y compris saint Austremoine, au temps de l'empereur Dèce, mais pourtant par saint Clément. C'est un gros anachronisme, amalgamé tant bien que mal avec le texte célèbre de Grégoire de Tours. Les travaux apostoliques du saint sont décrits en quelques phrases empruntées à la Passion de saint Denis de Paris et complétées par des

(1) La première vie ne nomme pas l'évêque sous lequel eut lieu la translation; la seconde non plus. La première indique, comme motif du changement, quia isdem locus (Issoire) iterum a suo exorbilatus erat honore [Acta SS. nov., t. I, p. 53); la seconde introduit ici les Vandales (Sarrasins?) qui auraient ruiné le culte d'Issoire (ibid., p. 59). La troisième parle aussi des Vandales-Sarrasins; mais elle nomme l'évêque, qui serait Avit II. Ces deux données sont inconciliables.

(2) Document publié par M. Krusch (NeuesArchiv, t. XIX, p. 24 ; cf. t. XVIII, p. 572), d'après un feuillet du XIIe siècle inséré dans le ms. 147 de Clermont-Ferrand. Ce n'est pas une pièce entièrement sûre. On y raconte des songes simultanés analogues à ceux qui figurent dans la légende de Sainte- Marie-Majeure; et ces songes supposent que Pépin aurait passé à Orléans les fêtes de Noël 760, tandis qu'en réalité il les célébra à Kiersy. Le rédacteur a écrit après 785 et, vraisemblablement, avant la mort de Charlemagne. Cf. Anal. Boll., t. XXIV (1905), p. 106.

(3) G. C, t. II, instr. p. 108; Levillain, Le Moyen Age, t. XVII (1904), p. 332 : Pipinus... Aquitanorum rex... indictione XI anno XXIV régnante Pipino inclyto rege. Pépin le Bref n'a jamais pris le titre de roi d'Aquitaine; ses années de règne, toujours comptées à partir de novembre 751, ne vont pas au delà du chiffre XVII. Du reste, l'indiction ne se constate pas, dans les diplômes carolingiens, avant l'année 802, et, en tout état de cause, l'indiction XI est fausse. M. Levillain défend l'authenticité de cette pièce, mais en l'attribuant, avec le fait môme de la translation, à Pépin II d'Aquitaine. Voir Anal. Doll.y l. c, où j'ai combattu ce système.

(4) Tous ces documents ont été publiés par le P. van Hoof dans les Acta SS. nov.., t. I. La première vie est tirée de deux mss. de Clermont, l'un du Xe, l'autre du XIIIe siècle.

lieux communs. Un épisode : un paysan, sur ie point de se

noyer dans la rivière d'Allier, est sauvé par les eulogies qu'il avait reçues de saint Austremoine. Ce récit est emprunté à Grégoire de Tours [Gl. conf., 30*, qui parle ici non de saint Austremoine, mais d'un prêtre du VIe siècle. Suivent encore quelques banalités, puis vient la fondation du monastère d'Issoire; enfin le martyre du saint, amené par sa prédication aux juifs (l). L'un de ceux-ci. irrité de ce que son fils ait été baptisé, accourt, jette l'enfant dans un puits, bat l'évéqùe et lui tranche la tête, laquelle est jetée aussi dans le puits. Les corps des deux martyrs sont recueillis par les chrétiens et enterrés dans le monastère d'Issoire. A la suite de cela, les juifs sont chassés de l'Auvergne, de sorte qu'il n'y en avait plus au moment où l'auteur écrivait 2 .

D'abord honorée, la tombe sainte finit par tomber dans l'oubli. Ici on revient à Grégoire de Tours et à l'histoire de Cautinus. La pièce se termine parle récit des translations à Volvic et à Mozat et par quelques miracles.

La deuxième vie (3), développée au double de la précédente, contient quelques traits nouveaux, dont je ne veux relever qu'un seul, l'ordination d'Ursin, premier évèque de Bourges, par saint Austremoine dont il avait été le disciple. Pour l'ensemble, c'est la première rédaction, diluée dans une rhétorique plus verbeuse. On a effacé, au commencement, le nom de l'empereur Dèce, mais sans faire disparaître l'anachronisme, car la mission donnée par saint Clément aux sept évêques est toujours placée après l'apparition du schisme de Novatien.

(1, Saint Austremoine était déjà qualifié de martyr au temps où écrivit le biographe de saint Prix [VIIe siècle, fin).

(2) Ce dernier détail est exact, mais il n'a rien à voir avec saint Austremoine. L'évéqùe Avitus, contemporain de Grégoire de Tours, mit les juifs d'Auvergne en demeure de se convertir ou de quitter le pays. Plus de cinq cents acceptèrent le baptême, les autres se retirèrent à Marseille [H. Fr., Y, 11;.

Ms. de Bruxeli , 'lu Xe siècle.

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La troisième vie est deux fois plus étendue que la deuxième, sur laquelle elle a été développée (1). Elle contient, comme la vie de saint Martial par le pseudo-Aurélien, un grand nombre d'épisodes d'intérêt local. Quant à la date, il n'est plus question de Dèce, ni même de saint Clément. Austremoine reçoit sa mission de saint Pierre, avec lequel, du reste, il est venu de Palestine à Rome, car il est juif d'origine et l'un des soixante-douze disciples du Sauveur. Il assista à la dernière Cène, au lavement des pieds; il fut témoin de la Passion, de la Résurrection, de l'Ascension et reçut le Saint-Esprit à la Pentecôte. Outre l'Auvergne et le Berry, cette nouvelle biographie lui fait évangéliser le Nivernais, même le Limousin et la deuxième Aquitaine. Il opère ainsi sur le même domaine, ou peu s'en faut, que celui qui est attribué à saint Martial par le faux Aurélien. Sa mort est datée avec précision, par Tannée 64 de la Passion, soit 92 de l'ère vulgaire.

Cette pièce porte en tête un prologue fort banal, attribué à saint Prix : Incipit prologus s. Praeiecti in passionem s. Austremonii. Il est fort douteux que ce prologue ait été emprunté à un exemplaire de la vie de saint Austremoine rédigé au VIIe siècle par son successeur saint Prix et perdue depuis. Ce qui est plus croyable, c'est que le rédacteur de la troisième légende, ayant lu dans la vie de saint Prix que cet évêque avait jadis écrit la vie de saint Austremoine, a cru bon de se rattacher à lui par l'inscription du prologue (2). Cette pièce paraît avoir été compilée à Mozat comme les deux précédentes. Toutefois, deux des manuscrits qui la contiennent présentent trace d'une retouche faite par les moines de Charroux. Cette commu-

(1) Va/. Reg., 486 (XI« s.); Paris., 5365 (XII8 s); un troisième ms., perdu, a été connu de Labbe {BibL, t. II, p. 482). Cf. Paris., 14652 (XV9 s).

(2) Par une erreur monstrueuse, M. Krusch, Neues Arcliiv, t. XIX, p. 21 et suiv., attribue à saint Prix, non seulement le prologue, mais la légende elle-même, la troisième légende, dont les deux autres ne seraient que des abrégés. Cet étrange système a été écarté par le P. A. Poncelet, Anal. Bail., t. XIII, p. 33, et par moi, Mélanges Ilavet, p. 36.

nauté, fondée sous Charlemagne par Roger, comte de Limoges, possédait une relique de saint Austremoine, son crâne, que Pépin avfait donné à Roger, lors de la translation de Volvic à Mozat. Lors des invasions normandes, c'est-àdire vers le milieu du IXe siècle, la communauté de Charroux mit ses reliques en sûreté dans un château fortifié d'Auvergne, Pelra Incisa (Saint-Yvoine), qu'elle possédait tout près d'Issoire. Le chef de saint Austremoine revint ainsi à proximité de sa primitive sépulture. Peu à peu la colonie monacale envoyée à Pierre-Incise pour garder les trésors de l'abbaye s'émancipa de la communauté mère et s'organisa en monastère indépendant. Elle y parvint en reconstituant à Issoire même l'antique monastère de saint Austremoine. Cet événement se place aux environs de l'an 900. C'est dans le sein de cette communauté, à Pierre- Incise ou à Issoire, que la légende de saint Austremoine subit la retouche dont j'ai parlé, destinée à faire valoir l'importance de la relique donnée au comte Roger.

A la longue, les moines d'Issoire prétendirent avoir, non plus seulement le chef de saint Austremoine, mais son corps entier. L'abbaye de Mozat défendit sa possession et fît reconnaître ses reliques par acte solennel, dressé en 1197 (1).

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