AMÉDÉE GENTILHOMME
représentant
Paris.
— C'est moi, Céline! Ouvre! J'ai les mains embarrassées.
— T'as mis le temps !
Chez elle, Céline, dans un peignoir graisseux, étale sans pudeur la désolation de son visage ; la joue gauche porte la marque de quatre doigts sanglants ; le cou est creusé de ravines profondes. Jamais elle ne s'est départie de sa mauvaise humeur, depuis l'accident. Pourtant, elle ressemble à Gévrinette, — comme un paysage envahi par la nuit ressemble à un autre baigné de soleil. Elles ont les mêmes yeux, d'un gris caressant, mais une gaieté limpide luit dans ceux de Gévrinette ; la même bouche, fine et mobile, mais celle de Gévrinette sourit. L'aînée a trente ans, et elle est vieille; l'autre a quatorze ans : elle a des grâces de femme et des élans de fillette.
— Ne crie pas, ma Céline ; tu m'as promis d'être gentille aujourd'hui.
4 KAUBOUHG MONTMARTRE
GévrinoUc s'ébroue, secoue ses cheveux blonds, court à la fenêtre pour se régaler encore des lumières de la rue et rentre, d'un saut, dans la salle à manger, triste comme une roulotte de somnambule, avec son bulî'et de quatre sous, sa table couverte d'une toile cirée, son vieux fauteuil et le lit pliant que masque à moitié un paravent chinois.
— Ma surprise, Céline?
— Attends!
— Tu as encore ton peignoir!
D'ordinaire, quand M. Gentilhomme est en voyage, Céline, vers six heures, revôL une robe et se coiffe d'un chapeau qu'ignore le père : une robe de soie aux dentelles lasses, un énorme chapeau de velours criblé de trous d'épingles qui n'ont pas tous été faits par l'actuelle propriétaire. Cravatée de gaze blanche — à cause des cicatrices — elle part en coup de vent pour des visites mystérieuses, jusqu'au dîner. De dix heures à minuit, elle sort de nouveau, rentre fripée, meurtrie, et se déshabille avec des gestes mous — mais si vite! On croirait que sa jupe, son linge, sont habitués h tomber ainsi, par magie. Gévrinette, qui fait semblant de dormir, l'observe à la dérobée. Sans avoir la force de se coilTer pour la nuit, sans même, parfois, soulever les draps, la grande sœur s'écroule, assommée. Et, sitôt couchée, elle se met à rêver tout haut. Songes bizarres où elle lutte toujours contre quelqu'un : « Penses-tu chéri? — Cochon!... — Tu ajouteras i)ien une pièce de trois francs pour mon sapin? — Puis([ue je vous jure (|uo c'est l'essence minérale, un matin que je nettoyais mes gants; on le sait dans le quartier.*. — Faut-il (ju'on soye fauché pour faire de la peine à une dame... »
Mais, (lès que le père revient, la vie calme reprend,éclairée par la gaieté innocente du vieux, dont la tête rougeaude, une bonne tête, humble, naïve, qui sent le savon et la pipe froide, est coupée par une rèche moustache blanche. Céline, dont il a peur, devient (( Marie-J'-Ordonne » et Gévrinette — on n'a jamais su pourquoi : elle s'appelle Geneviève et Gévrinette est une déformation suffisante! — devient « mam'zelle Balandard ».
Ce soir, M. Gentilhomme est en voyage, et pourtant Céline garde son peignoir. « Nous nous amuserons ensemble; on se tirera les cartes », pense la petite. Et elle se réjouit de ne pas rester seule. Seule, elle a peur. En bas, le faubourg mugit. Des bruits l'effraient, dans la maison. Une nuit d'hiver, n'y tenant plus, elle a attendu Céline sur le trottoir, à côté d'une pauvresse tragique qui répétait : « J'suis ïrompe-la-Mort... E' j'manque de deux ronds pour aller m'coucher... »
— D'abord, propose Céline, je vais te faire les ongles.
Elle est vaguement manucure, pour quelques amies du quartier, bien que cela fâche M. Gentilhomme, que ce métier inquiète, à cause des fréquentations auxquelles il entraîne. Mais, quand M. Gentilhomme se fâche, il a encore l'air de s'excuser, — on ne l'écoute pas. Voyons! Céline prend la main de Gévrinette, regarde les lignes, par habitude...
— Il y en a de la galette, là-dedans !
— Tu devrais bien le dire à la charcutière.
— Ce n'est pas tout d'avoir des lignes heureuses; faut les aider.
— J'ai parlé à ces dames Mouronneau.
— Elles l'augmentent?
— Elles m'augmenteront après l'inventaire.
— Ouiche! Compte là-dessus et bois de l'eau. Toi. t'es comme le père : on t'exploite et tu remercies. Vingt francs par mois et de la charogne à déjeuner ! Tu me coûtes davantage en bottines.
D'un morceau de lin papier de verre, elle ponce les petits ongles ternes; tout à l'heure, ils étincelleront sous la lampe.
— Dommage qu'on ne sorte pas, risque Gcvrinette; je montrerais mes mains.
— On sortira.
Céline passe le polissoir avec une sorte de rage.
— Ce n'est pas tout, ajoute-t-elle, je vais te faire les ongles des pieds, comme aux dames qui dansent pieds nus. Retire tes bas.
D'un pinceau mince, elle étend une couche de vernis rose sur les ongles des orteils.
— Na! Te v'ià belle. Mets tes pantoufles : tu vas voir la surprise!
D'un geste théâtral, elle écarte le paravent chinois. Miracle! Là, sur le lit, un costume! Et quel costume!
— Oh! murmure Gévrinetto, c'est pour moi?
— Ce n'est pas pour l'empereur d'Autriche, bien siir ! Tu prux approcher, tu sais : ça ne fondra pas !
Elle montre le trésor : un chapeau bleu de ciel, avec une grosse plume blanche ; une petite jup(^ blanche, une blouse de linon, un manlelet de drap beige aux boutons de cristal, des escarpins vernis, des chaussettes de soie à jour, uu long éventail...
— Ce n'est pas possible!...
— Tu vois (|ue ']o uk^ suis mise (mi frais... A toi de
le reconnaître... Je vais t'habiller et nous ferons un tour.
— Toutes deux?
— Toutes deux ! Et sur le boulevard encore ! Abandonner ses loques, essayer ces vêtements
neufs, chausser les escarpins éblouissants et, par surcroît, aller montrer tout cela sur ces boulevards, si proches et pourtant interdits, dont Céline lui détaille parfois les merveilles nocturnes... Quel ravissement!
— Chic! chic! chic! T'es trop bonne, ma Céline! Tu parles que je vais en avoir un jus, là-dedans! Et cet éventail! Non, mais tu as fait un héritage! Viens que je t'embrasse, au moins.
L'autre garde ses sourcils froncés, son regard de coin, sa perpétuelle anxiété.
— Grouille, ordonne-t-elle sourdement, et n'abîme rien.
— Je peux bien t'embrasser...
— Il fera jour demain.
Gévrinette croit comprendre : si Céline reste aussi maussade, c'est qu'elle sent que sa jeunesse est morte, et qu'elle est un peu jalouse de sa sœur. Dame! Quatorze ans! On commence à compter! On a encore assez d'enfance dans le sang pour avoir envie de danser, de crier, de casser quelque chose; mais on se refrène ; on sait le pouvoir des yeux, quand on les voile d'ironie ; une douceur trouble s'épanche du cœur dans toute la chair, un chaste émoi qui est la volupté (le vivre et un obscur désir où germent tous les désirs.
— Et toi?
— Je m'habillerai en vieille inslilutrice; je te servirai do repoussoir!
Et Céline brosse les cheveux de Gévrinette avec soin.
— Tu ondules naturellement, veinarde!
— Fais-moi un chignon, dis?
— Un chignon! N'est-ce pas plus gentil d'avoir les cheveux dans le dos, de rester une gosse? On a toujours le temps...
— La jupe est un peu courte, tu ne trouves pas?,.. Et pourquoi des chaussettes? Laisse-moi remettre mes bas...
— Non.
Ce « non » est tombé sec et coupant, le « non » des mauvais jours; car il en est de bons, ceux oîi Céline revient avec de l'argent prêté par des amis, affirmet-clle, de l'argent qu'on gaspille tout de suite en friandises, qu'on jette comme s'il brûlait, au risque de claquer du bec ensuite, devant un trognon de pain rassis et un morceau de cervelas...
— Tu sais, annonce-t-elle, si tu m'obéis, je serai ta camarade et je t'arrangerai une existence aux petits oignons. Tiens, tu ne retourneras pas chez les Mouronneau, par exemple... J'espère que tu es contente? Seulement nous aurons nos secrets... Tu vas me jurer sur la tombe de mère que jamais tn ne diras rien à papa. Hein ? Jure.
(iévrinette jure, solennellement. Et, comme récompense, Céline lui met de la poudre de riz sur les joues, un soupçon de rouge sur les lèvres, du charbon sur les cils. Puis elle s'enveloppe d'un cache-poussière, se couvre la tête d'un fichu et ricane :
— Je n'suis pas mal... En route!
Elles vont. Gévrinette, ivre de joie, fredonnant une chanson allègre, marche trop vite. Céline la force à
FAUBOURG MONTMARTRE y
un pas de promenade, à une sorte de dandinement qui n'est pas celui des mannequins de chez Mouronneau.
— Fais donc valoir ce que tu portes... On te regarde...
Mais il semble à la petite que la rue, familière tout à l'heure, lui est devenue soudain hostile, et, sans qu'elle en devine la raison, son plaisir s'évanouit. Elle a un peu honte de ses mollets nus et de sa jupe courte... Cette grosse dame qui la regarde avec insistance... G'(:;st la dame qui signe Mimosa des soirées parisiennes où elle décrit les robes des actrices... même que chez Mouronneau on l'appelle Surah Bernhardl. Eh bien... bonjour !... Pourquoi ne répond-elle pas? Gévrinette voudrait rentrer, oui, rentrer en courant. Le moyen d'annoncer un caprice pareil à la grande sœur qui vient de se ruiner pour elle!,.. 11 faut paraître heureuse.
— Et ce soir, Céline, nous sortirons encore?
— Bien sûr... Ne marche donc pas si vite? T'as pas peur de rater le train?
— Non... mais on nous suit.
— Et après?
Gévrinette se tait : elle ne trouve plus rien à dire ni à chanter : toutes les chansons qui étaient en elle viennent de s'éteindre, comme soufflées par une ombre froide.
— M. Gennaro, interprète... Ma petite sœur... Comment ça va, Gennaro ?
Celui-ci se recueille. C'est un individu Ions:, maigre, usé, avec des yeux qui pleurent, une moustache tombante, une bouche qu'incurve un perpétuel sanglot. 11 a un chapeau de soie gommée qui semble avoir pleuré, lui aussi, des larmes de graisse figée ; son faux-col est pourri, mais il porte une cravate de smoking, et ses bottines, aux monstrueuses écaillures, ont été vernies. Sous son regard, Gévrinette s'impatiente, s'énerve, piétine. 11 a l'air de mesurer la longueur de sa jupe. L'imbécile!
Mais il parle enlin.
— Vous avez raison, madame Céline, juge-t-il, sentencieux : le travail en long ne vaut plus rien.
Un silence.
Céline seml)le gonée. Cependant, elle approuve ; elle murmure :
— Vous voyez, comme ca, elle est bien à la mode ; n'est-ce pas, Gennaro? Ça fait jeune... J'ai trouvé les escarpins chez une revendeuse... Seulement, le reste, n'est-ce pas, j'ai dû l'acheter neuf... Enlin, ce sont comme qui dirait les frais de pr(Mnier établissement. Nous recauserons de tout cela...
— A'ous ètos contente? diMnamlo Gennaro à la pelite.
Celle-ci ne répond pas. De quoi se mêle-t-il?
— Eh bien, s'exclame Céline, tu pourrais être polie et répondre quand M. Gennaro t'interroge. Excusezla, Gennaro, elle est timide...
— Laissez! laissez! interrompt M. Gennaro, conciliant. Je sais ce que c'est. Un de ces jours on fera une partie, n'est-ce pas, mademoiselle? Je connais un restaurant luxembourgeois... Mais je ne veux pas vous déranger... Continuez! Bonne chance et à bientôt...
11 joint les talons, se déclanche en un salut comique qui montre un crâne dévasté, semé de protubérances, remet soigneusement son chapeau haut de forme, fait demi-tour et reprend sa promenade...
— Qui est-ce? interroge Gévrinette.
— Un ami.
— Drôle do type !
— C'est un type bien élevé — tu as vu comme il nous as saluées ! — et très obligeant... 11 s'occupe d'affaires.
— Il devrait bien s'acheter un autre chapeau.
— Il ne s'en paie peut-êlre pas pour lui-même, mais il en offre aux autres.
— Aux autres?
Céline se mord les lèvres, comme quelqu'un qui regrette d'en avoir trop dit.
— Et puis, insiste Gévrinette, qu'est-ce qu'il voulait donc dire avec son « travail en long »?
Céline hausse les épaules.
— Ah! tu m'agaces, à la fin... Avec toi, faut toujours savoir les raisons des choses...
i2 FAUBOURG MONTMARTRE
Quoi ! On se promenait ! On no faisait aucun mal ! Et les amies de Céline étaient très gaies. Il y avait la voisine, Mme Chouya-Barca, qui allait sur ses quarante ans et s'habillait en petite fille, mais en vraie, avec (les robes fanfreluchées qui cachaient le ventre et un cabriolet d'où tombaient des rouleaux postiches. Avec cela, un drôle de nez en l'air, une bouche minuscule, en cœur, et des joues obèses. D'abord elle leur fit un timide salut; puis, encouragée par un sourire de Céline, elle les aborda, liavarda, un poing sur la hanche, l'autre main balançant son réticule, sérieuse comme une ménagère qui raconte ses petites combinaisons; et cela faisait un si violent contraste avec son déguisement que c'était à pouffer, ou à pleurer. D'ordinaire, elle préférait les rues, la rue de Provence surtout : les boulevards étaient trop mélangés. Kt il n'y avait rien moyen i\o comprendre à sa conversation :
— Six sous ces endives, que je lui ai dit, j'aimerais mieux me passer de salade toute ma vie! Alors, savez-vous ce que j'ai fait? J'ai haché de l'ail, très fin; j'ai ajouté des piments, comme en Alger, du poivre concassé, du sel et, allez-y! du vinaigre, un \)o\\ d'huile; j'ai ajouté mon bonif de la veille coupé en petits morceaux et je me suis régalée. Quand c'est qu'on paie comj)taiit on a le droit de ne pas l'être!...
Au prix où sont les loyers! Partout on ne rencontre que de la difficulté ; sur les boulevards, trop de jeunesse ; dans la rue de Provence, trop de vieilleries. Oh! il y en a une, la mère Brigitte, qui a des cheveux blancs! J'y dis : « Rentre donc, tu impressionnes les clients. » A m'répond : « Tout un chacun est libre, madame Ghouya-Barca; je ne vous fais pas concurrence, je ne prends que vingt sous. Alors je la menace. » Et Mme Ghouya-Barca levait son poing dodu et satiné, comme pour terroriser sa rivale. Pas méchante, cependant : les beaux jours, dans un coin à elle, espiègle et émoustillée par le printemps, elle sautait à la corde, attachait un bout à la grille d'une maison de banque, barrait la rue et demandait aux messieurs de tourner très fort, pour montrer comme elle était leste. Le dimanche, elle s'accordait du repos, passait une camisole, plantait sa table près de la fenêtre et y disposait des photographies où des zingueurs phtisiques étalaient leur pauvre sourire, où il y avait une centenaire à bonnet et une chahuteuse genre 1882, qui levait la jambe dans des jupons bouillonnes. Trop serrée encore par sa camisole, elle donnait, selon sa propre expression, de l'air à sa gélatine et, débraillée, suante, hilare, attendrie, passait son congé en famille, avec les portraits de ses morts.
Maintenant elle détaillait une recette de cuisine :
— Vous faites mariner votre lapin...
Elle affectait de ne parler qu'à Céline, de dédaigner Gévrinette, qu'elle toisait ;i la dérobée, d'un coup (l'œil admiratif, hostile et timide aussi, un regard do petite pensionnaire, jalouse de la « nouvelle ».
14 FAUBOUHG MONTMARTRE
— Alors au revoir, madame Chouya-Barca, et bonne chance !
D'un mouvement brusque et mutin, Tcnfant obèse se détourna, frappant l'air de sa petite jupe.
Des questions oppressaient Gévrinette, qu'elle n'osait pas formuler. Les boulevards, ce soir, c'était comme la scène d'un théâtre, et elle devinait des spectateurs qui la terrillaient...
— Moins vite, moins vite, donc!
Sa sœur l'initiait. Comme elle connaissait du monde! Des petites surtout, qu'elle lui désignait au passage : Loulou, qui avait une blouse marine en drap blanc, au col pourvu de deux ancres bleues, et un chapeau de cuir l)Ouilli sur lequel on lisait : Formidable, une Loulou dégingandée, qui semblait un [)otache grandi trop vite, et si maussade, au bras de son énorme maman. Loulou leur lit une grimace en passant et cria :
— Nil) de uib? On se verra tout à l'heure chez Franqueil?
... Rose-Marie, trapue, solide, momifiée, inquiétante comme un arbre nain; la Javanaise, jaune et noire, qu'on appelait Java, et qui portait un rouleau à musi(jiie, suivie d'une sœur tète nue, en tablier blanc; Claire, très bolhi, ot qui commandait sa mère, que raj)olissait encore une hnniililé aUendrie; Mathildc, coiffée d'un béguin vert pomme, habillée (l'un étroit fourreau rouge, et qui laissait voir ses chevilles, dont la droite s'adornait d'une mince chaînette d'or ; ]*'rangi|>ane, (jui savait l'anglais ; les sonirs tiibmeister, (jiii s'en allaient bras dessus, bras dessous, hères de leurs seize ans ; (iolte, maladive, et qui faisait semblant de rire dans son mouchoir quand
FAUBOURG MONTMARTRE Ib
elle toussait; Paprika, la négresse; la Gosse Poivrée, qui se précipita :
— Et voilà la petite s(J3ur! Bonjour, mademoiselle...
— Qu'est-ce que tu fais, la Gosse Poivrée? demanda Céline avec une nuance de dédain.
Pas bien élégante, celle-là; un béret de velours mais des souliers d'écolière; une broche en strass, mais une pèlerine de collégien.
— Je m'repose, madame Céline. Faut que j'fasse mes quatre francs. Hier j'en ai fait huit : alors j'ai enterré deux pièces de quarante sous dans les fortifs, pour que mon frère ne me les prenne pas. Tout à l'heure j'irai là-bas, je m'assiérai sur l'herbe; je gratterai tout doucement avec mes ongles... j'appelle la cache mon Crédit Lyonnais... Alors j'ai congé, je me promène, je regarde les boutiques. Si quelqu'un me causait, je l'enverrais à Dache... J'suis rentière pour un jour.
— Rentrons, interrompit Gévrinette.
— Nous allons nous promener encore quelques minutes, et nous irons prendre quelque chose chez Franqueil, proposa Céline.
C'était un sordide débit de boissons, au fond d'une rue calme. Elles n'entrèrent point par la boutique, mais par la porte cochère de la maison voisine. On descendait une douzaine de marches et l'on arrivait dans une grande salle, une sorte de cave qui sentait la vinasse et le musc, et que la flamme sifflante d'un bec de gaz éclairait sinistrement. H y avait du monde, autour d'une grande table : Loulou et sa mère, Hose- Marie, Java, Frangipane, les Gibmoistcr, Gotto et Paprika. Un silence de mort accueillit les nouvelles venues.
— Salut! Ht Céline. Y a-t-il deux petites places pour nous ?
Une voix glapit, celle de Gibmeister l'aînée :
— On y vient donc, au père Franqueil?
Mais Java la fit taire.
— As-tu fini, mauvaise gale? Mettez-vous à côté de moi, mademoiselle, et vous aussi, madame Céline ; on se serrera un peu.
Elle tendit même à Gévrinette un sac de bonbons anglais.
-- Prenez, ils ne sont pas mauvais; je connais un épicier qui en vend de meilleurs, à l'absinthe. Et, si on vous embête, venez me le dire. Vous avez vu cette rosse de Gibmeister? Une vraie tête de Boche, allez! Elle n'a pas tardé à fermer ça. Dirait-on pas! Elle est venue un soir, comme vous, sans connaître personne, et elle a été bien contente de me trouver, pas? Maintenant, on est amies; on joue les clients à pick et pick et com'e gram « une poule sur un mur qui picotait du pain dur »... L'autre jour on a joué M. Fritz; c'est moi qui l'ai gagné, et je lui ai donné tout de même l'argent, à cette petite, parce que c'est intéressé, les étrangères ; ça met de côté, ça n'achète presque rien ; c'est porte sur la galette, quoi ! Et M. Fritz m'a lu dans la main, vous savez...
— Qu'est-ce qu'il vous a dit?
— Il m'a dit que jo réussirais.
Toutes se taisaient maintenant ; elles écoutaient Java, qui parlait haut de sa voix tendre et perçante, sa voix entrecoupée de lièvre et d'enthousiasme :
— ... que je réussirais, (|ue j'aurais une auto et do beaux meubles donnés par un jeune homme blond, qui me veut du bien et que je rencontrerai la nuit,
FAUBOURG MONTMAFiTRE 17
près d'une rivière. Je me vois, ma chère ! J'aurai une chambre toute tendue d'étoffe rose et un divan de velours, des tapis hauts comme de l'herbe, une descente de lit en tigre, une sonnette électrique, un phonographe, le téléphone, des vases en cristal avec des lilas dedans, des chiens... Et puis j'apprendrai à jouer de la harpe... C'est beau! On dirait des anges qui sanglotent... Et puis j'aurai plein d'or dans un tiroir et j'en jetterai par la fenêtre, le jour du mardi gras...
La porte s'ouvrit. M. Franqueil, un petit homme actif et chauve, en bras de chemise, parut.
— La Javanaise? demanda-t-il.
La petite se leva et, cérémonieuse :
— Au revoir, mademoiselle, on se revorra? Rose-Marie prit sa place. Elle attendit que Céline
entrât en conversation avec la maman de Loulou et les Gibmeister.
— Venez par ici, dit-elle à Gévrinettc.
Elle l'entraîna dans un coin sombre et lui montra sur la muraille des signatures hésitantes, des prénoms soulignés de paraphes enfantins.
— Faut mettre votre signature ici, avec la date. C'est l'habitude. Prenez mon crayon; il marque bien.
Et, Gévrinette s'exécutant, elle admira :
— Ce que vous avez une belle écriture!... C'est pas pour dire... Vous sortez de l'école, probablement?
— Je travaille déjà depuis longtemps...
— Moi, je ne me souviens même pas d'avoir appris... C'est si loin!
Elle avait la voix de son visage, une voix naine, contrefaite, faussement puérile.
— Attendez que je la retrouve, ma signature...
Elle est presque effacée, et puis je n'ai pu écrire que les deux premières lettres de Marie : Ma... Je pleurais trop... Vous ne pouvez vous en faire une idée... Les autres se fichaient de moi... V'ià que je ne la retrouve plus, maintenant... C'est qu'il en passe, ici !... Et puis, vous parlez d'un crayon!... Celui qui servait à Fernande, qu'est morte, pour ses sourcils... Ah! si, tenez, on voit encore... Plus bas... plus bas... J'étais petite, vous comprenez... il fallait que je me hausse... Ma,,, et la date.
— 11 y a douze ans! s'exclama Gévrinette après avoir compté sur ses doigts.
— Eh bien, oui, quoi ! J'avais huit ans...
— Et maintenant ?
— Maintenant, j'en ai vingt. On ne le dirait pas! Je suis conservée. Ce que j'en ai fait pour rester petite! J'ai bu tant de vinaigre que j'en ai l'estomac brûlé. Et le plus chouette, non, vous ne savez pas, le plus chouette, c'est que j'avais toujours rôvé de devenir grande, très grande... On ne sait pas... On pense : « Quand je serai grande » parce qu'on ignore que les messieurs n'aiment pas ça. 11 y a des jours où l'on ne me donnerait pas douze ans. Si vous m'entendiez réciter une fable, vous vous tordriez. « Maître corbeau, sur un arl)re percé, tenait en son bec un fromaze ». Tout de même, jo me fais vieille... parce que je ne suis pas comme Java...
Elle chuchota :
— Faut |>as quo les autres entendent... Mais vrai î... En fait de chambres roses et de canapés en velours, je crois qu'on pourra s'offrir des meublés à quinze francs par mois et des chaises de paille... Qu'est-ce qu'elle s'imagine donc? Les femmes chic, on ne les a
jamais prises parmi nous autres .. Je ne veux pas vous décourager... on fait ce que l'on peut, et allez donc vous retenir d'espérer... Mais tout de même vaudrait mieux commencer tard...
— Moi, interrompit Gévrinette, je viens ici pour boire quelque chose avec ma sœur, simplement. Je suis employée chez les dames Mouronneau, boulevard Haussmann. C'était ma fête; alors Céline a voulu me distraire; elle m'a emmenée avec elle; voilà.
— Voilà, répéta Rose-Marie. Et puis on reviendra, et puis le père Franqueil vous dira : « Venez donc, il y a quelqu'un pour vous là-haut... » On entre dans une espèce de cabinet particulier... Ça se fait sans qu'on y pense : tout le monde vous pousse. « Monte donc! Il ne te mangera pas. T'auras une bague. » Bien sûr qu'ils ne vous mangent pas, ils ne vous donnent pas de bague non plus, et quand on redescend on a le cœur triste...
Quel soupir de soulagement quand Gévrinette se retrouva dans la petite cuisine étroite comme un placard où Céline faisait chauffer le bouillon!
— On est mieux seules toutes les deux, pas? J'ai faim... Je me sens un peu lasse... Si tu veux... si tu veux, ma Céline, nous ne sortirons plus ce soir... Je n'ai guère l'habitude...
— C'est bon... Tu t'es amusée?
Gévrinette hésita.
— Qu'est-ce qu'elles t'ont raconté?
— Oh! rien...
— Elles sont aimables, n'est-ce pas?
— Très aimables.
Et Céline conclut :
— Faut tout connaître... Tu vois... tu juges... ra ne t'engage à rien.
M. Gentilhomme s'enferma dans sa chambre d'hôtel et sortit de sa valise le portrait de sa femme et celui de sa fille. 11 n'oubliait pas les anniversaires. En ce jour, G(^vrinette comptait quatorze ans... le 2 novembre. Un 2 novembre aussi, Denise, sa femme, était morte comme si elle sortait pour la première fois de son rêve, avec cette demande incompréhensible : (( Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? »
D'autres pouvaient fêter chez eux les anniversaires gais et aller sur les tombes, lors des anniversaires de deuil; M. Gentilhomme, lui, voyageait pour les ficelles et les bolducs. Seulement il avait l'art d'arranger un chez-soi provisoire <lans n'importe quel hôtel, fùt-il misérable comme celui-ci.
11 alluma une pipe.
Que do souvenirs! D'abord le cabinet de lecture où il avait connu Denise. Cet asile s'ouvrait dans un passage voisin des boulevards et n'y venaient guère que des vieux. Il y en avait (jui dataient du romantisme; cela se voyait à je ne sais quelle hardiesse dans la cravate, quel soupçon de toupet sur le crAne, quel détail excentrique du vêtement. Triste vêtement, car la clientèle n'était guère riche; elle se recrutait surtout parmi de tout petits bourgeois pro-
prêts et timides, qui mettaient dans leur i)Oche le dernier morceau de sucre de leur mazagran, portaient une grosse chaîne de montre, un camée au plastron, des chaussons fourrés et craignaient tout, sauf les livres. M. Gentilhomme venait là chaque jour, pour la grâce fine de Mme Denise, une jolie femme, qui tenait le cabinet de lecture. Il faisait semblant de lire un journal, et il la regardait. Très vite, il se déclara :
— Je n'ai rien « devant moi », mais je gagne largement ma vie...
Elle lui répondit :
— Attendons, monsieur Gentilhomme. Il faut avoir quelque argent devant soi, pour si l'on tombait malade.
Quand il voulut insister, dire son amour, elle mit un doigt sur sa bouche et lui montra les travailleurs, épris de silence. Il n'y avait que des habitués : un journaliste sans journal, un ancien fabricant de cols, cravates, un badaud vieilli et dont la grimace ironique s'était lixée en rides. A la façon dont ils donnaient, à r(3ntrée, leurs vingt-cinq c(Mitimes, on les devinait pauvres; à la façon dont ils saluaient Denise, on les devinait tendres. M. Gentilhomme avait là un camarade de quatre-vingt-onze ans, qui s'appelait M. Lajuste. M. Lajuste était amené au seuil du cabinet de lecture par un garçon du petit restaurant voisin. Rendu au port, le nonagénaire soupirait longuement, sortait trente centimes de son gousset, remettait un sou au garçon pour sa peine, et cinq sous à Denise. Parfois, ilap|)ortait une pauvre rose. C'était à se demander où M. Lajuste allait chercher ses ileurs : on les aurait crues centenaires! D'un geste empreint
2i FAUBOURG MONTMARTRE
d'une noblesse que ralentissaient des rhumatismes, le galantin retirait son chapeau, s'essuyait le nez, offrait la rose à Denise et disait, en faisant rouler 1')- :
— Madame, je vous rrrends à vous-même!
Là-dessus, il riait d'un rire fêlé. Puis il s'écroulait
sur une banquette, tirait sa loupe et lisait les journaux. M. Lajuste ne haïssait que les chiens. S'il en entrait un au cabinet de lecture, il protestait, levait sa canne, n'avait do cesse qu'on eut expulsé l'intrus.
— Vois-tu, disait-il à M. Gentilhomme, qu'il avait pris en affection, ces animaux-là ont été inventés par les égoïstes qui ne peuvent aimer les hommes, parce que les hommes attendraient quelque chose d'eux. Ça leur donne l'illusion d'être aimés... ça leur tient lieu d'une famille qu'ils ne peuvent avoir...
Il parlait de sa mort familièrement :
— Un jour, tu liras un fait-divers : « Depuis quarante-huit heures, une odeur insupportable incommodait les habitants du 49 de la rue du Helder. » Ce sera moi.
M. Gélin, lui, ne lisait (juc les romans. H les choisissait dramatiques et la lecture faisait monter à ses yeux des larmes abondantes. Dans la petite boutique noire, on percevait souvent ses reniflements. Celui-là avait encore sa femme, qui venait le chercher, comme une compaf,'ne d'ouvrier vient chercher son homme chez le marchand de vin. Elle n'entrait pas, pour ne point verser les vingt-cinq centimes, mais, au-dessus des livraisons qui se fanaient à la devanture, on voyait sa petite capote à brides, sa face jaune et allongée.
— Je lui ai dit cent fois do rosier chez elle, avouait
IcpèreGélin; mais elle est jalouse. Ainsi, j'ai tous les trois mois le dîner des anciens élèves de l'institution Maulîret. Vous me croirez si vous voulez : elle m'attend à la porte!
Il y avait là les déchifîreurs de rébus, les inventeurs malheureux, qui écrivaient fébrilement leur inutile correspondance; un chat qui dormait sur la pile des almanachs...
M. Lajuste, contrairement à ses prévisions, mourut sur le boulevard, en sortant du cabinet de lecture. Denise alla porter sur son corbillard la petite rose pourrie qu'il lui avait offerte la veille : « Madame, je vous rrrends à vous-même... » Et elle apprit que par testament il lui léguait dix-huit mille francs. A celte époque, M. Gentilhomme était un solide gaillard, fortement barbu. Il touchait Denise par un dévouement de caniche, une assiduité inlassable, une patience de courtier. Elle sourit une fois à son regard. Alors, l'espoir du jeune homme devint torturant. Il restait le dernier, sollicitant un entretien qu'elle repoussait d'un : (( Trop tard! On ferme! Allez-vous-en! Je suis fatiguée, moi! » Elle symbolisait pour lui toutes les héroïnes de ces livres qu'elle louait aux autres et qu'elle lisait pour son compte, avec passion. Enlin, elle consentit à l'écouter; elle lui livra ses mains découragées. Le cabinet de lecture loué à une remplaçante, ils se marièrent. Les dix-huit mille francs de l'héritage, six mille francs qu'il avait économisés, fondirent vite. Ils eurent pendant deux mois leur voiture, une Victoria attelée d'un beau cheval que Denise voulut monter, comme dans les livres de M. Octave l'euillct. Elle acceptait l'amour de son mari, tantôt avec une fatigue hargneuse, tantôt avec une fougue
sombre, une sorte (rinquiétude âpre, comme si elle cherchait quelqu'un derrière lui. Et toujours, après, une sorte de colère, des haussements d'épaules, un dédain écrasant, de mauvaises paroles, même, aux- (luelles succédaient de véritables accès de repentir, des crises qui la jetaient à genoux, en larmes... Successivement, sans qu'il s'en doutât, elle imitait les les transports, les regrets, les lassitudes, les tristesses, les folies des héroïnes qu'elle avait admirées. Elle tentait de vivre son roman à elle, mais il fallait être deux de jeu ; Amédée, ahuri de bonheur, essuyait les rebuffades avec adoration, se laissait cingler sans riposter, ne la cravachait pas d'une de ces émotions folles qu'elle eût tant voulu éprouver. Ils voyagèrent. A Venise, dans une gondole, elle lui mordit la lèvre d'un tel baiser que le sang jaillit. Il sortit son mouchoir et étancha le sang... Elle répétait : « Je t'ai fait mal? Aussi, tu es bête... un pou bête... oui, tu es bête, mon pauvre amour. » Elle était très nerveuse. Ils allèrent en Espagne, en Angleterre. Au retour, ils retrouvèrent le cabiui t de lecture déserté. Ils le vendirent... Elle n'aurait pas dû emporter ses livres préférés... Ce furent des heures néfastes. Plus il se donnait de mal, moins il gagnait d'argent : « Une sorte de guigne! » Ils changèrent d"a|)parlement. Ils prirent une femme de ménage qui bayait aux corneilles, car Denise ne s'intéressait i)lus à rien, laissait la poussière s'accumuler, pass.'iit des journé(>s dans son lit, à respirer des sels, à fumer des cigarettes orientales, à lire. Huand son mari rentrait, il ne trouvait qu'une ennemie ou uni; maîtresse, jamais sa femme. 11 se sentait un peu laligué. Les petites étaient nées,
avaient grandi, sans que la mère sortît de sa torpeur. Elle prit même l'habitude de fermer ses rideaux en plein jour et d'allumer des bougies. Dans le quartier, on affirmait qu'elle se piquait à la morphine. Elle ne sortait plus; elle vieillit dans ses draps; son visage parut tout à coup abandonné; elle eut des cheveux gris. Elle ne voulait pas voir de médecin; elle voulait mourir, empoisonnée doucement par les livres. Elle tomba à une hébétude d'enfant. On la croyait un peu folle, parce qu'elle demandait pardon à tout le monde. Céline lui apportait son chocolat, le matin; elle lui demandait pardon ; Gévrinette, toute petite, se haussait jusqu'à ses lèvres; elle lui demandait pardon ; son mari lui prenait la main ; elle murmurait : (( Pardon! Pardon! oh! que je te demande pardon! » Elle n'avait que ce mot à la bouche, et on ne se l'expliquait pas. Elle était si fière, autrefois. Et maintenant, elle gisait au fond de son lit, pâle et humble comme une mendiante, avec des mèches qui lui tombaient dans les yeux. Elle répondait à tort et à travers. Ainsi :
— La soupn est prête! criait Céline.
Elle répondait :
— Oui, oui, je suis prête, on peut m'emporter...
Il lui venait des idées fantasques, par exemple d'a- \oir à côté d'elle un bouquet de roses et un coutelas javanais. Elle prenait le bouquet, le baisait et récitait quoique chose qui ressemblait à une prière et où revenait sans cesse : pardon... pardon : <( Pardon à tout le monde... Vous me pardonnez! Vous me pardonnez, mon Dieu? Oh! comme il faut me pardonner! comme j'ai à me faire pardonner! »
— Monsieur Gentilhunune, dit la femme de mé-
nage, à votre place j'y laisserais le bouquet, mais j'y retirerais le couteau ; c'est sujet à caution. Il blêmit et cacha l'arme.
— Est-ce que tu crois que je veux me tuer? ditelle. Que tu es sot! Tu as peur de tout...
Puis elle fondit en larmes.
— Eh bien, oui, je voulais me tuer. Ah ! mon chéri ! Je te demande pardon à genoux... Je n'ai jamais pu me faire à la vie... C'est trop monotone... Si tu savais toutes les pensées... tout ce que je tourne dans ma tête!...
— Tes livres... interrompit M. Gentilhomme, bouleversé.
— Enlève le poignard, mon chéri. Je me corrigerai. D'abord, je vais me lever et me mettre à table. Et je veux que les petites entrent plus souvent dans ma chambre...
L'heure passait; elle ne se mettait pas à table. Elle eut une rêverie de dix-huit mois, au bout de laquelle le roman qu'elle tenait sans le lire lui tomba des doigts; elle bégaya en manit'^re d'adieu aux siens : (( Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? » et mourut...
Maintenant, M. Gcnlilliomme ne se souvenait plus que des jours heureux. No lui avait-elle pas dit, une fois : « Je crois que je vais me mettre à. l'aimer! » 11 chassait le reste, l'aveu éperdu qu'elle lui avait fait, avant le mariage, d'une liaison de quelques mois : (( Veux-tu que je te dise son nom? » Il avait refusé. Plusieurs fois, elle était revenue sur ce sujet. Dans les commencements, elle traitait VAntre^ comme elle (lisait, avec mépris. Et, peu à peu, elle lui donna toutes les qualités que confère l'absiMici^ : il était beau, il était jeune, il <''l;iit |)oéli(jue. Oh! elle ne le
FAUBOURG MONTxMARTRE 27
désignait pas nettement ; toutefois quand elle voulait parler d'élégance, d'intellectualité raffinée, elle murmurait : (( J'ai connu quelqu'un... » et elle se perdait dans un songe sans fin. Mais quoi! elle s'était donnée à son mari et surtout elle lui avait donné ses deux enfants. Elle avait rempli sa lâche; il lui dédiait un souvenir pieux et reconnaissant. Il n'emportait pas de portrait de Céline, parce qu'après son accident elle avait détruit toutes ses photographies. Seule, Gévrinette lui souriait, une Gévrinette de huit ans, qui ressemblait à sa mère...
M. Gentilhomme se secoua et sonna le garçon, qui lui apporta de l'encre, une plume et du papier à entête de Yllôtel du Commerce et des Voyageurs. Il écrivit :
(( Mes chères enfants,
(( Reçu vos afi'ectionnées du ^29 courant. C'est bien ma chance que l'on m'ait confié le Nord à visiter, par ce froid ! J'ai fait Lille et Saint-Quentin, mais un Allemand venait de passer pour les ficelles et bolducs. J'ai ramassé peu de commandes ; cependant je ne perds pas courage et je pense à vous, co qui me donne des forces.
(( A l'heure qu'il est, Gévrinette a du recevoir pour sa fête la petite broche que je lui ai envoyée. Ce doublé-là tient comme de l'or, et la pierre est véritable; c'est ce qu'on appelle un corindon. J'embrasse bien ma petite fille et j'espère ({u'ollc continuera à donner toute salisfaction aux dames Mouronneau.
(( J'écris la présente dans un décor qui manque de charme et je pense que je ne reviendrai i)as le mois prochain avec la fortune. Que Céline ne m'en veuille
pas. Je tâcherai de faire mieux la prochaine fois.
(( En attendant, comme il s'agit de boucler le budget, je crois avoir trouvé une combinaison. Mes amis HuUing, de Thoune, connaissent un jeune homme qui voudrait venir passer deux ou trois ans à Paris dans une famille honorable. Ils ont pensé à moi et ils me proposent de l'hospitaliser, moyennant cent cinquante francs par mois. Cela nous aiderait beaucoup. Je sais que je suis presque toujours par monts et par vaux et que les gens pourraient trouver à redire, vu qu'il n'est guère dans les habitudes du monde qu'un jeune homme soit en pension avec deux jeunes lilles. Mais nous nous moquons de l'opinion des gens, n'estce pas? Et il s'agit de mettre un peu de beurre dans les épinards. On lui donnerait ma chambre; Céline garderait la sienne; Gévrinette coucherait dans la salle à manger. Quand je serai là, elle demandera l'hospitalité à sa sœur et je prendrai sa place. Qu'en dites-vous? Ce jeune homme est très sérieux, très travailleur. H s'aj)pelle Frédéric Charançon. Il a eu une enfance triste, vu que son père ot sa mère se sont exilés par suite de divers chagrins et ne sont plus jamais revenus en France. II a été soldat à Belfort. H paraît qu'il fait des recherches sur l'antiquité et (|u'il s'occupe d'histoire. Enlin, il compte passer la majeure partie de son temps à la Bil)liolhè(|iic Nationale, llàtez-vous de me répondre. Si vous jugez que ce n'est |)as convenable, n'en parlons plus. Je suis, d'ailleurs, sur la j)iste de plusieurs affaires très intéressantes.
(( Ne vous ennuyez pas trop. Bien des choses à loute la famille. Passez un jour chez le confiseur llorlaville, pour dire bonjour à notre cousine Dada.
Si l'on n'y va que le l^"" janvier, on a l'air de ne tenir qu'aux bonbons. De gros baisers à mam'zelle Marie- J'Ordonne et à mam'zelle Balandard.
(( Leur vieux papa qui les aime, (( Amh:dée Gentilhomme.
(( N'oubliez pas votre pauvre mère : des roses pour elle et une rose comme chaque année sur la tombe de M. Lajuste. On en fait de bien belles en celluloïd. »
Deux ou trois fois, Céline avait demandé à Gévrinette :
— Tes belles affaires, tu n'as pas envie de les remettre?
— Non.
— Tu préfères rester jusqu'à la (in de ta vie, fichue comme l'as de pique, à t'esquinter chez les Mouronneau ?
— Grève donc de faim, idiote!
Et comme l'aînée tenait les clefs de la caisse, elle mit la petite h la portion congrue, ne lui donnant à manger que ce qu'elle détestait : des saucisses, de la purée de pois cassés, des lentilles, du gruyère.
— C'est assez bon pour toi, puisque tu neveux pas nous sortir de la mouise!
Maintenant, leur domicile était envahi. On
essayait de prendre Gévrinette par le raisonnement. Mme Chouya-Barca arrivait, en voisine, pour se faire offrir le café ; elle vantait Java qui soutenait tout son petit monde : un père qui n'avait pas de chance, une mère, une belle-sœur perdue de varices.
— C'est ça qui est un exemple, concluait-elle. Un jour, Gévrinette lui demanda :
— Et qu'est-ce qu'elle fait donc pour gagner tant d'argent?
Mme Chouya-Barca fut embarrassée.
— Je ne sais pas, moi... elle s'arrange... elle a de bons amis... elle s'amuse, en pensant au sérieux de la vie.
Elle ^changea de conversation, ayant gagné son café, tandis que Céline, par-dessus la tôte de sa sœur, l'encourageait à continuer, à convaincre cette entêtée. Mais la petite s'arc-boutait. Mme (Clémentine Mouronneau lui avait dit : « 11 paraît que Mimosa t'a rencontrée sur les boulevards dans un costume peu convenable. Nous ne voulons pas de ça ici. Premier et dernier avertissement. » Et les efforts de Mme Chouya- Barca restaient vains. Claire, Mathilde, Frangipane, les sœurs Gibmeister, Loulou et Java venaient aussi; elles montraient leurs dernières acquisitions : Java avait un tour de cou on renard et Claire des bottines rouges; Gotte suivait, parfois; elle toussait en crevant de rire, dans son mouchoir. Celle-là n'était pas invitée, mais la chaleur du poêle l'attirait. Elle arrivait sournoisement, grelottant de froid, s'asseyait à terre, le museau contre la bonne chaleur, et elle se montrait excessivement gaie, pour qu'on ne la chassAt point; elle contrefaisait tout le monde : la démarche espiègle de Mme Chouya-Barca et son
zézaiement, la fierté de Claire bombant de la poitrine, le glissement patiné de Paprika et son rire nègre : (( Ouïe! Ouïe! Ouïe! » Ellle se contrefaisait elle-même, appelant « l'oie froide », comme elle disait, car en toussant elle faisait « oua rrrouade ». La Gosse Poivrée entretenait l'assistance du « bisenesse ». Bon bisenesse ! Mauvais bisenesse! Parfois, M. Gennaro mettait une note masculine dans l'assemblée; il apportait avec lui l'odeur des étrangers qu'il traînait dans les lieux de plaisir : des relents de santal, de benjoin, de paquebot. Il fumait, parfois, des cigares de trois francs, souvent des cigares d'un sou. Un saule pleureur qu'eut agité un vent d'orage ! Il ne tenait pas en place, sautillant sur ses jambes maigres à la façon des camelots qui guignent de l'œil le « garde champêtre ». Il désignait ses clients par leur mets national : choucroute pour l'Allemand, macaroni pour l'Italien, fromage pour le Hollandais, garbanzo pour l'Espagnol. Et il s'affirmait surmené, car il pratiquait des métiers divers, tour à tour placier pour livres croustilleux, changeur, peintre de cartes postales où il lavait à l'aquarelle de soi-disant Parisiennes montrant leurs jambes dans un galant retroussé, valseur dans les bals publics, interprète, placeur, cornac pour Américains ivres et pour familles honnêtes. 11 allait indifTéremment au musée du Louvre ou au bar. Au musée du Louvre, il prenait ;\ part le père ou le fils et leur glissait : (( Je connais une petite, rue La Bruyère, qui a tout à fait la tête de la Vénus de Milo, une vraie curiosité : der Venus Kopf, mein Ilerr ». Au bar, il disait à l'Anglais que ces dames laissaient insensil)le : « Nous pourrons aller demain matin voir la Victoire de Samo^
3i2 FAUBOURG MONTMARTRE
Ihrace, c'est aussi très curieux. Very well, sir ». On le croyait riche, bien que son accoutrement restAt pitoyable. Celui-là, Gévrinette le haïssait. Elle lui proposait de faire la soupe avec son chapeau et lui jetait à la figure les débris de marrons glacés qu'il apportait. 11 l'accablait, en revanche, de compliments obséquieux. Ces dames entouraient Gennaro de prévenances, Mme Chouya-Barca surtout, pour qui la vie était difficile.
— V'ià la guerre maintenant! Les Turcs ne viendront plus à Paris. Quel malheur!
— Ah! maudite soit la guerre! chanta en fausset l'aînée des Gibmeister.
— C'est du bon bisenesse, les Turcs? interrogea la Gosse Poivrée.
— Pas pour le genre allumettes, bien sûr. Moi, je leur plaisais, je leur-z-y dansais la danse du ventre.
Et elle commença de danser, pour distraire l'assistance, qui l'excitait par des claquements de mains. C'était un dimanche, jour de repos ; elle avait mis une camisole et un jupon court, tandis que Java présentait un pauvre sarrau d'écolière, du temps où elle ne travaillait point. Mme Chouya-Barca contemplait avec un étonnement passif ses houles abdominales, quand deux coups timides furent frappés <i la porte.
— Zut! s'écria Céline. Notre pensionnaire! Je n'y pensais plus. Gcvri, veux-tu aller le recevoir?
La petite se hâta de sortir; on l'entendit parlementer : (( Mais oui, monsieur! Donnez-vous donc la peine d'entrer. Par ici, le commissionnaire! » Des pas lourds, le glissement d'une malle sur le parquet... C«s dames retenaient leur souffle, intriguées. Un pen-
sionnaire! Et un jeune homme encore! Il y avait là quelque chose de romanesque qui les séduisait.
— Est-il bien? Je veux le voir, chuchota Mme Chouya-Barca.
Elle colla l'œil à la serrure.
— Penh! Un grand blond! avec des cheveux raides... Une tète fadasse! Des yeux bleus, par exemple! La couleur que j'aimais, quand je me préoccupais de tout ça.
Cependant Gévrinette installait l'étranger, qui venait de renvoyer le commissionnaire.
— Voilà votre chambre, monsieur. Elle n'est pas très grande, mais la fenêtre donne sur le faubourg; c'est gai. Votre lit est tout préparé; il y a de l'eau dans la cuvette, des serviettes propres et du savon. Ici, la table pour écrire; je l'ai installée pour que le jour vienne de gauche, à cause des yeux. Rien au mur. Le papier n'est pas joli, joli, mais ça vaut mieux encore que des tableaux qui ne vous plairaient pas. Qu'est-ce que vous prenez le matin? Vous déjeunez à midi et demi, sans doute, et vous dînez à huit heures? Comme nous. Vous nous direz les plats ({UQ vous aimez. Il ne faut pas vous gêner, surtout. Et si vous êtes triste, je vous raconterai des histoires do l'atelier. On m'appelle Gévrinette; ça vient de Geneviève.
Il sourit. Elle observa qu'il élail laid, mais que son sourire était gracieux.
— Ce n'est pas très folichon, remar([ua-t-olle, de ne pas se trouver chez soi. On connaît ça : pa[)a voyage tout le temps. Seulement, lui, dès qu'il arrivo dans un hêtel, il tire nos photos de sa valise, et il se croit chez lui.
— J'ai la même habitude, mademoiselle, et si vous me permettez, je vais installer tout de suite ma galerie!
Il sortit (les portraits de sa malle; c'étaient des portraits d'hommes aux longs cheveux, vêtus à la mode de jadis.
— Ceux que j'aime, oxpliqua-t-il : Baudelaire, Edgar Poe, Yilliers de l'Isle-Adam, Gérard de Nerval, Verlaine.
— Pourquoi les aimez-vous tant?
— Parce qu'ils ont beaucoup soufiert.
— Dans ce cas, je pourrais vous donner le portrait de maman! Vous parlez d'une existence!... Oh ! mais, comme vous les arrangez mal! Laissez-moi faire, voulez-vous?
— Et le petit bouquet de violettes? Je parie que c'est vous que je dois remercier.
F]lle rougit un peu et mentit :
— Non, c'est ma sœur Céline. Vous la verrez tout à l'heure ; elle est avec des amies.
Elle s'amusait du manque de sens pratique du pensionnaire. II avait d'aboril aligné ses photographies; maintenant, il entassait des cahiers et des livres, Dans un désordre complet. En le regardant, elle songeait que ce grand garçon maladroit, trop blond, trop doux, trop chevelu, elle se le représentait, avant qu'il arrivât, comme une sorte de dandy, sveltê, élégant, parfumé, spirituel! Pour voyager, il avait mis une jaquette bleue, aggravée d'un pantalon noisette.
— Vous connaissez Paris, monsieur?
— J'y suis venu deux fois, en passant. Je l'aime cependant, comme on aime quelqu'un dont les imbéciles vous ont dit beaucoup de mal.
— Ne VOUS montez pas l'imagination, pour ne pas être désillusionné.
— Je ne crains pas ça. J'aime Paris pour lui-même, par conséquent, je n'attends rien de lui; je ne viens pas pour le conquérir, mais pour qu'il me prenne, au contraire. Je viens aussi pour les Parisiens, qui me semblent plus doux que les autres... Ainsi, ce petit bouquet de violettes... et ces murs... comme si vous aviez deviné que la vue d'un tableau que je n'aime pas me désole... Ailleurs, on n'y aurait pas songé... Et ma table installée pour que le jour vienne de gauche !...
— Avez-vous des sœurs, monsieur?
— J'ai eu une sœur que j'ai perdue.
— Alors on sera vos sœurs. N'ayez crainte, on vous laissera tranquille; on ne viendra que quand vous le désirerez; pour vous appeler à table, j'ai acheté un gong; si l'on sait en jouer, ça prévient plus agréablement qu'une sonnette, sans vous faire sursauter. A déjeuner, je ne suis pas là, rapport à mon travail chez les dames Mouronneau.
— Je déjeunerai à la Bibliothèque.
- Mais le soir, vous me trouverez. Et puis, il ne faudra pas prendre de gants avec nous, si des fois, n'est-ce pas, vous vouliez rentrer tard, la nuit... Votre clef est sur la cheminée. Vous entrez, vous sortez, ni vu, ni connu. La concierge n'est pas une |)ipelettc, vous savez! Elle est très aimable pour nous, vu que nous sommes })lus anciens qu'elle dans la maison. Papa y habite depuis trente ans. Elle nous a connus quand c'est que nous avions l'appartement du premier : trois chambres à coucher, salon, salle à manger, et puis au quatrième,
36 FAUBOURr, MONTMARTRE
au cinquième et enfin ici, et papa lui donne toujours la même chose pour ses c^trennes. Comme elle dit : « M. Gentilhomme a eu beau monter, il n'est pas descendu. » Elle s'appelle Mme Fie. Son mari ne veut pas être concierge, lui; alors, il ne salue jamais les locataires, mais c'est par vanité plutôt que par méchanceté... Je vous embête, hein?
— C'est-à-dire que vous me ravissez.
— Je vais tout de même vous lâcher le coude.
— Une question encore : est-ce que je vous plais, mademoiselle Gévrinette?
— Comment vouloz-vous que je vous réponde? Nous n'avons pas causé; je n'ai fait que bavarder. Ce que je peux vous dire, c'est que vous écoutez bien...
— Moi, vous me plaisez beaucoup. La main?
— La main !
Quand Gévrinette revint dans la chambre voisine, elle vit pointer sur elle les iigures interrogatives de Céline, de Mme Chouya-Barca, des Gibmeister, de Java, de Gennaro.
— C'est le béguin? gouailla la Gosse Poivrée. La petite haussa les épaules.
— Ecoutez, dit-olle, ce monsieur est fatigué; il a l'intention de dormir; à votre place, j'irais ailleurs, chez Mme Chouya-Barca, par exemple. Et puis, Céline, tu sais que père ne tient pas beaucoup à ce que nous recevions du monde ici. Nous n'allons pas initier dès le premier jour ce monsieur à nos secrets !
— L'espionnage commence! se lamenta Céline.
— Comment qu'il s'appelle, votre pensionnaire? interrogea l'aînée des Gibmeister.
— Frédéric Charançon.
— Phûiiù, dit-elle, en feignant l'admiration la plus vive. Alors nous ne voulons pas le déranger. Allons-nous-en, vous autres! Mes amitiés à M. le duc de Charançon.
— Mes bons souvenirs à monsieur le marquis, glapit Gibmeister la cadette.
— Bajour au praïnce ! fit la Gosse Poivrée.
— Mes respects à monseigneur de Charançonneau ! Elles éclatèrent de rire et, sur un geste de Gévri-
nette, feignirent de se contraindre, la main devant la bouche.
— Si, des fois, il avait besoin d'un guide, parlezlui de moi, insinua Gennaro, sérieux.
— Tache de lui taper dans l'œil; ça fera un mariage dans trois ans, glissa la tendre Java dans l'oreille de Gévrinette...
Elles partirent, à pas feutrés, accompagnées par les excuses de Céline : « Ça va être jovial avec ce schnock sur notre dos ! Au moins, vous reviendrez ; je vous ferai signe quand il ne sera pas là... A un de ces soirs, chez Franqueil! Je veux que Gévrinette goûte sa grenadine au kirsch... »
— Ouf! Ça pue le musc ici, déclara la petite après leur départ, en ouvrant la fenêtre toute grande.
— Je voudrais bien le voir, moi aussi, le pensionnaire! Il paraît qu'il en a une bobine !
— C'est vrai, répondit Gévrinette, mais une bobine qui n'est pas celle de n'importe qui. Veux-tu que je te présente ?
— Attends! que je me mette une cravate autour du cou et queje me poudre. Dis donc, pour (ju'il um voie dans mon mieux, je vais passer ni;i robe de dentelles et poser mon chapeau sur ma t<''te : j'y dirai
que je me préparais à sortir. Autant vaut produire une bonne impression, bien que ce soit purée, mistoufle et compagnie!
C'était un drôle de pensionnaire, si timide î si doux ! si obligeant ! On ne l'entendait pas. Il payait, et cependant il faisait le moins de bruit possible. Le lendemain de son arrivée, il s'éveilla dès l'aube, soigna des fleurs qu'il avait achetées la veille, et, quand la femme de ménage vint lui apporter son petit déjeuner, elle le trouva « fin prêt», selon son expression, fumant une cigarette et le nez dans ses cahiers. A midi il n'échangea guère, en déjeunant, (jue qucbjucs monosyllabes avec Céline, puis il courut s'enfermer à nouveau, et il n'avait pas encore donné signe de vie lorsque Gévrinette revint de son travail.
— Quel ours! s'écria Céline.
— 11 ne m'a pas l'air très fort, appuya Gévrinette, mais ce n'est pas un mauvais garçon.
— La mère Huissonnaille vous fera à diiicr ; moi, je me barre; je suis invitée par les Gibmeister. Tu tiendras compagnie à l'homme des bois.
Cependant, elle prit congé de Frédéric, afin de se montrer encore à lui parée de ses plus somptueux jilours. Klle s'excusa longuement, prétentieusement, arguant des nécessités mondaines qui la forçaient parfois à s'absenter. 11 la regardait de ses yeux clairs,
comme s'il no comprenait pas qu'on s'emberlificotât dans des phrases aussi compliquées pour souhaiter le bonsoir à quelqu'un.
— Nous aurons de l'agrément, avec cet espion, dit Céline à Gévrinette sur le palier. Moi, je reprends ma vie, et dans deux ou trois jours tu m'accompagneras; je tâcherai de te faire inviter...
La petite, sa sœur partie, essaya des sourires dans une glace, étudia les inflexions de sa bouche quand elle prononçait certains mots. Ainsi : (( Monsieur, je vous assure... » faisait une très jolie bouche et : « Oh ! non ! C'est impossible! » une bouche affreuse...
Cependant, la voix de Frédéric demanda :
— N'entendez-vous rien? Je crois que l'on gratte à la porte.
— Mais non, monsieur, je vous assure, répondit Gévrinette devant sa glace.
— Il m'avait semblé... Ecoutez !
— Oui ! Vous avez raison ! Suis-je bète ! C'est le chien du louf !
Elle lit entrer Frédéric, lui expliquant qu'un voisin, M. Busquorde, était fou, parfaitement fou, un fou inoffensif par exemple, et qui ne bougeait guère de la petite pièce qu'il occupait. Il vivait là avec son chien qu'il appelait « Mauvais-Cœur ». Parfois M. Busquorde devenait si extravagant que le chien se réfugiait chez eux pour voir, eùt-on dit, des êtres raisonnal)les. Rassuré, il partait.
— Viens, mon petit Mauvais-Cœur, viens, mon trésor... A-t-on idée d'un nom j^areil?
Et le chien, un petit i)àtard jaune, se faulila. II s'arrêta au milieu d(; la pièc(i, inquiet, une patte en l'air.
— N'est-ce pas, monsieur Frédéric, qu'il a l'air d'un enfant malheureux?... M. Busquordc a encore cru que son chien était un de ses ennemis. Oh! il ne lui fait pas de mal. Seulement il lui crie : (( Va-t'en, Satan! » Alors la pauvre bête vient ici, comme si elle cherchait une explication. Pour être mal tombé, il est mal tombé!
Sur un geste amical de Frédéric, le petit chien jaune s'aplatit, terrorisé; il fit le beau sans raison et, à la vue d'un morceau de sucre, alla se cacher sous un fauteuil.
— Laissez-le, dit Gévrinette. 11 n'est pas ordinaire. 11 ne vient ici que pour dormir tranquillement ; il reprend des provisions de patience. Tout de même, il doit avoir une dr<Mc d'idée de l'homme, n'est-ce pas? lui qui est plus sensé que son patron !
— La soupe est sur la table, déclara la femme de ménage.
Ils ne purent s'empêcher de rire quand ils se trouvèrent l'un en face de l'autre. Un vrai ménage ! (iévrinette, ravie, jouait à la maîtresse de maison, entourait le pensionnaire de prévenances, s'irritait des lenteurs de la mère liuissonnaille, trop vieille bien sûr, mais que l'on no pouvait jeter à la rue et qui avait été leur cuisinière « du temps qu'on habitait au ])remier. » Bionlôl M. Busquorde frappa, il venait réclamer son ciiien.
— Mademoiselle, articula uno voix cérémonieuse, Mauvais-Cd'ur est-il i(M ?
— Mais oui, monsieur Bus(|uorde.
— Dans ce cas, voulez-vous me le renvoyer?
Déjî\ le chien était à la j){)rte, il battait de la queue, car il sied de se montrer satisfait quand on
FAUBOURG MONTMAUTUE 41
retrouve son maître, et il envoyait pourtant à ce paisible logis un regard plein de regret. La femme de ménage ouvrit la porte; il disparut.
— Merci, ajouta M. Busquorde, il était temps qu'il reprit sa place à côté de Dieu le Père, les anges à gauche et le tambour du fourniment à faire éclater les ministres. Bonjour, mademoiselle.
— 11 paraît, dit Gévrinette, qu'il est devenu comme ça à la suite d'un désespoir d'amour.
Ce mot fit tomber un silence solennel. Frédéric mangeait. L'amour ne devait pas l'impressionner.
— Est-ce que vous comprenez ça, monsieur ?
Mais Une s'aventura point sur ce terrain, ne se souciant guère d'une telle conversation, avec cette gamine ! Pourtant, elle l'amusait avec ses histoires des dames Mouronneau, son bagout qui était encore du babil, son esprit de Parigote. Après le dîner, il lui lit ses confidences :
— Papa était parti dans le temps... pour épouser maman, qui était actrice et qui jouait à Bruxelles... Il n'a jamais voulu revenir à Paris... non... il s'est retiré en Suisse...
Frédéric connaissait très peu la France, par Belfort seulement et aussi par Saint-Jean-de-Bastaigui, où il avait accompagné sa petite sœur Elisabeth quand elle était tombée malade... Ils étaient partis, l'enfant, une vieille cousine et lui, pour quitter la ville sombre et humide qu'ils habitaient.
— Ma sœur était si frôle, dit-il, d'une voix émue, si diaphane! Elh; n'avait que la force de nous aimer... C'est notre maison cjui l'a tuée; les étrangers (|ui passent la trouvent intéressante parce qu'elle est très ancienne, mais l'entrée se cache sous des arcades ;
elle sent la moisissure, la pluie : une vraie maison d'exilés. Papa a pensé qu'il avait à Saint-Jean cette bicoque qui lui vient de son p^rand-père, ot il nous a envoyés, ma sccurct moi... Maman est restée avec lui. Ils se sont tant adorés, tant, qu'ils ne peuvent plus être atteints que l'un par l'autre... Et puis, ils croyaient que quelques semaines de soleil guériraient Elisabeth...
11 décrivit la bicoque de Saint-Jean-de-Bastaigui : elle donnait d'un coté sur la montagne, de l'autre sur un jardin sauvage où bouillonnait furieusement un ruisseau. La chambre d'Elisabeth était celle de la grand'mère Charançon quand elle était jeune fille : toute blanche avec des rideaux bleus. Elisabeth disait de sa voix fragile : « Frédéric, on se croirait dans une crémerie. Tu es une bonne et tu viens chercher des (Gufs. Deux pour cinq sous, mademoiselle. — C'est très cher, madame. — Peut-on dire! Ils sont tout frais, mademoiselle, et si vous les faites à la coque, vous verrez, dessus, le bon petit-lait! — Alors envelof)pez-les-moi... » Etpuiselle se taisait, avec un sourire lassé. Le petit visage s'amenuisait d'heure en heure. 11 y avait trop de soleil dehors, trop de fleurs, trop de lumière... Toute cette santé insultante s'arrêtait aux rideaux bleus de la petite chambre blanche, avec son lit étroit où courait une mince branche de glycines ; la chaise longue (jui attendait un{\ convalescence impossible; la pendule d'albâtre, et, dans un cadre d'argent, la photographie de Mme Charançon, un portrait (h; sa jeuuesse ((ui la représentait belle à ne pas croire, les yeux clos, les cheveux dénoués, ot sur lequel Elisabeth avait écrit d«^ sa puc'rile écriture : Maman. Un l)ou(|uet de d monnaie-du-pape », parce
que l'enfant, de son index, s'amusait à crever les petits tambours de soie... Un jour, comme il 1(3S mettait sur son lit pour qu'elle s'amusât, elle dit : « Non, Frédé, je n'y toucherai plus : ça doit leur faire mal et je sais ce que c'est maintenant, avoir mal! » Elle eut l'air d'une pauvre bossue. Elle ne bougeait plus, docile au médecin, docile à la cousine Soyenèche, docile à sa propre souffrance. Elle ne se plaignait pas; elle n'avait pas de lièvre, elle entrait dans un calme effrayant. Et elle jurait qu'elle allait très bien, qu'elle serait guérie dans huitjours, quand cela ne l'ennuierait plus de manger ; seulement elle priait que la mère Soyenèche ne vînt plus l'attrister avec sa robe noire : elle voulait garder sou frère pour elle toute seule.
— Elle m'appelait mon trésor. Elle me disait : « Ne t'en va pas, mon trésor ! » Un matin je la trouvai si tranquille que j'espérai. « Tu as bien dormi?» Elle lit {( oui )) en baissant la tête. « Tu ne veux pas parler? » Elle fit signe que non. Elle tournait ses mains comme quand elle leur faisait danser les marionnettes. Je pris sa menotte; elle voulut porter mes doigts jusqu'à ses lèvres et n'en ont pas la force. J'appelai : (( Elisabeth ! )) Elhî murmura : « Je suis encore là... » et puis... et puis...
— Vous pourrez me parler d'elle tant que vous voudrez, conclut Gévrinette. On est bien plus amis ({uand on est tristes ensemble...
FAUBOURG MONTMARTIŒ
Céline avait remisé dans un cuin secret sa robe de denlelles et son chapeau à plumes : M. Gentilhomme était rentré, M. Gentilhomme, avec sa bonne grosse tète qu'il penchait un peu sur la droite, son nez naïf, sa rêche moustache d'invalide, son humilité de courtier, sa bonne humeur et sa tendresse épanouie. Et la vie bourgeoise avait repris. On faisait semblant de no pas reconnaître Mme Ghouya-liarca quand on la rencontrait dans l'escalier, et Céline ne fumait plus qu'en cachette. Pour iM. (ientilhumme, le désir d'aller au théâtre le torturait. Une sorte de faim le prenait devant les colonnes où sont aflichés les spectacles ; mais l'argent était rare, et il n'eût élé guère convenable d(i demander uiit^ avance au pensionnaire. Il usa d'un stratagème (jui lui avait déjà servi quelquefois : il écrivit à i)hisi(Hirs auteurs en avouant bonnement (|u'il était père de famille, peu fortuné, et qu'il ne voulait pas mourir sans avoir vu leur pièce. Ces messieurs lui réi)ondirent d'autant moins (jue, peu au courant de la production dramatique, il avait adressé deux lettres à des écrivains défunts, t'n samedi, il insinua :
— 11 y a demain soir une reprc'siMil.ilion graluihv'i r()|)éra.
II ajouta :
— Nous pourrions faire queue tout do suite après
le déjeuner, ça occuperait l'après-midi... et peut-être M. Charançon serait-il curieux de voir ça... Justement je ne connais pas Aïda... Je sais qu'une gratuite est une gratuite, mais à nous quatre nous occuperions une première loge ou une avant-scène... Tu te vois, mam'zelle Balandard, dans une première loge à l'Opéra! Rien que ça de chic!
Céline fit (a moue.
— Penses-tu! Rester dans le populo à respirer la bonne odeur, pour s'enfiler quatre heures de musique rasante. Merci de l'occasion !
Mais Frédéric intervint :
— Moi, je vous accompagnerai. La salle doit être si curieuse... Alors on ouvre les portes toutes grandes, n'est-ce pas, et entre qui veut ?
— Ouiche, protesta Céline. C'est là comme ailleurs : passe-droits et recommandations...
Néanmoins, tout en bougonnant, elle consentit à les suivre. Le père rayonnait. 11 avait une solide lorgnette en os jauni dont il se montrait fier. Il mit une redingote, une cravate blanche et des gants. Devant l'Opéra ils ne trouvèrent qu'un petit groupe de fanatiques qui se consumaient dans une attente morne. Peu à peu les nouveaux arrivants apportèrent des distractions, surtout un jovial infirme qui avait des jambes de bois et s'appuyait sur deux cannes. Des personnes de bonne volonté durent le hisser jusqu'au haut des marches. Un rire qui s'enflait en huée l'accueillit; il riposta par un grand salut. C'était un superbe gaillard d'uncMiuarantaino d'années, les yeux en amandes, les cheveux frisés, la moustache avantageuse, les lèvres pourpres : une tête à roucouler la romance aux repas de noces. Il reçut comme des
liommages qui lui étaient dus une poignée de lazzis:
— Tes cors ne to font pas souffrir?
— Au moins, on n'y écrase pas ses tartines !
— Veux-tu que je te présente ma sœur pour un tour de polira ?
— V'Ià le champion de la course à pied !
— ïu marche-t-il droit quand t'as le nez sale, eh ! bàti-sur-pilotis?
Mais un voyou parvint à le faire sursauter en hurlant :
— Gare, là-dessous ! Sa guibolle droite qui commence à se manger aux vers!
L'infirme se montra vexé :
— Ecoutez-le ! ça bouffe par cœur! ça roupille à la corde et ça veut faire peur au monde! Retourne à ton pilon, bougre de mendiant! J'ai trois cents francs de rente, par rapport à mon accident, et je t'enquiquine. Veux-tu deux ronds pour ton pucier de ce soir?
Ayant dit, il jeta une pièce de dix centimes que le voyou dédaif,^na.
— On en a autant que loi, du pèze ; on vient à la gratuite pour rigoler.
Avant le spectacle, l'assemblée se divertissait comme elle pouvait. Un vieillard l'occupa quelques instants: il était courbé à anf.de droit, avançait à la façon d'un cloporte mutilé et une sorte de sac en toile à laver lui tenait lieu de vareuse.
— Laissez passer papa, faut qu'il ait une bonne place, gouailla l'inlirme; il a mis son smokinge.
Une HUe et son souteneur, classiques, aj)portaient là leur niaussaderies de bètos nocturnes et la lassitude amoureuse qui les faisait s'appuyer l'un 8ur l'autre» On sentait que leurs haines réunies avaient
fait de l'amour. Ils puaient la faim et la basse parfumerie. L'homme, sans linge, musclé comme un hercule de foire, serrait farouchement les mâchoires. La femme offrait une image puissante de maternité, avec ses seins lourds, sa démarche animale. Ils avaient le front bas et cachaient leurs mains. Elle donnait le bras à son homme bourgeoisement, avec une sorte d'orgueil craintif. Les autres, ces pauvres gens, réunis par le même besoin de s'évader, de sortir de leur misère, de jouir du mensonge qu'ils ne trouvaient plus en eux, ricanaient, se désignaient, s'invectivaient, s'assassinaient de regards féroces : le voyou raillait l'infirme ; l'infirme raillait le vagabond; la mère aux deux jumelles noiraudes était (ière de sa respectabilité en face de la lille dépoitraillée. Et dans cette foule grouillante, parmi les cris et les insultes, c'étaient pourtant des phrases comme celle-ci :
— Moi, chaque fois que je vais au théâtre, je pense à la pauvre maman qui est au cimetière; alors, vous comprenez, monsieur Charles, ra me gàt(3 tout mon plaisir...
Frédéric souffrait d'autant plus que Gévrinette paraissait très à son aise, dans son milieu. 11 était derrière elle; il ne voyait que son humble chapeau, fleuri d'un bouquet de violettes sales. M. Gentilhomme semblait sourd et aveugle, impatient du plaisir promis, de cette musique qu'il boirait tout à l'heure à longs traits, le cou tendu comme un chien qui lape. Et, pour la première fois depuis son arrivée, le jeune homme se sentit seul. 11 ne resterait pas longtemps chez ces gens; il s'en irait; il retournerait là-bas, dans cette maison gang tendresse, mais qu'habitail
un silence définitif. Il n'îivait pas d'ambition et il détestait Paris <iéjà, le tumulte du faubourg Montmartre, toutes les douleurs, toutes les misères qu'il devinait. Gévrinette se retourna vers lui avec un sourire de reproche, comme si elle comprenait. Et toute la rancune de Frédéric fondit; il plaignait la petite parce que toute sa triste destinée était inscrite dans ce sourire. Elle avait un gentil visage, pourtant, las et pur...
11 y eut une rumeur. On avançait. Ce fut une poussée que la magnificence de l'escalier et des couloirs interrompit net. « Tout en marbre et en bronzé », admira le vagabond. Le souteneur sans linge remonta le col de son veston, tandis que sa compagne lui lâchait le bras, intimidée par le claquement de ses savates sur les dalles. « Par ici! Par ici! )) criait M. Gentilhomme, et ils arrivèrent dans une avant-scène dont ils occupèrent le premier rang. Céline murmura :
— Qu'est-ce que j'avais dit? Des passe-droits : les soldats sont à l'amphilhéntrc...
Elle ajouta :
— .le viens de voir le programme sur l'affiche... Irène va danser...
M. Gentilliomme rougit, puis expliqua :
— 11 faut vous dire, monsieur Charançon, que la sœurde ma femme danse ici... Oh! nous ne la voyons plus... C'est Irène Hallestini qu'on la surnomme.
Pnndant le ballot, 1m famille chercha, curieuse : « Où est-elle? C'est cette grande! Non, c'est la grosse dans le coin. » Ils la découvrirent, enfin, qui s'évertuait, |)armi les autres. Soudain, elle les reconnut et leur sourit. Ils admirèrent ses bijoux : « Elle en a
FAUCOUUG MONTMAliïUE 49
des perles aux oreilles ! » gémit Céline poignardée. Quand ils sortirent, elle était là qui les attendait. On ne pouvait que la féliciter et se réconcilier. Elle était jolie, emmitouflée dans ses fourrures, incroyablement jeune, et élégante !... M. Gentilhomme présenta :
— Un de nos amis, M. Frédéric Charançon ; ma belle-sceur...
— Vous ne savez pas ce qui serait gentil, Amédée? Ce serait de venir souper à la maison. Ne dites pas non, je vous enlève. Et vous aussi, monsieur... A la fortune du pot, mes enfants ! Il y a toujours du poulet, du Champagne; ce sera très amusant. Viens, toi, la gosse. Elle ressemble à sa mère, n'est-ce pas, Amédée? Tu t'appelles, déjà?
— Geneviève, matante, autrement dit (jévrinelte...
— Venez vite, mon auto attend.
— Mais nous pourrons tenir tous ? interrogea Céline.
Parbleu! la limousine était faite pour huit personnes. On s'y carrait dans dos fauteuils moelleux. Une lampe électrique montrait le faste de l'intérieur: les sièges de soie grise, le cornet d'argent avec une branche de lilas et deux œillets rouges.
— On ne pourrait pas éteindre? demanda M. Gentilhomme, qui ne tenait point à être vu.
Irène pressa un bouton et la lampe s'éteignit. Puis la voiture roula. En route, il i)ar]èrent peu, impressionnés par le contraste de ce luxe parfumé avec la pauvreté des spectateurs de la gratuite.
— Un bon public, jugea Irène. Au moins ils applaudissent. Les abonnés causent de leurs petites affaires et ont l'air gelé. A présent vous n'aurez qu'à mo
dO FAUBOURG MONTMARTRE
demander dos billets pour les vraies représentations. On s'est retrouvés, on ne se lâche plus. C'est si bête, ces querelles de famille, n'est-ce i)as, monsieur? Nous voilà arrivés.
Elle leur fit les honneurs de riiotel, une petite construction galante, rue d'Ofîémont. L'antichambre était close et tiède, étouffée par des tentures, des tapisseries, de grands tableaux bitumeux. Une bouillotte de cuivre chantait, exhalant une forte senteur aromatique et un lévrier blanc vint, sans aboyer, olTrir son museau à sa maîtresse. Le valet de chambre se hâta.
— Déshabillez-vous. Mettez-vous à votre aise, répétait Irène. Vous n'êtes pas venus ici pour vous embêter, voyons ! Cyprien, des couverts pour tout le monde...
Elle les fit entrer dans une bibliothèque austère.
— Je vous rejoins...
Gévrinette, le nez en l'air, admirait. Céline fil, à voix basse, la réfioxion que l'hùlel lui i)araissait lugubre et (|u'olle s'y ennuierait à mourir, si elle devait y vivre. M. Cî(;nlilhomme i)araissait consterné.
— Je ne pouvais pas refuser, dit-il à Frédéric; on a peur de désobliger... Ell<^ est bonne personne, au fond, malgré son métier.
Irène revenait. Elle tourna les commnlateurs et apparut, gaie et solide, en pleine lumière. Trente- cinq ans, peut-être, mais une vigueur de f(»mme entraînée aux sporls, une tête de lionne, au nez parfait, à la splendide crinière rousse. Elle avait une robe de dentelles blanches, un sautoir de perles et portait en bagues trois grosses perles : une grise, une noire et une rose. Elle riait de plaisir, en montrant des dents
magnifiques. Et Frédéric fut pris du désir brutal de mordre ce rire, dans un baiser. A peine avait-il vu cette femme qu'il la convoitait ; maintenant un désir âpre lui venait, comme la rançon des aventures médiocres où il avait trompé sa soif d'aimer. En auto, il l'avait respirée sournoisement ; il avait heurté sa jambe ; il avait pressé la rondeur ferme de son bras en l'aidant à descendre. Tout geste vers cette femme était un geste d'amour, et il n'osait pas lui parler, parce qu'il lui semblait que le plus indifférent de ses mots la supplierait. Elle ne faisait guère attention à lui. Cependant il lui parut qu'elle l'observait avec une sorte de douceur amusée.
— Je regarde vos cheveux, expliqua-t-elle ; ils sont superbes, et d'une telle nuance ! Je voudrais avoir ces cheveux-là !
Il chercha un compliment en retour, n'en trouva point, et ses mains se crispèrent de fureur.
— Je parie que vous êtes pianiste, s'éoria-t-elle.
11 jouait du piano, un peu, mais surtout il écrivait. Pas des romans. De l'histoire.
— 11 faudra me lire ça? Vous me le promettez? En attendant, jouez-nous qucbiue chose. II y a un piano, dans ce coin.
11 joua une sonate merveilleusement triste. Irène prit pour l'écouter la pose d'une passionnée de musique, mais au moment le plus poignant, elle frappa des mains.
— C'est prêt ! A table !
Il se leva. Elle lui prit le bras et le remercia.
— Je resterais des heures à entendre de la musique ; mais c'est un poison, un vrai poison, ça me casse bras et jambes, ça me jette sur un divan, à penser, et
mes pensées ne sont jamais folichonnes. Moi, il faut que je me donne du mouvement, que je fasse mille choses : je monte à cheval, je tire au pistolet, j'ai une piscine, — je nage comme un poisson, — une vraie piscine d'autrefois, en marbre. Désormets m'y a peint une fresque admirable, un peu trop décolletée pour les jeunes iilles ! A tal)le ! A table ! Je meurs de faim.
Le souper se prolongea. Elle voulut que l'on apportât tout ce qu'il y avait à manger dans la maison, et elle énumérait :
— Ça, c'est du caviar pressé... un de mes amis mo l'expédie régulièrement de Moscou... Et ce pâté, Amédée, ce sont des botes extraordinaires, goûtez, goûtez : le duc de Larmande les fait tuer exprès pour moi. Geneviève, tu goûteras ces ananas de Californie ; Dewton, l'homme des aciers, m'en envoie autant que je veux ! Crevez si vous voulez, mais mangez de tout !
Elle exagérait la familiarité, heureuse de j)Ouvoir mettre les coudes sur la tal)le, sans la tenue que lui imposait, par ailleurs, sa situation de femme arrivée. Elle dit encore à, Frédéric :
— Vous avez une l)ieH jolie voix, monsieur. Je ne fais pas attention à ce que vous dites, tarit je vous écoute... C'est vrai, je n'ai connu que quelqu'un pour avoir une aussi jolie voix que la vôtre. C'était un lieutenant autrichien. 11 voulait à lout prix se tuer l)our moi. Un grand fou! Il me faisait peur, ligurezvous. Je le trouvais couché devant ma porte cochère. Je lui donnais des gifles, des coups d'ombrelle. Ah î ben ouiche! A la lin il s'est marié. Dites donc, une: idée autrichienne : il m'a envoyé le portrait de son
(Icrnier-né ! Un numéro, ce gosse ! Il a l'air soufflé, avec des yeux de veau et une bouche qui bave ; il tient son pied dans sa main ; on dirait une vieille grosse dame tombée en enfance !... Et l'heureux père a mis sa signature au bas du portrait. Je voudrais voir la hure de sa femme ! D'ailleurs, dès qu'un de mes amis m'annonce qu'il va se marier, je lui dis : (( Bravo! Dommage qu'elle ait une sale gueule. » Et neuf fois sur dix il me répond : « Oui, mais... » Il y a toujours un mais : mais elle a une dot formidable, mais elle est bien élevée, mais elle est d'une famille épatante ! Qu'est-ce qu'ils m'embêtent avec leur famille épatante! Moi aussi je suis d'une famille épatante, pas vrai, la gosse?
— Oui, ma tante!
Céline avait gardé ses gants pour manger, à cause de ses cicatrices. M. Gentilhomme, prétextant un vague malaise, n'avait accepté qu'une aile de poulet et regardait ces victuailles amoncelées avec l'œil efTrayé d'une dévote de province sur la demoiselle de l'endroit. Irène buvait et s'étourdissait de paroles. Seule Gévrinettc lui répondait, ivre un peu et riant aux anges.
— Dieu me pardonne! s'écria la danseuse en se levant de table, je suis grise ! Venez avec moi, je vais vous montrer mon jardin d'hiver... Vous vous en irez plus tard... Ce soir, c'est l'orgie !
Ils montèrent deux étages.
— 11 faut passer |)ar ma chambre à coucher, ditelle.
Une faible lumière n'y éclairait que la cliemiso rose sur le lit. Dans le i)etit jardin, elbî alluma des lanternes japonaises, lit fonctionner un jet d'eau.
so jeta dans un rocking-chair et s'y balança, la cigarette à la bouche. Maintenant elle regardait tout le temps Frédéric; elle l'interpellait familièrement :
— Il est drôle, ce grand-là ! Quels cheveux ! alors, vous êtes pensionnaire chez Amédée ! Dites donc, Amédée, au moins, il ne fait pas la cour à vos filles? On les connaît, ces blonds, avec leur air froid. Et je me méfie des savants. Ça reçoit des lettres de femmes. Ils viennent ici et ils me les lisent. J'en connais beaucoup. Des noms si célèbres que je les ai oubliés ! Ils m'envoient leurs bouquins avec des dédicaces. Leurs livres m'embêtent. Toujours la même histoire... Si on voulait écrire!... Venez le vendredi, je vous présenterai, mais je ne veux pas qu'ils vous gâtent; je veux que vous restiez comme vous êtes : timide... réservé...
Puis elle jeta sa cigarette et proposa un petit jini de société.
— Il est tard, il faudrait nous en aller, balbutia M. Gentilhomme.
Mais elle tenait h son petit jeu. Voilà : elle se placerait derrière la porte et ils devraienl. à tour de rôle, venir miauler.
— Je ferai ftt! fit! quand je ne voudrai pas et miaou quand j'aurai choisi.
Successivement, Gévrinette et M. Gentilhomme furent écartés. On poussa Frédéric ; il eut un « miaou » étranglé. « Miaou», répondit Irène; elle ouvrit la porte et la ferma sur eux.
— Qu'est-ce que je dois faire ? (b^nanda-t-il.
Elle lui envoya une tape sur la joue, et l'imitant :
— (( Qu'est-ce que je dois faire? » A-t-il bien dit
FAUBOURPf MONTMARTRE 55
ça ! Mais m'embrassor, grosse bête, à moins que je vous dégoûte...
Il voulut d'abord lui embrasser la main; mais Irène riait comme si elle se moquait de lui. Alors il l'attira, d'un mouvement sauvage, et lui baisa la bouche.
— Eh bien, eh bien, murmura-t-elle d'une voix de gorge qui était un encouragement plutôt qu'un reproche.
Et elle lui dit, comme du lieutenant autrichien qui avait voulu se suicider pour elle :
— Grand fou !
Alors, il reprit ses lèvres, qui avaient un goût de Champagne, de fard et de tabac d'Orient. Elle faisait de pauvres gestes qui signifiaient : « Assez! voyons ! Que vont penser les autres? » mais elle lui saisit tout à coup la tête à pleines mains et l'appuya sur ses lèvres. Il sentit la l)oucho vaincue qui se refroidissait sous son baiser, et ils se séparèrent, haletants.
— Que c'est idiot! que c'est idiot! répétait-elle. Moi qui m'étais juré que jamais plus... Je vous connais depuis deux heures... C'est du propre !... Qu'allez-vous penser de moi? Rentrons.
11 la serrait contre lui, respirait l'odeur triste et légère de ses cheveux...
— Tant pis! écoute, i)égaya-t-elle, tu vas les mettre en voiture et tu reviendras ici... Je t'attendrai... tu sonneras deux fois...
Elle rouvrit la port(\
— J'ai forcé M. (Charançon à me réciter (jiielque chose comme pénitence ; il dit très bien.
M. Gentilhomme se leva.
— Allons, mes enfants, habillez-vous.
Ils prirent congé. Irène embrassa ses nièces, serra la main de son l)eau-frcre.
— J'espère que vous reviendrez un de ces jours, et vous aussi, n'est-ce pas, monsieur?
Dehors il faisait froid. Ils durcMit chercher assez longtemps une voilure. Enfin un fiacre accosta.
— Nous ne pourrons pas tenir à quatre là-dedans, insinua Frédéric. Je vais faire un tour à pied et puis j'irai peut-être fumer un cigare chez des amis... qui donnent un bal...
— N'ayez pas de mauvais rêves! ricana Céline.
Et Gévrinette, comme si elle devinait, le cingla d'un sec : « Bonsoir, monsieur! » Il attendit que la voiture fût hors de vue et il galopa, pris d'une fièvre de désir à l'idée de cette femme qui l'attendait Jà-bas. Une inquiétude l'arrêta. 11 s'était trompé de chemin. 11 souffla, essaya de ramener ses esprits. C'était trop stupidc... 11 ignorait même l'a'lrosse... Voyons, il avait dû tournera gauche, au lieu détournera droite. Sur une plaque il lut rue Cardijiet.Une rage le saisit. Il retourna à l'envlroit d'où il venait, suivit le boulevard Malesherbes, retrouva enfin la rue d'Ofl'émont, et reprit haleine. Toute sa lièvri^ était tombée, remplacée par une sorte de crainte. Il n'avait connu (jue des caresses pitoyables et apitoyées, l'amour humble et maternel de misérables filles; il ne souhaitait plus que de la tendresse et des mots qui berceraient la peine inconnue qui naissait en lui... Il sonna deux fois; la [)orte s'ouvrit. 11 devina seulement, dans rol)scurité, une forme, immobile et muette, qui l'attenilait.
— J'ai été long, expliqua-l-il, imaginez-vous que je m'étais perdu...
Mais elle ne répondit que par un baiser ; elle l'emporta plutôt qu'elle ne le conduisit dans l'escalier obscur. 11 reconnut la chambre à coucher, avec la chemise rose qu'éclairait une veilleuse, et il mit Irène dans cette clarté.
— Ce n'est pas possible, murmura-t-il, demain vous vous reprendrez...
Elle éclata de rire et se pendit à son cou.
— Demain... Est-ce que cela existe seulement? Ne dis plus rien...
Ce fut si brutal qu'ensuite il la contempla anxieusement. Elle avait une sorte de sourire. Il aurait voulu que cette étreinte l'attachât à lui pour toujours, et elle souriait. Il pensa qu'il avait voulu mordre ce sourire... De nouveau, le silence les sépara.
— A quoi pensez-vous? interrogea-t-il.
Elle voulut savoir s'il avait beaucoup aimé avant elle. H secoua la tête. Non, il n'avait pas aimé. Elle répétait : « Petit gosse! Pauvre petit gosse! » comme si elle se demandait : « Que vais-je faire de celui-là, maintenant? »
— Et la femme, la première femme que tu aies aimée, la rcgrettes-tu?
Elle ajouta, comme s'il l'interrogeait :
— Oh! moi, tu sais... un premier amant, on n'y attache pas une très grande importance... Au moins os-tu heureux?... très heureux? Non, je suis bête... On ne doit pas être heureux... Reprends-moi dans tes bras... Je ne t'avais j)as bien regardé, tu sais, à l'Opéra. Ce que j'ai vu tout d'abord ici ce sont tes cheveux, tes beaux cheveux dorés... et je me suis aperçue que tu me guignais, en dessous. Seulement je n'y faisais guère attention... Il vous arrive tant de misères, qu'on ne
veut plus (l'amour... Je suis vieille, tu sais ; j'ai une fille (le huit ans... Je pense que quand elle aura vingt ans, tu seras en Age de te marier... Qu'est-ce que tu peux avoir?... Attends... Vingt-quatre ans, hein? Vingt-quatre ans !... Je ne serai plus pour toi qu'un souvenir. Il faudra m'aimer, dis? Non, pas m'aimer, c'est trop... ce n'est pas assez : me ch(^rir, c'est ça, me chérir. Tu ne me gagneras complètement que par ta tendresse. Je suis restée une gosse, moi aussi... Tu ne me comprends pas... c'est comme si mon luxe n'était pas à moi. Je voudrais avoir quelqu'un qui pleurerait, si je venais à mourir... Cela n'a l'air de rien, mais c'est demander l'impossible... Parce que ma petite, tu comprends, je ne l'ai pins... le père l'a emportée...
Une sonnerie mate, quelque chose comme un sec petit roulement de tambour, la fit tressaillir. Elle poussa un « oh! » excédé et prit à la tête de son lit le récepteur du téléphone, après avoir mis un doigt sur sa bouche pour que Frédéric se tût. Et elle fit :
— Allô! AIlo!... Oui, c'est moi... En voilà une idée!... A trois heures du matin... Parraitoment, il est trois heures... Quoi?... De la lumière chez moi ?... Oh! vous êtes agaçant... Vous voulez savoir? J'avais à souper mon beau-frère et mes deux nièces que j'avais vus k rOj)éra. Là! Etes-vous satisfait?... Je ne vous ai jamais parlé d'eux parce que nous n'étions pas bien ensemble... Vous savez, je tombe de sommeil ; je vais couper la communication... Naturellement, je commen(;ais à m'assoupir; vous m'avez réveillée... Non... Non... ne venez pas... Non... Je vous le défends... Ecoutez, Armand, nous allons nous fâcher... Vers midi, c'est entendu... Chez ce mar-
chand de meubles, à la Bastille... le bahut est toc, mais le trumeau est merveilleux... Je fais refaire la carrosserie... Nous parlerons de ça demain, voyons !... Oui... oui... moi aussi... Vous m'agacez... Au revoir, i)onsoir...
Elle raccrocha l'appareil. Frédéric était pâle.
— Je vous demande pardon, balbutia-t-elle: un vieil ami, indiscret comme tous les vieux amis... Il avait vu de la lumière chez moi...
— Je vais m'en aller, dit Frédéric.
— C'est vrai, vous habitez chez les Gentilhomme. Je ne sais pourquoi je te dis vous, mon chéri, mon grand chéri. Écoute, il faut que nous nous trouvions des noms qui soient les noms de notre amour. J'ai trouvé... Je m'appelle vraiment Alice, tu sais. Et de ce nom-là personne ne m'a jamais appelée, (\ue papa et maman. Je te le donne. Irène, c'est mon pseudonyme, et Ballestini aussi. Je me nomme Alice-Marie- Eugénie Dada. C'est grotesque, hein? Alors on m'a appelée Marie, Eugénie, Mariette, Nini. Et toi, comment est-ce que je t'appellerai?
Il allait lui répondre : « Frédé », mais il pensa que c'était le nom que lui donnait sa petite sœur morte, ot il répondit :
— Frédéric.
p]lle lui passa elle-même son pardessus, voulut qu'il le croisât sur sa poitrine et en relevât le collet.
— N'attrape pas froid surtout... Tu n'es plus k toi, tu es à moi. Ecris-moi une belle lettre, une longue lettre...
Ils échangèrent un dernier baiser. Et Frédéric rentra faubourg Montmartre à quatre heures du matin. • Jévrinelte s'éveilla. Céline aussi, qui murmura :
— Écoute, je parierais qu'il revient de chez elle. Elle l'a épaté parce qu'elle est bien habillée... Toul est là, que j'te dis!
vi;i
Chez les dames Mouronneau, Oévrinette, moyonnant vingt francs par mois, assumait successivement des tâches humbles et délicates. Elle courait aux rassortiments, faisait rentrer certaines créances et livrait parfois des robes, accompagnée du garçon Bouclier. On la voyait peu à Fatelier : elle rôdait dans le salon, caressait les étolTcs, dédaignait les confidences des camarades et n'honorait de son amitié que Lucienne, une apprentie de son Age, qui était laide et affectueuse.
— On a soupe chez ma tante, qui est danseuse î\ l'Opéra.
— A l'Opéra !
Et Lucienne joignit les mains.
— C'est plus chouette qim de trimr^r ici! Pourquoi n'essaierais-tu pas?
(îévrinette battit un entrechat et risqua devant la glace un sourire au pul>lic.
— Bravo! admira ranlr(^
— Pour les « pointes » il y a pas i>lan, avec des souliers crevés. Quand on n'a pas de quoi!
Cette phrase « quand on a pas de quoi » revenait sans cesse sur ses l^vres, mais sans amertume. « On
n'avait pas de quoi », c'était un fait établi, contre lequel il était impossible de s'insurger. Il valait mieux s'arranger. Quand on n'a pas de quoi, l'on déjeune avec un cornet d'arlequins; on s'habille en suivant la mode de son mieux; on entrave une vieille jupe avec de la ficelle; on se fabrique un jabot avec de la mousseline à cataplasmes; on noircit d'anciennes bottines jaunes ; on remplace la poudre de riz par de la farine, et cela ne vous empêche pas de symboliser la grâce de Paris, avec ses sourires trempés de larmes et ses aurores où traîne toujours un peu des misères de la nuit. On n'a pas de quoi, mais on fait illusion! Et comme on paraît plus que son âge, comme on dénoue parfois son catogan de trottin pour le changer en une coiffure de dame, il arrive que des messieurs vous soupirent des galanteries. On les rabroue, s'ils sont vilains, d'un « Vous vous êtes donc pas regardé?» ou, s'ils sont gentils, d'un : « Passez votre chemin, vous se trompez d'adresse !» On n'a pas de quoi, mais l'on a de bons moments tout de même.
— Vite, toi, porte cette robe à Mme Gommier.
— Mais, madame, il va être six heures...
— Tu ne viendras qu'à dix heures, demain matin, es-tu contente?
— Mais, madame Mouronneau...
— Ah! liche-moi la paix, n'est-ce pas avec tes (( mais, madame Mouronneau»! Qu'est-ce que tu as?
— Rien.
Elle ne peut pas avouer que cette cliente habitant au fond d'Auteuil, elle a peur d'aller dans ce quartier désert quand il fait nuit. On m; duil. jamais avoii' [)eur, quand « on n'a pas do quoi » et (|ue l'on est forcé de travailler, à quatorze ans. H y a des petites
filles de cet âge qui ont le droit d'avoir peur; on trouve même cela attendrissant, mais elles sont riches. Gévrinette se rend compte qu'il est des sentiments de luxe, qui lui sont interdits. Et même, sa répugnance à se lier d'amitié avec Loulou, la Javanaise, les sœurs Gibmeister, il lui arrive de se la reprocher, comme une faute. Elles n'ont pas de quoi, elles non plus, et selon la morale de Céline, de Mme Chouya-Barca et de Gennaro, tous les actes qui ont l'argent pour but sont sanctifiés. 11 y a bien M. Gentilhomme qui ne froisse pas un billet de banque sans i)rétendre qu'il pue et qui ne sort pas une j)ièce do sa poche sans murmurer : (( Salo denrée! » mais M. Gentilhomme est un vieux papa dénué d'importance et dont tout le monde, sauf sa petite mam'zello Balandard, se moque, quand il a le dos tourné.
Après le Métro lumineux et tiède, les quais tragiques et un dédak de rues sombres. Impossible de demander son chemin. Des hommes passent, et, quand on demande son chemin à un homme, il vous propose de vous accompagner. Mme Gommier habitait une de ces impasses obscures où ce qui reste de l'Auteuil champêtre se cache en frissonnant. De beaux jardins se devinaient, endormis dans une paix mouillée. La petite avait beaucoup de peine i\ déchilTrer les numéros. Enfin elle trouva et sonna. En vain. Pour comble de malheur, la pluie recommençait de tomber. Ifientùt le carton, transforme'' en i)Ate molle, ne protégerait plus la robe pailletée, modèle « Rêve de nuit étoilée. » Uravomcnt, (îévrinelte poussa la grille en criant :
— Le chien n'est pas méchant? J'viens de la part de Mesdames Mouronneau.
Rien. La porte de la maison étant entre-btiiliée, l'envoyée de Mmes Mouronneau pénétra dans le vestibule et, tout de suite, une chaleur parfumée l'étourdit.
— Y a personne ?
Une voix répondit :
— Montez au premier.
Gévrinette monta, ouvrit une porte et recula. Dans le tohu-bohu d'un immense cabinet de toilette, étincelant de mille feux, un jeune homme en habit mirait sa taille de guêpe, ses charmantes moustaches, ses dents pures. Gela sentait le tabac et la violette. Et Gévrinette restait pétrifiée, honteuse d'apporter parmi ces splendeurs la tristesse boueuse de la rue, honteuse de ses bottines vaincues, de sa toque pelée, de ses mains rouges. Elle venait de voir surgir ce que ses chansons favorites appelaient l'idéal, un idéal en habit noir, svelte, élégant, ironique, dans une illumination de féerie.
— Oh ! monsieur, je vous demande pardon.
— Qui demandes-tu, petite?
— Mme Gommier.
— C'est maman. Elle n'est pas rentrée. Assiedstoi.
Il continue de se mirer, lisse ses sourcils, se cambre.
— Tu apportes une robe?
— Oui, m'sieur. Un « Rêve de nuit étoilée ».
— Fichtre! Pose ton paquet.
Il la regarde; eile baisse la tète.
— Veux-tu un biscuit?
— Non, merci, monsieur.
— Un verre de porto? Viens par ici...
64 FAUBOURG montmautkl:
C'est une chambre d'un luxe moderne qui abasourdit Gévrinette : des moui)Ies noirs, des tentures d'argent, et tout cela éclairé par une coupe d'albàtrc recouverte de raisins en verre et illuminée à l'intérieur. La féerie continue. Gévrinette ne voit plus du prince Charmant que son plastron éclatant de blancheur...
— Bois.
Elle boit. Exécrable, ce vin. Les larmes lui en montent aux yeux.
— Tu aimes ça?...
— C'est un peu fort...
— Lâche donc ton paquet. En voilà une empotée ! Tues gentille, tu sais...
— Monsieur...
Il lui empoigne le bras, avec un mauvais rire.
— Quand on est gentille comme toi, on n'est pas godiche...
Comme elle se débat, on entend, à coté, un pas.
— Maman qui rentre. Fiche le camp... j)ar ici... La grosse Mme Gommier se montra mécontouto de
sa robe. « Avec ça le carton est trempé. Je me i)laindrai à ces dames Mouronneau. » L'autre était là, qui fumait sa cigarette. Si joli, et pourtant si méchant...
— Je ne devrais pas vous donner de pourboire, vous n'en méritez pas. Pierre, as-tu quelques sous?
— Non, merci, machime...
— Quoi, tu fais la lière?
Elle linit par prendre six sous et s'enfuit sans remercier.
— Je parie qu'elle n'a pas môme essuyé ses piods sur le paillasson! glapit Mme (lommier.
— Tu t'obslin(\^, remarqua son lils, à aller chez de petites couturières...
FAUBOURG MONTMARTUE 65
Gévrinette n'en entendit pas davantage. Elle gagna de nouveau les rues sombres, les quais lugubres* Elle aimait d'une tendresse éblouie la rue de la Paix, l'avenue de l'Opéra, où les pauvres ingénus participent au luxe ambiant et se régalent les yeux. Maintenant, il fallait rentrer au plus vite, voir du monde, bavarder, chanter, crier, pour oublier le geste brutal de ce jeune homme et l'humiliation du pourboire qu'il lui avait jeté. Elle se hâtait sous la pluie, en sortant du Métro. Jadis, elle s'amusait quand il pleuvait; maintenant, elle souffre de tout ce qui souffre par un soir d'orage à Paris : les chevaux résignés, les chiens errants. Elle a un besoin obscur de protéger, de consoler; c'est comme si une richesse soudaine lui était venue, qui lui gonfle le cœur ; elle voudrait arrêter les tout petits enfants pour les embrasser; elle sauve du ruisseau les fleurs qui y traînent; elle achète du pain pour les mendiants. (( Je deviens sœur de charité », explique-t-elle. En attendant, elle a l'onglée : (( Deux sous de marrons, s' vous plaît? » Un monsieur en pelisse s'arrête et murmure : « Vous ne préféreriez pas un punch, mademoiselle... dans un café où l'on fait de la musique. » Elle est près do chez elle : elle est brave, et elle riposte : « Merci, docteur. » H repart, amusé : « Mais je ne suis pas médecin. » Alors, elle lui envoie, en pleine flgure : « Tant pis! parce que vous pourriez vous soigner! » II prend cela pour un encouragement et insiste, jusqu'à ce qu'elle l'écarté d'un délinif : « Ah ! la barbe et les cheveux ! » Malgré tout, elle ne sait pasau juste ce qu'ils veulent. Elle pense au Petit Chaperon Uouge : « Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huchi; ot viens... » Elle les hait, ces tourmentcurs de petites lllles, pour
l'cx pression ignoble de leur regard, pour leur voix sournoise et cruelle.
— Mademoiselle...
Golui-là, par exemple, la terrilie : un vieillard emmitouflé dans un cache-nez. Il rapproche; il l'effleure ; il lui souffle au visage une haleine cariée. Elle traverse au hasard, parmi les voitures, galope et heurte Frédéric.
— Qu'avez-vous donc?
Elle tente de sourire. Le vieux s'éclipse. Et elle se mire d'un bref clin d'œil dans la glace d'une boutique. Bien licelée, vraiment! L'air d'une vagabonde, avec ces vôtements lourds de pluie, ces cheveux collés sur la ligure. H^lle sangloterait d'être vue ainsi.
— Je me dépêche de rentrer... Bonsoir!
Dès qu'elle arrive elle crie à Céline :
— Vite mes belles afTaircs! Donne-moi mes belles alfaires !
— Ah! enlin! s'écrie Céline, triomphante. Gévrinette ajoute :
— Quoique j'aie l'air d'une tourte, tu sais! Tu me mets beaucoup trop jeune! Mais ça vaut mieux que ces loques. J'en ai assez !
— Nous irons chez IcsGibmeister. Tu verras : c'est rigolo !
La voilà do nouveau habillée avec cette robe, ce manteau, qui lui faisaient horreur la veille encore, une ])oinlo de rouge aux lèvres, -les ongles luisants, la main blanche de crème.
— Tu es à croquer, répète Céline; lu serais trop poire de continuer à t'esquinter chez les Mouronneau. Passe à coté et ne te salis pas; je vais me mettre sur mon trente et un.
Voici le moment de la revanche.
— On peut entrer?
Frédéric regarde avec stupeur sa petite amie transformée.
— Comme vous voilà belle!
— Vous ne m'avez jamais vue que mal lichuc!
— Vous sortez?
— Oui, nous allons chez des amis où c'est encore plus chic que chez ma tante... Parce que ma tante, si vous voulez mon avis, je la trouve moche, très moche et surmoche, avec ^es paupières en capote, ses cheveux teints et ses grosses jam])es.
Elle minaude, joue d'un éventail qu'elle tient à la main. 11 faut longuement la regarder pour la reconnaître, pour voir, dans ses yeux soulignés de fard, la llamme pure de l'enfance, pour discerner, derrière son rire faux, la fraîcheur de sa voix.
— Alors, vous mo trouvez bien?
— Très bien...
— Es-tu prête? crie Céline.
— Donnez-moi la m^iin, dit Frédéric.
Il est solennel, Frédéric, ce soir : il serre longuement la pauvre petite main fardée, et, sur un ton grave :
— Il faut me promettre...
Il n'achève point.
— Allons, jo vous laisse... partez... amusez-vous. Elles s'en vont, gaies et transformées. Céline n'est
plus cette malheureuse qui va chercher le dîner, un chàle sur la tèlo, grelottant dans sa mauvaise robe; (jévrin(;tte n'est plus l'apprentie minable, soufflant dans ses doigts gelés et confrontant sa misère avec le luxe des autres. Les dentelles de Céline sont sales
et son grand chapeau est déformé, ses gants n'ont plus de couleur et ses souliers mordorés n'ont plus de semelles. Qu'importe!
— On est un peu là, juge la grande sœur épanouie.
— Et comment! appuie Gévrinelte.
— On arrivera peut-être à faire quelque chose de toi, tout de même.
— Oui, si les petits cochons ne me mangent pas...
— Remarque bien que je ne te disais rien, mais je pensais : elle me les redemandera elle-même ses belles affaires! Surtout que ça ne t'engage à rien.
— Bien sûr.
— Je te prie seulement d'écouter Java, Loulou, la Gosse Poivrée. N'est-ce pas? Tu me le promets?... Tu pourrais si bien nous tirer d'affaire! Que veuxtu que je devienne, moi, avec ma gueule brûlée?... Et il n'y a pas un sou à la maison, tu sais. Nous avons des dettes partout; je n'ose plus me montrer. Tiens, on doit dix-huit francs h la concierge. Elle m'a fait un affront : elle me les a réclamés. Tu es en âge de nous aider, tu comprends. Écoute ta sœur. S'il y a du monde chez les Gibmeister, sois aimable et gaie. Ça ne t'cnt^agc à rien, je te le répète... Ne me réponds pas... Qu'ost-ce que tu veux? Moi, je te vois dans une auto comme celle d'Irène, avec une maison encore plus belle que la sienne, des larbins et des bagues aux doigts de pied. Ris donc : pourquoi ne ristu pas? Si j'avais eu, à ton âge, une sœur aînée pour me (lébrouillor, marche toujours, je ne serais j)as où j'en suis!
Les Gibmeister habitaient au fond d'une cité montmartroise dont la pauvreté rassura Gévrinette. Sur le seuil, une femme en caraco surveillait un enfant qui pleurnichait.
— Bonjour, madame Paladin, salua Céline.
— A r'garde la demoiselle, dit Mme Paladin à son fils, a r'garde-la, Gaston. Si t'es pas sage, a t'donnera au garde champêtre. Mange ton pain, que j'te dis. Bon sang! v'ià un quart d'heure qu'il chialle parc' qu'il veut du chocolat. Et ton sifflet? Où qu't'a mis ton beau sifflet?
Le petit montra un sifflet qui était pendu à son cou par une ficelle.
— Tu sais bien ce que je t'ai dit, Gaston : t'as qu'à faire comme si c'était du chocolat : tu manges une bouchée de pain et tu siffles ; une autre bouchée, un autre coup de sifflet. On en a du mal, cré misère, avec c'te vermine-là!
Céline essayant de passer, elle lui glissa en confidence:
— Et mon aînée qu'a fichu le camp! Une que j'avais mariée avec un cocher. (1 faisait la nuit : un fiacre ;\ cheval au jour d'aujourd'hui, ça n'est bon que la nuit. Moi, je voyais l)icn qu'a se dérangeait. J'y faisais : (( Méfie-loi de ton mari, avec son fouet. » H no quittait pas son fouet et il buvait, pour être vraie : il s'enfilait de l'absinthe avec ces messieurs ses colle-
gues, aux cstations. Bien. Moi, j'y donnais de bons conseils : une lillo est une lille. Maintenant, la v'ià partie, et je ne sais même pas ce qu'elle est devenue. Mon gendre vient m'insulter. Ils habitaient en face. Au petit jour, il rentre dans son chagrin; j'ai le sommeil léger, il me réveille en faisant claquer son fouet; je l'entends qui se lamente; il cogne aux volets; il m'dit des choses peu agréables. Moi, j'y réponds : (( Qu'est-ce que vous voulez. Honoré, ce qui a perdu votre femme, c'est qu'elle était am!)itieuse : elle avait envie d'une carpette! » Et je reste toute seule, avec cet ange chéri qui est ma seule consolation. Vas-tu manger ton pain, bougre de cochon?
— Elle est comme qui dirait la logeuse, expliqua Céline à Gévrinette.
On entendait des rires et des cris chez les Gi!)meister. L'assistance était nombreuse.
— Gévri avec les gosses! s'écria Gibmeister l'aînée. Et elle poussa la petite dans une chambre obscure
que meublait un seul divan et une table, et où pénétrait un restant de jour trouble. Il y avait là Loulou, Rose-Marie, (îotte, la Javanaise et Claire.
— Mademoiselle Geneviève, je croà, lit celle-ci en esquissant une révérence. Mademoiselle daigne nous faire l'honneur...
— Laissez-la donc, s'écria la Javanaise, vous voyez bien que vous l'intimidez, avec vos chichis...
— Loulou, continue ton histoire! commanda Claire. Mais Gotto intervint :
— Plus tard! elle a bien le temps!
— A cause do mademoàsello Geneviève, gouailla Claire, qui ne désarmait pas. Elle doit en entendre d'autres à son atelier. Pas vrai, duchesse?
— Ne VOUS gênez en rien pour moi, protesta Gévrinette.
— Faut que je vous mette au courant, dit Loulou, et que je prenne par le commencement. Maman et moi, on s'appelle Tauchmann...
— Des Choucroutmann, expliqua Gotte en toussant.
— Oui; on est allemandes. 11 n'y a pas de déshonneur, pourvu qu'on paie son terme et ses contributions. Papa était artiste : graveur sur pierres fines, à Hambourg. Et puis le métier n'a plus marché. Un beau jour, à ce qu'il paraît, il est descendu pour acheter du tabac et on ne l'a pas revu...
— Comme papa, dit Gotte. Seulement, lui, il avait prévenu. 11 avait dit à maman : « Quand tu ne me plairas plus, je ficherai mon petit camp! » Maman a eu quarante ans; il s'est cavale. Dommage! Maman me dit qu'il était rigolo, qu'il n'y avait pas moyen de tenir son sérieux quand il parlait et que même, s'il revenait, avec tout ce qu'elle a sur le cœur, elle ne pourrait pas se fâcher, parce qu'il la ferait rire.
— Bon, continua Loulou. Donc, on vient à Paris, maman et moi. J'avais dix ans. Je peux dire que j'en ai vu! Passons, puisqu'on a trouvé le moyen de se tirer d'affaire. Moi, je tiens de mon père : je rigole. Vous ne savez pas : j'ai fait rigoler jusqu'à un huissier qui venait nous saisir...
— Alors, pourquoi que t'es toute drcMe aujourd'hui? interrogea Rose-Marie.
— C'est rapport à mon histoire. Où donc ({uej'en étais? Ah! l'autre jour, M. Gennaro vient nous voir et nous annonce qu'il a un client du Brésil. Maman était en train de peindre un bouquet de giroflées, en miniature. 11 y avait treize giroflées. La guigne, quoi!
Ta FAUBOURG MONTMARTRE
Parce que maman conlinue toujours sa peinture : ça ne rapporte rien ; ça lui donne une situation. A cinq heures, elle essuie ses pinceaux et nous sortons. Moi, je n'aime pas trop le faubourg Montmartre; mais il y avait quelqu'un qui nous suivait. (( C'est pour toi, que j'dis à maman, il ne fait que te regarder. » J'y raconte des colles comme ça, de temps en temps, parce que ça lui fait plaisir. Elle m'envoie un coup de coude. (( Tais-toi! C'est un jus de chique. Je parie que c'est le Brésilien de M. Gennaro. » On était contentes parce que, du moment que ce n'était pas M. Gennaro qui l'amenait, il n'y avait pas à payer de commission...
— Je ne marche plus pour les boulevards, s'écria Claire; c'est trop dangereux.
— Oui, mais toi t'es belle, rétorqua Loulou avec admiration. Moi, j'ai la tête carrée des Boches : une vraie Choucroutmann en costume marin. Maman spreche le deutsch, comme de juste, bien entendu, puisque c'est son patelin; seulement les Boches ne veulent rien savoir; on dirait que ça les vexe de voir des compatriotes à eusses sur le boulevard. Nous préférons le Brésil. « C'est tout ce qu'il y a de bien, le Brésil, me dit maman. Bouge pas : il va nous parler... » Il nous a parlé, et puis, quand il nous a eu parlé, il a fait un signe... J'ai bien senti que nous étions cuites... On nous a emmenées. Maman se rebiffait. (( Je suis une artiste! Une artiste en miniatures! Je me plaindrai à mon ambassade! » Pendant ce temps-h\, les deux cognes nous menaient. Moi, je rigolais. Ils n'allaient pas nous boulTor, hein? Pour le mal que je fais ! « Ne te bile pas, que je répétais, je ne serai pas toujours minoureî » Mais allez (bmr
empêcher maman de baragouiner. Elle donnait des explications : « Monsié Tauchmann était crafeur. C'est lui qui a sgulbté mon gamée. On n'a bas fait de tort à bersonne! » Je l'arrête : « Quoi! En voilà des histoires! Tu as cru que monsieur voulait t'acheter une miniature; c'est pour ça que tu lui as parlé, autrement on ne cause pas au premier venu... » Et là-dessus je me mets à chanter.
— Elle est épatante, tout de même ! admira Gotte.
— On me colle en cellule. Je passe par la permanence et on me dépose entre les mains des bonnes sœurs. Je chantais toujours, mais c'était une drôle de chanson; l'air n'était plus gai. On est habitué à s'entendre appeler Loulou, gentiment : ça vous fait un drôle d'eiîet quand on vous appelle : « Sophie Tauchmann ». J'avais envie de gueuler : « C'est pas moi, Sophie Tauchmann, puisque papa s'est cavale. Je suis Loulou, et je fais vivre ma mère, et on m'aime bien parce que je suis rigolote! » Je ne veux pas crâner : il y a un moment où je me suis sentie toute fade, avec un sale goût dans la bouche. D'abord ça sentait mauvais, là-dedans... Vous pensez, moi qui use quinze francs par semaine de jasmin royal! Et puis, on a sa conscience pour soi. J'ai trouvé un réticule avec cent balles dedans et une glace de poche, rue Richer. J'ai gardé la glace et j'ai rendu le sac et les cinq louis. Même que le commissaire m'a dit : « C'est très bien, mon enfant, continuez! » On continue, et ils vous fourrent dedans! Et que je ne connais que des gens très bien, vous le savez, vous autres, des types qui vous protégeraient, si l'on demandait quelque chose à quelqu'un. Je me suis raisonnée. J'en sortirai un jour ou l'autre, que jo pensais...
7i FAUBOURG MONTMARTRE
— Il y a les patronages, murmura Gotte, ils ne vous demandent pas la permission de vous y mettre.
— Il y a la peau! s'écria Loulou fièrement, quand on no se laisse pas impressionner et qu'on n'a pas sa langue dans sa poche. Je m'étais décidée à rigoler : je rigolais. A dix heures du matin on me conduit dans le bureau du commissaire interrogateur, un bel homme...
— Je le connais, dit tout bas Uose-Marie, faut pas s'y fier, il vous mène rondement et il vous fait jacter ce qu'on ne voudrait pas.
— J'arrive dans un grand l)ureau avec deux fenêtres. Même qu'on voyait la Seine et les bateaux-mouches, et que ça me faisait deuil, parce que je pensais qu'au printemps on filait là-dessus avec maman; j'avais encore dans les oreilles le cri du contrôleur : (( Austerlitz-Point-du-Jour », et je songeais : « Si je m'en tire, nous irons manger une bonne friture làbas. )) Vous ne croiriez pas ! ça m'a rendu tout mon courage. J'avance, je m'accroche le pied dans le lapis, je manque do tomber et je me mets à poufl'er de rire. Le commissaire jouait avec son crayon; il me regardait rire. Je me paie <lc culot et je crie : « Vos nom, prénoms, âge et profession? » pour lui montrer que je n'avais pas peur. Alors il me dit : « Je sais que vous vous nommez Sophie Tauchmann. Où êtes-vous née? » Je réponds : a A Hambourg, patrie dos saucisses, mon président! » 11 me demande :
— Pourquoi ctos-vous si gaie? Ce qui vous arrive n'est pourtant pas amusant!
Et il se mot à sortir de grands mots. Moi je n'avais qu'une peur, c'était (ju'on nous expulse. Mais tout s'est arrangé, puisque nous voilà. On nous a relà-
chées au bout de quarante-huit heures avec un beau sermon. Paraît qu'on n'avait rien pu prouver. Maman ne parlait que de sa peinture, moi je me tordais...
— Si on m'arrêtait, j'en crèverais, fit Gotte.
Glaire secoua ses boucles. Elle en avait assez de ce sujet. Elle dansa la danse de l'ours. Elle était magnifique, d'une santé éclatante, et montrait, en riant à pleine gorge, des dents splendides. Elle avait seize ans et en paraissait vingt; elle se dandinait en tapant des pieds si fort que le parquet tremblait. Elles étaient toutes fières d'elle, sans jalousie. Elle était restée si enfant qu'elle ne se plaisait qu'avec ces gosses. Parfois, elle figurait dans des théâtres, où on ne la gardait pas longtemps, à cause de son bagout infernal, de ses disputes avec les autres, des criailleries qui finissaient par des coups de poing. Elle vivait avec un grand frère inquiétant, trop bien mis et qui avait été jongleur. Un banquier était fou d'elle, affirmait-on, et lui offrait une fortune qu'elle refusait parce qu'il aurait fallu apprendre à se tenir, à manger, à parler correctement, et qu'elle n'avait jamais rien pu apprendre. Elle lisait, mais elle ne savait pas écrire. Enfin, elle aimait quelqu'un avec qui elle dansait dans les bals de barrière; elle adorait le vin bleu, la fumée des cigares et les batailles; elle montrait sur sa joue gauche une mince raie blanche dont elle disait mystérieusement : « Mon coup de canif. » Quand elle avait dix francs elle payait à boire pour neuf francs. Elle disparaissait parfois pendant une semaine et revenait livide et dépenaillée, maigre et furtive comme une chatte. Elle nourrissait Gotte, qui n'avait ni chance ni santé, et il lui arrivait do la gi fier sans raison. Elle s'affirmait : « Je
suis votre reine )), et les autres la traitaient en princesse. Les mères et les sœurs avaient peur d'elle. Le même jour, elle passait un de ses amis à Rose- Marie et trouvait à la Gosse Poivrc^e, qui n'avait pas la vocation, une place honnête, chez une blanchisseuse. Aussi elles se serraient autour d'elle, avec cet instinct des enfants qui sentent une protection sous toutes les dominations. On ne savait au juste ce qu'elle deviendrait : grande courtisane ou l'une de ces pierreuses sinistres qui allument la haine des bandes etjettentles unscontre les autres des hommes obscurs. Elle était si indiscutablement belle qu'elle était sure de sa force. Elle dansait en grimaçant pour faire rire celles qui ne riaient pas souvent : Gotte, qui sentait la pharmacie, et Marie-Rose, qui avait peur de la police. Enfin elle s'arrêta, épuisée, et tira une boucle de Gévrinotte en disant à brùle-pourpoint :
— Je me demande ce qu'elle vient faire ici, celle-là? Elle a un père tout ce qu'il y a do j)lus distingué; un pensionnaire, ma bonne madame ; et elle turbine dans les robes et manteaux! Raconte. Qu'est-ce que tu viens fiche ici? Et j'oubliais sa sœur, la cbarmante Céline, spécialité d'Anglais saouls.
— - Vous mentez! cria Gévrinette.
Et, la tête dans ses mains, elle pleura éperdument.
— Allons, fit Claire, radoucie, tu vois bien que je blague... Regardez-la qui fait sa feuille d'automne. Non, mais qu'est-ce qu'elle a à trembler comme ça? Ferme ton robinet ! Veux-tu que je t'adopte? IJonne-lui un biberon! Tu t'abîmes les yeux, pochetée! Là! On est amies, puisqu'on va diner ensemble. Un « piche-nirlie », ma chère! Qu'est-ce que tu as apporté?
— Des hors-d'œuvre et un pâté, balbutia Gévrinctte.
— Bravo! Tiens, je t'embrasse. Sèche tes pleurs. Tu vas voir delà belle société! 11 y a les Gibmeister, d'abord, qui ont de la galette en banque et qui boulottent en organisant des petites parties où chacun apporte sa part, sauf elles ! Et puis une personne très bien. Celle-là, je la réclame, elle est à moi. C'est Mme Élise. Elle indique aux Gibmeister les bons placements ; mais ce n'est pas son seul métier, non, elle s'habille à la vieille comme il faut, met des oranges dans son cabas et va à l'hôpital, les jours de visite. Elle donne de bons conseils à celles qui sont malades et qui ont peur de ne pas retrouver leur place à la sortie. (( Il faudra venir me voir, je vous tirerai d'embarras. » Et elle colle une orange sur le drap. Ça, c'est du nanan, tout ce que l'on peut trouver de mieux comme saloperie. Elle rôde aussi près des murs où sont affichés les emplois vacants, et dans les l)ureaux de placement. Elle a prêté un jour quarante sous à Gotte, mais elle lui a demandé sa pèlerine en gage, ce qui fait que Gotte a passé tout un hiver à grelotter sans pèlerine. Ça l'a arrangée, pas vrai?
— Oui, mais qu'est-ce que tu lui as raconté! s'exclama Gotte.
— Quand elle me voit, elle a la trouille. A dîner, je l'achèterai, vous verrez! Un soir, on montera chez elle, et on lui fera les fantômes, avec des draps! Attends, la gosse, je veux te faire les présentations. Faut que tu saches qui tu vas voir. Nous aurons sans doute M. Gennaro...
Mais les Gibmeister appelaient :
— Assez bavardé ! A table !
Elles entrèrent dans une chambre aussi nue que
l'autre, avec un lit de cuivre poussé contre le mur, et une grande table sur laquelle les couverts étaient mis. Céline vint à la rencontre de Gévrinette.
— Je vais te présenter à ces dames, commençât-elle.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, livrant passage à Mme Paladin. La concierge, tragi(|ue, haletait.
— Qu'est-ce qu'il y a? interrogea l'une des Ciibmeister.
— Il y a, répondit Mme Paladin, qu'une de mes locataires a été assassinée.
Un cri d'horreur, un tumulte, des piétinements, une ruée vers la sortie.
— La police est là, continua Mme Paladin.
Et, regardant les couverts mis, les bouteilles prêtes :
— Il s'agit bien de manger î... C'est Mme Lucienne qu'on l'appelait... Une personne qui ne pensait ])as à s'amuser, qui n'avait pas de relations. Elle vivait de rien; elle mettait de côté; j'avais beau lui repéter : « Gardez pas ca chez vous! A la banque! A la banque! comme ces dames (iibmcister! » Ah! ouiche!...
— Allons-nous-en ! supplia Gévrinette.
Mais Céline» lui imposa silence.
— Chutl Tais-toi! Alors?
-^ (tétait son heure de sortie : elle ne sort pas. Je monte pour voir si elle n'était pas malade, liien. La clef sur la porte et le pot au lait qu'elle n'avait pas pris le matin... Soulemonl. moi. je n'avais pas remar- (]ué, en Taisant l'escalier... Hrcl, j'entre : elle était on boule, dans rantichaml)re. J'ai couru au commissariat. Je suis revenue avec ces messieurs et je vous avertis...
— Il est bien temps, maugréa Mme Elise. Peut-on partir, oui on non?
La concierge restait hébétée. Alors elles descendirent sans faire de bruit. « Où est-ce? » interrogea Rose-Marie, défaillante, et Gibmeister, la cadette, répondit en claquant des dents : « Au premier. » Sur le palier, elles se heurtèrent à des hommes en noir. L'un d'eux lit un geste.
— Halte ! D'où viennent-elles, celles-là ?
— De chez les dames Gibmeister, qui avaient invité du monde. C'est des personnes dont je réponds, monsieur le commissaire; elles allaient se mettre à table, mais vous pensez bien que cette histoire leur a tourné sur le cœur.
— Allumez le gaz, dit le commissaire. Vos noms? La première, Gévrinette se précipita.
— Monsieur, nous étions là avec ma sœur... Nous nous ajipclons Gentilhomme. Nous sommes hoanêtes, monsieur. Amédée Gentilhomme, représentant de commerce, faubourg Montmartre; je vous supplie de nous laisser partir.
Les autres donnèrent leur nom également. Le commissaire se réserva d'interroger plus à fond les Gibmeister, ainsi que les locataires de l'immeuble, et il avisa Glaire, qui restait muette et farouche.
— Vous, restez, dit-il. Les autres peuvent partir. Gévrinette s'enfuit. Ah ! la rue! La rue, avec toutes
ses lumières, avec sa gaieté, avec les ligures honnêtes des braves gens qui passaient! Et Céline la suivait tant bien que mal, embarrassée dans sa robe, tenant encore dans ses bras le manteau qu'elle n'avait pas eu le temps de mettre, et elle répétait :
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— Qu'est-ce que tu veux? Pour être mal tombée, tu es mal tombée... Je croyais qu'on s'amuserait...
(( Ce n'est pas pour dire», déclarait Gévrinettc, mais ce qu'on devient poire au printemps! » C'était une sorte de pitié molle et défaillante, un besoin fou de caresses; elle prenait Mauvais-Cœur dans ses bras et l'embrassait. Kt il était si bête, ce chien, qu'il avait pour des l)aisers ; il geignait comme si on avait voulu le mordre. Les soirées manquaient de gaieté. Frédéric était absent pour huit jours encore. Il avait prétexté un voyage. Il devait être chez Irène. Céline ne bougeait guère de son lit. Elle dévorait des livres qui sentaient le beurre rance et qui portaient cette marque imprimée avec un tampon huileux sur le faux titre : Cabinet de lecture Gentilhomme. Des gens venaient, qui réclamaient de l'argent. « Vous voyez bien que je suis malade », se lamentait-elle.
Il y eut un dimanche fade et doux. Un dimanche de printemps, C(da met du ciel, des fleurs, de la chasteté et des boufi'écs de parfums inconnus jusqu'au faubourg Montmartre. Les étrangers, qui y passent rudement en semaine, préoccupés de leurs afl'aires, ont l'air de se promener on regrettant leur pays ; les bars sont vides; il y a, i»resque, du silence ol cela sent, vers midi, la côtelette des honnêtes déjeuners. Dans la maison, Ton n'entendait que
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Mlle Perranchut, professeur de piano, qui jouait pour elle-même, de tout son cœur triste et fané, les Arabesques, de Schumann, où Gévrinette voulait voir un air qui rappelait à la vieille demoiselle de lointaines fiançailles avortées. Et aussi M. Busquorde, le fou, qui répétait sans se lasser : « Crapule d'humanité ! » Au moment où Céline priait Gévrinette d'aller le trouver : « Et dis-lui qu'il se taise, que je suis souffrante; il me fend la tête! » M. Busquorde parut, fébrile, et tenant sur son index un perroquet gris.
— Si le chien vous agrée, mesdemoiselles, s'écriat-il, je vous prierai de le garder. Je ne veux pas rester ici. Je pars pour un long voyage et je ne demande pas mieux que de vous en expliquer la raison...
11 s'assit, et Mauvais-Cœur sauta des genoux de Gévrinette pour s'aller réfugier sous le lit.
— Voilà, mesdemoiselles : mon pays me dégoûte. Je suis p)ur la vertu, moi, et de voir Mme Chouya- Barca se déguiser en petite (îlle, cela me donne envie de vomir. Une, deux, trois, présentez armes, rrran. Je vous présente Minodéli, mon perroquet. Je suis pour la vertu et j'ai trouvé le moyen de la rétablir à Paris. Écrit au Président de la République et à tous les conseillers municipaux. Vous allez vous amuser : pas une réponse! Écrit à tous les journaux! Tellement écrit, que les os de la main m'en pètent ! Et des lettres autographes, sur papier ministre. Rétablir la vertu. Article premier et dernier : toutes les boutiques de chaussures sont supprimées. Qu'est-ce qui tente les pauvres femmes? Les chaussures. Cela ne commence pas par les diamants; ce sont les chaus-
sures. Je maudis les souliers, vous entendez ; maudits soient les souliers, maudits soient-ils. Ils portent tout le vice de Paris. Je crache, permettez, excusez-moi. Ils ont des boucles qui brillent; ils sont rouges, bleus, verts. Ils perdent celles qui les regardent. Alors j'ai proposé une loi : toutes les femmes en sabots, nom d'un tonneau ! La nuit, je ne dors pas; je les entends, ces souliers, qui claquent sur le faubourg Montmartre. Il y en a qui ont du cuivre au talon, afin de mieux blesser les hommes qu'ils piétinent. Il y en a d'autres qui claquent sourd, parce qu'ils sont usés. Moi, pour commencer, je ne sortirai plus que pieds nus. On me remarquera? Tant mieux! J'en ai assez! Il y a un homme pur faubourg Montmartre, et personne ne le sait ! Je ne demande pas de décoration, je ne demande pas de rélrii)ution, je demande la suppression des magasins de chaussures. Je m'appelle : la Mort-des-Lacets. Ah! ah! nous verrons bien. Je ne suis pas anémique...
— Calmez-vous, monsieur Busquorde, pria Gévrinette.
— Il y a trop longtemps que je suis calme; je n'avance à rien. Hier, je suis entré dans tous les cafés et restaurants et j'ai commencé mes conférences. Je vous prie de croire qu'on m'écoutait. Tout ;i riicure on vient me prendre on équipage pour me conduire chez le président du Sénat.
— Ah! dit Céline. Allez-y! Ca ne sera pas trop lot !
— Je vais lui parler contre lâchasse. Encore une de mes idées : je veux qu'on laisse tranquilles les lions, les éléphants et les rhinocéros; qu'on fiche la paix h toutes les hôtes. Celles qui nuisent? Faites donc des pAtés de punaises et des vol-au-vont de sauterellos.
Ah! Mais pour supprimer la chasse, j'ai une idée! Voilà mon collaborateur et confrère Minodéli, perroquet. Salue, Minodéli ; pas encore dressé, mais j'y veille. Je lui répète du soir au matin : « Bougres de cochons! Crapule d'humanité! » Quand il saura, je le mettrai dans une petite cage, et en route tous les deux pour le Congo. Une fois que nous serons arrivés, cet animal se trouvera dans son pays. Alors, j'irai au cœur d'une forêt profonde ; j'ouvrirai la petite cage et je dirai, en retirant mon casque colonial : (( Adieu, Minodéli, tu n'es plus un oiseau, tu es un professeur. » Il s'envolera, il ira retrouver les autres perroquets et il leur enseignera les seuls mots que je lui aie appris. Là est le génie! Car, lorsque les chasseurs entreront dans la forêt pour y massacrer, bêtes immondes, de nobles bêtes, ils entendront de toutes les cimes d'arbres partir ces cris : (( Bougres de cochons! Crapule d'humanité! » ils s'enfuiront, pleins de terreur, et j'aurai réussi. Osmanié, mérite agricole! ouvrez le ban, ou je m'assieds dessus !...
— Monsieur Busquorde, interrompit la concierge, il y a là deux messieurs qui viennent pour vous conduire chez le président du Sénat.
— Je ne sors pas, dit Céline à Gévrinette, je ne puis plus sortir lo soir; ma robe dé dentelles n'en
veut plus. Et je ne travaillerai pas, non; je n'ai pas dit mon dernier mot. Si j'avais une belle robe, un (( hibi » à me mettre sur la tête et des bottines fraîches, tu verrais 1 Avec tes airs de me désapprouver, tu ne m'impressionnes pas, tu sais. Je suis jeune, j'ai besoin de m'amuser... Si je pouvais me décolleter, j'irais dans les musics-halls. Quatre jours que je ne me suis pas levée... Pourquoi veux-tu que je me lève? J'aime autant profiter quand ce mouchard de Charançon n'est pas là pour nous barber. Le lit, c'est comme la cocaïne, la « coco », dit la Javanaise, qu'est amateur, ça me fait tout oublier... A la fin je ne te considère plus comme une môme; je te dis ce que j'ai sur le cœur...
— Bien sûr, lit Gévrinette, remuée.
— Alors, vois-tu, c'est crevant de penser qu'on a connu tant d'hommes et qu'il ne s'en est pas trouvé un pour vous sortir de la mouise. H y a des Anglais, quand ils sont saouls, tu ne peux t'imaginor ce qu'ils sont aimables! Ils parlent toujours de vous emmener, parce qu'ils s'ennuient dans leur patelin; on espère, et le lendemain ils n'y pensent plus; l'alcool les chaulTo vite, mais pas pour longtemps, et quand ils s'éteignent, ils deviennent grossiers. Si je n'avais pas mes cicatrices! Et il me semble qu'en Angleterre j'aurais ce que je voudrais. Et en Amérique, donc, où un franc, c'est cent sous !...
— Céline, interrompit Gévrinette, tu ne sais pas ce que je rêverais, moi? Une petite boutique où nous vendrions des bonbons, de la confiture et du thé...
— Trente ans que la cousine Dada est chez Horlaville, le confiseur! Ça l'a bien avancée. Elle est propre, avec sa robe de mendiante !..,
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Gomme elles bavardaient, M. Gennaro lit son apparition. Il était blême et semblait transi.
— Vous me surprenez, je ne suis pas bichonnée, murmura Céline.
— Oh! ça ne fait rien. J'ai un gros, gros service à vous demander.
— Demandez. Si ce n'est pas de l'argent, accordé tout de suite, car pour l'argent...
— Je voudrais vous dire un mot, tout à fait en particulier.
— C'est bien, dit Gévrinette, je m'en vais... Et quand elle fut partie, Gennaro s'effondra.
— Faut que tu me tires de là, dit-il en changeant de ton, tu entends, il le faut.
— Qu'est-ce qui t'arrive, mon trésor? demanda Céline.
— Mme Élise et moi, nous avons été vendus. C'est Claire; on l'avait arrêtée l'autre jour, après l'assassinat de cette femme... Oui, il parait qu'elle a des fréquentations louches. C'est une personne qui n'est pas sérieuse, et une vraie gale au point de vue de la méchanceté. Moi, je no souhaiterais pas do mal à une mouche, ni Mme Élise non plus. Nous faisons nos aff'aires comme nous l'entendons, n'est-ce pas? Dès l'instant qu'on ne vole ni ne tue personne, on est dans son bon droit. Ou alors la France ne serait plus la France et je regretterais d'y être venu. Mme Élise et moi, nous sommes comme qui dirait associés. Chaque fois que nous pouvons obliger quelqu'un nous le faisons...
— Parbleu, appuya Céline, pour le cœur il n'y a pas mieux que toi.
— Seulement on n'est pas millionnaires, et, dame!
on ne peut pas prêter aux gens sans avoir une garantie. Gotte nous avait demandé deux francs; alors Mme Elise lui avait retenu sa pèlerine en gage. Claire arrive au bout d'un an chez Mme Elise, qui habite une maison comme il faut! Elle jette quarante sous sur la table sans dire ni bonjour ni bonsoir et elle commande : « La pèlerine de Gotte, et du leste! — La pèlerine de Gotte? répond Mme Elise; il y a un an et un jour qu'elle l'a déposée, je suis dans la légalité; je l'ai vendue. — Parfait, reprend Claire, nous verrons si vous pouvez faire concurrence à ma Tante, espèce de vieille toupie. Regardez-la-moi, avec sa légalité! Vous allez acheter une pèlerine neuve. J'at*tends. » Il a fallu en acheter une neuve, une toute neuve de dix-neuf francs, pour une personne qui n'a peut-être plus six mois à vivre! Et tout le temps nous trouvions cette coquine sur notre chemin : « Je le raconterai à Claire! Je vous enverrai Claire! Je me plaindrai à Claire! » Mme Élise en a eu assez; alors elle l'a signalée, dans une lotlre très bien tournée. Quand l'autre a été coffrée pour ses sales fréquentations, elle s'est vengée. Nous allions justement fonder un petit établissement. J'arrive chez Mme Élise. La concierge me dit : « Elle monte en voiture avec deux messieurs. » J'ai vu les messieurs ; ils sentaient le roussi, et Mme Élise a fait celle qui ne me connaissait pas. Pour la délicatesse et le sentiment il n'y a qu'elle. Je n'ai pas demandé mon reste : jo me suis sauvé et je ne rentrerai pas chez moi. Voilà. Je sais que le pensionnaire est absent pour une semaine, je viens te demander de me loger. Tu penses qu'ici on ne viendra pas me chercher.
— Moi, je ne demande pas mieux, mais...
— La petite sœur? C'est le moment de montrer que tu as de l'autorité. Raconte-lui n'importe quel boniment. Tiens, voilà cinq louis, je ne te demande pas de m'hospitaliser à l'œil. Et il le faut, je te le répète, il le faut... Si votre pensionnaire revient, je m'en irai et tout sera dit. Et tu pourras compter sur moi. Tu sais, quand Gennaro s'occupe d'une dame...
Cependant Gévrinette se promenait. Elle pensait à Frédéric. Il était très bon, et très honnête. Il lui manquait étrangement. Bien qu'il n'en laissât rien paraître, elle devinait qu'il avait pitié d'elle. Cela lui était amer et doux à la fois. Elle se le représentait uni à Irène par un dramatique amour; elle en tremblait de jalousie. Il lui tardait d'exercer sa propre puissance. Elle ne voyait dans l'amour que les immondes trafics, ou bien, dans un jardin parfumé, un jeune homme pâle murmurant : « Je t'aime » à l'oreille rose d'une dame indifférente et bien habillée. Parfois, il lui semblait entendre cette phrase, et elle en demeurait éblouie, la respiration coupée. Personne n'avait jamais dit : (( Je t'aime » à Céline. C'était le vrai but, le seul à atteindre. Et rester soimême énigmatique, sans répondre, avec un immense orgueil au fond de soi... Il lui semblait qu'elle aimerait, elle, comme personne n'avait aimé ; elle croyait deviner toutes les roueries de l'amour, pas de l'amour qui se solde par une aumône, mais du véritable, celui des romances. Un jour, Frédéric lui avait dit :
— A Paris, les messieurs embrassent la main des dames. Moi, je ne peux pas m'y résoudre, je me sens ridicule...
Alors, ils avaient résolu de jouer au monsieur
et à la dame du grand monde. 11 s'était incliné devant elle, avec un joli salut, et il lui avait baisé la main. Comme il riait, elle avait ri aussi, plus fort que lui. Mais à partir de ce jour-là, elle mettait de la vaseline sur ses mains, la nuit, pour les avoir blanches et douces...
Elle était sur les boulevards, devant la contiserie Horlaville. Elle regarda les fantaisies de la devanture : des chats empaillés contenant des sacs de bonbons, des hottes de cliitîonnior en jonc doré. A l'intérieur, la cousine Dada s'agitait, plongeait une écuelle brillante dans un bocal. Gévrinette entra.
— Cinq sous de tortillons à l'anis, mademoiselle. La cousine Dada lui faisait des signes fâchés.
— Nous n'en servons pas pour cinq sous, dit une demoiselle de comptoir.
La petite sortit et la cousine Dada la rejoignit, la fit entrer sous le porche d'une maison voisine.
— 11 ne faut pas venir à l'heure de la clientèle. Nous n'avons pas le droit de recevoir notre famille, tu comprends ! Et Mme Horlaville qui était à la caisse! Je suis entrée là à quinze ans... Il y a treiite ans ! Ce n'est pas en faisant des bêtises...
Cependant elle s'amadoua. Même elle ne demandait pas mieux que de favoriser sa jeune cousine au cas où celle-ci voudrait tàter de la contiserie.
— Un beau métier, et intéressant. Seulement il y a ta sœur. Je la vois passer, des fois... J'en suis honteuse... J'ai eu bien souvent envie de tout raconter à ton père. Tâche de sortir de là, ma pauvre petite. Veux-tu que je dise à Aniédéo qu'il te coulie à moi ? J'e ni(î (b'iiiande où lu vas et cela me fait do la peine...
Mais Gévrinette la supplia. Son pauvre vieux père ne supporterait pas une pareille révélation. Il avait besoin de tout son courage, déjà, pour voyager, à son âge !
— Ce serait une mauvaise action, ma cousine. Pour moi, je ne suis pas vieille, mais je sais ce que je veux, allez !
L'autre lui mit dans la main une demi-douzaine de pralines.
— Prends ; n'aie pas de scrupules, ce sont des ratées... Enfin, si jamais tu te décides, tu viendras ici ; j'ai le bras long dans la maison. Ces dames ne font rien sans consulter Mlle Dada.
Ces dames, c'étaient Mme llorlaville mère, qui avait inventé les célèbres fondants au café, et sa bru, qu'on appelait Mme François et qui n'inventait rien, que des toilettes. Seulement, pour contenter sa belle-mère et par tradition familiale, Mme François s'installait une fois par semaine au comptoir, regardait les livres d'un air ennuyé et goûtait aux bonbons, du bout des dents. Elle avait eu trois cent mille francs de dot. La cousine Dada la méprisait. Ne parlait-elle pas de donner aux sucres d'orge des teintes esthétiques et de changer les images séculaires qui décoraient les boîtes?
— Il y a à faire ici [)our quelqu'un qui serait jeune et qui aurait de l'amljiHon, glissa la cousine. Tu penses bien que Mme François s'en remettra plus tard à la première venue. Une maison qui a près de cent vingt ans ! Balzac en parle dans un roman que j î n'ai jamais eu le temps do lire. J'ai servi des impératrices, moi, ma chère. On est comme (jui <lirait l'aristocralic des boulevards... Alors, quand j(î vois
ta sœur défiler avec son chapeau sale et sa robe qui balaie la poussière, ça me donne un coup au cœur ! Et tu croirais peut-être qu'elle m'évite, qu'elle prend un autre trottoir? Ah ! bien oui! Elle fait sa princesse ; pour un peu elle me dirait bonjour. Enfin, puisque tu me jures que toi tu es raisonnable, et je te crois, ma petite, oui, je te crois, inutile d'en parler à ce pauvre Amédée; ça n'avancerait à rien qu'à le rendre malade.
Et, prise soudain de la curiosité des vieilles filles pour les choses de l'amour :
— Est-ce qu'elle te raconte tout ce qu'elle fait? Si au moins ça lui rapportait! Elle met de l'argent de côté? Non ! Je l'aurais parié. Tout à fait comme sa mère: les billets de banque fondent dans ses doigts. Eh bien moi, ma petite, je gagne maintenant deux cent vingt-cinq francs par mois et j'habite la même chambre qu'il y a trente ans, quand je gagnais quarante francs. Faut dire que je suis si bien nourrie lui déjeuner, que je dîne avec un œuf sur le plat et un peu de confiture. Ça donne du phosphore, de rall)umine et du sucre, et ça ne coûte pas cher, vu que Mme Horlaville me fait cadeau des confitures. Bientôt je pourrai me retirer. Gomme je n'ai personne après moi, je mettrai mon argent en viager. J'ai en vue une pension de famille où je serai très bien, à Saint- Mandé, avec un jardin. Et j'aurai roulé ma potile pelote tout de même, sans avoir besoin d'un liommc. Des fois, chez moi, au sixième, — j'habite dans la maison de la confiserie, au fond de la cour; viens donc me voir, j'y suis à partir de neuf heures du soir, — j'entends le bruit des boulevards, toujours le même depuis trente ans, et je suis contente de me
dire que je suis restée intacte, une vraie Dada, l'âme et le corps propres comme un sou neuf !
Elle se gonflait d'une fierté saugrenue, dressée sur ses pointes, les yeux animés, avec sa tignasse grise où était planté un crayon, ses moustaches, sa poitrine sèche.
— Il n'en a pas manqué d'hommes pour me dire des saletés, tu penses, dans notre métier! Moi jo gardais toujours le même sourire. « Une livre de fondants, mademoiselle... » Je souriais. (( Où peut-on vous voir, le soir? » Je souriais. « Est-ce qu'on peut vous écrire? » Je souriais. Ils n'insistaient pas, et le travail terminé, hop ! là-haut I Je n'ai qu'une chambre, mais il y a toujours quelque chose à nettoyer, et puis je me fais mes robes moi-même ; comme toutes les personnes de goût, je ne suis pas la mode ; j'ai mes petites idées personnelles... Viens; je te montrerai mon chapeau ; c'est moi qui ai fabriqué le lilas qui est dessus et les trois grappes de raisin : une noire, une verte et une rose. Les gens se retournent, ma chère ; ils croient que c'est du véritable...
— Il faut que je me sauve, interrompit Gévrinette. A bientôt, oui, oui, je viendrai vous rendre une petite visite chez vous, je vous le promets.
Elle gagna la rue de la Paix, la place Vendôme, fit un tour dans le jardin des Tuileries et décida de déjeuner sur un banc, d'un petit pâté chaud et d'une orange. Plus tard elle rentrerait, plus elle aurait do chances de ne pas retrouver cet homme... Plusieurs fois elle crut reconnaître Frédéric ; des passants grands et blonds lui ressemblaient. Décidément, il n'était pas laid. Mais il était indolent. Quand elle s'ennuyait, elle [)ouvait toujcjurs frapper à sa ])orto ;
elle le trouvait fainéantisant, assis sur une chaise, fumant sa pipe, et il lui faisait un petit signe amical, à travers la fumée. Il lui avait dit :
— Si vous aviez un chagrin réel, il faudrait vous adresser à moi. Ce n'est pas toujours facile de vivre à Paris et il arrive que l'on ne s'entend pas avec ceux qui vous touchent de plus près...
Elle comprit qu'il parlait de Céline et eut un sursaut d'orgueil blessé.
— Je ne sais ce que vous voulez dire... Il continua :
— J'en parle savamment, hélas ! moi qui ai été élevé sans tendresse...
Cela les avait rapprochés. Et, maintenant, elle eût voulu l'avoir près d'elle. S'il nerevenait pas? Si Irène le gardait? Mais Irène ne pouvait pas le garder ; elle s'amuserait de lui quelques jours et le renverrait. Peut-être Gévrinette allait-elle le trouver en rentrant. Elle l'espéra tant qu'elle finit par le croire, et elle prit le Métropolitain pour arriver plus vite faubourg Montmartre. Céline était toujours couchée.
— Je te croyais i)ordue, grommela-t-ellc. Où as-tu déjeuné?
-- Aux Tuileries, sur un banc. Jai rendu visite à la cousine Dada.
— Mes comj)liments ! ïu sais qu'elle ne veut plus me connaître! Ah! tu me soutiens, toi, au moins !
— C'est parce que père nous avait écrit...
— Père! Père ! Et moi, je no compte pas? Il vient do m'écrire, monsieur ton père. Il nous envoie soixante francs au lieu de deux cents. Comment nous arranger? Iloin? Allons, no fais pas cette tête... Il y a quelqu'un là, dans la chambre...
Gévrinette rougit. Elle rougit surtout d'avoir eu cette intuition. Oui, elle avait deviné que Frédéric reviendrait.
— Ce qui fait que nous sommes encore sauvés pour ce mois-ci, conclut Céline. Va lui dire bonjour. Il croit que tu lui en veux...
Lui en vouloir! La petite bondit, ouvrit la porte, cria gaiement :
— Bonjour!
Et elle resta pétrifiée. Ce n'était pas Frédéric, c'était Gennaro. 11 s'était assis sur la chaise de l'autre ; il avait ouvert un de ses cahiers. Gévrinette se précipita, vibrante d'indignation, et ferma le cahier.
— D'abord, laissez ça; ça ne vous appartient pas.
— Non, mais qu'est-ce qui vous prend? se lamenta Gennaro.
— Et puis que faites-vous ici?
— Il va y rester huit jours, je te préviens, que cola te plaise ou non, glapit Céline, jusqu'à ce que le Charançon revienne.
— Ici?
— Oui, répondit Gennaro. Et puis je vous conseille de ne pas crier, vous savez.
— Vous n'êtes pas chez vous, je suppose.
— Je paie !
— Et ces affaires sont à M. Charançon. Nous n'avons pas le droit de vous laisser entrer.
— Est-ce que tu vas te taire, à la fin, espèce d'ingrate? interrompit Céline.
— Je me tairai quand cet homme sera parti. Gennaro lui prit le poignet.
— LA,chez-moi ou je crie, dit-ollo.
Il la lâcha, i)uis, la tête basse :
— Voyons, murmura-t-il, faut vous expliquer. Je veux bien vous prendre par le raisonnement, d'abord : j'ai du désagrément, là. Je ne peux pas rentrer chez moi. Si je ne reste pas ici, on me trouve, et si l'on me trouve, on me coffre. C'est clair? Oui, je sais, ça vous est bien égal. Mais Céline, qui est votre sœur, m'a des obligations. Faites pas l'innocente, ma petite! les trois quarts du temps si vous avez bouffé, c'est grâce à Gennaro. Et vos belles frusques, qui c'est qui les a payées ? Alors le moment est venu de se montrer reconnaissante. Et ca vous rapporte encore, puisque j'ai donné à Céline un billet de cent francs. Na ! je ne sei%i pas embarrassant, je ne bougerai pas de cette pièce ; seulement il faut que personne ne me voie; surtout je me méiie de la femme de ménage ; c'est bavard...
— Allez-vous-en.
— Et je vous donnerai quelque chose de chouette : une livre sterling, un louis anglais, quoi ; ça vaut vingt-cinq francs. Vous vous achèterez des souliers... Il y a longtemps que je, voulais m'occuper de vous ; on parlera de votre avenir, ])as? Ce qui nuit à Céline, c'est ses brûlures, et puis elle est gnangnan; vous, vous avez du caractère, faut qu'on vous obéisse, c'est très bien. Pourquoi ne serions-nous pas amis? Je vous jure que vous n'auriez pas à vous en repentir.
— Allez-vous-en, répéta (lévrinette.
— 11 ne s'en ira pas, c'est toi qui licheras le camp ! ordonna Céline. Vous la voyez : avec les vingt francs par mois qu'elle rapporte, elle mettrait un ami dans les embarras! Ne l'écoutez pas, (îennaro.
— Oui, mais si elle va raconter dos histoires?
— Ne craignez rien, elle n'ouvrira pas la bouche. Autrement, tu sais, tu aurais affaire à moi.
— Céline, sanglota encore Gévrinette, Céline, je t'en supplie, pas cet homme chez nous !... Et si papa revenait? Et le concierge? Et Frédéric?
— Et le roi d'Angleterre? Et le pape? Chipie !
— Je pars, je t'en préviens...
Céline haussa les épaules. Comme la petite était déjà dans l'escalier, Gennaro la rattrapa d'un bond, et, lui soufflant au visage une haleine fiévreuse :
— Je te préviens... si tu me vends... j'ai des amis... Je te montrerai comment je me venge, même quand je suis bouclé, tu entends, sale morveuse !
Gévrinette alla droit au télégraphe. Ses mains tremblaient; elle déchira plusieurs formules, après avoir gribouillé quelques mots illisibles. Enfin, elle parvint à, libeller cette dépêche :
« Gentilhomme, Ilùtel du Commerce, Lorgchalte, par Arras (Pas-de-Calais).
(( Reviens. Ne t'inquiète pas : rien grave. Besoin te parler. Allons très bien.
« GÉVRINETTE )) .
A la réflexion, elle remplaça Gévrinette par le surnom que lui donnait son père, « Balandard », aliti
de le rassurer tout à fait. 11 était si vieux et si las! II répétait souvent : « J'ai eu tant de souffrances dans ma gueuse de vie, que je ne pourrais pas en supporter une (le plus; non, il faut que je reste bien tranquille maintenant, et que le malheur consente à m'oublier. » Quand il rentrait de voyage, il criait, dès son entrée : « Rien de cassé, au moins? » avec la fausse gaieté d'un pauvre homme qui espère conjurer le sort en affichant un optimisme jovial. Il n'y avait jamais rien de cassé. Il croyait que le cap néfaste était doublé et qu'allaient surgir les événements heureux. Il retrouvait régulièrement tout en place, sa cadette plus jolie qu'il ne l'avait laissée, un peu pâlotte, mais ces Parisiennes!... un semblant de foyer où boudait Céline, à qui il attribuait un cœur excellent, malgré son caractère un pou aigri depuis la catastrophe. Et il se frottait les mains. « Tant de tués que de blessés, personne de mort! » Cela irait, Céline trouverait bien un époux qui ne s'arrêterait pas à ses cicatrices. Cet époux, il le cherchait parmi les jeunes voyageurs de commerce qu'il rencontrait dans les hôtels. H écoutait avec un air de bon papa indulgent le récit de leurs prouesses amoureuses et démasquait à moitié ses batteries :
— Sacré farceur! Est-ce que cette existence ne vous fatigue pas, à la fin? Est-ce que vous ne seriez pas content de vous fixer? Hé? De trouver, en rentrant à Paris, une gentille petite femme, bien tendre, qui sache cuire un bifteck... ce que j'appelle une femme: pas vos Marie-mange-mon-prèt...
Ils lui envoyaient des tapes sur l'épaule en lâchant de grasses plaisanteries, et il faisait le dos rond, n'écoutait pas leurs réponses, parti déjà dans son
rêve : Céline mariée... et lui grand-père, se reposant grâce à quelque coup de fortune, se chauffant dans un jardin, au soleil, attendant doucement une douce mort, sans plus penser que la glycine du porche ou les bégonias du parterre... On l'oublierait; c'est le lot des vieux d'être oubliés, et il absolvait déjà l'ingratitude de Céline et de Gévrinette mariées, la cruauté de ses robustes, râblés et potelés petitsenfants...
— Écoutez donc, je connais, moi, une jeune fille... pas une gosse, évidemment; eh bien, celui qui l'épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire, je vous en colle mon billet.
— Quelle dot a-t-elle, père Gentilhomme?
— Les voilà, avec leur dot ! Vous ne parlez pas sérieusement?
— C'est peut-être vous qui nous donnerez à bouffer...
— Michelet dit quelque part qu'il est plus économique (le vivre à deux que tout seul.
— 11 n'était pas voyageur de commerce, votre Michelet!
Mais M. Gentilhomme ne se décourageait pas. Doux et têtu, il recommençait à chaque étape nouvelle. Serait-ce celui-ci ? H avait l'air sérieux. Ou bien celui-là, très joli garçon? Et il les suivait au café, parfois même dans des endroits saugrenus, les tirait par la manche. « Écoutez donc, je connais, moi, une jeune fille... »
Sur tous ces rêves, sur tous ces espoirs, sur toutes ces fragiles ambitions, Gévrinette allait souffler! Cette dépêche apporterait le malheur là-bas, à l'hôtel du Commerce, où M. Gentilhomme était peut-être on
train d'entreprendre un fiancé possible... La petite déchira le papier en menus morceaux et le jeta.
Puis elle songea : « Je suis sans domicile, ma sœur m'a chassée. » Elle évoqua son père lui disant un soir : « Il faut aimer ta sœur, malgré... enfin tu saisis : quand on aime quelqu'un, c'est presque toujours « malgré » et pas (( parce que »... Elle n'est guère tendre, mais le fond est fameux, tu sais... Tiens, quand tu avais quatre ou cinq ans, elle te portait, au point de se déformer la hanche. Je lui répétais : (( Méfie-toi! » elle ne voulait rion savoir. Tu pleurais, tu étais fatiguée ; elle te portait, tu dormais sur son épaule, elle ne voulait pas être aidée. En la voyant, je me disais à part moi : « Elle en fera une mère, celle-là »... C'est ma fille; elle a ses travers; elle no peut pas être tout à fait mauvaise. »
Et elle se répétait ces mots quan<l elle rencontra la famille Bouclier. Bouclier était le garçon de magasin des dames Mouronneau. 11 se promenait avec sa femme et ses trois enfants. Gévrinette fut ravie de cette rencontre. M. Bouclier avait gardé sa livrée beige aux boutons de cuivre sur lesquels figurait un M en relief. Celait une brute timide, tout en poils, avec une moustache énorme. Sa femme, humble, maigre et mal lavée, montrait un cou jaune, des cheveux noirs dont les mèches lui tombaient sur la nuque, et ses petits avaient comme elle des yeux de fièvre et de famine.
— Bonjour, monsieur Bouclier.
Il toucha vaguement sa casquette.
— Ah! bonjour!
Et se tournant vers sa femme :
— C'est Gévrinette qu'on l'appelle là-bas»
Mme Bouclier remonta son petit dernier qui dormait sur son épaule, pâle et abandonné comme un enfant mort... Gévrinette dormait ainsi, jadis, sur l'épaule de Céline.
— Adolphe, un beau serviteur à la petite demoiselle, et toi, Auguste, a'r'tire ta casquette, mal poli. Comme ça, vous prenez l'air...
Elle était bavarde et souriait en montrant, dans le désert de sa bouche, trois dents cassées. Gévrinette s'accrocha à la famille Bouclier, qui faisait depuis une demi-heure le tour de la Bourse, les grilles amusant les mioches.
— On leur paie ce qu'on peut, expliqua la femme. Vous pensez si on a du mal, avec quatre francs par jour et toute cette marmaille qui m'empêche de travailler. De mon métier, j'étais passementière. Quand je peux prendre une heure, je fabrique encore du galon.
Les petits regardaient Gévrinette. Auguste, pour montrer sa force, prit Honoré dans ses bras — comme Céline prenait sa sœur autrefois.
— Marche devant! commanda la mère, et ne va pas attraper un effort...
Et elle confia à la petite :
— Ce n'est pas un enfant gai. il ne sait pas s'amuser; il ne sait que rendre service; il est tout le temps à réfléchir, à inventer des scrupules, quoi ! On n'ose plus rien dire devant lui : il retient tout. Je ne sais pas de qui il tient ça : Bouclier et moi on prend la vie comme elle vient... Tenez, je vais vous donner «n exemple : l'aîné de tous, nons l'avons perdu (juanf! il a eu ses huit mois. C'était (iustave qu'on le nommait. N'est-ce pas, on allait des fois au cimetière ou
bien on parlait de lui : « Ce pauvre petit Gustave », qu'on disait. Adolphe restait là à se tortiller, sans pouvoir avaler sa salive; on croyait qu'il était jaloux et son père y mettait des claques. 11 encaissait sans pleurer, on l'aurait tué. Un jour, voilà qu'il fait : (( Maman, ton pauvre petit Gustave, alors c'est moi qui l'ai remplacé? — Bien sûr! que j'y réponds et môme qu'il était plus gentil que toi. » Dix minutes après, je le trouve dans son sang : il s'était fichu un coup do couteau à la poitrine, qu'il en porte encore la marque! Ensuite on l'a confessé. Est-ce qu'il ne s'était pas imaginé qu'on l'avait pris pour remplacer Gustave et qu'on regrettait son petit frère ? Chaque fois qu'on disait : « Pauvre petit Gustave », il prenait ça pour un reproche : il croyait qu'il était de trop, qu'il était la cause de la mort de l'autre! Moi, je le trouve trop sérieux, si vous voulez mon avis.
Bouclier hochait la tôte. Le dernier-né, sur l'épaule de sa mère, s'agitait avec des plaintes sourdes d'enfant malade. Gévrinette leur acheta, avec ses derniers sous, des croissants et des l)onh()ns anglais. Elle eût bien voulu rester avec eux, mais la femme, roulant dans sa bouche un gros bonbon qui faisait saillie sur sa joue maigre, prononça :
— Faut rentrer les mioches.
Et Gévrinette embrassa les petits, Auguste surtout, (jui ne disait mot et la suivait de son regard tenace et inquiet, comme s'il comprenait.
Ensuite elle se retrouva seule. Il ne lui restait que la cousine Dada. A six heures, lo dimanche la vieille fille était libre. Elle lui demanderait asile, au moins jusqu'à ce que Gennaro fut parti. Ma foi, elle quitterait les dames Mouroimeau pour entrer dans la
confiserie. Ainsi, elle éviterait les hommes jusqu'au jour où elle penserait, elle aussi, à la retraite, dans quelque maison de famille. Elle crut renoncer à tout et en éprouva comme une douceur défaillante. Il ne fallait pas concevoir de rêves impossibles. Il ne fallait ni déchoir, comme Céline, ni mourir d'ennui et de regrets, comme leur mère. Quand on n'a pas « de quoi », on garde, lui semblait-il, le choix entre un mari tel que M. Bouclier ou une existence de renoncement, comme celle de la cousine Dada. A moins d'imiter Loulou, la Javanaise et les autres...
Gévrinette dut attendre sa cousine pendant dix minutes dans un couloir de bonnes. A six heures, le pas de la vieille demoiselle ébranla l'escalier. La petite vit d'elle tout d'abord le fameux chapeau où tremblait une branche de lilas qu'aggravaient trois grappes de raisin.
— Ma cousine... commença-t-elle.
— Encore toi!
— Oui, ma cousine, j'ai des choses graves...
— Ce n'est pas un reproche... Tiens, prends ma clef, ouvre, j'ai les mains chargées... mon diner du dimanche; je m'offre un petit oiseau bardé de lard ; j'en suis friande... Assieds-toi, je vais déposer tout ça et mettre sous cloche mon morceau de fromage.
Gévrinette se devina importune dans cette chambre nette et froide où une dcmi-fenôtre ne laissait liltrcr qu'un jour livide, La cousine revint en peignoir.
— Le blanc me va, n'est-ce pas? Ça me rajeunit. Mais, voyons, parlons de toi. Qu'y a-t-il donc?
— Je me suis disputée avec Céline...
— Tu as eu tort de [)ren(lre au tragique tout ce que j'ai pu te raconter...
— Oh! il ne s'agit pas de ça... Si vous saviez!
— - Je ne te demande rien! Je ne veux surtout pas entrer dans toutes ces histoires. Que puis-je faire pour toi? Demain, je parlerai k Mme Horlavilie; nous sommes le 15, il n'est pas impossible qu'on te prenne à la fin du mois. Je ne te promets rien formellement : je ne suis pas la patronne...
— C'est tout de suite qu'il faudrait me recueillir, ma cousine, tout de suite...
L'autre s'effarait, choquée dans son égoïsme, troublée dans ses habitudes.
— Les enfants sont toujours pressés....
— Oh! ma cousine, ne me laissez pas rentrer. Prenez-moi, pour une semaine ; je...
— Ta! ta! ta! Paris ne s'est pas bâti en un jour. Et je ne veux pas avoir l'air de me dresser contre la sœur. Avec ça qu'elle n'est pas déjà si bonne... Tu vois qu'elle vienne me faire une scène scandaleuse chez Horlavilie! EUo en serait caj)able...
— Rien qu'aujourd'hui...
— Aujourd'hui? Tout de suite? C'est impossible! Tu es folle! Ne me fais pas regretter co que j'ai pu te proposer. J'ai dit la (in du mois, ce sera la lin du mois... Dine, si tu veux... Il fauih'a encore descendre l)our aller chercher une mauvicLle... Et quel aria! Je ne suis pas même siirc d'avoir de la vaisselle pour deux. Ainsi, tu vois...
— Je vous remercie, dit Gévrinette. Je vais aller chez ma tante Irène.
— Très bonne idée, ça sera mieux en rapport, conclut la cousine Dada, soulagée.
Frédéric avait loué une chambre meublée dans un hôtel dont les fenêtres regardaient la maison d'Irène. Il traversait cette crise bestiale qui transforme les jeunes hommes à leurpremière passion et fait d'un être de méditation et de pensée, une sorte de monomane qui limite l'existence à quelques caresses. Bouleversé de jalousie, il prit des vêtements, quelques livres, laissa une lettre dans laquelle il avertissait Céline qu'il resterait absent pendant quelques jours et s'installa dans cette chambre, de laquelle il surveillait sa maîtresse. Armé d'une grosse lorgnette, caché derrière un rideau, il enviait jusqu'aux fournisseurs qu'il voyait entrer délibérément chez Irène, sans cette appréhension qui le glaçait. Selon un mot poignant, il savait bien qu'il n'était plus aimé, il ne le croyait pas. Il continuait do chercher l'absolu et l'éternité dans des baisers provisoires. Enfin, il réclama à son père une somme assez forte (jui lui revenait de la succession d'une parente. M. Charançon envoya un chèque ù, son (ils, sans la moindre explication, comme s'il s'était attendu à régler en homme d'aflaires celle question d'intérêts. Et Frédéric força Irène à accepter une liasse de billets de banque. Elle linit par y consentir, avec cette phrase : « Il ne faudra pas changer, mettre une entrave à mon indépendance », et elle conclut :
— Puis([uo tu as do l'argent, tu devrais mieux t' habiller.
11 arriva, serré dans des jaquettes neuves, ganté de clair, plus gauche que jamais. Elle linit par lui conseiller de reprendre ses vieux vêtements. Aiïolé par le désir de plaire, il bégaya devant elle, comme devant un professeur. Il tomba dans une adoration servile, s'effaça dans l'ombre de la domesticité, entre la femme de chambre et le chien. Du chien, il s'était fait un ami; mais la femme de chambre le détestait. Elle le recevait les sourcils levés en forme d'interrogation, barrait la porte.
— Je vais voir si madame est là.
Et quand madame n'était pas là, elle l'introduisait dans un petit salon glacial, sans bibelots, sans intimité, où Irène ne pénétrait jamais, et qui servait à recevoir les mendiants, les figurants sans emploi qui venaient solliciter un secours.
Un jour, Irène était partie vers cinq heures. Frédéric savait qu'elle était accompagnée d'un de ces charmants jeunes hommes de théâtre qui semblent nés avec de la poudre de riz sur les joues.
— Si madame ne rentre pas, madame téléphonera. Voilà.
— Tenez, Honorine.
Frédéric glissa un louis dans la main de la femme de chambre qui s'effaça soudain, changeant de ton :
— Monsieur veut-il entrer? Quehiuefois madame pourrait revenir... Monsieur veut-il le journal? C'est qu'il fait froid dans ce salon... Monsieur va s'ennuyer tout seul..* Si, (|uelquefois, monsieur voulait voir les robes de madame, ça l'amusorait.
— Les robes?
— C'est comme (jui dirait un musée... .lustement, je l'arrangeais; j'ai retiré les housses. Monsieur n'a
FAUBOUBG MONTMARTRE 105
qu'à me suivre... Ça le distraira... Monsieur aura la bonté d'expliquer à madame que c'était pour faire prendre patience à monsieur...
Il la suivit jusqu'au quatrième étage, dans une grande pièce, basse de plafond et éclairée violemment par des ampoules électriques.
— Quand monsieur aura regardé, monsieur aura la bonté d'éteindre...
Et Frédéric resta seul, parmi les robes. Il y en avait deux cents peut-être, suspendues, alignées, et qui répandaient l'odeur triste des essences vieillies. Gela allait de la première robe de tulle avec des rubans bleu de ciel aplatis et fanés, une robe comme on en voit aux demoiselles d'honneur des noces pauvres, au luxueux fourreau de soie noire, brodé de perles blanches, et abandonné la veille. 11 n'y avait pas là un costume que Frédéric connût. 11 se sentit soudain aiTreusement dépaysé, au milieu de ces souvenirs qui lui étaient étrangers — comme s'il avait surpris, par fraude, des secrets infâmes. Il passait d'une robe à l'autre et pénétrait ainsi, un à un, tous les mystères de la vie d'Irène. Elle ressuscitait devant lui, page à page, cette vie, depuis les succès des débuts. Il vit les manches à gigots de 1890, des robes compliquées, fracassantes, de ce luxe humble, qui ne choisit pas : de l'élégance montmartroise, pour cabarets de nuit. Celle-là, en soie verte, portait une ignoble tache de vin rouge. Cette autre était déchirée; les lacets arrachés et pendants décelaient une impatience dont Irène avait tenu à garder l'impudique témoignage; c'était une robe meurtrie et qui i)antelait, comme une femme brisée par l'amour. Plus loin, une jupe de cycliste et, à côté, le crêpe flétri et dégommé
(l'une robe noire, une robe de deuil, qui avait suivi quel mort sous la pluie? Un manteau de voyage, assez large pour qu'on pût s'y blottir à deux... Un domino, le domino des derniers bals de l'Opéra, rose vif, avec un capuchon fanfreluche auquel adhérait un masque de velours noir... Une traîne de gala en soie rouge, brodée de perles rouges; le feu d'une cigarette y avait fait un petit trou rond, aux bords calcinés... Une robe de mérinos inattendue : quelque retour à la simplicité, quelque velléité de renoncement, la dernière... Il vit ensuite une amazone contre le domino d'un veglione niçois, avec, à la ceinture, un petit bouquet de fleurs sèches dont l'odeur nostalgique pointait parmi le Chypre et le corylopsis des premières robes... Plus loin, cela s'apaisaitjusqu'à l'iris associé à, la violette, le délicat parfum que Frédéric respirait sur les mains de sa maitresse, sur sa chair tendre.
11 tressaillit. Un malaise le prenait parmi ces ombres de parfums qui évoquaient des fantômes de plaisirs. Il sentait se glisser dans son amour quelque chose d'amer et d'apaisant à la fois. Irène n'était pas une femme, mais toutes les femmes de toutes ces robes, un être fju'il ne j)ouvait saisir, étreindro, parce (ju'il était multiple. Où avait-elle été vraiment elle?... Dans cotte gaîno somptueuse ou dans cette pauvre robe? Peut-être seulement dans ces costumes de danseuse, dans ces mailloti-, dans ces jupes de gaze, où elle connaissait la gloire il'ètre à tous, et l'immense convoitise de la foule. Oui, vraiment, ils aboutissaient à cela, ces vestiges d'un passé sinistre, à des loques pailletées faites pour briller à la rampe et (|ui d(jnuont l'illusion bieniaisante non seulement à
ceux qui les regardent, mais encore à celles qui les portent.
Et il vit, sous un globe, deux petits chaussons de satin rose...
Irène venait-elle souvent dans ce cimetière de ses années mortes? Laissait-elle quelque remords, quelque regret accroché à ces tissus lourds ou fragiles? Eprouvait-elle de l'orgueil à considérer le chemin parcouru, depuis le tulle empesé et le ruban cotonneux de Mlle Dada, jusqu'aux toilettes éblouissantes de la Ballestini ? N'évoquait-elle que des sourires? Par quels jours de lassitude morne passait-elle la revue de ces défroques, dont certaines gardaient la forme de son jeune corps?...
— Qu'est-ce que tu fabriques ici?
— Je regardais.
— En voilà une idée, par exemple !
— Où est le mal?
— Je ne veux pas que tu te permettes de fouiller partout en mon absence.
La voix d'Irène était dure :
— Ne t'embrouille pas dans des excuses ou dans des explications. Je n'ai que quelques minutes à te consacrer.
II ne s'humilia pas, ainsi que d'ordinaire. Il dit:
— Je pars ; je reviendrai quand tu seras moins pressée.
Elle s'étonna :
— Peste ! Vous êtes bien dégagé, mon cher ! Quelle désinvolture!... Horroiir de cl» genrc-l<i!
Ils étaient dans la chambre à coucher.
— Tu as aussi, remarc^ua-t-il, une fa<;on de m'abor- <ler!
Elle haussa les épaules.
— Je suis furieuse. Je parie que c'est Honorine qui t'a fait les honneurs du débarras... D'abord, il n'y a pas que des robes à moi... Il y a des robes à maman... Je ne sais pourquoi je conserve ces nippes; il faudra que je fasse venir une marchantle à la toilette.
En parlant, elle l'interrogeait du regard. 11 ne la croyait pas... Il venait de voir surgir tout son passé, tout son passé encombré.
— Tu ne peux pas me répondre?... trouver un mot gentil? Hein? Dégèle-toi. Tu es muet aujourd'hui?... ou sourd?...
— Irène...
Elle le prit par les épaules et le regarda, profondément.
— Dis donc, toi... dis donc, toi...
Elle reprit :
— .Ta voix est changée.
H voulut l'attirer à lui, mais elle se roidit.
— Attends donc... Tu es tout autre... Tu as fureté sans doute, ouvert des tiroirs, lu des lettres... Tu en serais capable... Non... Je veux bien le croire... Alors? C'est parce que tu as vu de vieilles frusques... qui ne m'appartiennent môme pas... Si cette imbécile de femme de chambre avait bien voulu te montrer les étiquettes, tu aurais pu constater, par les dates... Voyons... Es-tu gourde, tout do môme! Regardez-moi cet ahuri <lo Chaillol, avec sa canne, son chapeau à la main, ses gants!... Tout à fait le jeune homme offusqué, lo jeune homme do province, vers cinq heures, autour du kiosque à musique... Ne te fâche pas, grand nigaud... Tu ne sens pas que je suis amou-
reuse de toi, aujourd'hui? Eh bien, oui, là, aujourd'hui ! Je n'aime pas de même tous les jours ; je ne suis pas une bureaucrate de l'amour... Faut-il que je te fasse une déclaration? On te garde, crétin ! Pose ton chapeau; nous dînerons ici. Pas content? Ah çà! mais qu'as-tu, Frédéric, mon Frédéric...
Ainsi il la reprenait, par l'inquiétude. Pourtant, quelque chose venait de mourir en lui, quelque chose qui était sans doute tout ce qu'il y avait de mauvais dans son amour; mais, ceci disparu, l'amour s'effondrait, comme ces arbres beaux encore au sommet, qui tiennent debout par un tronc vermoulu, et qui s'écroulent, quand leur base pourrie se désagrège.
— ïu m'espionnes toujours, par ta fenêtre?
— Irène, il faut me pardonner...
— Est-il bête, mon Dieu! Est-il bête! Il me demande pardon! Mais c'est très gentil au contraire. Ce qui te manque pour être adoré, toi, c'est de jouer un peu la comédie. 11 faut du mensonge dans l'amour... Tu auras beau protester! Si, si! du mensonge. Qu'est-ce que ça peut faire?... Ça disparaît dans l'ensemble. Tiens, un beau tableau, est-ce qu'on s'aperçoit que ça a été fait avec de l'huile? L'amour, c'est toujours un peu du théâtre : il faut du chiqué, de l'imprévu, de l'art, quoi !
— Je ne suis pas un artiste.
— Ton espionnage par la fenêtre, cela m'exaspère et aussi cela me fait plaisir... C'est comme ta tête en ce moment, ta sale tête de mauvaise gale.
Elle lui mordit les lèvres d'un baiser où il crut retrouver le parfum mélancolique qui l'avait saisi lùhaut, le triste relent de tout un passé.
— M'aimes-tu?
Elle le tenait renversé sous son baiser. Et il reconnut, penché sur lui, le visage d'Irène à la petite robe blanche, un visage chaste, étonné, curieux, et aussi le visage d'Irène à la robe rouge, une expression cruelle de femme déçue le visage d'Irène à la petite ro!)e de mérinos noir, amené à la douceur par la volupté. Et tous ces visages l'interrogeaient, lui demandaient l'un de la sincérité, l'autre du mensonge; et finissaient, enfin, par nôtre plus que le masque d'une Irène misérable, suppliante, vieillie.
— Tu me trouves belle? Tu me trouves toujours aussi belle?
Il la déshabilla. Elle l'appelait ; elle murmurait des mots de tendresse, des mots neufs, qu'elle n'avait jamais prononcés. II promenait sa bouche miséricordieuse sur le front de sa maîtresse, sur ses tempes, sur les commissures des lèvres, partout où il y avait à effacer l'ombre des rides naissantes.
— Es-tu bizarre, aujourd'hui...
Pour la première fois, elle fut maladroite avec lui, car les femmes n'ont d'adresse, de subtilité que dans la victoire.
— Mon petit, mon bien, mon unique, tu veux toujours t'enfuir avec moi?
— Bien sûr? Et tu ne regretteras rien?
— Non. Que veux-tu que je regrette?
— C'est vrai, tes parents sont des étrangers pour toi. Tu n'as pas d'amis, et ce ne sont j)as les Gentilhomme... Tu es libre, libre ! Le premier être vraiment libre que je rencontre! Quelle chance! Nous partirons quand tu voudras... C'est trop bète, aussi, de traîner toujours après soi des loques de souvenirs... comme
je traîne ces saletés, là-haut. On brûlera tout. Je n'ai jamais aimé, puisque je t'aime. Si j'ai été méchante avec toi, c'est que je n'étais pas très sûre de t'aimer. Et puis j'ai eu un tel coup au cœur, quand j'ai cru que tu t'en allais... Mon amant chéri !... C'est vrai, tu étais trop doux, trop timide... Tu aurais dû arriver dans mon existence comme une tempête, une bonne tempête qui nettoie tout, pour qu'il y ait ensuite un beau ciel, bien pur... Un jour, je te raconterai... Tu verras comme c'est simple, une vie compliquée... Pas toujours drôle!... Mais quand on danse, tu sais, on apprend à sourire, même quand les pieds nous font mal. Nous nous en irons. Je ne vivrai plus que par toi, pour toi... Je ne mettrai plus de fards. Je m'intéresserai à tes travaux. 11 faut que tu travailles, que tu deviennes célèbre... Je ne suis pas si bête... 11 y a de grands écrivains qui me lisent leurs œuvres et qui pâlissent de joie quand je leur jette quelques compliments, comme des sous. Prends-moi dans tes bras. Défends-moi...
On frappa. Elle eut un mouvement d'impatience.
— Je n'y suis pour personne.
— Madame, fit la voix d'Honorine... c'est...
— Ça m'est bien égal...
— C'est la nièce de madame.
— Qui? Quelle nièce?
— Mlle Gévrinette, qu'elle dit.
— Je n'y suis pas. Je ne vais pas me laisser barber par la famille, maintenant!
Frédéric murmura :
— Mais peut-être, cette petite...
— Elle t'intéresse tant que ca?
— Elle n'est pas heureuse.
— Moi non plus, je n'étais pas heureuse, jadis.
— Oh!
— Quoi : oh! Je n'y suis pas, vous entendez, Honorine.
— Bien, madame.
Irène se tut et mit la tète dans ses mains. Il est des jours où, quoi que l'on fasse, le passé s'impose, avec la douceur obstinée des faibles; on le chassait hier; on le chassera demain; aujourd'hui, impossible de dissiper sa hantise...
Et, tout à coup :
— Honorine! Honorine! Sonne la femme de chambre, mon chéri! Qu'on rappelle cette petite... Ah! Honorine! Ma nièce est partie? Dommage... Qv\g pouvait-elle me vouloir? Baste ! Je lui enverrai un louis... C'est bon, Honorine; je n'ai plus besoin de vous. Tu comprends, mon chéri, ce n'est pas par dureté que j'ai refusé de la recevoir, c'est à cause de la sœur, de l'épouvantable sa^ur qui serait tout le temps fourrée ici. J'espère que tu ne remettras pas les pieds chez ces gens-là. H n'y a que Gévrinette... Elle ressemble à sa mère... Mais que veux-tu ? Mon beau-frère me méprise. Je ne puis pourtant pas lui apprendre le joli métier de sa fille aînée. (îcnlilhomme est un vieuxdaim; avec cela bourgeois et î\ |)rinripes, mon cher! Et la petite sera une courtisane...
— Irène...
— Une courtisane pas heureuse, je veux biou. mais une courtisane. C'est inscrit. Ne fais pas une lèto pareille. J'ai le droit d'en parler; c'est ma nièce... Le fait est que je n'aurais pas dû la renvoyer. On a souvent besoin d'une bonne parole. Moi, si j'avais eu une bonne parole, à mes débuts...
FAUBOURG MONTxMARTRE 113
Elle hésita un instant, puis :
— Papa devait de l'argent à un do mes oncles... Une histoire pas très propre... des billets... je ne me souviens plus au juste. Bref, il avait peur, le père Dada. Il avait dit : « Tu iras, toi. » Parce que dans notre classe, c'est toujours les femmes qui marchent quand il y a quelque chose de pénible à demander et un moment difticilc à traverser. Maman était couchée, malade. C'est à moi qu'est revenu l'honneur d'arranger cette jolie affaire. <( Tu iras! Tu diras que nous n'avons pas le sou... Tu pleureras. » Je me suis mise à pleurer tout de suite. Et je me suis lavé la figure à grande eau, pour ne pas être trop laide. Enfin je me suis frisée avec un tisonnier... J'avais l'air d'un gros caniche blond... Et j'ai mis ma plus belle robe, tu sais, celle qui est là-haut, la blanche avec des rul)ans i>leos. « Parle-lui de mon honneur! » me dit le père, en me renvoyant. L'oncle était parti. 11 n'y avait là que mon cousin, un petit sécot, qui sentait le lapin et qui louchait. 11 me dit : « Je tâcherai d'arranger ça. Je te paie une partie do canot à la campagne. » 11 était laid, mais il savait |>arler aux dames, vu (ju'il travaillait dans un gi'and magasin. 11 m'a embrassée dans le cou. iMoi, j'étais devenue tendre à force d'être battue; on m'aurait emmenée au bout du monde avec une caresse. Il s'appelait LéovK.. Jamais il ne m'avait parlé d'amour... D'ailleurs je n'y aurais pas compris grand'chose. Je riais toujours. Ce jour-là, je no riais pas. C'est ce qui m'a [verduc. Nous avons pris le tramway. Nous nous sommes arrêtés devant un hôtel qui s'appolait l'hôlol do VExpoùiion [Jniver&elle... Oh! mais c'était bien après l'Exposition de 1889... Léon m'a fianqué un
renfoncement, parce que je ne voulais pas le suivre. Ce qui fait que j'ai tout de même été battue ce jourlà... Après... après il grelottait de peur; il claquait des dents ; il m'en voulait. J'ai dû le rassurer, moi, moi qui aurais eu tant besoin d'être consolée. Et il a eu une discussion avec le garçon pour la note! Voyez poésie!... Une gosse en robe blanche, avec des rubans bleus! A le trouver si lâche, j'ai repris mon courage (( Maintenant, mon garçon, tu vas arranger cette histoire de billets, ou je raconte tout à la maison. » Le soir ils dînaient chez nous : l'oncle, la tante et mon séducteur. Papa était sauvé. Je vois encore ses yeux quand je suis rentrée. J'étais si pâle, si défaite!... Il ne s'en est même pas aperçu. « Tu crois que Léon arrangera tout? — Oui, sans doute ; c'est un brave garçon, et ses parents font tout ce qu'il veut. » Alors, vois-tu, mon chéri, je n'ai jamais été jeune... Quand on a été une jeune fille, une vraie jeune fille, on en garde de la douceur. Moi, j'ai été changée d'enfant en femme, par une brute. En femme, non, en petite vieille, grincheuse, avec de la haine plein le cœur. Le lendemain, je filais avec ma robe noire sur le dos et ma robe blanche sous le bras... Faut-il que je continue?
— Oui.
— Une vieille femme ma ramassée. J'allais faire du pétartl chez Léon pour qu'il se sauve avec moi. Cette vieille a flairé une aubaine. Je lui ai conté mon histoire et que j'étais battue à la maison. Elle m'a dit : « Venez donc, vous ne vous en rei)entirez pas; vous serez gAtée. » Arrivée chez elle, je tombe malade. Une fièvre abominable. Au bout de deux jours elle a pris peur et elle a fait demander un mé-
TAaBOUKG MONTMAIURE 115
(lecin. « J'y dirai que vous êtes ma fille. Mais vrai, si j'avais su quand je vous ai rencontrée, je vous aurais laissée où que vous étiez... » Le médecin est venu, un gros qui avait de l'asthme et qui soufflait... Je le vois encore, avec sa redingote sale, sa cravate blanche, sa grosse barbe noire. Il m'appelait son trognon... Il a envoyé la vieille chercher un médicament et il m'a pris la main : « Tu n'es pas sa fille, mon trognon ? — Non, monsieur. — Parbleu! Je m'en doutais! Je la connais. Veux-tu que j'aille trouver tes parents et que je leur dise que tu es ici? Non! Bougre!... Réfléchis... Si tu me demandes de te laisser, je te laisserai. Seulement, tu sais ce qui t'attend? Hein? Je vais te l'apprendre. Tu resteras ici enfermée jusqu'à six heures. A six heures, tu te promèneras avec la vieille... et alors ce sera elTroyable, efl'royable, tu entends ? Tu connaîtras l'enfer. Je veux te tirer de lu : tu as une trop bonne frimousse! » Il s'est intéressé à moi, il m'a fait prendre des leçons. Il m'a sauvée. Il vient toujours me voir... Il m'appelle toujours son trognon... Dis donc, le plus rigolo, c'est que la vieille ne voulait pas me laisser partir ; elle affirmait que je l'avais volée ; elle prétendait garder ma belle robe blanche, avec les rubans bleus. Moi, j'étais redevenue gaillarde; je lui ai flanqué une volée. Elle tenait ferme la robe, entre ses grilles; je lui envoyais des coups des poing : elle encaissait sans annoncer, à cause de la police; elle faisait (( oh! » tout bas, « oh! oh! » A la fin, j'ai tapé sur le nez; elle a laissé la robe... Ce n'est pas bien joli tout ça, hein ! Que veux-tu? On ne choisit pas sa jeunesse. Mais si les hommes étaient moins lâches, tout de môme, on ne verrait pas des choses pareilles! Avoir de l'inno-
IIG FAUBOURG MONTMARTRE
cence ploin le cœur, oui, mon vieux, de l'innocence, et apprendre l'amour de cette façon là!... Je sais bien qu'il y en a qui se marient et qui n'ont })as une révélation plus aj^^rëable, mais t'imaf^ines-tu ce que c'est : sentir sur son bras la main d'une vieille... Elle reprit les lèvres de son amant, et : — Tu ne trouves pas, soupira-t-elle, que c'est encore beau de pouvoir aimer, quand on a eu des commencements pareils?
. La nuit tombait quand Gévrinetle arriva faubourg' Montmartre. Le faubourg se peuplait do visages inquiétants. Des hommes faisaient semblant de courir à quelque rendt'Z-vous, qui revenaient lentement, traversaient et retraversaient sans cause apparente, trop souples, trop polis, murmurant des « Pardon! » ù ceux qu'ils heurtaient, ou allant tout d'une pièce, au contraire, les mains dans les poches, les épaules ïaides, l'œil dur et lixe, s'envoyant de brefs signaux quand ils se rencontraient. Ils mêlaient leur veulerie sinistre à la fatigue de ceux qui travaillent; ils n'arrivaient pas à se confondre avec le Ilot dans lequel ils îjLuraient voulu so perdre; on s'écartait d'eux, qu'ils fussent humbles on insolents, à cause de leur dé- ^narche animale, de ce qu'ils exhalaient de trouble et <,le suspect ; ils sentaient le lit dont ils venaient de sortir; ils sifilotaieyt par l>ravade inutile.. Aussi,, d'un
brusque crochet, ils évitaient certains passants : le vieux marchand de lacets, ou celui qui annonçait (( l'anneau brisé, la sûreté des clefs », dont on affirmait qu'ils étaient « do la rousse » et dont il s'agissait d'éviter le coup d'oeil aigu. Ils échangeaient quelques mots où pointaient tous les accents du monde, car il y avait là de la boue allemande, de la lie levantine, de louches Arabes, des Grecs, des Roumains, des Anglais de Whitcchapel, toute une racaille cosmopolite qui s'essayait au grasseyement faubourien, bandits qui auraient voulu passer pour des voyous, et qui cachaient des bijoux à vendre et des cartes transparentes dans la même poche que leur browning et leur couteau à cran d'arrêt. Certains, d'une beauté lascive, tout orientale, semblaient l'aristocratie du troupeau et faisaient sonner de l'argent dans leurs poches :
— Où que vous dînez, Saïd? Je paie lé Champagne.
— Je vais acheter des chaussourres...
Eux aussi mettaient leur coquetterie à être bien chaussés, à exhiber des bottines neuves : a Ti as vu Malpiani? Il a de l'escarpin à rpicd. Du vernis à boucle ! »
Gévrinette rencontra d'abord Mme Chouya-liarca. Sa jupe courte était caciiée par un water-proof grisâtre et elle arborait un chapeau Niniche, d'où s'échappaient des boucles blondes.
— Bonjour! s'écria le bébé obèse. Vous montez chez vous? A la bonne heure! Revenons par le corridor, pour causer... Na... Qu'est-ce qu'on me disait donc, que vous étiez partie! Ce ne serait pas lo moment...
— Et là-haut? interrogea Gévrinette.
il8 FAUBOURG MONTMARTRE
— Là-haut? J'en viens. Dépêchez-vous de remonter. Et du leste! C'est votre sœur qui en a une chance I M. Gennaro est estallé comme s'il ne devait plus s'en aller. Et vous ne vous iigurez pas ce qu'il peut ôtre au pognon : des sous, des sous et puis encore des sous. Il a l'âme du commerce dans le sang, cet étranger-là; il tirerait de l'argent diin pou. 11 vous est antipathique? Vous ne vous plaisez pas dans notre milieu; je comprends. De tout ce qu'on peut vous dire, prenez-en et laissez-en. Je suis pour la liberté de chacun, et l'argent n'est pas tout en ce bas monde, tant qu'on n'a pas un enfant. La mienne, son père est pâtissier, figurez-vous; il travaille dans un sous-sol d'où on peut le voir de la rue. Je ne me retiendrais pas que j'y cracherais dans sa marchandise. N'empôche que je lui dis ma façon de penser, chaque fois que j'arrive devant son soupirail. 11 fait celui qui n'entend pas. II est fier parce qu'il travaille. Moi aussi, je travaille et je n'ai pas choisi mon métier. 11 s'appelle Julien; j'ai tout de même appelé sa lille Julienne, parce que si, plus tard, il avait un remords... Mais je t'en fiche! Qu'ils soient ouvriers ou agents de change, c'est tous du pareil au même : saligauds et compagnie! S'il avait voulu, on serait allé en province tous les trois; il aurait fait sa pâtisserie, moi je me serais mise au commerco. Je saurais aussi être aimable avec les clients, sans aller jusqu'au bout. La petite aurait poussé dans larrière-boutique, parce que je n'aime pas les enfants dans les boutiques; ça éloigne le monde. Tenez, je préfère ne pas y penser, parce que je me tournerais sur le cœur...
— Alors, Céline?
— Bon. Je reprends. Toujours bien obligeante... Je ne parle pas pour un café qu'elle m'offre de temps en temps... C'est histoire de causer. Vous êtes jeune, vous n'êtes pas au courant des difficultés. Tout augmente. On se ruinerait à vivre d'eau pure et de radis noir. Et lo père Gentilhomme disparu... Je' ne dis pas ça pour vous faire de la peine, mais tout le monde est mortel... Bref, votre sœur pense à l'avenir. Moi, je crois qu'elle vise à se mettre en ménage avec M. Gennaro. Déjà elle s'occupe de ses affaires.
-Ah!
— Oui. Et pas des petites affaires, je vous prie de le croire ; des vraies affaires à la mode. C'est chez vous qu'il a mis ses drogues, la morphine, le coco, le mattchiche aussi qu'ils appellent ça. Céline m'a montré, tout à l'heure... Il y on a pour des mille et des cents, à ce qu'il paraît, dans l'armoire où est votre belle robe, vous savez, le costume que M. Gennaro vous a acheté. Déjà la clientèle rapplique de tous les côtés, faut voir! Il vient des chasseurs de restaurants chic et des dames de Montmartre qui ont des choses à oublier. Mais ce qu'ils cherchent, c'est la vente en gros, aux garçons de café, aux logeuses de ces dames. Et ça marche! Ça n'arrête pas! La petite boîte de dix sous ils la vendent des deux, des trois et des dix francs! Le malheur — je vous dis ça entre nous — c'est que votre Céline s'est mis dans la tête d'en essayer. Faut pas. Les marchands de vins qui la connaissent ne boivent pas leur marchandise; pour trinquer avec la clientèle, ils prennent du sirop en faisant croire que c'est du vitriol. Tandis que Céline en avait déjà tâté et elle a l'air do vouloir y mordre. Ouand vous avez été parlio, olle s'en est collée une.
prise telle que je l'ai trouvée endormie. Ça m'a toute remuée de la voir. Dans le courant, elle ne se plaint pas; elle est (ière; mais là, dans son sommeil, elle se livrait; on aurait dit que toute la souiTrance de son cœur lui était remontée à la figure...
— Et lui?
— T'occupe pas! 11 la connaît. Et je te vends de ci ! Et je te vends de ça ! Avec un de ses amis de Hambourg, il va monter une boutique : A l'Esprit Parisien. Ils vendront des blagues : des crottes de chien en carton, dos morves do nez en verre peint, des soufflets qui imitent la musique des-z-haricots, des dames en porcelaine qui font pipi, de la poudre pour empêcber de boire, dos cartes postales et tout le dial)le et son train. 11 m'a expliqué ça pendant que je soignais Céline. Parfo quo je dois vous ajouter qu'il craint des ennuis et qu'il ne peut pas sortir. Voulezvous me dire pourquoi on empêche les gens de prendre de la coco, de la morphine et du mattchiche ! Si ça leur fait plaisir! Et qui c'est-il, qui on use? Ça n'est jamais que des dames dans mon genre. Elles prennent une saloperie, je veux bien, mais pour oublier les autres! Allez, marchez, si je n'avais j)as ma fille, j'en enfilerais, moi, de la coco, et comment! Et je suis la plus gaie de toutes, encore, parce que je mo porto bien etque j'ai bon estomac, et quo j'ai pris l'habitudo desoulTrir. Et puis pas d'instruction ; ça aide à supporter... Je n'ai jamais été élevée que par mon i)eau-pcre, à la six-quatre-deux. V'Ià que mon beaupère entre en discussion avec un de ses amis. Il sort son* couteau. C'était un homme qui n'avait pas de conversation ; il ne savait pas y faire pour la réplique, alors, n'est-ce pas, il piquait en place de réponse.
J'étais là. Je crie à l'autre : <( A cré ! » Bonsoir de sort ; mon beau-père n'a pas eu le temps de sortir son canif, que l'autre y collait un ramponneau qui l'a envoyé dinguer sur le trottoir. Le crâne a fait « clac ». Il était servi, rasibus. ma clière ! Même que c'était au coin de la rue Grange-Batelière, à deux pas d'où que nous sommes ! Là-dessus, je me suis cava^ée. Je suis partie droit devant moi. A vingt et un ans, j'ai recueilli ma tante Mélanie, qui avait pris mes bibelots à la mort de maman. Elle allait entrer à l'asile, ma tante Mélanie; je l'ai prise avec moi. On n'avait qu'une chambre. Quand je n'étais pas seule, elle dormait sur la dernière marche de l'escalier» (( Laisse donc, qu'elle disait; je roupille en gendarme; je ne dégringolerai pas. » Une nuit, je l'entends qui tombe; pas moyen de me lever pour la ramasser. Ma tante Mélanie avait dégringolé tout un étage ; elle avait la hanche cassée et elle a eu beau gémir, personne n'est venu la relever. Je n'ai pu y aller qu'à six heures du matin. Elle me demandait encore pardon : « C'est de ma faute; j'aurais du me rendre compte que j'étais sur rescalior, mais quand je dors, il m'arrive de rôver riche : je m'imagine que je suis dans un lit; je me tourne, je me retourne; probable que je me suis retournée. » Eh bien, ma Gévri, je ne l'ai pas envoyée à l'hôpital, ma vieille ; je l'ai gardée avec moi, jusqu'au dernier moment. Quand j'avais des visites, je la collais dans le bas du placard et elle se mettait de l'ouate hydrophile dans la bouche, pour s'empêcher de crier. C'est là que je l'ai trouvée crampsée. Elle avait de drùles d'inventions aussi; elle s'était étouffée, avec son ouate, au risque de me faire avoir des ennuis... Mais je me barre, v'Ià
Frangipane ; elle me cherche toujours des raisons. Du sale monde! Prenez garde à qui que vous fréquentez, ma Gévri...
Frangipane ! (Jévrinette en restait interdite. Ça, Frangipane ! Elle ne voyait qu'une nourrice anglaise, une nurse classique, avec son voile bleu et son tablier blanc, et qui poussait devant elle une petite voiture d'enfant, haut perchée sur ses ressorts.
— Tiens! La sœur à Céline ! Comment que ça va? C'était bien l-'rangipane, en ciïet. Elle avait donc
changé de profession? Elle allait, chaste et blonde, sans une ombre de poudre de riz sur la ligure, sans •un soupçon de rouge sur les lèvres, une Frangipane angélique et qui couvait d'un regard attendri la petite voiture aux rideaux formés. D'ailleurs elle s'expliqua :
— Me v'ià nourrice anglaise, à c't'heure !
— Oh ! C'est si gentil !
— Ça me va comme costume?
— Je vous crois! On peut voir votre bébé?
— Tout à l'heure !
— Vous avez eu raison, vous savez. Frangipane. 11 est mignon le bébé?
— Aoh yes, toutefait mignon.
— Et il y a longtemps que vous êtes nurse ?
— Depuis hier.
— N'est-ce pas que c'est meilleur?
— Aoh yes.
— Et, naturellcmenl, vous uo. voyez plus les autres ?
— Quelles autres ?
— Loulou, la Javanaise?
^'. Je reste toujours dans h» quartier...
Elles traversaient le carrefour Châteaudun.
— Prenez garde !
A peine Gévrinette avait-elle crié qu'un Fiacre frôlait la petite voiture.
— Gare là-dessous, sale rosbif-Iavatory ! hurla le cocher.
— Ta bouche, eh! choléra! riposta placidement Frangipane, au grand étonnement des personnes présentes, saisies de trouver une nurse s'exprimant dans un argot aussi pur.
— Où allez-vous comme ça? demanda Gévrinette.
— Je vais et je viens !
— Quel âge a-t-il, le bébé? Dites? Est-ce que je pourrais l'embrasser?... (Test un garçon ou une fdle?
Frangipane resta saisie : quelle couche tout de même ! Non ! Elle avait pris le gosse au sérieux?
— Regardez-y, ricana-t-elle.
Et, nul indiscret n'étant à proximité, elle souleva les rideaux de la voiture. Alors Gévrinette vit, couchée et les paupières fermées, la belle poupée de cire avec laquelle s'amusent les petites courtisanes, la poupée aux cheveux blonds et au chapeau fanfreluche.
— C'est ma fillo, annonça Frangipane. Je me mets en nurse parce que c'est original, et je remise ma bagnole chez mon concierge. Mais il y a quelque chose qui me fait bisquer : on se creuse le ciboulot; on invente et toutes les autres vous imitent. Si je réussis, vous allez voir la mère Chouya-Iîarca se déguiser en nurse et promener une petite voiture. Maladie ! Aolt ! f/<is!Very welL fhn))/: i/oit.
124 FAUnOURG MONTMARTRE
— Et alors, quoi, ma petite mademoiselle Geneviève, c'est le nouveau pensionnaire qui ne vous revient pas?
— Non, madame Fié.
— Écoutez donc, je vous comprends, et il me tarde que votre père revienne, pour remettre un peu d'ordre là-dedans. Mais le seul moyen pour une concierge de ne pas être traitée de pipelette, c'est de se mêler de ses affaires, je ne sors pas de là. Gomme dit Fié, je me confine avec beaucoup de tact dans mes attributions. Je n'empêche pas votre sœur de faire ce qu'il lui plaît, mais à la condition de m'ame ner un locataire convenable. M. Charançon, tenez, voilà Téchanlillon du locataire convenable, et non pas ce M. (Jennaro, qui trafique je ne sais quoi, que l'escalier ne désemplit pas. Vous verrez qu'on finira pas avoir du désagrément. Quand je pense au passé I... à Mme Gentilhomme qui était si belle!... On lui pardonnait de se montrer dédaigneuse, parce qu'elle Tétait comme sur les romans. On pensait bien qu'elle ne vieillirait pas...
— Est-ce que je peux rosier un jxni dans votre logo, madame Fié?
— Vous ne montez pas ?
— Non.
— Asseyez-vous. Je vous donne dix minutes, jus-
qu'à ce que Fié revienne, parce qu'il n'aime pas que je me commette avec les locataires. Chacun dans son trou, n'est-ce pas ?
— Madame Fié, vous ne pourriez pas me prêter quelques francs?
La concierge se récusa ; elle n'avait rien vraiment, pas cinquante centimes ; Fié tenait les clefs de la caisse... Au fond, elle conseillait à Gévrinette de se réconcilier avec sa sœur. Ce M. Gennaro, un peu bizarre d'allures, n'avait pas l'air d'un méchant homme...
— Tàt ou tard, il faudra bien que vous reveniez.
— Je ne reviendrai pas tant qu'il sera là; vous pouvez le dire de ma part à Céline.
— Eh ! je ne me charge pas de ces commissions-là, tout de mémo !
Elle se tut. Et Gévrinette sortit. Le jour tombait tout à fait. Elle eût tant désiré regagner sa petite chambre, la former sur elle et lire un de ces livres où la vie est toute pleine de féeriques aventures.
— Ohé! Govri !
(Tétait Mathilde, Mathible qui avait dix-huit ans et qui promenait la plus moderne silhouette qu'on pût voir, sur dos souliers cruels, aux talons très hauts ; un héguin vert, une casaque mauve, une jupe rouge, un immense réticule.
— T'as l'air d'un corps sans Ame-. Qu'est-ce que t'attends là? ^'icns avec moi. Donne-moi le bras^.
Gévrinette lui conta son histoire.
— Je comprends, .lit Mathil<le.
Et elle ajouta ;
— Moi non plus je n'ai jamais fait de mal, eu somme.
li2G FAUBUUUG montmai'.tul:
— Voulez-vous me garder avec vous, Mathilde ? Je ne sais que devenir?
— Je t'adopte. N'empêche que tu tombes maL Je suis fauchée. On ira toutes les deux à la pêche au dîner. Pas besoin de chercher au diable. Tiens, je parie que je le trouve ici, notre dîner, dans le faubourg. Est-ce que tu connais M. Félix?
— Non.
— On le trouve au bar. Tiens : le gros qui écrit à une petite table.
M. Félix, une brute colossale, au front bas, au crâne en pain de sucre, rédigeait son courrier.
— Tu vas voir, Gévri.
Et Mathilde entra dans le bar.
— Bonjour, monsieur Félix.
— ...jour.
— Vous n'êtes guère aimable.
— Je travaillais. Asseyez-vous. Trois « bleues ».
— Vous écrivez des lettres, remarqua Mathilde.
— On vous dérange?
— Oui.
— Savez-vous ce qui serait gentil, monsieur Félix, ce serait de nous inviter à dîner toutes les deux.
— Non.
— Alors, à votre santé.
Il ne répondit pas, mais avant de se replonger dans sa mystérieuse correspondance, il grommela :
— Reviens me voir avec ton amie ; j'aurais peutêtre quelque chose pour elle, à Stuttgard...
Mathihie, sans répondre, ingurgita le verre d'absinthe de Gévrinette.
— Raté ! annonça-t-cUc (|uand elles furent dehors.
FAUBOURG MONÏMARTKE 127
Flûte pour lui ! Tu supposes bien que ça ne me sera pas difficile de trouver deux dîners. Moi, d'abord, je ne m'occupe que de ma toilette. Pour la boustifaille, ça vient tout seul, d'une manière ou d'une autre. Je ne lâcherais jamais une copine dans l'embarras. Et puis, deux « bleues » dans le coffre, ça m'ouvre les idées. Je ne serais pas étonnée de tomber sur du Champagne et sur du perdreau. Tu serais venue seulement hier que tu m'aurais trouvée en compagnie d'un ami, mon ami le Billet-de-Cent. Il m'a fondu dans les doigts. Et puis zut! Rigole donc un peu! Avec tes tristesses tu m'as donné envie de pleurer... Il avait mis une cochonnerie dans ton absinthe, ce type-là ! Gomment trouves-tu mon chapeau? C'est une dame de la haute qui l'avait perdu, étant saoule, dans la rue la Bruyère, à deux heures du matin. Je le ramasse ; je cours après elle : « Gardez-le ! » qu'elle crie. Je l'ai gardé... Je ne serais pas avec toi que je demanderais un sandwich à cette poire qui est devant nous ; moi, je dîne très bien d'un sandwich... Mais je suis contente que tu sois là, je n'ai pas d'amie. Veux-tu être mon amie?
— Oui!
— Je suis aussi gosse que toi, tu sais. On s'amusera. J'ai un amoureux. Il s'appelle Ernest. Au fond, je vais t'expliquer, je l'ai pris surtout parce que je n'avais pas d'amie et qu'il faut bien quelqu'un qui vous écoute et qui vous plaigne. Je sais qu'il n'est guère distrayant, il n'a pas de réussite, il ne gagne que quatre-vingts francs par mois. Il m'attend toujours. Quelquefois, je passe le prendre vers trois heures ilu matin. Je no sais pas quand il dort. Il s'arrange... C'est comme si je retrouvais un clob. Et
puis, à force de regarder quoiqu'un qu'on rend heureux, ça vous donne du bonheur. Il est si doux qu'on ne dirait plus un homme. Il m'appelle sa pauvre petite. Voilà ma vie. Tu vois qu'il n'y a pas de vice : je n'aime personne ; je ne peux pas aimer Ernest... Pourtant faut voir comme il se redresse, qu'il ne perd pas un pouce de sa taille : il est fier et il porte à rire comme ces personnes qui se baladent sans savoir qu'on leur a accroché un écritoau dans le dos. Vingt-deux ! Ce que j'ai mal à la tète ! Un homme qui fait boire un sale mélange à une dame, \eux-tu mon avis, moi je trouve que c'est moins que rien. Me v'ià chez moi. H va nous tomber deux dîners, deux, sur le tournant de la ligure !
Ces dîners, elle les demanda à sa logeuse :
— J'ai ma cousine qui arrive de la campagne... Vous pensez bien que je n'ai pas le cœur à sortir... On mangera ce qu'il y aura, madame Fron.
Mais la logeuse secoua la tète, qu'elle avait grise et poussiéreuse, une face mate aux prunelles vitreuses.
— Je viens de iinir mon hareng, expliqua-l-elie.
— rigurez-vous, on est ennuyées ; ma cousine a perdu son porte-monnaie.
— C'est bien domînage.
Et la logeuse s'éclij)sa.
— Quarante francs par mois wikî carrc'O où l'on ne j)eut mrmc^ pas se retourner! hurla Malhilde en allumant une lamp<^ à pétrole doiil la clartt» fumeuse é(^daira une chambre banale (H compliquée que Mme Vron avait embellie de ses menues dépouilles : un petit chàle tricoté était accroché au mur, en guise d'ornement, à côté de suaves chromolithographies
PAOBOaRG MONTMARTRE 1^9
empruntées à des paquets de chicorée et des prospectus, hardiment coloriés, d'un fabricant de machines à coudre. Il y avait aussi des cartes postales illustrées, adressées à Mme Fron, et qui attestaient, en lettres épaisses et maladroites, les bons sentiments que nourrissait à son égard une famille respectable : « La petite va mieux ; nous t'envoyons notre meilleur souvenir du Tréport. L'oncle Edmond et la grand'mère sont ici. » Des chaises et un fauteuil de velours frappé jaune, un lit d'hùtel qui sentait le chlore, encombraient la pièce trop petite et où il n'y avait rien de Mathilde que des fioles de parfums et, sur la pendule de la cheminée, un vieux chapeau oublié là et qui pantelait, ses plumes cassées, avec la mélancolie d'un oiseau empaillé, oublié au haut d'une armoire.
— Tout ce que j'ai, je le porto sur moi, commenta Mathilde. T'as vu c'te harpie. Ça vous refuse... Mais ne te bile pas : celui-là qui n'arrive pas à dîner, tu sais ce qu'il fait? Il soupe. Nous souperons. Tu es tout de même tombée sur un fameux jour de poisse. Il me reste quatre dragées. On partage?
— Oh! la jolie boite de baptême!
— C'est les dragées du baptême de la poupée à Frangipane. Attends... Je connais, à Montmartre, un restaurant d'artistes où, des fois, on n'a qu'à dire : (( Qui est-ce qui m'invite? » Il y a des braves types qui vous font signe et qui ne demandent rien en échange. Ils savent ce que c'est (|ue la mouise.
— Je n'ai pas faim, dit Gévrinette. Laissez-moi ici jusqu'à demain matin, si je ne vous dérange i)as trop. Demain malin, je reprendrai mon travail chez les dames Mouronneau et je leur demanderai de coucher à l'atelier.
Mais Mathilde n'entendait pas de cetle oreille.
— Quand j'invite quelqu'un, je n'en démords pas. C'est rare si je ne trouve pas à boulîer, tout de même! Ça serait la première fois. D'abord, barrons-nous.
Elle détestait sa ebambre. Sa logeuse la terrorisait. Mme Fron habitait un appartement bizarre, divisé en cellules qu'elle louait à des dames et au centre duquel elle se tenait perpétuellement, tapie dans l'ombro comme une araignée au milieu de sa toile.
— Elle est toujours là... Même quand on ne la voit pas, on la devine qui vous guette.
Le soir, Mme Eron comptait ses sous, et, pour que le bruit de la monnaie remuée ne s'entendît pas, elle chaulait un air, toujours le même, dont les mots, mal mâchés par la bouche sans dents, semblaient (juclquc dialecte bizarre sorti d'un passé inconnu.
— Écoute...
La vieille chantait :
. Houlà! Qui trappe? Qui mène chi grand bruit Clii sont les nonnes et qui ne vont que de nuit Clii sont en crainte de clii maudit coumte Ory...
.Et de bruit faible, lointain, le tintement d'une l)ièco, couvert fiussitôt d'uu « Houlà! » suraigu...
j — Je suis jeune, murmura Mathilde, et j'ai beau vaporiser du lilas et do l'ylang-y lang, va sent la vieille ici. Et puis, que veux-tu, elle n'a i)as d'amabilité ; elle np nj'appelle ma lille que pour me remercier, quand jq lui donne cent sous. Ce n'est pas que j'aie du chagnu... non..., je me la coule douce, mais j'ai toujours ci\ moi une petite peine que je ne m'explique pas et dont j'ai besoin d'être consolée. C'est un défaut de
ma nature : même quand je rigole, je veux qu'on me plaigne. 11 y a des logeuses qui vous donnent l'illusion d'une mère. Moi, je n'ai qu'Ernest.
Dans la rue, elle reprit son assurance. Elle était gentille, bien faite : elle ressemblait à l'un de ces dessins enlevés d'un coup de plume et où est résumée toute la grâce nerveuse de la Parisienne. Un charmant visage, frais, malgré tout, et spirituel...
— Ce qu'il y a de bête, prononça-t-elle, c'est de ne pas môme garder un sou pour s'acheter un croissant.
Elles bavardèrent, très sérieuses, jusqu'à dix heures du soir. Mathilde était capable de causer pendant quelques instants comme une personne raisonnable; tout à coup, le fil de son attention se cassait; elle se mettait à rire, à chanter, à siffler, ou elle poussait quelque cri étrange, pour reprendre, quelques secondes après, la mine attentive de quelqu'un qui est flatté qu'on le consulte, et qui émet de sages avis, basés sur l'expérience. Elle conseillait à Gévrinette la plus grande amabilité vis-à-vis des dames Mouronneau jusqu'au jour où elle pourrait elle-même s'établir à son com[)lo :
— Qu'est-ce qu'il faut? Un ami, une bouliciue bien placée et des ouvrières.
Du haut de ses dix-huit ans, elle protégeait la petite, et elle s'ap|)liquait à chercher des tçrmcs distingués, pour parler de choses convenables. A la (devanture d'un marchand de primeurs, elle discuta des mérites comparés de toutes ces victuailles dont la vue bii faisait monter l'eau à la bouche.
- On soupera, ma chère.; on ,cn aura plus qu'on n'en voudra, des trulVes, du gibier, du foie gras et de l'extra-cb^y.
132 FAUBOUIIG MOiNTMAKTUE
Quand, vers onze heures, elles entrèrent dans un restaurant de nuit, il n'y avait là qu'un jeune homme en habit, qui fumait son cigare d'un air négligent. A l'entrée de la salle étincelaient le nickel, les cuivres, l'acajou, les cristaux d'un bar décoré de petits drapeaux américains.
— On reste au bar, décida Mathilde. Je connais le garçon. Bonjour, Alfred. Vous permettez qu'on stationne un peu là, ma cousine et moi? Monte sur un tabouret. Elle n'a pas l'habitude, vous savez, Alfred. C'est beau ici, pas, petito? Tout à l'heure il y aura du monde ; ce n'est pas encore le moment. Tu vas voir des danseuses et les plus chouettes encore... Non, merci, Alfred, nous ne prenons rien; nous attendons des amis, pour souper.
Elle s'intéressait au beau jeune homme inconnu qui soupait seul dans son coin.
— Pour moi, murmura-t-elle, il noie un chagrin d'amour. Reluque la perle qu'il a à sa chemise. Oh I ce qu'il peut boire! Tiens, il va manger du poulet.
L'odeur de la volaille chaude manqua les faire défaillir de convoitise.
— Tu as la dent, pauvre chou? interrogea Mathilde.
— Oh! j'attendrai.
— Uegardc, on va danser ; ça to distraira. Celle qui est costumée en pêcheur napolitain, c'est Carmen ; l'autre en aimée, c'est Mignon. Quand Carmen veut danser, il n'y a pas mieux. Seulement elle a les cotes en long et elle ne veut pas tous les jours... Elle sabote, parce (|u'(dle se sait jolie. Les vraies danseuses, c'est les laides, parce qu'elles essaient de faire oublier qu'elles sont moches...
Pourtant, la laide et la jolie, prises par le rythme, commençaient de danser avec ce sourire impénétrable où il y a de l'extase, de la fatigue et du mépris.
— Elles me dégoûtent, opina Matbilde; ça se croit quelque chose tant qu'on les regarde; alors, je ne les regarde pas. Eh ! dis donc, pige le beau jeune homme qui nous fait des signes.
— N'y va pas, Matbilde.
— T'es bête ! C'est notre souper.
— Je t'en supplie...
— Attends-moi là.
Et Matbilde se présenta.
— Bonjour, monsieur.
Il hoqueta :
— Je ne vous connais pas. A la niche!
— Passez-moi une cuisse de poulet, dites, monsieur. On est fauchées, mon amie et moi.
Il protégea son poulet d'un geste enfantin! Jamais de la vie! C'était à lui, ce poulet-là! Il n'en distrairait pas une miette. Si elle voulait sucer un peu de kummel à la glace? 11 se mit à rire parce que Matbilde but le verre d'un trait.
— Boire, tant qu'on veut. J'donnc pas à manger. Et ton amie? Dis à ton amie de venir.
— Elle est trop timide... Bonsoir, monsieur, et merci tout de même.
Et Matbilde revint à Gévrinette. Elle revint en esquissant un pas de valse, avec un air de fausse gaieté, pour cacher son humiliation.
— Tais-toi ! Il est poivre ; il ne tient pas debout. J'ai pris un verre pour ne pas le contrarier...
Gévrinette restait juchée sur son haut tabouret. Elle
était cachée par un palmier d'où on ne la voyait guère. Elle ne pensait plus à rien, grisée par la musique, par la faim, par ces odeurs violentes où pointait le parfum sucré du tabac anglais.
— C'est gentil, pas?
— Oui, c'est gentil.
— Moi, je ne puis plus me passer do venir tous les soirs. Ce qu'ils grattent bien de leur mandoline!... Et c'est rien encore. 11 va venir des amis.
Mais les amis se faisaient attendre. Seulement k deux heures du matin, Gennaro parut, guidant un étranger assez mal vêtu, un Jus-de-Ghi(iue, avec une tête de forçat aux joues mal rasées, aux yeux de lièvre. Le cornac installa son client et fonça droit sur Gévrinette, qui dégringola de son tabouret, prête à s'enfuir.
— On ne peut plus lui dire bonjour, ricana Gennaro. Salut, Mathilde. Ace que jo vois, vous vous distrayez.
— Laissez-la tranquille. Vous voyez bien qu'elle ne peut pas vous encaisser. Elle a lichu le camp de chez elle i\ cause de vous.
— Jo sais... On peut s'expliquer .. Je n'ai pas do mauvaises intentions... qu'elle m'écoute seulement une seconde... Na... on s'entendrait bien, si vous vouliez. Moi, j'aime les caractères... ('éline ne réussira pas, vu qu'elle est trop molle... Je la laisse à la maison... Vous, c'est une autre paire de manch<>s. A (juoi bon se disputer? Vous savez bien que je vous |)incerai quand je voudrai. J'ai la connaissance des choses; je ne suis [las né d'hier... Vous avez beau vous rebilTer, vous me retrouverez... Ce que j'ai là, ce n'est rien de sérieux, un bout de réglisse qui a
FAUROURG MONTMARTRE 135
encore quelques louis à dépenser. Ce qu'il y a de certain, c'est que je vais avoir un monsieur hollandais... Ah! un monsieur hollandais qui est un peu là... Il arrive domain... Ça sue la richesse... C'est la troisième saison que je le promène et il me considère comme un ami... Seulement, il est dur à suivre : il a une maladie de cœur et il ne s'est pas couché dans un lit depuis trois ans. Il dort pendant trois heures sur un fauteuil... Dans la matinée, il s'intéresse a des médailles. Le soir, il s'amuse avec moi. Venez tout de même souper avec le Jus-de-Chique. Un vrai numéro... Quoi? mademoiselle fait sa sucrée? Faudrait commencer par ne pas venir nocer à Montmartre...
— Si je suis ici, murmura Gévrinette, c'est parce que je ne savais où aller. Je ne rentrerai pas à la maison tant que vous y serez.
— Et allez donc!
— D'ailleurs, mon père vous chassera dès qu'il sera revenu. Je le mettrai au courant.
— Et moi, je vais dire à votre sœur de vous faire ramasser par la police.
— C'est pout-ôtre vous qui chercherez les agents!
— Bougez pas...
Gennaro héla le patron.
— En voilà deux qui m'insult-^nt, m'sieur Félicien.
Déjà le |)atron avanrait, aux ordres d'un client qui lui amenait des soupeurs avantageux.
— C'est indigne! [irotestait Mathilde. Ne le croyez pas, monsieur Félicien; c'est lui qui nous cherche dos raisons. On était là, tranquilles et tout; on ne disait rien à personne...
436 FAUBOURG MOMTMARTRE
— A la puerla, glapit le Jus-de-Chique, flanquezmoi ça à la puerta!
— Et (lu leste! qu'on ne les revoie plus! appuya Gennaro.
Mais il se tut, car le jeune homme qui soupait seul s'était levé et s'interposait, avec une grande dignité de pochard.
— Elles resteront, déclara-t-il. C'est toi qui vas décaniller. Je ne veux plus te voir. T'as un fromage de Brie à la place de hure.
Un rire sympathique l'approuva. D'un coup de poing magistral, il enfonça jusqu'aux oreilles le chapeau de l'interprète, le chapeau de soie gommée qui pleurait des larmes graisseuses.
— Riponds ! Riponds ! Riponds-y ! hurla le Jus-de- Chique. Entrcs-y dans le stomaque!
Gennaro sortit de son chapeau et tira létrangpr par la manche.
— Partons. Non, je ne répondrai pas... Je n'en veux pas à monsieur... Monsieur est gai... il est un peu parti... il s'amuse...
— l'n gonse qui a un fromage de Brie à la place de hure!
— Oui, monsieur... 11 esl amusant... Venez donc, Fanfnllo... Ah! mais par exemple, monsieur, ne me touchez pins... Il y a des bornes à la |)laisanlerie... Oui, je m'en vais... je ne veux pas vous contrarier.
Et, blême, il ajouta :
— C'est le microbe qui me paiera ça.
Le sauveteur poussait Mathiido et Gévrinctte vers sa table.
— Asseyez-vous sur la banquette... Moi entre vous deux, comme un bon petit... Vous l'avez vu, cet autre,
avec son fromage de Brie! Moi, je suis le défenseur des dames, — un peu flapi : d'Artagnan-gnan ! Depuis une heure je compte ma monnaie, à cause d'une erreur. Comment vous appelez-vous, mes chattes? Je m'en fiche : ne me donnez pas vos noms : la gosse c'est Zizique et le béguin vert c'est Bonbon Rataplan. Sages!... Faut pas me parler quand je suis dans mes comptes. Il y a une erreur... Il me manque des pièces... Si c'est un chauffeur qui m'a estampé, je sors d'ici et je colle un marron au premier chauffeur que je rencontre. Je suis pour la justice. Bon sang! J'avais quatre-vingt-sept francs dans ma poche. Qui de quatre-vingt-sept ôte six reste... ne me le dites pas... Faut que j'y arrive... Reste quatre-vingt-huit... Je vas recommencer. Autant pour moi, j' m'ai gouré. Qui de quatre-vingt-neuf ùte quatre, reste quatrevingt-douze... Il me manque soixante-dix-neuf francs et des centimes a<lditionnels...
— Filons, souffla Mathilde à l'oreille de Gévrinette : c'est pas bon de rester avec des poivrots qui ont l'idée fixe de l'argent. Ils vous reprochent de les avoir entùlés.
Mais l'autre reprenait son argent à poignée et le fourrait dans sa poche.
— On m'aime?
— Bien sûr! s'écria Mathilde admirative. T'es joli, tu sais. Une vraie tête à inspirer de l'amour...
— Alors, embrasse-moi...
11 la prit contre lui et lui infligea un baiser féroce sur les lèvres.
— Au tour de Zizique, maintenant.
Gévrinette se leva.
— Des magnes?
Elle s'assit sur une chaise en face de lui, afin qu'il ne la touchât point.
— Sais-tu ce que tu devrais faire, proposa Mathilde pour rompre les chiens, tu devrais demander deux couverts et nous laisser mangiT un peu de ton poulet, qui refroidit.
Il protesta :
— C'est mon poulet.
— Puisque tu ne manges pas!
— C'est mon poulet !
— Rien qu'un petit bout?
— Non!
— Garçon, des assiettes!
— Non! Non! Non!
Il s'arc-boutait dans une o1)stination d'ivrogne :
— Pour boire, je marche. Veux-tu du Champagne? Je te colle la bouteille. Mais pour manger, je ne marche pas; je ne donne pas à manger... je ne suis pas une poire.
Elle voulut prendre un pilon dans le plat; il lui asséna un coup do fourchette sur la main.
— Sauvage! cria-t-elle.
— Tu saignes, s'écria Gévrinctte, alTolëe... Allonsnous-en.
Mais la souffrance exaspéra Mathilde.
— Faut-il te dire qu'on a faim? cria-t-elle. Sale brute!
Le mot (( faim )) sonna élrangement. 11 y eut un silence que le chanteur jugea nuisible à l'établissement. 11 fit signe à ses acolytes, qui grattèrent incontinent leurs guitares, tandis (]uo lui-même nasillait, la bouche fendue dans un rire éblouissant.
— Oh ! oh ! oh ! s'écria le patron, qui avait en-
tondu; voilà deux scandales; c'est deux de trop.
— On s'en va, m'sieur Félicien, murmura humblem nt Mathildc, je ne sais pas co que j'ai, je suis à la crotte aujourd'hui; ça ne m'arrivera plus. Bonsoir, monsieur, je vous remercie et je vous demande pardon...
— C'est mon poulet, c'est mon poulet, répétail l'autre. Qu'est-ce qu'elle a avec son « sale brute ». Du moment que c'est mon poulet, à moi, j'ai le droit d'en disposer, je suppose. Je donne à boire, je ne donne pas à mang'^r.
— En somme on a rigolé, conclut Mathilde. Pas? On a rigolé?
— Oui, répondit Gévrinette sans conviction.
— Nous revoilà dans la rue. T'es pas fatiguée? Il est deux heures et demie...
— Non, je suis pas fatiguée.
— On va bouffer.
— Maintenant, je n'y pense plus.
— Moi, j'y pense. On cherche Ernest. Tl m'attend dans une petite brasserie rue des Martyrs. Un œuf à la gelée, de la choucroute, de la tarte et do la liqueur de quetsche, c'est mon menu.
Mais elles trouvèrent Ernest qui faisait les cent pas à la porte de la brasserie. C'était un homuncule, armé d'une formidable moustache rousse.
— Ernest, je t'amène une petite amie, Gévrinette. Qu'est-ce que tu fais là?
— Jo t'aUondais.
— Pourquoi n'est-tu pas entré?
— Ah! voilà!...
— Ça serait tout do même un peu fort! Tu n'as pas le sou, je parierais?
— Je vais l'expliquer...
— Il n'a pas le sou! Alors sauve-toi; je t'ai assez vu, cache ta houle.
— Mathilde, je veux t'cxpliqucr...
— Quoi? Tu as joué à la manille?
— Oui.
— Et tu as perdu ce qui te restait?
— Oui.
— Eh hen, vrai, ma petite amie va avoir une fameuse idée de toi !
— Je suis moi-même assez ennuyé!... Je t'attends là dans la rue depuis onze heures. Et il va être trois heures... Emhrasse-moi, au moins?
— Non!
Elle se vengeait sur Ernest de tout ce qu'elle avait souffert dans la soirée.
— Et puis je ne te ramène pas. Je rentre avec mon amie.
— Je peux vous accompagner?
— On te le permet.
Il se pressait contre elle, la respirait tendrement.
— Ma chérie... ma petite chérie...
— C'est hou; le jour où tu toucheras ton mois, lu nous inviteras toutes les deux.
Soudain, il s'aperçut qu'elle était hlessée à la main.
— On est-ce que tu as?
— Rien.
— Qu'est-ce que tu as? Quelqu'un t'a fait «lu mal?...
— Mais non ; c'est moi, en jouant.
— Si quelqu'un te faisait jamais du mal!...
— On le sait! Dis donc, (î('vri?...
FAUBOURG MONTiMARTRE 141
Elle eut une fierté dans la voix ;
— Est-ce qu'il ne veut pas que nous nous mettions en ménage tous deux : M. et Mme Ernest... Quatrevingt-dix francs par mois!... Tu vois ça de ta fenêtre?... Monsieur veut m'empêcher de sortir... Pas que tu es jaloux, demi-siphon? Il est petit, mais il cogne dur. Un soir, il a tapé sur quelqu'un qui m'avait bousculée... 11 a fallu le lui retirer des mains... Tu ne dis rien, Gévri?...
Gévrinette se secoua. Voyons ! A huit heures et demie, elle se présentait chez les dames Mouronneau. Elle travaillerait si bien, si bien! Et le soir, sa tante Irène lui donnerait asile, ou bien, Gennaro parti, elle rentrerait faubourg Montmartre...
— Je suis en train de prendre des résolutions...
— Embrasse-moi, répétait Ernest.
— Embrasse-le, conseilla Gévrinette, indulgente. Ils étaient devant la porte de Mathilde. Celle-ci se
pencha sur son petit amant, il but le baiser, en fermant les yeux.
— A ce soir, onze heures, dit-il. Je t'attendrai. Bonsoir, mademoiselle.
— Bonsoir, monsieur.
— Enchanté d'avoir fait votre connaissance. Mathilde l'imita.
— Enchanté. Et moi donc, cher monsieur! Elles regagnèrent la chambre.
— Oh! la vieille qui est debout, remarqua Mathilde.
On entendait la logeuse qui marchait d'un pas étouffé sur des pantoufles de feutre. A côté, une discussion s'élevait. « Tu t'esbignais en douce... Si je ne m'étais pas réveillée, tout de mémo ! T'es pas hou-
teux? Répète-le donc que tu ne t'esbignais pas. — Non, je ne m'esbignais pas. — Alors, pourquoi que tu mettais tes bottines? Je le dirai à Auguste. Quand il aura encore des chameaux dans ton genre à me présenter, il i)Ourra rester chez lui. Ça profite et ça se barre!... C'est rien, c'est rien, madame Fron... On la ferme! »
Mathilde installa Gévrinette dans son lit. Ellemême se contenta du cana[)é. assurant qu'elle préférait cela.
— Je m'en irai à sept heures et demie, dit Gévrinette. ïu comprends, faut que je sois exacte chez les dames Mouronneau. Je te remercie de tout ce que tu fais pour moi, tu es bonne...
— On a rigolé, pas? insista Mathilde.
— Oui, consentit Gévrinette, on a rigolé.
Et elle s'endormit du doux sommeil des enfants, ce sommeil qui est comme une mort souriante...
l^oulevard llaussmann, une bouliquc blanche à la devanture de laquelle étaient exposées deux blouses, deux collerettes et un renard bleu. Sur la porte vitrée, ce nom : Mouvunncmi. Le seuil franchi, on trouvait un escalier en colimaçon dont l'étroitesse était rachetée par un tapis du noir le i^lus esthétique et qui conduisait au salon. Les dames iMouronneau avaient voulu cette pièce nue et assez théâtrale : deux ran-
FAUBOURG MONTMARTRE 14o
gées de fauteuils anciens, recouverts de soie fanée, étaient disposées à bonne distance d'un lourd rideau de velours violet que les mannequins soulevaient pour présenter les modèles avec les grâces les plus saugrenues, des gestes lents et hiératiques, une façon uniforme de patiner en présentant le ventre, lés mains en papillons, une solennité que troublaient seuls, aux tournants, les hauts talons de leurs cothurnes, sur lesquels il leur arrivait de trébucher. Cotte mise en scène était due à un jeune peintre que Mme Mouronneau l'aînée protégeait avec une sorte de volupté chaste, de passion maternelle, et qui passait sa vie là, sous prétexte de dessiner. C'était ensuite le « cagibi » des mannequins, où celles-ci bâillaient, se tiraient les cartes et se faisaient les ongles; puis trois pièces immondes où s'entassaient les ouvrières, dans l'odeur des latrines soufflée par une cour en puisard. L'affaire, montée grâce aux capitaux d'un banquier qui avait liquidé ainsi sa liaison avec Mme Mouronneau la cadette, vivotait péniblement. On parlait de faillite dans l'atelier, les jours où les patronnes se montraient dures, vétilleuses, alfolées par l'approche d'une échéance. Et les premières, vite dégoûtées de cette boîte, se succédaient rapidement.
Quand Gévrinelte arriva. Bouclier, le garçon de magasin, achevait de nettoyer la boutique.
— Non, mais alors, remarqua-t-il, c'est-il que vous faites du service, maintenant? Vous voilà avant l'heure.
— Oui. monsieur Bouclier. Et vous vous êtes bien promené, hier, monsieur Bouclier?
11 secoua la tète.
— Si l'on n'avait pas les enfants, on prendrait un
verre. Mais avec les enfants!... Ce n'est pas la chose de prendre un verre; c'est histoire de dire qu'on n'a même pas un vrai dimanche.
Ayant ainsi exprime son opinion, il continuait d'épousseter. Gévrinette le plaignit. Elle se sentait disposée à toutes les pitiés. Un besoin fou de travailler la soulevait. Oui, elle ferait du « service » ; elle montrerait du zèle, de l'activité — pour oublier le reste.
— Ne vous faites pas de l)ile, monsieur Bouclier.
— Je n'm'en fais pas ; c'est histoire de dire qu'on ne peut seulement pas prendre un verre. Voilà.
Il allait se remettre à épousseter, quand il s'arrêta et parut réfléchir.
— Dites! commcnça-t-il...
11 se grattait la tête pensivement.
— Est-ce que c'est vrai, ce qu'on raconte?...
— Et que dit-on?
— Je ne sais pas moi...
11 poussa Gévrinette dans un réduit dissimulé sous l'escalier, où il rangeait ses balais et ses plumeaux.
— On sera mieux pour causer ici...
— C'est donc un secret?
— Bien sûr que c'est un secret.
Il avala sa salive.
— On dit que vous... on dit que vous...
Il n'acheva point. Gévrinette sentit sur son visage un souffle carié.
— Mais, qu'est-ce que vous voulez?... Qu'est-ce qu'il y a?
— Taisez-vous, bon Dieu! Je voulais rigoler... On sait ce que c'est que la rigola(h\.. Mais on m'avait raconté... Attention!
il reprit son plumeau, la première survenant.
— Déjà là, dit-elle à Gévrinette. Quelle ardeur!
— Il y a des courses à faire, ce matin, mademoiselle?...
— Je ne sais pas... tout à l'heure...
— Mais...
Déjà Mlle Réméré montait. C'était une personne mûre, sèche, qui se signalait par un chignon invraisemblable, une monstruosité postiche, sa seule coquetterie. D'habitude, elle assommait Gévrinette de corvées et de commissions...
Soudain, la petite eut une sensation inexplicable : tandis que ses camarades entraient une à une, il lui parut qu'elle n'était plus digne de se mêler à elles, qu'une main obscure l'écartait, qu'elle était de trop, qu'elle ne pouvait plus participer à l'activité de la maison et que les choses elles-mêmes se montraient à elle sous un jour hostile.
— Voyons, monsieur Bouclier, roprit-elle, que vou liez-vous m'expliqucr?...
Il haussa les épaules.
— C'est bon! Elle me ferait encore attraper des cngueuiades. Ah! là! là!
Il se tut... Les mannoquins, qui avaient la prérogative d'arriver les dernières, entraient, vêtues comme des clientes, chargées de bijoux et do parfums. Elles étaient trois : Claudette, llortense et Marie-Louise. Claudette, la plus jolie, celle qui présentait les manteaux du soir avec une fierté d'impératrice et qui n'avait pas sa pareille pour enlever le manteau, du geste dont une princesse de féerie dépouille ^on hermine, cria en passant :
— T'es en pénitence, Gévri? Monte donc!
Dans le salon, elle lui expliqua :
— Flapie! Je sors de souper. On a dansé jusqu'à six heures. ,l"ai encore mon maquillage d'hier. Tu comprends, j'aime mieux danser que causer, parce que dès que mon singe se met à causer avec ses amis, les voilà partis dans des discussions d'afTaires qui n'en finissent plus. Ce sont de grandes aiïaires, on n'y comprend rien ; tandis qu'Albert, qui est placier en passementerie, lui, au moins, il me raconte ce qu'il a fait dans la journée; je peux m'y intéresser... C'est comme la galette : depuis qu'elle m'arrive par paquets de mille, je la hrùle; si elle m'arrivait par sous, je l'économiserais...
Mme Mouronneau, l'aînée, surgissait. Gévrinette tressaillit, car il lui était défendu de stationner dans le salon.
— Entre dans mon bureau, petite; je te rejoins.
— Madame, s'excusa Gévrinette, je ne restais pas dans le salon ; je passais, alors...
— Oui, oui, ça va bien.
La patronne était aimable. Gévrinette reprit courage. Elle profiterait de cette entrevue pour exposer ses aml)itions à Mme Mouronneau. laquelle avait, assurait-on, débuté, comme trollin, rue de la Paix. Elle lui demanderait de l'aider plus lard, beaucoup plus lard, à réaliser son rêve : devenir vendeuse. La maison Mouronneau comptait deux ven<leuses que l'on respectait à cause des clientes (|u'elles avaient amenées. Elles alToctaient des tenues sévè'res, voire négligées, qui contrastaient avec l'élégance tapageuse des mannequins et les pauvres coquetteries des ouvrières. D'instinct Gévrinette allai! vers elles. Devant ces femmes mariées, on se tenait, et la petite, quand
elle ne courait pas les fabricants et les clientes, fuyait les conversations de l'atelier. Ainsi, selon l'expression de ses camarades, elle n'était pas tout k fait « dessalée ». Et puis, et puis cela ne Vintéressaii pas. Un instinct de pureté la sauvait. Elle ne connaissait de l'amour que ses lendemains veules, ses retours écœurés, la fatigue de Claudette après les orgies, la prostration hargneuse de Céline, la terreur ou la rancune du troupeau tassé dans le sous-sol de Franqueil. « Ah! songeait-elle, quand papa sera revenu! » Elle obtiendrait de lui qu'il louât un petit appartement à Neuilly ou à Passy — avec une chambre pour Frédéric... Elle-même grandirait, relèverait la maison Mouronneau, lui donnerait une prospérité inouïe...
— Gévrinette!
Justement Mme Mouronneau l'appelait.
— Viens chez moi.
Le (( chez-moi » de la patronne consistait en une sorte de placard que dissimulait un paravent Louis XV. Au mur, s'étalaient les dessins du protégé.
— Allons, voyons, Gévrinette, ce que j'ai à te dire n'est pas drcMc...
— Ah! madame...
La petite devint mortellement pâle.
— Assieds-toi. Je vais appeler ma sœur. Laurel Mme Mouronneau, la cadette, arriva.
— J'étais en train d'expliquer à cette petite... commença l'autre en regardant sa sœur longuement, comme si elle avait voulu, prise de pitié, lui demander de revenir sur une résolution prise.
Mais Laure Mouronneau fut brutale.
— En deux mots, voilà, fit-elle : nous ne pouvons pas; vous garder.
J48 FAUBOURG MONTMARTRK
— Oh! madame...
— Dispensez-nous d'entrer dans les détails. Nous vous avions prévenue: «premier et dernier avertissement. » Vous n'en avez pas tenu compte... cela suffit.
— Mais, madame, il faut que je sache... Je travaillais bien; j'avais l'intention de vous dire ce matin encore que je voulais arriver, que j'avais de l'amlMtion, que je saurais m'arraiiger pour faire les courses et apprendre à vendre aussi, oh! peu de chose pour commencer : les blouses, les collerettes... Je demanderai à ma tante Irène Ballestini de m'amener des actrices... C'est ma tante, Irène Ballestini, la grande danseuse... Oh! mesdames, gardez-moi. je vous en supplie, surtout en ce moment...
— 11 n'y a pas de « moment », déclara Laure Mouron neau.
— Nous pourrions, ajouta Tainée, te raconter que les affaires ne marchent pas, que nous renvoyons du personnel, est-ce que je sais! mais, Dieu merci, jamais nous n'avons eu autant (.le commandes. La maison s'impose. Pourtant, si tu veux parler de nous à Mme Ballestini et nous l'amener, nous te donnerons dix du cenl. Quant à te garder, non, non, ma petite, c'est impossible.
- Et pourquoi, madame?
— Faut-il le lui dire, Laure?
— Mais bien sûr, dis-le-lui.
— On t'a vue sur les boulevards.
— Et après? J'ai bien le droit d'aller sur les boulevards.
— Ne fais pas la bète, lu me comprends.
— Non, madame.
— On t'a vue sur les boulevards, je te le répète.
— Si VOUS saviez, madame, si vous saviez!...
— Chacun mène la vie qui lui plait, et nous ne te faisons pas de morale; quoique vraiment... à ton âge!... mais nous veillons à la bonne tenue delà maison. Si nous avions voulu changer de genre, nous serions déjà millionnaires... Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous avons reçu sur ton compte plusieurs rapports très défavorables... D'abord, il y a quelque temps, de cette dame qui signe (( Mimosa » dans les journaux... Elle t'a rencontrée... Tu auras beau dire... Quel intérêt aurait cette dame à te perdre dans notre esprit? Et, tiens, hier, après le théâtre, un ami à moi, étant monté à Montmartre, t'a vue... dans un établissement... avec une fille mal habillée. Et dans quel établissement, mon Dieu !...
— Madame...
— Tout t'accuse, tout, jusqu'à Bouclier... 11 serait incapable de mentir celui-là, il est trop bête! Ce matin, quand il ma apporté le courrier, je lui ai demandé : « Qu'est-ce que c'est donc que cette petite Gévrinette? » Sais-tu ce qu'il m'a répondu? « Rien de trop bon, madame Mouronneau, je l'ai rrurpriso hier, qui rùdait toute ^eule autour de la Bours ^ » Qu'as-tu à dire?
Rien, évidemment. On lui remit île l'argent et elle se trouva seule. Pas pour longtemps, car la première arrivait.
— On te renvoie?
— Oui.
— Pourquoi ?
(iévrinette eut un geste vague.
— Ça te fait de la peine?
— Oui.
150 FAUBOUHG MONTMARTRE
— Faut pas.
— Je n'ai pas mérité ça, mademoiselle Réméré, je n'ai pas mérité ça... On m'accuse...
— Je sais, à peu près... C'est de l'injustice, je n'en disconviens pas. Bah ! ne pleure plus. Tu es jolie... Moi, je suis laide... Je peux me mettre des kilos de chichis et des paquets de poudre de riz, ça ne m'embellit pas...
— Mais, mademoiselle, figurez-vous que je ne puis plus rentrer chez moi... Je ne sais pas où aller...
— Tu ne sais pas où aller?
— Non. Je suis désespérée.
— Dans des cas semblables, j'ai connu des personnes... très bien qui s'adressaient à un monsieur charitable, excessivement comme il faut. C'est un de mes amis, en tout bien tout honneur, comme tu peux le supposer. Moi, tu penses bien que je n'y ai aucun intérêt... Ce n'est pas pour un dîner, de temps en temps... Le fait est qu'on mange bien chez lui... 11 y a certain homard à la crème... et du vin sucré!... Un homme délicat, cnlro parenthèses, autrement, je nt; t'adresserais pas à lui... Il nous invitera peut-être à dîner toutes deux... C'est un monsieur qui va à peine sur SOS cinquante ans... Il est imposant, majestueux, et, quoiqu'il ne fasse rien, il a l'air d'un ambassadeur. Et puis, toujours des petites choses dans ses poches : des colliers, des broches, des bracelets... Tu comprends bien que je ne te ferais pas une proposition pareille, si je n'étais pas sûre de ce que j'avance. D'ailleurs, je parle dans ton intérêt et parce que je te vois là toute pAle, les bras ballants, avec de grands yeux qui me font peur. Héponds-moi... Il s'appelle M. Sylvéry et il habite boulevard Malcsherbcs. Tu
FAUBOURG MONTMAHTUE 151
vois que je ne te cache rien... Tu n'auras qu'à dire au domestique que tu viens de la part de Mlle Louise. Seulement, il faudra te munir d'une caisse à robes et prendre l'escalier de service, sans rien demander à la concierge surtout... Troisième étage; il n'y a qu'une porte; tu frapperas. On le trouve toujours à partir de six heures du soir, et si, par extraordinaire, il était occupé, il te donnerait rendez-vous pour le lendemain... Mademoiselle ne veut pas m'honorer d'une réponse? Je ne vaux peut-être pas mademoiselle; en tout cas, je suis arrivée à quarante-six ans sans rien avoir à me reprocher, moi; pas ça!... Je suis une honnête fille...
Gévrinette ne l'écoutait plus. Elle regardait autour d'elle. Depuis deux ans, elle vivait là, et on la renvoyait. Elle aimait ce grand salon au tapis velouté, ces étoffes qu'elle caressait furtivement au passage : velours tièdes sous la main, satins souples ; ces fourrures chaudes et légères... Et il fallait s'en aller... Toute la méchanceté humaine se liguait contre elle.
— Tu te décides?
— Ah! laissez-moi, à la fin.
— Tu dis?
Mlle Réméré sursautait d'indignation, le chignon de travers, les joues enllammées.
— En voilà des façons!... Une petite propre à rien!... Tu as ton argent; (lie.
Au bas de l'escalier, Lucienne retint son amie.
— Tu pleures, Gévri?
— Oui. Adieu.
— Au moins, elles t'ont payée?
— Oui.
— Tout mois commencé est dû en entier.
— Oui, oui.
— On te re verra?
— Peut-être.
— Tu reviendras ici comme cliente, c'est moi qui te le dis... Avec ta beauté!
Le garçon Bouclier ouvrait la porte. Au moment où la petite passa, il murmura d'une voix imperceptible, étoullée de remords :
— Mes escuscs...
Et Gévrinette trouva dans la rue Céline, qui l'attendait.
Une Céline fagotée à i'aire peur, et blèmo.
— Tu peux te vanter de me mettre dans de fameuses inquiétudes, toi, dit-elle. Ce ne sont pas des façons. Où as-tu couché? D'où viens-tu?
— Oii! Céline...
— Quoi (( ob ! Céline »?
— Je suis renvoyée.
— Los dames Mouronneau t'ont Ihuujuée î\ la port'j ! Pas trop tôt! Qu'est-ce que je t'avais toujours dit? On s'esquinte et voilà la récompense. Attends! Je vais leur dire deux mots. Hé! Montrez-vous donc un peu, cbamellesî Hé!...
Des fr(3ns s'attroupaient.
— Elles ne me font i)as peur, à moi, poursui\il Céline, et si elles monlrnicni l(Mn' museau, elles
prendraient quelque chose... Qu'est-ce qu'ils ont à me regarder et à m'écouter, tous ces poireaux ?... Vous n'avez donc jamais rien vu? Viens, toi...
— Céline, je n'ai pas mangé...
— Ah! Ah! On y revient, pour bouffer, à la grande sœur!
Elle rit de la gorge, bruyamment. Elle avait des gestes faux, à contresens de ses paroles ; elle marchait comme si elle allait tomber à chaque pas; son chapeau basculait sur sa tête.
— Tu vois comme tu peux te passer de moi, hein? Ça fait du gentil! Enfin, entrons ici... On y mange de bonnes huitres.
Elles s'installèrent. Gévrinette tomba sur les huîtres, voracement. La vio lui revenait avec la nourriture, avec le vin surtout, qui lui mit des flammes au visage.
— C'est bon !
Une confiance tiè le l'unissait à sa sœur.
— Tu as été malade? lui demanda-t-elle.
— C'est rir'u ! C'ost rien !
Céline parlait avec un volubilité saccadée :
— Je m'étais amusée à prendre un peu de coco, par blague, pour voir co que c'était. Faut tout connaître. Rien qu'une pincée. Ça ne pouvait pas me faire de mal : une petite pincée de rion du tout, sur l'ongle du pouce, gros comme un pois. Et puis, j'ai repiqué, si bien que j'ai tourné de l'œil. Maintenant, on m'a appris à m'en servir, gentiment, quoi, à la papa. C'est comme le vin : assez pour être gaie, pas assez pour être malade. Je m'embête : je prise — et je ne m'embête plus ! Tu te souviens, quand tu étais petite, tu m'appelais Chagrine. Fini, Chagrine. On n'abuse
lo4 FAUBOURG MONTMARTRE
pas; on en use et on voit la vie du bon côté! C'est une merveille, leur coco. D'autant qu'elle ne me coûte pas un radis; j'ai la marchandise sous la main, grâce à Gennaro... Non, merci, moi, je ne prends rien, je n'ai guère d'appétit : un-z-oiseau... Et Mathilde? Drôle d'idée de l'avoir suivie. Une purée, une bohème ! Jamais le sou. Gennaro ne me l'a pas caché : « Si j'avais une sœur, je ne choisirais pas Mathilde pour me conduire. » Garçon! Une mominette! 11 y en a qui usent de l'absinlhc et de la coco sans prendre garde à leur santé. Moi, unemomineltc me suffit, et pour la coco, autant dire que je n'en prends pas. Oh ! j'oubliais ! Une belle nouvelle. M. Frédéric Charançon, tu sais, ton M. Frédéric Charançon...
— Eh bien?
— 11 ne reviendra pas. Le plus beau c'est que Mme Cordecque, la blanchisseuse qui lave la femme de chambre à Irène, m'a raconté qu'Irène avait flanqué le Charançon à la porte. Il l'espionnait, il reml)èlait, elle s'est débarrassée de lui. Un idiot! 11 a vieilli de dix ans, de ce coup-là, il a la tète basse ; il ne sait plus ce qu'il dit. J'ai été obligée de le pousser pour qu'il s'en aille. Selon Gennaro, j'aurais dû lui |)ro- [)Oser de la coco. Un vrai type à en prendre. On liquide! On liquide! Tu vois, il ne te reste plus (luo moi. Ne fais pas ta mauvaise tète... Le père n'envoie que des lettres sans mandats... 11 faut bouffer. Toi, tu ne te i)réoccupcs de rien, pourvu que la soupe soit sur la table. Gennaro connaît la vie ; il n'y a qu'à le 'suivre. 11 vaut mieux que Mathilde, tu l'avoueras. Hein? Un petit verre do li(jueur? Garçon, de l'anisctte pour mademoiselle. Tu ne remarques pas que je
parle avec aisance? C'est encore la coco. Ça éclaire les idées et ça débrouille le cerveau, cette drogue-là. Gros comme un pois ; je ne tiens pas à me faire du mal. Gennaro m'a promis de m'acheter des bottines blanches et noires. La grande mode! Tâche de ne pas le contrarier. Faut que je te raconte mon projet. Tu écoutes?
— Père va revenir. Je lui dirai que Frédéric n'a pas été convenable avec Irène ; la vérité, quoi, la vraie vérité, et que j'ai trouvé quelqu'un de très bien pour le remplacer. Tu comprends, Gennaro n'a plus d'ennuis, mais il se trouve à son aise faubourg Montmartre ; c'est son centre, comme il explique. J'ai mon petit bénéfice sur les ventes. Autrement, tu te débrouilleras. Cherche une place, ma fille, ou retourne chez Mathii(]e claquer du bec. On ne te demande rien que de fermer ta bouche. J'en ai de la peine à t'instruire ! Tu restes là comme une souche. On dirait que tu ne comprends pas. Garçon! une mominette-curaçao! Gennaro a un ami égyptien, qui vient quelquefois à la maison. Ils parlent commerce que tu en resterais aplatie ! Je t'assure que nous avons la chance. A nous d'en profiter. Il n'y a que les honteux qui perdent, marche donc ! La boîte de coco de dix sous, on la vend trois francs et même cinq des fois. H y a des dames qui rappliquent pour en prendre et qui sont si pressées qu'elles ne ramassent mémo pas leur monnaie : <( Gardez! Gardez! » Pendant ce temps-là le père essaie de placer ses ficelles! Et tu vois ce que c'est que les Mouronneau? Ils fichent donc de l'eau dans leur absinthe, ici? Ça ne sent rien. Une seconde, que je prenne un peu de poudre blanche...
156 FAUnOURG MONTMARTRE
La prise reniflée, elle resta un moment immobile, les cils l)altants. Puis, elle se secoua et paya.
— Maintenant, en voiture!
Un taxi-auto les conduisit faubourg Montmartre.
— Je la ramène! dit Céline à la concierge.
On prit l'apéritif chez Mme Ghouya-Barca, qui était malade et qui geignait dans son lit. A dîner, Gennaro parut. Il avait pris la place de Frédéric, de Frédéric que l'on ne verrait jamais plus. 11 accueillit la petite avec une sorte de sourire contraint.
— Serre-lui la main! proposa Céline. Elle regrette ce qu'elle a fait; elle sera gentille. N'est-ce pas? Tu le promets.
Gévrinette serra la main huileuse, promit tout ce qu'on voulait. Elle était trop fatiguée, aussi ; elle aspirait à la douceur de son lit; elle verrait, demain... En attendant, elle voulait dormir, dormir, dormir...
Dans ce prom 'noir do music-hall où Frédéric promenait son ennui, il se vit arrêté par Gennaro.
— Vous permettez, monsieur? M. Gennaro... C'est moi (jui ai pris votre chambre chez les Gentilhomme. Vous ne m'en voulez pas, monsieur? Je connais Mme Céline depuis longtemi)S. Je croyais la chambre vacante. Alors... si je me suis permis de vous aborder, c'est que nous avons retrouvé dans un pla-
card un cahier qui vous apparlient. Vous voudrez bien me donner votre adresse et je vous l'expédierai. Je viens ici presque tous les soirs. Je fais ma petitb tournée. Je suis étranger, n'est-ce pas, monsieur, et ces endroits-là me plaisent. C'est bien Paris. Comme le faubourg Montmartre, la nuit, c'est bien Paris aussi, vous ne trouvez pas? Moi je suis dans les affaires. Je vais monter un magasin dans un beau quartier, bien central. A VEsprii parisien, quelque chose de très moderne, dans le genre des distractions amusantes : feux d'artifices de chambre, cartes postales " humoristiques, attrapes pour s'amuser en société. Cela donne des soucis. Chez Mme Céline, au moins je suis en famille. Je mange le bœuf bouilli, je suis très tranquille. Pour vous, un jeune homme, il y a des endroits plus amusants, hé ! hé! D'autant que le père est sur le point de revenir... Frédéric allait prendre congé, quand il se ravisa.
— Et Gévrinette? demanda-t-il. Gennaro esquissa un geste d'impuissance.
— Oh! fit-il, une dévoyée...
— Mais encore...
— Rien d'intéressant.
— Où est-elle?
— Monsieur, il y a des malheurs dans toutes les familles. Cette potite-là a été puurrie par l'atolier. Je n'aime pas les ateliers. Moi, comme vieil ami de Mme Céline, et connaissant les difiicultés de la vie, je n'aurais pas demandé mieux que de la diriger. Mais il y a les mauvaises fréquentations. En un mot comme en cent, elle s'est sauvée. Une tète d'enfer, monsieur Charançon. Ah ! si elle était à moi ! Mais le père ! Vous le connaissez, monsieur? C'est faible. Quant à Mme Ce-
Une, elle n'a pas d'autorité. Tout à fait le genre femme de ménage, vous n'avez pas remarqué? Bref, la petite est partie. Moi, tous les soirs, comme j*ai déjà eu l'honneur de vous l'expliquer, je fais mon petit tour de music-hall et de Montmartre. D'abord, je suis étranger, et puis, j'ai beaucoup, beaucoup d'étrangers comme amis, comme clients... Tenez, en voilà un avec qui j'avais rendez-vous... Tout à l'heure, monsieur Fritz; un instant, je vous prie... Voilà donc ma Gévrinette envolée : « Laissez-la faire, que je répétais à Mme Céline, j'avais une chienne comme ça; quand elle avait faim, elle savait ])ien revenir. »
Il s'arrêta un moment, étranglé de haine, la bouche plissée par un tic nerveux. Puis il se reprit, et avec quelque chose qui ressemblait à un sourire :
— Alors, monsieur, quoi, elle fait Montmartre, oui, monsieur, Montmartre en compagnie d'une personne qui s'appelle Mathildc et qui est tout ce qu'il y a de plus bas comme vilenie. Ça s'habille en vert et en rouge, sans linge sur la peau, un chapeau sur ses cheveux sales, et allez-y ! Elles se prennent par le bras et elles visitent toutes les boîtes. Vous parlez d'un genre!. l'ai essayé de la ramener dans le droit chemin et tout au moins de lui faire entendre raison. Vous ne croiriez pas qu'elle a été grossière et qu'elle a failli m'amener une histoire avec un consommateur. Oh! je m'en souviendrai cl elle ne l'emportera pas en Paradis. Jamais, monsieur, je n'avais eu une histoire, avant de m'adrosscr à cette môme. Une fois, un monsieur m'a envoyé un coup de poing, mais c'était pour rire, je ne le connaissais pas; il m'a dit que ma tôte lui déplaisait : je suis étranger, mais je comprends la plaisanterie; je n'ai pas insisté. Pour
en revenir à Gévrinette, vous verrez où elle finira! Elle ne mettra jamais un centime de côté et elle sucera le rouge de ses lèvres en place de nourriture. Moi, je m'en lave les mains. Autant vous dire : elle no m'est pas sympathique.
— Où peut-on la voir?
— Je ne vous la conseille pas...
— Où peut-on la voir?
— Eh! vous n'avez qu'à chercher, bien sûr...
Il la chercha et il ne la trouva point, jusqu'au jour où, passant faubourg Montmartre, il la rencontra qui s'apprêtait à sortir. Elle resta interdite, toute pâle.
— Oh! dit-elle, monsieur Frédéric!
II fit :
— Vous êtes donc rentrée chez vous?
— Oui.
— Naturellement.
— Non, pas naturellement... Je suis partie de chez les dames Mouronneau...
— Je sais...
— Et vous?
— Moi, je ne suis pas heureux. Ça serait très long à vous raconter. J'ai eu tort de vous quitter. Et quand je suis revenu, la place était prise.
— Ce ne sera pas pour longtemps. Ma sœur a choisi un nouveau pensionnaire, mais c'est un homme qui ne plaira jamais à papa. Alors vous me direz où je pourrai vous prévenir.
— Vous sortiez ?
— Oui.
— Je puis vous accompagner?
Il y avait une gêne entre eux. Frédéric songeait
qu'elle avait l'air si chaste, si honnête, et que pourtant... Elle, pensait à Irène...
Mais, chemin faisant, ils s'animèrent un peu. Et, sans s'en apercevoir, ils arrivèrent aux Champs-Elysées et au bois.
— V^ous pouvez bien me donner votre journée, ditil légèrement.
Elle fut surprise de ce ton.
— Ce que je fais est très mal ; je devrais chercher une place.
— Bah !
— Vous vous imaginez donc que je vais gagner ma vie à ne rien faire? D'abord, je m'ennuierais.
Il lui fut reconnaissant do ce qu'il crul être un mensonge. Il eut pitié de ce corps frêle, de cette âme fragile, voués à la pire des misères.
— Il me tarde de vieillir, remarqua-t-elle. Je suis encore une gosse, puisque j'ai peur de tout.
— Oh! une gosse !
Il la regardait à la dérobée. Elle avait un proQl charmant, à la fois pur et gamin.
Un marchand d'oubliés passait. Il l'arrêta et olTrit des gâteaux à la petite. Elle vit bien qu'il avait une sorte de contrainte. Elle avait tant désiré cette rencontre, et voilà qu'elle trouvait dans le regard de son ami quelque chose d'inquiet, il ne la dévisageait plus carrément, nettement, comme jadis. Tout au plus, ils retrouvèrent un instant leur gaieté en croquant les oublies. Et ils se turent.
— Ce qu'il y a de sûr, dit-elle enlin, c'est que nous ne savons pas trop ce que nous allons devenir.
Il haussa les épaules. Qu'importait! Le moment était délicieux. Ils marchaient dans une de ces petites
FAUBOURCx MONTMARTRE 161
allées du Bois qui sentent si doux la feuille mouillée.
— Je voudrais vivre à la campagne, murmura-t-elle. Pas vous, Frédéric?
Il ne répondait que par monosyllabes. Il y avait décidément quelque chose de changé. Mais quoi ? Gomme elle frissonnait soudain, il héla une auto qui passait.
— Vous avez froid. Montez là-dedans; nous allons faire un tour.
Elle refusa :
— Il faut que je rentre.
— Alors, je vais vous ramener?
— Je ne vous dérange pas ?
— Je n'ai rien à faire.
Elle s'arrangea dans la voiture, coquettement comme une vraie femme. Il l'interrogea :
— Vous vous êtes amusée?
— Quand ?
— Quand vous êtes partie de chez vous?
— Non. Une pauvre fille m'avait recueillie.
— Mathilde?
— Oui...
— Comme les jours tombent vite maintenant...
— Oui... 11 fait obscur... Le chauffeur va lentement...
— 11 nous promène. Ilarhal)itu(le de promener les amoureux.
— Il faut rentrer.
— Pas si vite, voyons. Je croyais que vous vous ennuyiez après moi?
— Bien sûr.
— Alors?
Une sorte de rancune venait à Gévrinotte contre Frédéric. H ne lui i)arl,'iit pas ainsi jadis. I^arce
qu'elle avait fui Gennaro, était-elle donc différente? Pourquoi n'arrivaient-ils pas h reprendre le ton de leurs conversations habituelles? Quels soupçons avait-il? Elle cria au chauffeur :
— Faubourg Montmartre ! vite.
Elle balbutia encore :
— Je suis restée la même, vous savez...
Il ne répondit point, mais il lui prit la main comme on prend la main d'un enfant pour traverser une rue encombrée. 11 pensait : <( Elle me mont, mais ce mensonge prouve qu'elle n'est pas tout à fait perdue ». Il osa la regarder.
— Je me sens protégée, murmura-t-elle, c'est bon. D'un joli geste, elle porta la main de son ami à ses
lèvres :
— Il ne faudra pas me quitter.
Il dit :
— Non, ma petite, non, malgré tout, je vous défendrai malgré tout... Je suis votre ami. Et si la vie devient pour vous tout à fait mauvaise, il faudra venir me trouver.
Le commerce des drogues allait si bien que Céline et Gennaro avaient pris une employée. C'était MmeChouya-Barca, qui consacrait à ce travail ses loisirs diurnes. Elle expliqua son système à Gévrinette :
— J'ai mon magasin sur moi, les fioles, les boîtes de poudre, les petits pots, etc. Une supposition que
FAUBOURG MONTMARTRE ibJ
les curieux s'amènent. Je leur ouvre : « Messieurs de la police? Parfaitement. Enchantée de vous voir. Moi je ne suis que la femme de ménage; je vas chercher madame. » Je préviens Céline; je descends chez moi dare-dare et je colle mon bazar dans un débarras vide. Les curieux ne trouvent rien. Ils s'esbignent en disant bonsoir à la société.
Elle avait l'oreille aux aguets. Quelqu'un montait. Le bruit des pas dans l'escalier faisait frissonner Gennaro, Céline, Mme Chouya-Barca et Gévrinette. On attendait, le cœur serré. Les clients s'annonçaient de façon spéciale : deux coups de sonnette et trois coups frappés k la porte.
— C'est un client, annonça Mme Chouya-Barca.
Et Gévrinette se cacha dans le cabinet voisin, près de Céline, qui, à deux heures de l'après-midi, était encore dans son lit.
— Je parie que c'est le vicomte, murmura-t-elle. On appelait ce client-là le vicomte parce qu'il était
diaphane, blond, distingué et qu'il avait des restes d'élégance, malgré la veulerie des intoxiqués qui finissent par dédaigner les soins les plus élémentaires. C'était un homme très timide, très triste, et que la montée des six étages épuisait au point qu'il tombait exténué sur un fauteuil, les narines battantes, la main sur le cœur.
— Ça ne va pas? interrogea Mme Chouya-Barca. Il répondit :
— Oh! si, ça va bien, au contraire.
Il avait peur qu'elle lui refusât la drogue. Il ajouta :
— C'est mon asthme qui me dérange. Mais, je ne me suis jamais mieux porté. Je fais mes deux repas.
Le coffre est solide; il n'y a rien à craindre. Seulement, laissez-moi le temps de souffler un peu.
— Je pourrais vous porter la marchandise chez vous.
Il secoua la tête,
— Vous n'auriez qu'à rencontrer mon amie.
— Vous avez une amie?
~ Oui.
— Et elle ne sait pas que vous en usez !
— Si elle le savait!... Au fond ça ne fait guère do bien, n'est-ce pas, madame?
Mme Chouya-Barca hésita. Et elle répondit l)ravoment :
— Sûr, ça ne fait pas de bien. Vous devriez vous arrêter.
(( Non, mais de quoi que je me mêle ! maugréa Céline. En voilà une tourte! Dégoûter un client pareil ! » Déjà Mme Chouya-Barca se ravisait :
— Enfin, c'est-ilque vous voulez de la lavande, de la violette ou du tabac?
La lavande était la morphine; la violette, la cocaïne, et le tabac, l'opium. 11 choisit la morphine.
— Vous me donnerez de la lavande.
Mme Chouya-Barca se fouillant, il reprit d'une voix plus forte, comme s'il était déjà ranimé par le coup de fouet du poison :
— Je vais bien travailler. Je compose de la musique. Et sans morphine...
Mme Chouya-Barca bondit ;
— Chut! chut! chut! Voulez-vous ne pas prononcer ce mot-là !
— Sans lavande, je no peux plus travailler. C'est drôle. Je ne trouve rien. Ça ne s'arrange pas en mu-
sique dans ma tête... Non, rien n'est musical, comprenez-vous? Pas même les plus beaux bruits. Tenez, des gouttes d'eau qui tombent dans un bassin, c'est joli; eh bien, ça rend mou et terne dans mes oreilles si je ne me suis pas piqué. Dès que j'approche la seringue, on dirait que ça me fait couler des ondes musicales dans les veines. Tout est musique! J'entends des mélodies que je n'arrive pas à transcrire, tant ça va vite...
— Mais il y avait six semaines qu'on ne vous avait vu !
Il prit le flacon d'un geste goulu.
— C'est ce que je vais vous expliquer : mon amie s'aperçoit bien de quelque chose, vu que quand je suis sous l'influence, il n'y a pas moyen... Vous comprenez? Et je l'aime. Alors de deux choses l'une : ou bien je me prive de morphine, et alors je ne puis plus travailler, ou bien je me pique et je ne suis plus un homme...
Quand il fut parti, un groom lui succéda, un joufflu, alerte et jovial, qui appelait Mme Chouya- Barca la grosse mère et qui enleva toute une provision.
— 11 est farceur, ce petit-là, dit Mme Chouya- Barca à Céline et à Gévrinette en les rejoignant. PJt futé pour son âge! Ils ne se contente pas d'approvisionner les personnes qui lui demandent de la marchandise; il leur apprend à s'en servir. Une supposition qu'une dame ait un béguin pour lui, il fait celui qui consent et puis il arrive avec de la coco dans ses poches : « (joûloz-on pour voir! » Il crée de la clientèle, quoi! Et il gagne millo francs par mois. 11 met neuf cent quatre-vingts francs de coté et il spécule sur les terrains, dans son pays. Çn n'a pas
quinze ans! Quand je me compare à lui, moi qui roule ma bosse depuis...
Mais, à un coup do sonnette spécial, Céline renvoya sa sœur et la voisine :
— Allez vous promener. Faites entrer ce monsieur. Il vient pour une affaire... Je sais... Allez vous promener.
C'était un monsieur qui sentait l'ail et qui marchait sur des espadrilles. Il glissa devant Gévriuplte et Mme Cliouya-Barca, sans seulement toucher son feutre marron. Et dès qu'elle fut seule en face de lui, Céline lui sauta au cou :
— Est-ce que tu m'aimes, dis, est-ce que tu m'aimes ?
Il l'étreignit, sans déposer son chapeau et grasseya :
— C'est selon. Gennaru n'est pas là ?
— Non. Je l'éloigné quand tu dois venir.
C'était l'homme qui apportait la morphine, la cocaïne et l'opium, uno sorte de courtier louche, associé deGennaro. CXdine s'était prise pour lui d'une passion farouche à laquelle il avait cédé une fois, par l)lague. Maintenant, cette femme l'ennuyait : la cocaïne l'exaltait, alors (ju'ellc abrutissait les autres.
— Faut-être raisonnable, ma poulette.
Céline se mit à pleurnicher. 11 répélait toujours la môme chose! Comment, être raisonnable! Elle l'aimait! Elle ne pensait (ju'à lui. Elle prisait do la coco par désespoir quand il n'était pas là et aussi parce que cela lui donnait des rêves exquis.
— Sois doncaimabli^... Tu ne te souviens pas? Mon chéri !...
Il la repoussa
— Je viens pour le business. Je n'apporte rien.
— Pourquoi?
— Pourquoi? Parce que ça sent le roussi. Et que je ne tiens pas à me faire poisser. M'sieur Gennaro, lui, est un grand seigneur. Il se contente de palper. C'est moi qui risque...
— Par cette boue, remarqua Céline, tu es en espadrilles, mon petit amour !
— En espadrilles on court vite, sans faire de bruit.
— Qu'est-ce que tu as donc remarqué ?
— On me file.
— Tu en es sûr?
— Mets-toi à la fenêtre.
— Alors ?
— Alors, il faut se méfier. C'est mon beau-frère qui apportera les paquets.
— Tu ne viendras plus?
— Je vais prendre l'air pendant deux mois.
— Et moi ({ui t'aime?
— Tu priseras. Ça te fera voir des paysages.
— Veux-tu que j'aille chez toi?
— Très peu.
- Tu es marié ?
— Non.
— Tu as une maitrosso?
— Pas si bote. Je vis avec papa et ma tante.
— T'as bien dit ça « papa» et « ma tante»! Tu n'es pas si mauvais, mon chéri.
— Où qu't'as pris (jue j'étais mauvais? Elle essayait de I attirera elle. Il lit :
— C'est des brûlures que tu as aux mains et au cou ?
Elle le lâcha et répondit d'iiiio vuix soui'd^ :
— Oui.
— Un incendie ?
— Je nettoyais mes gants; l'essence s'est enflammée...
— Dommage. Dis donc, je me lire... Oh! je reviendrai...
Quand il fut parti, Céline hurla de rage dans son oreiller. Puis elle atteignit une petite boîte, l'ouvrit, et prisa longuement, jusqu'à ce qu'elle fût engourdie, jusqu'à ce qu'elle ne pensât plus. C'était si simple!
— Kcoute donc, ma petite Gévrinette, je suis ennuyée... Oui : j'ai fait une bêtise. Tu connais Mme Elise? Quelque chose de lu-opre, encore!... Bref, un matin, Mme Elise s'amène ici. Elle prend chacun par son faible : mui, c'est la coquetterie. L'argent me laisse froide, mais(iuan<l je m'i^nbéguine d'une robe, d'un ruban ou d'une étoile, ça me donne des démangeaisons au bout des doigts... Voilà donc Mme Elise qui venait de sortir de ses embêtements et qui voulait faire du commerce, parce qu'elhuHait restée quehjues jours sans rien gagner. Elbî me dit : (^ J'ai, dans mon cabas, quehiuc chose qui vous lapiM'ail dans l'ceil... Du vrai nanan ! — Montrez voii". lin' occasion.
J'allais la j)orter à une <Iame (jui habite avenue Friedland et en route j'ai été prise d'une de mes sacrées faiblesses... Alors je suis venue ici, à tout hasard;
j'ai pensé : « Si Mme Céline est preneuse, ma foi, je me débarrasserai de mon paquet... Ce n'est pas que ce soit bien lourd, mais c'est encombrant! » Et elle étale des dentelles... J'en ai eu une de ces envies! Ça ressemble à la faim, tu sais ; ça vous tord l'estomac ; ça vous brouille la vue. Cependant je fais : « C'est trop cher pour moi. Il faut que je sois raisonnable. » Si tu l'avais entendue! « Laissez donc! Ça ne serait pas la peine de se connaître depuis si longtemps! La vue n'en coûte rien... On peut toujours s'arranger... Je ne suis pas une ogresse... J'ai là un petit papier... Vous n'auriez qu'à signer. » De fil en aiguille j'ai signé. J'ai coupé les dentelles pour les arranger sur une jupe... Etj'ai regretté tout de suite... Maintenant elle me réclame trois cents francs et je n'en ai pas le premier sou.
— Et lesdenlolles?
— Je les ai revendues pour soixante francs dont j'avais besoin... Tu comprenels, je me suis mise dans un cas grave. Si je ne rembourse pas, c'est de l'escroquerie, à ce qu'il parait. Gennaro ne peut pas m'aider... Je lui dois déjà beaucoup... Et cette vieille truie ne veut rien savoir : ou son argent ou une l)lainle, elle ne sort pas de là... Alors je compte sur un ami... 11 va venir aujourd'hui vers cinq heures... C'est un Hollandais, un monsieur qui a mille francs à dépenser par jour... 11 goûtera îi^ec nous... Mets-toi gentille...
— 11 faut cependant (jiie je sorte, pour chercher une [)lace.
— Tu chercheras uni,' place un autre jour. Kcndsniui ce petit service-là, je t'en supplie. Toute seule je ne saurais quoi lui dire, moi, à co Hullandnis. Et si
l'on est très gaies, très aimables, il se laissera taper et je serai sauvée. Veux-tu t'habiller?
— Oui.
A cinq heures, Céline se frappa le front :
— Suis-je bête ! Il faut que j'aille chercher le goûter.
— J'irai, moi.
— Non, tu te salirais.
— Et si ce monsieur vient?
— Tu le recevras...
Mais Céline s'arrêta chez Mme Ghouya-Barca où étaient déjà Rose-Marie, la Javanaise et Genaaro.
— Eh bien? demanda celui-ci.
— Je lui ai expliqué qu'il allait venir...
— Et alors?
— Et alors je ne sais pas, moi! Attendons...
— Oui, murmura Gcnnaro; attendons... mais si tu ne lui as pas parlé, ce que j'appelle parlé, tout sera manqué, ce sera â recommencer, tu verras...
— C'est une drôle de gosse, remarqua Kose-Marie; quand elle vous regarde, elle vous fait rentrer les paroles dans la gorge; elle vous rendrait triste, tant elle vous gène...
Elles se turent. Bientôt, le i>as du Hollandais rotoiitit dans l'escalier, un pas lourd, solennel, déhnilif. Quand Céline l'entendit, elle eut im mouvement...
— Pas de blague! murmura Gennaro en lui prenant hi bras. Fallait tout Mo même que ça arrive un jour ou l'autre et «jueje rentre dans mes avances... Bouge pas... Au moins t'es sûre qu'il n'y aura pas de rebilîe?
— Oui... non... je ne sais pas...
— Bon Dieu! Tu t'en es encore enlilé de la coco! T'en es galeuse! Comment veux-tu l'occuper sérieusement d'alVairPS?
FAOBOQRG MONTMARTRE 171
— Cet homme...
— Eh ben, quoi?
Le Hollandais soufflait, sur le palier. Il continua de monter, plus lentement.
— Un moment à passer, jugea Rose-Marie.
— Pourvu, au moins, qu'il ait du tact! murmura Céline.
Là-dessus elle aspira une forte prise de cocaïne, et en off'rit à la ronde.
— Vous avez tort, jugea Mme Chouya-Barca; ces trucs-là, quand on en vend, on n'en use pas soi-même. A ce que je me suis laissé raconter, les cordonniers sont les plus mal chaussés.
— Chut...
On entendait, au-dessus, le pas du Hollandais. Et ce fut le silence...
— Parlez! Parlez! demanda Céline... Je ne sais pas ce que j'ai... Je me sens le cœur fade...
Cependant, Gévrinette avait ouvert au visiteur, un vieillard immense, avec une tôle en pain de sucre, do grosses joues molles et blafardes, des yeux qui avaient l'air de tomber, tant ils jaillissaient des orbites; une bouche violacée, qui laissait voir des dents jaunes et une binguc blanchâtre, il renâclait, graillonnail, suffoquait avec des plaintes, des gémissements, des ((Ah! mon Dieu. » L'alfreux bonhomme! Gévrinette eut peur de le voir mourir là.
— Asseyez-vous, monsieur, lui dit-elle; ma sœur va remonter.
— Ou... ou... oui...
— Voulez-vous me donner voire canne, votre chapeau?.,. Nous lialjitons près du ciel... Alors ça essouffle.
Le Hollandais eut un rire qui ressemblait à un râle.
— Le paradis ! fit-il.
— V^ous ne vous sentez pas bien? demanda Gévrinette.
— Je n'ai pas l'habitude des étages.
— Ah! voilà... Quand on n'a pas de quoi... Il la regardait.
— C'est très beau, n'est-ce pas, la Hollande? reprit Gévrinetto.
H dit :
— C'est moins beau que vous.
— Oh! moi je ne suis pas belle.
— Vous êtes jolie.
— Mais non. Je ne suis rien du tout. A mon âge! Le Hollandais se leva.
— Vous désirez quehiue chose, monsieur?
— Un instant...
11 inspectait les autres pièces, minutieusement. Quel toupet! Et Célino qui no rentrait pas!
— Monsieur....
11 revenait.
— Je regardais s'il n'y avait pas quciquun... Je commence toujours par me rendre compte... Ce n'est pas la première fois...
(iévrinette l'interrompit :
— Il ne pleut plus... 11 y a môme un petit coin do ciel bleu... Ça ne serait pas trop tôt, depuis quinze jours qu'on reçoit de la flotte.
— Je ne suis pas monté ici... pour j)arler j)luie et beau lomi)s...
— Ma sœur va r(»venir...
— Non... elle ne reviendra pas... Assez causé... d'abord je cause mal...
FAUBOURTi MONTMARTRE 17J
Comme il tentait un geste vers elle, Gévrinette lui claqua la porte au nez. Il resta là à attendre, assis sur une chaise, les mains ballantes, indécis, ruminant sa vieillesse, son vice, une mélancolie confuse, saisi par ces frais souvenirs des premières amours qui assaillent l'homme le plus hébété, le plus vil, à ces moments-là. Il se mit à la fenêtre, contempla le faubourg, se rassit, ouvrit un album qui traînait sur une table... Gela avait des parents, de la famille, une petite semblable! Ce bourgeois qui avait l'air d'un brave homme... Cette dame vêtue de noir, coiffée sévèrement et au nez chevauché d'un pince-nez... et cette jolie femme vêtue à la mode de 1900 et qui tenait dans ses bras un bébé qui était peut-être...
Le Hollandais eut un sursaut. Gévrinette reparaissait devant lui, mais démaquillée et vêtue de son humble robe do travail. Il protesta :
— Il ne fallait pas! Vous étiez plus gentille avant...
— Monsieur, dit Gévrinette, vous vous êtes trompé.
— Comment, trompé ! Il y avait bien sur la porte : Gentilhomme, représentant.
— Oui.
— Et vous êtes Gévrinette?
— Oui.
— Alors je ne me suis pas trompé, je me suis entendu avec Gennaro et une nommée Mme Céline.
— Pourquoi?
Le Hollandais hésita. Devant cette enfant démaquillée, pauvrement vêtue, pâle et toute secouée de sanglots intérieurs, il restait interloqué. Il ne se serait pas douté que cela existât à Paris, une petite lille qu'on voulait vendre et qui résistait. Peut-être une mise en scène, destinée à exciter sa générosité. i.
— Je le donnerai un louis... Seulement... Gévrinette cria, soulagée ;
— Voilà ma sœur, monsieur, tenez; vous vous expliquerez avec elle.
Mai? Céline échevelée, haletante, renvoya le Hollandais.
— C'est bon... allez-vous-en... c'est bon... allezvous-en...
Elle ne pouvait répéter que ces mots et l'autre gagnait la porte, pris d'inquiétude à la fin.
— C'est la première fois, déclara-t-il cependant, que pareille chose m'arrive avec M. Gennaro... Je ne lui ferai pas mon compliment. Ah! non! je ne lui ferai pas mon compliment...
Quand il fut parti, Céline tomba aux pieds de sa sœur.
— Ah! par exemple... par exemple... dis-moi... au moins... il n'a pas manqué do lact?... Tu vois, je suis à tes genoux... je n'aurais pas dû te laisser seule avec lui ; écoute, il n'a pas manqué de tact, au moins? Tous ces sales étrangers... Moi, j'étais en bas... on me retenait... Et puis, je suis arrivée à me dégager... On crèvera de faim c'est possible, mais tu no... tu no...
Une affreuse pitié envahit Gévrinette, une (\o ces |)itiés qui vous éloignent soudain d'un être, vous nicttent si haut, au-dessus de sa déchéance, que c'est comme si on le quittait, pour toujours.
— Relève-toi, Céline, je t'en prie, allons!...
— Non, je ne me relèverai pas. 11 faut que tu saches... Je suis une saleté... Je ne crains pas de le dire... et puis tiens, donne-moi des coups... Je les mérite... Ce qu'on peut me faire faire pour de l'ar-
gent!...Gennaro va me lâcher... Et on nous vendra... Tant pis; je m'en moque... Parce que tu ne sais pas... j'ai tant de dettes que le quartier est à mes trousses... et puis l'argent de la coco, je l'ai aux trois quarts boulotte... Quand Gennaro verra qu'il lui manque des boîtes!... Bah! je lui raconterai que je les ai perdues...
— Céline !
Gévrinette mit un tel reproche dans ce cri, que Céline sortit de son égarement. Oui, une voleuse, elle était une voleuse... Elle se releva; elle se regarda et gémit :
— C'est ça, moi... oui, oui... c'est ça... Elle était tragique, les cheveux dénoués.
— Que je te recoilïe... murmura Gévrinette.
— Faut cependant que tu saches ce que j'ai voulu faire de toi... faut que tu saches...
— Je sais...
— Et tu peux tout de même me toucher?...
Elle prit la main de Gévrinette, et la baisa humblement. Et ce baiser tordit le cœur de la petite.
— C'est fini, dit-elle. N'y pensons plus. Tout s'arrangera.
— Oui, tout s'arrangera. D'abord je veux travailler...
— Écoute...
— Quoi?
— Tu n'entends pas?
— Non.
Gévrinette frissonna.
— Le Hollandais qui remonte...
— Tu vas voir comment je le recevrai. Qu'est-ce qu'il veut encore?
17G FAUBOURG WONTMARTBE
— Tais-toi...
Un pas lourd...
— Tais-toi, Céline... Quand il frappera, nous ne répondrons pas, voilà tout.
Mais ce fut la voix de M. Gentilhomme qui retentit, de l'autre côté de la porte...
— C'est moi, mes enfants!... Une belle surprise hé? Je reviens... Ouvrez... Rien de cassé?
En sortant de la gare, M. Gentilhomme n'osa pas débarquer chez lui. Sa fortune se montait à vingtdeux francs. Les affaires devenaient de plus en plus difficiles. Enfin il venait do ressentir une telle fatigue que la peur l'avait pris, le besoin do rentrer tout de suite, de revoir les visages chéris. Et comme il lui semblait qu'il n'avait pas mérité ce repos qu'il allait prendre, un remords se mêlait h sa joie. Il était quatre heures de l'après-midi. 11 résolut d'aller irouver son patron et de solliciter une avance.
— Cocher, rue Saint-Joseph !
En route, il rumina son plan d'attaque. Il fallait être jovial, M. Sivandier aimant à rire, ne détestant pas les grosses farces. Après une bonne histoire, bien grasse, il déboutonnait son gilet et ouvrait sa caisse : « Tiens, vieille pratique! Descendons ensemble boire un vermout. » Mais quand M. Gentilhomme arriva, il trouva son patron qui vérifiait des comptes avec le caissier, derrière un grillage.
FAUBOURG MONTMARTllE 17 7
— C'est moi, monsieur Sivandier.
— Je vois bien. Vous revenez déjà?
— Oui, monsieur Sivandier.
— Un four?
— Hélas ! Les autres voyageurs prennent des automobiles; maintenant...
— Alors vous arrivez trop tard?
— Oui, monsieur Sivandier. Et puis il y a les Allemands qui raflent tout...
— Au fond, voulez-vous que je vous dise? Vous vous contentez de vos cent cinquante francs de fixe, et vous vous chaulfez tranquillement au café.
— Jamais, monsieur Sivandier!
— Quoi? Je n'ai pas raison? Tenez, vous n'êtes qu'une vieille chabraqu^; laissez-moi.
— Monsieur Sivandier, je voudrais vous parler.., : — Parlez.
• — En particulier... . ;
— Ah ! Ab! Je devine... Une petite avance?
— Ma foi... •
— Où en est son compte, Blondgjd?
— Six cent soixante-quatorze. . ,
— Vous voyez!...
- — Depuis trente ans que je suis ici, monsieur Sivandier !... Avec deux lillos... et ce que je gagne, oe n'est pas toujours commode... Dans le. temps.^ il n'y avait pas toutes ces sacrées machines... C'est dur de Vevenir les mains vides... A cause de mes petites; monsieur Sivandier... Ça me coûte de vous exposev tout ra, dans l'antichambrii... ;■
M. Sivandier repoussa le registre (ju'il compulsait, retira ses lunettes et regarda M. Gentilhomme avec l'expression vague des myopes, .iio patron avait
vieilli. Il avait la barbe sale, le nez rouge et ses yeux semblaient usés.
— Vieille pratique! s'écria-t-il.
Et le tutoyant soudain, avec une tendresse bourrue :
— Tu veux passer dans mon cabinet, t'installer dans un fauteuil et me raconter tes histoires... Comme si j'en avais besoin, de tes histoires, depuis trente ans que je vois ta pauvre gueule d'honnête homme... Sais-tu ce (jue nous faisons en ce moment, nous deux Blondard? Tu t'imagines que je compte mes millions? Eh bien, mon vieux... Non, pas la peine de t'expliquer... Qu'est-ce ({ue ça sent ici?
— Mon Dieu, monsieur Sivandier...
— Si tu ne trouves pas que ça sent la faillite, c'est que tu as le nez bouché. La faillite!
— Oh! monsieur Sivandier !
— 11 ne comprend pas! Reviens samedi, je verrai ce que je peux faire pour toi. Bonsoir. Reprenons. Blondard...
M. Gentilhomme crut à une boutade. M. Sivandier fermant sa maison! A d'autres! H n'avalerait jamais ça! Une maison qui affichait, dans son salon d'attente, en lettres d'or, sur une plaque de marbre blanc, la liste des patrons, depuis Philippe-Népomucène Sivandier (18:2()) jusqu'à Léopold Sivandier (1884), l'actuel jiropriétaire. Toute une lignée de bourgeois cossus, importants, sages et sagaces. S'il fermait, que mettrait-on au bas de la plaque? JÂqvidalion jndk'iairc, et la date? C'était impossible, impossible...
— Où qu'on va? interrogea le cocher.
— Au café des Deux Cariatides.
M, Gentilhomme, très ému, venait do [)rendre une
résolution : celle d'emprunter de l'argent. Il voulait rapporter des bibelots à ses petites, payer les dettes pressantes et signaler sa rentrée par un festin ; après quoi l'on irait au théâtre. Au théâtre! Il n'évoquait pas cette joie sans un frémissement. Au café des Deux Cariatides, il rencontrerait ses plus anciens amis : Pastourette. Lecorneur et Guiqui. Riches commerçants, ils terminaient leur journée de bonne heure et se réunissaient, de temps immémorial, pour une manille.
Il trouva Pastourette seul, qui touillait son apéritif avec une solennité d'alcoolique.
— Tiens! Gentilhomme! Qu'est-ce que tu viens l'aire ici?
— Je te cherchais.
— Ah!
Pastourette, qui était bouffi de graisse jaune, leva sur son vieil ami un œil glaireux, chargé de méiiancc. ~ Assieds-toi. Qu'est-ce que tu prends?
— Rien.
— Toujours abstème.
— Oui.
— Tu as tort; l'alcool est le lait des vieillards. Et ça va?
— Ça va sans aller... La santé serait bonne, mais...
Pastourette prévint son ami ;
— Ce sont les affaires, sans doute, qui laissent à désirer...
— Précisément.
— Elles ne sont brillantes nulle part. Encore, toi, lu n'as pas de responsabilités; tu tires ta petite épingle du jeu. Mais quand on a des employés qui se
syndiquent, des ouvriers qui se révoltenl et deux gendres qui n'ent fichent pas une secousse...
— Tu vois toujours Lecorneur et Cuiqui?
— Jo les attends... Notre petite manille, tu sais... Ça aide à attendre la mort...
11 inclinait k cette mélancolie qu'affectent les avares quand ils prévoient une demande d'argent :
— Un sou le point... Jadis on jouait des cin(| sous et des dix sous... mais aujourd'hui! Plus de bénéiices. On trime à l'œil.
M. Gentilhomme, d'une pointe d'allumette, dessinait rêveusement sur le marbre.
— Pastourette... commença-t-il.
il n'osa point achever. C'était plus dur qu'il ne l'aurait cru! Son vieux camarade dégageait une espèce d'hostilité préventive, s'entourait de piquants auxquels toute demande s'accrocherait, il le sentait bien.
— Mon pauvre Pastourette! Une paye qu'on est copain, pas? Au collège d'abord, et ensuite chez Pernal, Langoulevent et Ci e. Des tas de souvenirs, bons ou mauvais.
— Oh! de bons souvenirs!..,
— J'en ai... pas beaucoup... Des bonheurs dont on ne s'aperçoit pas... Ce n'est que pjus tard, (|ua.nd on regrette*... On a des journées... Une journée... Tiens, la fois oii j'ai été le plus heureux, ça a été pendant cp dîner, à la maison, tu sais...
— Oui, oui. Tu m'avais invité avec ton patron et sa femme, Cuiqui et la tienne et puis Lecorneur. Et après?
— J'y pense souvent... (Vest simi)le, i)Ourtanl, un. 4iner avec de bons amis... mais ça a été la journée
et la soirée de ma vie... On a un petit moment, au haut de l'échelle; ensuite, faut dégringoler... Comme j'ai été heureux, ce jour-là! Tiens, je donnerais je ne sais quoi pour en revivre une minute, rien qu'une... Je m'étais l«vé à six heures du matin. Et en route pour les Halles! Gela m'amusait d'acheter ce qu'il y avait de meilleur... Je trouvais que rien n'était assez beau... J'avais même loué un surtout de table en argent, et deux flambeaux de huit bougies... Je le vois encore, ce surtout, avec ses nymphes qui tenaient des guirlandes... Une truite saumonée et une poularde... Ma pauvre femme était contente... p]lle a biea ri en me voyant revenir avec ma truite, ma poularde et des asperges magnifiques... Et des fleurs, bien entendu, et des capillaires, pour le surtout... Nous avons déjeuna sur le pouce. On a travaillé depuis le matin jusqu'au soir. Aussi, quand vous êtes arrivés et q^ue l'on a ouvert la porte de la salle à manger, tu te souviens de votre étonnement !
— Oui... Lccorneur m'a même dit : « Ils en font trop, ce n'est pas raisonnable. » Et Mme Cuiqui : (( Si c'est pour nous épater, ils ont tort. Les flambeaux sont loués. ))
— Ce n'était pas pour vous épater, c'était pour vous faire plaisir.
— Bien sûr...
— Quand je me suis trouvé à table avec mon patron et cette bonne Mme Sivaudior qui était si douce et si belle...
— Elle louchait.
— Je ne m'en suis jamais aperçu.
— p]t elle trompait son époux avec Ciii(|ui. » — Pastourette!
— Toi, tu vois l'humanité en rose.
— Et je m'en vante... Ma pauvre femme était si jolie, dans sa robe lilas, avec ses beaux cheveux... Et d'avoir ainsi à ma table tous ceux que j'aimais... tu ne me croirais pas, au moment où l'on a servi le potage, les larmes m'en sont venues aux yeux. Personne ne m'a vu, heureusement... Je n'ai jamais pu rattraper un plaisir comme celui-là. Maintenant, je le revis, minute par minute, quand j'ai trop de soucis... Je ferme les paupières et je sens l'odeur des narcisses qui étaient dans le surtout d'argent; et puis j'entends la voix de ma pauvre femme...
M. Pastourettc semblait gêné par ces conlidcnces. Il fit un signe au garçon, qui apporta un tapis de jeu et des cartes.
— Et tes filles, demanda-t-il, elles travaillent?
— Elles bibelotent.
— Tu n'as pas de gendres, toi, tu as de la chance.
— J'aimerais mieux en avoir... Mais pas de dot à donner...
— Rien?
— Rien.
— C'est plus franc. Avec une petite dot, les filles espèrent, se font des illusions et finissent par épouser un fainéant. Sans dot, elles travaillent.
— Tu ne connaîtrais pas un brave jeune homme pour mon aînée, Pastourette?
— Ouest-ce que lu racontes? Un brave jeune homme? Tu es splendide!
Lecornour et Cuiqui entraient. Il les prit i\ témoin :
— Il croit qu'il y a encore de braves jeunes hommes! 11 est magnifique!
Cuiqui, un petit vieillard bilieux, riux' favoris jau-
îîâlres et ronges, haussa les épaules, tandis que Lecorneur, auguste, avec sa superbe barbe blanche en éventail, patriarche d'estaminet, arbitre de manille, souriait dédaigneusement :
— Cet Amédée, tout de même!...
— Une grenadine, commanda Cuiqui.
— Un vermout! cria Lecorneur.
Ils s'assirent.
— Le temps ne l'a pas changé, remarqua Lecorneur,
— Il croit à la bonté des hommes. N'est-ce pas, Amédée, que tu y crois, à la bonté des hommes?
— Certainement.
— Des coups de trique! Voilà tout ce qu'ils méritent! Des coups de trique! assura Cuiqui.
Et Pastourette, versant sur le tapis le contenu d'un petit panier plein de jetons, appuya :
— Au jour d'aujourd'hui, ceux qui veulent pratitiquer la bonté sont fichus.
— Laissez-moi mes illusions, sourit M. Gentilhomme... D'autant... que j'ai... oui... j'ai quelque chose à vous demander... mes vieux camarades...
Cuiqui eut une grimace nerveuse. Pastourette se carra sur la banquette d'un air de dire : « Vas-y, maintenant, et essaie de m'entamcr ». Lecorneur prit les cartes et commença de les battre.
— Voilà, exposa M. (jentilhomme; ce n'est pas la fortune... Il y a cinq mois que je suis parti; j'ai travaillé... vous ne pouvez vous faire une idée de ce que j'ai travaillé... Oh! je sais bien que vous aussi vous avez du mal; mais enfin vous restez chez vous, au milieu des vôtres...
— Tiens! j'aurais jusLemont adoré les voyages! interrompit Lecorneur.
\S^ fWnomC. MONTMARTRE
— Il y a voyages et voyages... Maintenant que vous avez mon âge, dans les soixante... vous vous reposez un peu... Non! làl eh bien, vous ne vous reposez pas, mais vous avez la tranquillité d'esprit... Moi, jamais... Quand je pense h l'avenir!... Jadis, on faisait les affaires en bavardant, en rigolant, entre amis, quoi! Maintenant, même en province, ils sont tout au genre américain. Quand j'entre chez un client et que je m'assieds... parce que, n'est-ce pas, comme je ne prends jamais de voitures, je suis fatigué, on me traite déjà en raseur. « Que désirezvous, monsieur? Nous sommes très pressés. » Moi, ça m<î coupe bras et jambes... Encore si je voyageais dans le Midi... Dans le Mi<li, on peut toujours causer... M'ais j'ai le Nord... Ma petite fille, qui va sur ses quatorze ans, travaille déjà ; elle est apprentie boulevard îlaussmann, clwz les dames Mouronneau; ainsi, vous voyez... Mon aînée aussi fait tout ce qu'elle peut. Les pauvres! Pendant six mois de l'année ell-es sont seules. Jamais elles ne vont au théâtre...
— On peut vivre sans théâtre, jugea Pastourelle.
— Ma femme et moi nous n'y mettons jamais les jvieds! s'écria Cniqui. Quand c'est beau, ça nous endort, et qnan I ça n'est pas beau, nous regrettons notre argenl.
— Href, dit M. (lenlilhomme. je rentre panne... non, mais là, mes amis, panne au point que vous ne pouvez vous en faire une idée... Vous savez qu'il n'est pas dans mes habitudes, depuis l'enfance qu'on se connaît... Mais ce que je viens vous demander n'est pas terrible... pas terrible à accorder, parce que... sapristi... à solliciter... ça rncle la gorge, bon Dieu!... P^nfin, prètez-moi chacun cent francs, là.
FAUBOCTRG MONTMARTRE 185
pour m'aider nn ])eu, pour que je no rovienne pas à mes chères petites les mains vides...
— Cela fait trois cents francs ! calcula Pastouretle.
— Tu as bien entendu ce que Pastourette disait tout à l'heure, murmura Cuiqui : « Au jour d'aujourd'hui, ceux qui veulent pratiquer la bonté... »
— Demande à Pastourette et à Cuiqui, conclut Lecorneur, je me suis fait une règle de ne jamais prêter un sou à personne.
— D'autant que l'argent est rare.
— On ne le ramasse pas dans la rue.
— Avec la bonté !...
— Oui, avec ta bonté, on serait vite réduit à mendier son pain.
— Le premier roi donne... C'est Pastourette!
— Tu ne veux rien prendre, Amédée?
— Oui, prends quelque clw)se... Un petit vermout?
— Un punch, pour te réchauffer?
— Une petite fine ; ça égaie.
M. Gentilhomme se leva. Il essayait de retrouver sa jeunesse sur ces trois visages durs et fermés, et n'y réussissait point. Des inconnus, des étrangers... 11 sortit sur un vague bonsoir.
Le fiacro cahota dans la nuit humide. Le père avait hâte d'arriver, d'embrasser ses fillettes, et peur aussi de leur regard. Devant la loge de Mme Fié, il cria : « C'est moi, madame Fié! Rien de cassé, là-haut? » 11 répéta encore : « Rien de cassé? » avant de mettre la clef dans la serrure.
— Non, père, répondirent Céline et Cévrinetto.
— Alorç, embrassez-moi. Grandie, mam'zello
Balandard... Ah! mes enfants! Mes enfants! On est bien chez soi! Et M. Charançon?
Céline bégaya :
— On t'expliquera... Il est parti... Je n'ai pas voulu t'écrire... Nous avons pris un nouveau pensionnaire.
— Il se nomme?
— Gennaro.
— Gennaro quoi ?
— Gennaro.
■ — Quelqu'un de bien?
— De très bien, père.
— Alors, bravo ! Ah ! mes enfants ! que le faubourg Montmartre m'a paru beau!... Tiens, Gévri, le cocher apporte mes bagages, voilà dix francs, donne-lui sept cinquante.
Et il ajouta, avec une fausse gaieté qui lui faisait trembler la voix :
— Prends garde à la fausse monnaie... Jo ne rapporte pas un sac !
XXH
Céline descendit pour chercher le dîner et M. Gentilhomme resta seul avec Gévrinetle. Elle allait tcnit lui dire, ()uan(l elle lut soudain sur le pauvre vieuxvisage un tel besoin do bonheur (|u'clle se tut. H insinua :
— Ce M. (i(Minaro. est-ce que ça ne serait pas un mari pour Céline?
— Non, père.
— Pourquoi?
— Je le crois très intéressé.
— Ahl
11 demanda encore :
— Est-ce qu'il est aimable avec elle?
— Oui.
— Vous le soignez bien, j'espère?
— Oui.
— Alors on ne sait pas, on ne sait sait pas... Moi, il faut que je te l'avoue, ma chérie : je suis parti baron de la Bourse-Plate ; je reviens comte du Gousset- Vide! Pas besoin de t'efîrayer... du moment que la santé est là... Et vous vous portez bien?... Je te trouve un peu pâlotte... C'est la croissance. Comme tu grandis!... Une vraie jeune fille, maintenant; on n'osera plus t'appeler mam'zellc Balandard, ni même Gévrinettc. Tu seras Geneviève, Mlle Geneviève... C'est ta pauvre maman qui avait choisi ce nom-là; elle l'avait trouvé dans ses romans. Elle me répétait : « C'est le nom d'une jeune fille heureuse, un nom tout blanc et rose ; il lui portera bonheur... »
— Et toi père?
— Je me défends. Je suis sur la piste d'une représentation de tamis. Ça m'ira comme un gant : les bons comptes font les bons tamis ! Pas encore gâteux, comme tu vois, puisque je fais des calembours!... Ce soir, on pourrait aller au cinéma, qu'en dis-tu? Avec ce jeune homme... Alors, M. Frédéric Charançon vous a quittées... Ce n'est pns gentil... .le l'écrirai à mes amis de Thoune. Trop jeune! 11 était beaucoup troj) jeune... 11 fallait s'y attendre. Et puis, aujourd'hui, l'on n'n plus de considi'ralinn pour rion...
188 FAUROURO MONTMARTRE
On joue des coudes ; on vous flanque dos coups de poignard dans le dos... C'est curieux ce que les^ gens deviennent méchants...
— Oui, père.
— Je me demande ce qu'ils ont à être aussi méchants... Tiens, encore tout à l'heure, pour un petit service, je m'étais adressé à mes trois plus anciens amis, des vieux de la vieille, qu-oi ; on a grandi ensemble, on s'est toujours connus... Mais je ne savais pas s'ils étaient bons ou mauvais parce que je n'avais jamais eu besoin d'eux. A leur Age pourtant, être bon, c'est mettre des fleurs sur la terre qu'on va quitter !... Us se figurent donc éternels, eux et leur galette!... Ils s'imaginent qu'on les gardx^ra comme échantillons? Écoute bien, ma petiote, écoute bien ce que va te dire ton vieux radoteur de papa, écoute : il ne faut pas cire trop sensible... Et puis il ne faut pas croire que les autres sont parfaits. Les autres... ce sont les autres... Ils sont durs, égoïstes et bêtes... SI tu savais comme ils sont bêtes! Moi, c'est un défaut do ma nature : quand je suis en face de quelqu'un, je m'imagine toujours que c'est quelqu'un d'admirable et qui a toutes les qualités... Ce n'est qu'ensuite, bien aj^rès, trop tard, que je me rends compte : « Ce n'était qu'un imbécile. » Je n'ai pas toujours pensé ainsi, et ce qu'il y a d'etrrayant, vois-tu, ce qu'il y a d'elTrayant, c'est de n'avoir appris qu'à aimer...
On frappa.
— Qui est là? demanda Clcvrinette.
— Entrez! fit M. Gentilhomme, sans attendre la réponse.
11 resta stupéfait. Lecorneur était devant lui, le
superbe Lecorneur, avec sa barbe grise en éventail, son pardessus anglais, ses bagues. Que voulait-il? Il semblait gêné par la pauvreté de la salle à manger, et il souriait à Gévrinette :
— Un des plus vieux amis de votre père, mademoiselle; je vous ai connue haute comme ma botte. Àmédée, je voudrais te dire un mot...
* — Passe à coté, ma chérie.
• Mais Céline revenait; elle posa des paquets sur la table, fit un bref salut et disparut avec la petite, très vite.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Lecorneur, (jui paraissait évoquer des souvenirs confus.
— Ça, sursauta M. Gentilhomme, c'est ma .lillc ainée !
- — Qh! je te demande pardon!
M. Lecorneur sembla de plus en plus gôné. 11 tournait ses bagues sur ses doigts.
— Voilà, dit-il. Quand tu as été parti, je me suis rendu compte que nous n'avions pas été très chic.
— Que veux-tu...
— Non... nous n'avons pas été chic... Ginqlouis,ça n'a jamais été hi mort de personne... Et puis, tues ua brave homme, Ainédée; la vie nous a séparés, tu n'as pas eu de chance... Enfin, je les apporte, ces cant francs... Los voilà. ;,;
— Je vais te signer un reçu...
' — Pas la peine...
On frappa do nouveau, etCiiiciui lit son apparition.
— Tiens, Lecorneur! Je parie que nous avons eu la môme idée... Nous ne sommes pas des bêtes féroces... C'est Pastouretle, avec ses théories!... Je t'apportais une petite enveloppe, mon vieux...
M. Gentilhomme balbutia, très ému :
— Vous voyez donc que je n'avais pas tort d'y croire, à la bonté.
— Il ne faut pas appeler cala bonté, scanda Cuiqui. Nous avons voulu nous débarrasser d'un remords, c'est tout... Tu n'as pas besoin de nous remercier. Ça prouve seulement que nous ne sommes pas complètement racornis, que nous n'avons pas encore tout à fait le cœur de nos binettes... Est-ce qu'on peut dire bonjour à tes lilles?
Mais M. Lecorneur s'interposa :
— 11 est tard... Filons, nous reviendrons... Et, sans attendre, il gagna la porte.
M. Gentilhomme n'y comprit rien. Pourtant . il ne s'attarda pas à réfléchir.
— Nous irons au théâtre ce soir... Préparezvous.
11 glissa dans l'oreille de Gévrinette :
— Ne prends pas ce que je t'ai raconté tout à l'heure au pied de la lettre, tu sais... J'ai mes moments de neurasthénie... Ma pauvre vieille caboche, n'est-ce pas... Comment s'appelle-t-il, notre pensionnaire,
déjà?
— Gennaro.
Et il écrivit sous la lampe, d'une belle écriture moulée, la lettre de faire part du mariage de Céline (ît de Gennaro. Tout s'arrangeait, il avait deux cents francs dans sa poche et alfrontait l'avenir avec des yeux confiants.
— Qu'est-ce que lu écris, papa?
— Uien ! Kien!
Ouand il mettait ainsi ses rêves sur le pa[)i(»r, C(da jcur donnait une consistance singulière. Et la lettre
FAUBOURG MOiNTMAHTRE 191
de naissance !... Un petit Amédée... « M. et Mme Gennaro ont le plaisir de vous faire part... »
— Est-ce qu'il est difficile pour la nourriture, le pensionnaire?
— Mais non, bougonna Céline.
Elle craignait la surprise du père, puis sa révolte (levant l'intrus. Elle poussa un soupir de soulagement en recevant un télégramme de Gennaro. 11 ne rentrerait pas dîner. Il avait déguisé son écriture et le papier portait dans un coin, à une place convenue, cet avertissement : Vingt-deux. Elle chancela.
— Ça te contrarie qu'il ne vienne pas diner? s'écria M. Gentilhomme. Les affaires, tu sais...
— Père, tu devrais descendre avec Gévrinette, pendant que je mettrai le couvert. Vous me dérangez...
Il acquiesça.
— Et il faut t'en aller de bonne heure pour être là avant l'ouverture du rideau... Moi, qu'est-ce que tu veux, rien que d'entendre crier : « Drops, berlingots, bonbons acidulés... » ça me fait plaisir.
— Oui, oui...
Quand son père et sa sœur furent partis, elle ouvrit, avec la clef qu'elle portait sur elle, le mystérieux placard de la salle à manger... Il y avait là, outre les robes du soir, la marchandise interdite, des douzaines de petites boites de cocaïne qu'il s'agissait de faire disparaître au plus vite. « Quand tu recevras de moi un télégramme sur lequel tu liras vingt-deux^ tu te débarrasseras immédiatement de la denrée. » Elle emplit donc un tablier et porta le tout à Mme Chouya-Barca.
— Faites de ça ce que vous voudrez, mais je vous préviens que c'est dangereux en ce moment.
— Je sortais justement. Je vais porter le paquet chez une dame que je connais, une commerçante où on n'ira pas le chercher. Faut-il tout de même qu'on le tracasse, ce pauvre M. Gennaro!
Elle ajouta :
— Quand il n'y aura plus rien à craindre, vous reprendrez la marchandise.
— Bien entendu, vous aurez votre part ! s'écria Céline.
— Oh ! je ne vous demande rien en échange. 11 n'y a qu'une chose qui me ferait plaisir...
— Accordé d'avance, madame Gliouya-Barka.
— Attendez ! C'est une idée que j'ai... Je voudrais... brel", madame Céline, je voudrais que vous me i>rér sentiez à votre papa... Je me mettrais bien convenable... Non?... C'est impossible! Oh! je comprends que c'est impossible... La vie est la vie... Je décanille.
— 11 ne faut pas m'en vouloir, madame Chouyaliarca ! . . .
— Pourquoi (|ue je vous en voudrais, madame Céline?
— Attendez... je prends ces boiles-là... Je les garderai sur moi, pour mon usage personnel.
— Alors, vous continuez?
— Je n'ai [)lus que ça!
— Et votre papa?
— Est-ce que vous croyez qu'il se doutera jamais de quoique chose? 11 est dans les nuages.
— Il a de la chance. Pourvu (|u'il n'en descende pas, hein?
— Alors, je vous remercie bien.
FAUBOUUG MONÏMAUTilE 193
— Un mot encore... Si jamais vous lui parlez de moi à votre papa... de la voisine du cintième, quoi... même s'il m'a vue dans mon beau, avec mon petit costume, eh bien, faudra lui dire que je suis une brave femme, pas, qu'on vous l'a assuré... des personnes qui me connaissent bien... Je voudrais sa sympathie, moi, à cet homme-là, et peut-être bien que s'il connaissait la vérité des choses, il me donnerait son estime, avec une poignée de main...
M. Gentilhomme, encore tout enivré de la musique entendue la veille, faisait la grasse matinée. En guise de bienvenue, un soleil anémique lui souriait. Il se sentait Tàme légère. Il croyait Gévrinelte chez les dames Mouronneau, et Céline chez quelques clientes qui lui confiaient le soin de leurs ongles. Il traînassait, relisait d'anciennes lettres, caressait ses chers meubles d'un regard ému et fredonnait une chanson de sa jeunesse : « Est-il malin, c't animal-k\! — C'est lui l'plus rigolo — de toute la rue du Chàtcau-d'Eau; » A onze heures seulement il finissait de s'habiller quand il reçut la visite de la cousine Dada.
— Par exemple! Ça, c'est gentil! Vous qui êtes si occupée!
— Je ne suis plus occupée. Je vis do mes rentes, mon cousin.
— Retirée?
194 FAUBOURG MONTMAKTKE
— Retirée.
— J'en suis très content pour vous, ma chère Aiirélie... Se reposer! Ah! bougre! se reposer, ça ne doit pas être désagréable.
— Mais vous-même, Amédée... car enlin, il est onze heures, et vous passiez votre veston quand je suis entrée.
— Moi, c'est dilïerent... Je prends mes vacances à Paris... Les petites ne sont pas là... elles seront désolées.
— Je savais...
-Ah!...
— Oui, la concierge m'ayait dil... Gévrinetto va bien?
— Très bien... Céline aussi... Dites donc, Aurélie, vous qui avez été dans le commerc'> pendant si longtemps, si quelquefois vous entendiez parler d'un brave jeune homme, pourmon aînée...
La cousine Dada eut un' haut-le-corps. Mais elle resta sans courage devant le regard candide du bonhomme.
— Ccrlainemeut, inunnura-t-cllc.
Et elle replaça sur son nez le binocle qui venait de choir. Elle avait son beau chapeau où des grappes de lilas alternaient avec des raisins et qu'elle mettait tous les jours, maintenant...
— Oh! je n'aurais pas pris si vite ma retraite, expli(|ua-t-elle, si Mme llorlaville n'avait pas eu sa bru. Une jeune personne désagréable et j^aresseuse, .qui traite les bonbons comme des frivolités. Nous avons eu une histoire... pepnis dix-huit ans, nous vendions des chats, de jolis petits chats en peluche grise ou mauve. La tète s'ouvrait et l'on trouvait des
crottes de chocolat à rintérieur. C'était tellement mignon que pas un étranger ne passait devant la boutique sans s'arrêter. Moi, je vendais beaucoup do chats. C'était ma spécialité. Quand on voyait entrer que^u'un qui avait une tête à en acheter, on me poussait : (( Mademoiselle Dada, une moumoute pour vous. » Je savais ce que cela voulait (iire. Et voilà qu'un jour Mme Horlaville jeune nous arrive tout en noir avec un petit jabot blanc. Je lui demande : (( Madame François — je l'appelle Mme François pour ne pas la confondre avec sa belle-mère — Madame François, vous avez perdu quelqu'un? — Moi? Pas le moins du monde. —Je vous voyais en deuil. — Je ne suis pas en deuil; je suis en noir et blanc. — Excusez-moi, mais je ne saisis pas la différence... — Le noir et blanc est à la mode. — Alors!... — Et puis, mademoiselle Dada, j'ai une grâce à vous demander : ne m'appelez pas Mme François, cela me porto sur les nerfs. — Dans toutes les maisons anciennes, cependant... — On le sait que la maison est ancienne ! Vous le répétez assez! Même, si vous voulez mon opinion, j(3 la trouve trop ancienne, et que l'on manque singulièrement de goût ici! — C'est bien la première. fois !... — Tenez, ces chats, par exemple, ces chats monstrueux et idiots, ces chats fourrés de crottes de chocolat, je ne i)uis les regarder sans avoir la nausée! — Mes chats! — Oui, vos chats! Us sont horribles! — Nous pourrions commander un modèle à un peintre cubiste ! — Et je dois vous avertir également que je ne supporterai pas vos ironies. — Je suis ici depuis... — Truf) longtemps! comme les chats! — Je me plain»h"ai à Mme liurhivillo. — Elle m'a donné carl.^ blanc he ! »,
196 FAUBOURG MONTMAKTKE
Enfin, Amédée, je vous fais grâce du reste. J'ai pris mes renseignements, M. François Horlaville, qui n'a rien du confiseur, passe sa vie avec les chevaux et les automobiles et aussi probablement avec des créatures. Mme François a été vue un jour causant de façon suspecte avec un jeune homme élégant, au coin des boulevards et de la rue Le Peletier. Ce jeune homme est son amant, j'en mettrais ma main au feu. Alors on se débarrasse de Mlle Dada parce qu'elle est clairvoyante. On fait maison nette. J'ai une rente viagère suffisante. Mme Horlaville mère m'a fait un cadeau de cinq cents francs. Non, vous savez, Amédée, ce n'est pas ce cadeau de cinq cents francs qui m'a fait plaisir, c'est qu elle m'a invitée à dîner. Nous avons un peu parlé de sa bru, je vous prie de le croire! Je n'avais plus de ménagements à garder. Tiens! Si l'on me donne une claque, je rends une gifle, moi; je tiens ça de famille!... Le plus beau, c'est que mes chats ont disparu de l'étalage. Écoutez donc, je ne suis pas riche, mais savez-vous ce que je fais? Je donne tous les deux ou trois jours vingt francs à quelqu'un et j'envoie cette personne à la confiserie Horlaville pour y demander un chat. On lui répond : « Nous ne tenons plus cet article-là. Nous vous en enverrons un ! »
« Et allez-y! Une lettre de réclamation, et cinglée, je vous prie de le croire à Mme Horlaville mère. J'ai déjà quatre chats, mais ça m'est égal, ça fait gentil, ça orne, ça me rappelle mes ventes. J'ai gardé mes meubles bien que» je loge» <lans une maison de famille...
Là-dessus, elle s'épancha de nouveau en aigres récriminations. Les propriétaires de maisons de famille étaient des gens terribles avec qui elle, si
accommodante cependant, éprouvait toutes les difficultés du monde à s'entendre. II s'en passait de belles là-dedans ! La veille encore, elle avait pu se rendre compte de la difficulté que l'on éprouve à trouver une maison honnête. Elle avait surpris sa voisine de chambre, Mlle Sw^eetson, une jeune Anglaise qui lui paraissait très convenable, s'entretenant de trop près avec un jeune homme :
— Un Suédois qui avait joué du Schumann, le soir, au salon. II faut vraiment qu'il y ait des femmes spéciales sur la terre, Amédée ; moi, je vous jure bien qu'on pourrait me jouer du Schumann pendant des heures sans arriver h me troubler. Le lendemain je déménageais. Je choisis un family-house où il n'y avait que des vieux. Bon! Vous ne croiriez pas qu'un de ces vieux racontait des histoires toiles à table que j'ai dû me fâcher. J'ai eu tout le monde contre moi; ctattendez, tenez-vous bien, Amédée, vous allez savoir le plus drôle : c'est moi qu'on a mise à la porte, moi ! On m'a priée d'aller ailleurs voir si les merles chantaient. J'ai trouvé une veuve, à Neuilly. Elle va faire faillite, alors il faudra chercher autre chose. Et puis nous ne sommes que cinq pensionnaires; ce n'est pas bien gai, avec cette dame qui ne parle que de syndic et de bilan.
— Il faudra venir souvent ici, ma cousine.
— Je tâcherai.
— Comment, vous tâcherez! Mais qu'est-ce qui peut vous retenir maintenant que vous voilà libre?
— Rien, rien... Alors vous êtes content de Céline?
— Très content.
— Bien. Elle va rentrer tout à Thonrc?
— Oui. .
— Jo me saiivo... .raurnis voulu embrasser Geneviève.
— Ah çà ! mais vous avez quelque chose contre Céline?
— Où prenez-vous ça?
— 11 faudrait être sourd on avoucrle! Ma chère Aurélie, expliquez-vous.
— Je n'ai rien à expliquer.
— Si.
— Mais non... Vous êtes là, tout blême, à trembler (le peur... Vous changez donc de caractère en vieil-
issant, Amétiée? Je n'ai rien du tout contre Céline... Elle ne m'a jamais marqué beaucoup d'affection, voilà.
— C'est tout?
— C'est tout.
— Alors, excusez-moi.
— Vous embrasserez Genoviève, n'est-ce pas?
— Oui, je l«s embrasserai toutes les deux de votre part...
~ C'est une bonne petite. Elle m'a rendu visite, une fois, à la confiserie. Dites-lui que l'on ne m'y trouve plus, à la confiserie. Je vous ai mis mon adresse sur (îc bout de papier... Si elle veut venir un jour, elle me fera plaisir... Elle n'a pas besoin de vous... Elle n'a, qu'à venir toute seule... Ma chambre osl petite... Si la dame fait faillite et que je sois forcée de déménaf,'er encore, je vous préviendrai. Au revoir. Amédéo... Amédée, avant que je m'en aille, laissezmoi vous donner un conseil : tâchez de trouver nno place à Paris. Depuis dix ans, vous restez absent la moitié d(* l'année... Vous livrez à elles seules deux jeunes filles dont l'une est encore une enfant...
FAUBOURG MONTMAIITIVE 199
M. Gentilhomme haussa les épaul«'s.
— L'une est une enfant, mais l'autre est une vraie femme, et sérieuse, je vous prie de le croire. Si je pouvais rester à Paris, je ne demanderais pas rhieux, tout de même. Ouiche! On ne Aoudrait pas de moi pour balayer!
Quand la vieille demoiselle fut partie, M. Gentiihomme essaya de reprendre sa chanson favorite : (( C'est lui le plus rigolo de toute la rue du Chtàteand'Eau )), mais une faiblesse brusque lui coupa les jambes et il dut s'asseoir, étourdi.
— Est-ce que la carcasse n'obéirait plus? Pas de ça, Lisette! Hue! vieux cheval!
Il essayait do plaisantor tout liant, pour se donner du courage. Sans qu'il pût s'en ex{)liquer la raison, une angoisse mortoUo l'oppressait. Malgré tout le bruit du faubourg Montmartre, il lui sembla être environné d'un silence anxieux, un silence qui attendait quoique chose. Aussi, à force de voyager, il avait perdu riuil)itude de Paris. Lors(iu'il se trouvait dans ([uekiue calme ville de proviîice, après le diner, à riieure où tout s'éteint, sauf quelques mornes cafés, il évoquait des coins de Paris pour la gaieté dont ils flamboient. De là-bas Paris lui semblait si doux, baigné de lumière, peuplé de plaisirs, un colosse bon enfant dont il no percevait, à distance, qne l'énorme
rire. Et maintenant il devinait de vagues horreurs, qui l'atteignaient. Des soupçons lui vinrent, qu'il tenta de chasser d'un geste brusque, comme on écarte une mouche bourdonnante. Qu'avait-il à trembler sans cause, sur sa chaise, à avoir si froid, un froid qui lui gelait les os? Parce que Mme Fié, la concierge, avait bougonné à sa vue, au lieu de son familier bonjour haljiluel : « Vous voilà! Ce n'est pas trop tôt. On a besoin de vous, là-haut, je vous en donne mon billet. » 11 ne l'avait pas interrogée. 11 avait peur de ce qu'elle aurait pu dire. « Cela ne devait pourtant pas être bien épouvantable, songca-til. Quelque bagatelle : une dette de Céline, probablement. » Mais des mots à double entente de la cousine Dada lui revenaient. Tandis qu'elle bavardait, elle le regardait avec une sorte de pitié, comme si elle avait des choses à lui révéler, qu'elle taisait. Et il l'avait encouragée à se taire, en répétant : « Je suis heureux, bien heureux, ma chère Aurélie. C'est que j'ai un sacré besoin d'être heureux, vous savez. » Alors elle avait hoché la tôte, longuement, et s'était mordu la lèvre... Il n'était pas jusqu'à son logis qui ne lui parut bizarre. Partout il se heurtait à un secret qui se d('robait, s'im|^osait, fuyait à nouveau, et qu'il se refusait à alVronler... C'est qu'il n'avait plus guère tle forces : un pauvre vieux qui aurait voulu terminer ses jours on paix, un pauvre vieux ([u\ n'avait jamais fait de mal à personne, qui étoulVait de tendresse...
Il essaya do se lever et ne ])ut y parvenir. Oh! il n'était pas malade. Seulement une émotion bizarre l'étreignait, qui l'empêchait de respirer. Un sommeil érrn<ïnnt bii montait nnv paupières. le sommeil do
ceux qui ont envie de se coucher pour toujours, de ne plus voir, de ne plus entendre, pour échapper délinitivement à toutes les ignominies.
Comme il entendait marcher dans le corridor, il essaya de fredonner, croyant à l'arrivée d'une de ses filles, qu'il ne voulait pas effrayer : « C'est lai l'plus rigolo... )) Il perçut des pas hésitants et sursauta des trois coups frappés à la porte, comme au théâtre, avant le lever du rideau. Et puis... et puis...
Tout ce qui se passa ensuite ne lui arriva qu'à travers un voile, comme une chose irréelle, une sorte de cauchemar où se mouvaient des fantômes. La police, chez lui! Mais non!
— Bonjour, messieurs, que désirez-vous?
Ces messieurs étaient entrés. Ils avaient semblé surpris par sa politesse, sa courtoisie, sa détresse de brave homme aux yeux noyés, aux mains suppliantes.
— Oh! je suis bien tranquille, ça doit être une erreur... La vente de substances vénéneuses? Mais, je voyage pour la corderie Sivandier, rue Saint-.Ioseph, messieurs; vous pouvez prendre vos renseignements. Je ne connais pas de nom semblable à celui que vous me dites... A moins que ce ne soit M. Gennaro, notre pensionnaire... Je réponds de lui : (;'est ma fille aînée, Céline, qui le connaît... Moi, j'étais en voyage... Mais du moment que ma lille Céline l'a choisi, vous pouvez être tranquilles... c'est quelqu'un de bien, je vous le garantis... Oui, messieurs, ma fille Céline... Contreelle, on ne peut rien dire... Oh!... ce sont des erreurs, des erreurs qui s'expliqueront... Je le sais bien que je n'airi^n h me roprorhor: mais mn lillo rVsl moi. mes-
i20i2 FAUBOURG MONTMARTRE
sieurs... Bien sûr que je faciliterai votre tîlche, avec respect, messieurs... Vous ne voudriez pas me faire du mal. Pour ce qui me reste à vivre, vous comprenez !... Fouillez partout, messieurs, je ne crains rien... Voici mes clefs... Je vous demandi) pardon, mais il m'est impossible de vous accompagner... Une drùlo de faiblesse dans les jambes. Ça m'a pris avant que vous arriviez. Ce n'est pas bien grave. 11 ne faut pas que ca soit grave parce que mes petites ont besoin de moi et que nous n'avons pas trouvé le moyen de faire fortune, moi et mon honnêlelé!... Je me frictionnerai avec de l'alcool... La clef du placard?... De quel placard? Oh! il n'y a jamais rien eu, dans ce placard-là... C'est un placard condamné... Non, ma foi, je n'en ai pas la clef. Faites attention, en forçant la serrure, de ne pas abîmer le papier, s'il vous plaît... Je vous le disais bien : il n'y a rien... Si, tout de même... Des robes! Ah!... Et puis des lettres... Rien du tout... Bonjour, messieurs... »
Quand il fut seul, il voulut reineltre tout en ordre, mais il évitait de passer devant ces robes, ces dentelles, ce grand chapeau, et quand il eut tout rangé et qu'il dut les regarder cniin, les toucher, il eut un frisson... Un parfum grossier sortait de ces nippes... (1 les prit en tas. fermant les yeux... Et il lui sembla emporter le corps inerte d'une Céline inconnue, une Céline qui n'était pas sa liWc. Il Jeta le tout au f(uid du placard... Des fards, dos flacons de parfumi-rie Irainaienl. 11 reconnut cette odeur louche, celte odeur Lrailresse qui s'insinuait parfois dans la chambre... Il jeta aussi des lettres qu'il s'elTorça do no pas lire, mais certaines phrases s'imposèrent... C'étaient des lettres adressées k Céline...
FAUBOURi'} MONTMARTRE 203
Eh bien, non, tout cela était faux. H ne croirait pas à ces fariboles qu'un mot de sa petite expliquerait. Ce n'était pas vrai. La vérité n'était pas vraie. C'était impossible. C'était trop hideux. Un secret dans la vie de Céline, qu'il berçait si longuement jadis — parce que Mme Gentilhomme avait besoin de sommeil — et dont il avait eu le premier balbutiement, le premier sourire, la première caresse? Et pendant qu'on y était aussi, n'est-ce pas, un secret dans la vie ingénue, dans la vie commençante de Gévrinette? Tout de même, le malheur, le déshonneur ne tombent pas ainsi, d'un coup. On n'est pas dépossédé brutalement du seul bien qui vous reste, de Tunique raison que l'on a de vivre... Quelque chose de noir, do suffocant, un fantôme ennemi voulait entrer... Il crut à une hallucination do malade. Ces messieurs s'étaient trompés de porte ; les lettres étaient des farces; les robes n'appartenaient pas aux petites; la concierge était toquée ; Aurélie était une vieille fille malveillante. 11 fallait croire au bonheur pour rester heureux, voilà tout. Et il y croyait éperd liment.
— Les jambes qui ne marchent plus! murmura-tii. C'est la seule chose certaine... Baste, elles marcheront demain. Ce sale temps me vaut ça. Il va pleuvoir.
Il se traîna jiis([u'à la fenêtre et écarta le rideau : le ciel était limpide. Ainsi, des réponses nettes s'opposaient k toutes les bonnes raisons que lui diclail son optimisme. H s'agissait de se secouer. La volonté... Il n'en manquait pas : un mouton dans les affaires, soit, un lion quand ses enfants étaient en cause. Déjà la vie lui revenait un peu. Ses jambes étaient
lourdes, mais il arrivait h les mouvoir, à les déplacer. Diable! Il ne s'agissait pas de terrifier les petites. Elles arriveraient joyeuses, sans doute...
Cette fois, il reconnaissait leur voix. Voyons ! il chanterait... Si elles savaient par la concierge ce qui s'est passé, elles apprendraient par sa chanson qu'il était resté joyeux tout de même et plein de confiance : « C'est lui l'plus rigolo — De toute la rue... » Mais la chanson sort si lugubre qu'il se tait. 11 rira quand elles ouvriront la porte. 11 ne peut pas rire; il ne peut pas. Et bien qu'il s'elTorce, bien qu'il se roidisse, il devine que tout son pauvre être n'est plus qu'une immense interrogation, une immense supplication, et qu'il demande du mensonge, du mensonge, pour ne pas crever là, tout de suite...
Elles savaient.
Elles se jetèrent dans ses bras en sanglotant.
Il avait eu le temps de regarder Gévrinette jusqu'au fond do l'âme. Celle-là était pure; elle pouvait encore Mre heureuse... C'était l'autre qu'il fallait consoler, la déchue... D'abord, il avait eu un mouvement instinctif pour la repousser. Et ce fut Gévrinette qu'il repoussa, d'un air qui signifiait : <( Toi, tu as moins besoin de moi. »
— Père!... se lamentait Céline.
— Rien, rien; ce n'est rien...
— Oh! père! père!
— Pleure, ma Céline... Sais-tu pourquoi tu ne riais |)as, avant? C'était parce que tu n'avais pas assez pleuré ; voilà... Eh bien, oui, ces messieurs sont venus... Us ont vu tout de suite à qui ils avaient afiaire ; ils ont été bien aimables, bien polis... Et (juand mAme ce M. Cennaro trafiquerait des poisons,
FAUBOaUG MONTMARTRE 205
nous n'en sommes pas responsables... Quant au reste, j'ai haussé les épaules...
Céline sanglotait sans répondre, la tête sur la poitrine de son père. Gévrinette, au fond de la chambre, restait toute droite, envahie par un grand froid. Elle mit un coin de son mouchoir dans sa bouche, pour qu'on ne l'entendît pas claquer des dents.
— Et quand même ce M. Gennaro ne serait pas honnête, reprit M. Gentilhomme... Ilein?... hein?... Tu as cru bien faire... Et puis, il n'est pas de la famille... J'ai tout rangé... Je ne savais pas qu'il y avait des choses dans le placard... Pas grande importance... Mais ces robes?... il y en a une petite qui semble toute neuve et qui a dû servir à Gévrinette dans le temps?... Je ne l'ai jamais vue... Hein? Ni cette robe de dentelles... ni ce vilain chapeau...
Il attend. Toute sa vie est suspendue dans l'attente d'une réponse... Céline va s'expliquer d'un mot, et, parbleu! il aura en même temps l'explication des lettres...
Céline sanglote plus fort.
Alors, il l'écarté de lui, d'un mouvement de dégoût, de fureur. Il hurle :
— Gévrinette, va-t'en... 'descends... Nous avons à causer, ta sœur et moi.
Mais Gévrinette n'obéit pas. Elle a peur d'un drame. Elle a tort d'avoir peur : M. Gentilhomme, qui s'était dressé, retombe, vaincu...
C'est qu'il vient de voir le visage de Céline, ce visage qu'il a écarté de lui, ce visage de honte, tout bouilli de larmes et lal)0uré de cicatrices sanglantes. Elh; fait l'abominable grimace que l'on voit sur les gravures anciennes, aux réprouvés (|ui rôtissent d;uis
les flammes de l'enfer, (^'est tout ce qu'elle peut donner comme réponse et comme excuse, ce visage convulsé, sanglant et livide, où les larmes ne coulent pas, mais grésillent, où il y a du feu et de la mort.
Et le père reprend sur sa poitrine la tète de son enfant...
— Oh! père! père! crie-t-elle.
— Oui... v>ui... Qu'est-ce que tu dis? Je ne t'entends pas...
— Tu me laissais... murmure-t-elle dans un souffle.
— Oui...
— Tu me laissais si pauvre...
— C'est bon; tais-toi.
Il impose silence à Céline.
— Tu comprends... tu comprends, continue-telle...
— Cluit!
C'est lini. Est-ce que le malheur ne s'éloigne pas déjà? Non? Qu'est-ce qu'il lui reste encore à briser? 11 faut que tout cela soit lini. Pardonner, c'est trop facile; ce qui est divin, c'est oublier. Il fait un pauvre sourire à Gévrinette, qui lui sourit aussi, à travers un brouillard. H ne faut pas qu'elle sache, elle...
— Viens aussi, toi, mam'zelle Balandard... Rien de grave au fond de tout cela... non... rien do grave... Vous n'auriez |>as dû accueillir cet étranger sans m'avertir et je ne veux pas de ces robes et de ces parfums... lh\ point c'est tout... Quand les chats sont partis, les souris dansent : je n'étais pas là... Avec ces maudits voyages!... Mais je m'arrangerai... je ne m'en irai plus; je demanderai à Lecorneur et à Cuiqui de me trouver un coin... ils ne sont pas mauvais, au fond... Personne n'est mauvais... Je n'étais pas là...
FAUBOURG MONTMARTRE 'iOl
c'est la grande misère. Maintenant, on ne se quittera plus.
— Vrai? s'exclame Gévrinette.
— Je te le promets... Et une fois par semaine, le cinéma! C'est dit : je ne bouge plus.
Il était comme ces soldats qui ont perdu un bras sur le champ de bataille et qui so consolent magnifiquement : (( L'autre est encore solide » ; il berçait la douleur de Céline, mais à la façon dont il regardait Gévrinette on sentait qu'il n'avait plus qu'elle. Le rêve de toute sa vie : marier sa fille, il le reportait sur Gévrinette. Il vivrait assez pour voir ça, pour saluer la venue au mondé d'un petit-enfant... Mais il y a\ait l'autre qui s'accrochait à lui, comme si elle allait demander : « Tout n'est pas fini pour moi? »
— Allons, signilia-t-il, nous nous sommes assez attendris. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Tu n'as pas besoin d'avoir peur, Gévrinette. Je suis là. Ce M. Gennaro est une canaille. S'il reparait, je lui dirai : « Serviteur! bien obligé, prenez donc vos cliques et vos claques, s'il vous plaît, et allez vous faire pendre ailleurs ». Ce sera moi, votre pensionnaire. Pour une place, j'ai mes amis Cuiqui et Lecorneur, je vous le répète. Comment n'y âi-je pas songé plus tôt! Ils no me refuseront pas un poste de surveillant... Voilà ce qui me conviendrait. Et je leur rendrai des services importants, parce que ça ne se rencontre pas tous les jours, sur ce sacré pavé, un honnête homme!
11 s'arrêta un instant et reprit ;
— Voilà, mes enfants. Advienne que pourra : vous aurez toujours eu comme père un honnête homme. Alors vous n'avez rien à craindre, vous comprenez.
208 FAUBOURG MUNiiLUlTllE
Je n'ai pas connu mes beaux-parents, mais c'étaient de braves gens aussi. Le père Dada était établi marchand de ferraille, rue des Archives. Il est resté quarante ans au fond d'une boutique, sans voir, pour ainsi dire, la lumière du jour. Et il est parti ruiné, à cause d'un beau-fi*ère qui allait faire faillite et pour qui il a voulu payer, intégralement. Il allait se retirer. 11 avait même acheté une petite maison dans le Dauphiné, en plein soleil. Vous comprenez ce que cela veut dire : en plein soleil, pour quelqu'un (jui a trimé dans l'obscurité pendant quarante ans... Et il y a renoncé. Je veux que vous sachiez ça. J'ai mes fiertés, moi aussi, et puis, ça me fait du bien... Moi, mon papa et ma maman...
Gévrinctte tressaillit. Par le miracle de ces deux mots, elle venait de voir son père enfant, un tout petit garçon timide, respectueux, au cœur gonllé de tendresse. Gomme il avait dit : <( Mon papa, ma maman ! ))
— Moi, mon papa et ma maman tenaient une mercerie, comme vous savez. Mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qu'a été leur existence, à ces deux-là...
Céline s'était relevée, péniblement; elle gagna le fond de la chambre et resta là, exilée, comme une étrangère. Et ce fut la tète de Gévrinette que caressa la main bénissante de M. Gentilhomme.
— Une mercerie... Une toute petite mercerie qui ne pouvait recevoir que quatre clients à la fois... J'ai vu maman pleurer... pas au théâtre... on n'y allait jamais... Elle pleurait en lisant la liste des déclarations do faillite... Elle songeait aux femmes, aux mères... J'ai été habitué à avoir plus peur do la faillite que de la mort... 11 faut que vous sachiez, pour
garder la tête haute... Tu peux approcher, toi aussi, Céline...
C'était tout ce qu'il avait trouvé pour la consoler : lui montrer qu'à l'instant même où il apprenait sa déchéance il ne la jugeait pas indigne d'écouter ce qu'il disait de ses parents :
— On dînait dans l'arrière-boutique... Il y avait ce buffet-là... et cette chaise... Je n'avais presque jamais aux repas maman et papa en même temps. Vous comprenez : dès qu'ils entendaient la sonnette, l'un ou l'autre courait au magasin, chacun son tour... C'est peut-être pour ça quils me connaissaient si bien... N'est-ce pas, c'était une vraie confession... Ils me laissaient bavarder... Se connaître! On ne se connaît pas toujours... Et puis quand sonnaient neuf heures, le sommeil me prenait; il m'arrivait de finir avec papa l'histoire que j'avais commencée avec maman... Chacun me prenait une main. Ils se souriaient pardessus ma tête. Et je croyais que c'était toute la vie...
11 s'arrêta, et interrogea soudain Gcvrinette :
— Comment se fait-il que tu n'ailles pas chez les dames Mouronneau?
— Père, leurs affaires sont mauvaises. Elles ont renvoyé beaucoup de personnel.
— Je to chercherai une place. Je parlerai de toi aussi à Cuiqui et à Lecorneur. Je voudrais même y aller tout de suite; seulement voilà... — n'allez pas pousser des oh! et des ah! assez pleuré pour aujourd'hui!... — ce sont mes jambes... je no sais pas ce qu'il leur prend; bref, impossible de marcher... C'est lourd... lourd!... Hue, carcasse!
— Je vais chercher un médecin! cria Gévrincltc.
— Garde-t'en bien. Je n'en ai jamais vu de ma
vie; aussi je me porte comme un charme... Une petite fail)lesso dans les jambes, je ne m'inquiète guère... Ce n'est pas la première fois... J'ai eu déjà ça dans un hôtel de Lorgehalte. il y a peu de temps. Une nuit de cauchemars... Il me semblait que Gévrinette m'appelait. Un vrai cauchemar! Il paraît même que j'ai sonné le garçon d'hôtel, que je lui ai demandé l'indicateur pour rentrer à Paris. Et puis, le matin, j'étais si frais, si ingambe que j'ai fait ma tournée à pied, quelque chose dans les trente kilomètres, par un froid qui mettait des glaçons à ma moustache. C'est le sang qui circule mal... Je me sens déjà mieux. Allons, debout, soldat!
Il se leva, mais ses jambes pliaient. Et il s'abattit. Céline et Gévrinette poussèrent un cri d'épouvante. Par terre, M. Gentilhomme plaisantait, essayait de dissimuler sous un sourire son alTreuse angoisse.
— Un billet de parterre numéro un! Allons, donnez-moi la main... Eh! je pèse mon poids ; ça no sera pas facile... Quatre-vingt-neuf kilos. Autant vaut chercher les concierges ; ils doivent être à déjeuner; ils me relèveront.
Gévrinette descendit l'escalier on criant : <( Monsieur Fié! Madame Fié! »
Des partes s'ouvrirent; des visages inquiets parurent. Mlle Pcrranchut montra son museau de souris; Mme Chouya-Barca hocha la tête. Personne ne lui parlait dans la maison. Pourtant elle était très convenable, dans son peignoir de pilou, en train d'éplucher un oignon.
— J'ai entendu un corps (jui lonil)ait, oxpliqua-tclle, dans le vide, devinant que, derrière les portes cntre-bàillées, des gens écoutaient. Ça doit être ce
pauvre M. Gentilhomme. On devrait aller chercher un médecin.
Cependant les concierges accouraient.
- Voilà l'état ou vous l'avez mis ! hurla Mme Fié en montrant le poing à Céline. Ah! je l'avais prédit depuis longtemps. Fié, prends-le sous les bras...
Gévrinette frémit à ce « prends-/e ». Déjà l'on parlait de son père comme d'une chose...
— Céline n'a rien à voir là-dedans, protesta M. Gentilhomme, tandis qu'on le transportait. En voilà une idée! Ne vous inquiétez pas, mes petites... C'est le sang qui circule mal... J'ai déjà eu ça... à Lorgehalte... Ainsi!...
On le porta dans la chambre voisine. Céline et Gévrinette restèrent seules.
— 11 faut, dit Gévrinette, aller chercher un docteur.
— J'y vais. Je ne remonterai pas tout de suite. Il faut que je prenne de la coco en ce moment, tu entends... pour oublier... autrement je suis à une heure où je ferais du gâchis. Le médecin viendra; tu le recevras, et quand il t'aura dit ce qu'a père, tu reviendras me prendre chez Mme Chouya-Barca. N'aie pas peur. J'ai l'habitude de la coco... et jamais elle ne m'aura été plus utile...
— Va vite.
— Oui, oui.
Quand elle fut partie, M. et Mme Fié sortirent.
— C'est de la paralysie, murmura Mme Fié en passant.
— Marche toujours, t'es pas de la Faculté, riposta son mari. Elle n'en sait rien, mamz'clle Gévrinette. Pour moi, c'est un froid.
— Unous-a demandé si vous ignoriez... si vous
ignoriez ce que faisait votre sœur. On lui a répondu qu'on était sûrs que vous n'en saviez rien. 11 n'a plus que vous...
— Je vous remercie, madame Fié.
— On n'a pas toujours fait notre devoir, nous non plus. Votre sœur, on ne s'en occupait pas... Mais les fois où vous êtes sortie avec elle, le soir... Enfin... On n'était que des concierges; ça n'est pas tout à fait des amis ; on a beau se connaître depuis longtemps... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce pauvre monsieur...
M. Gentilhomme appela :
— Gévrinette!
Et Gévrinette entra dans la chambre où avait vécu Frédéric, où Gennaro avait dormi et où maintenant M. Gentilhomme reposait, avec son sourire anxieux.
— ïu es seule?
— Céline est allée chercher le médecin...
— Ma grandette... tu es énergique, toi.
— Oui, pèro...
— Alors, roidis-toi. Je crois que je n'ai rien et que demain je pourrais danser la valse, si l'on m'invitait au bal... Mais (;a peut être plus grave... Ma grandette, ma chérie... J'ai cru que Céline serait pour toi une mère... Oh '.'elle est bonne lille : elle ne t'aurait pas fait du mal, n'est-ce pas?...
— Non, père.
— Tu entends bien : faire du mal, ça ne signilio pas toujours battre ou se mettre en colère... Quelquefois on a des fréquentations mauvaises... Jamais Céline ne t'a entraînée?
— Jamais père.
— Mon Dieu I Mon Dieu ! Etre forcé de dire tout ça! Mais ensuite je serai soulagé; j'aurai un poids de
moins sur la poitrine. Alors, si quelquefois... plus tard... bien plus tard... je venais à vous manquer... pendant qu'on y est, n'est-ce pas, autant liquider les choses sérieuses, eh bien, ma petite, ne prends conseil que de toi-même. Ne l'écoute pas, elle... Je lis dans tes yeux que tu m'as compris. C'est que je suis fier de toi, tu sais... Et je ne suis pas en peine... Tu feras un bon mariage. Tu élèveras tes enfants comme des enfants doivent être élevés... sans jamais les quitter, vois-tu. 11 faut se méfier... il faut se méfier... même de ceux que l'on aime... Moi, je n'ai jamais su mo méfier de personne... pas même de ceux qui me détestaient. Ouvre...
C'était le médecin, un jeune homme barbu et myope. Gévrinette l'introduisit. 11 resta environ un quart d'heure.
— En dehors de la dame qui est venue me chercher, vous êtes la seule personne de la famille ? demanda-t-il à Gévrinette au moment de partir.
— Oui, monsieur. C'est grave?
— Oui, c'est grave.
— 11 restera couché longtemps?
Le médecin éluda la réponse :
— Je ne puis pas me prononcer encore. Je reviendrai...
— Mais, monsieur...
Elle l'accompagnait :
— Mais, monsieur... on {)eut avuir de l'espoir, n'estce pas ?
11 eut un geste vague.
— Je reviendrai. Vous direz à d'autres personnes de votre famille d'être là D'ailleurs il faudrait un homme pour le soigner... il est lourd à soulever...
Gévrinette, horrifiée, ouvrit la porte de Mme Ghouya- Barca.
— Secouez votre sœur, lui murmura celle-ci à l'oreille; elle n'est pas raisonnable, avec sa coco...
Céline était étendue sur un canapé. La chambre de Mme Ghouya-Barca reproduisait à peu de choses près la loge de Mme Fié. Mais le relent du musc s'y mêlait à celui de l'oignon frit.
— Le médecin vient de partir, dit Gévrinette.
— Hon... gémit Géiine.
Elle fixait sur la petite des yeux sans regard.
— G'est grave, Géiine... Il faut remonter... soigner papa... Je crois que c'est de la paralysie...
— Hon...
— Viens ; ne reste pas ici ; père nous attend ; il est tout seul.
Et toujours ce même cri animal : « lion... Hon... » Elle était bien, là, sans vivre, sans penser, abrutie par le poison. Que lui voulait-on? N'était-elle pas dans la plus belle chambre du monde, bercée par les plus suaves musiques, baignée de bonheur, de caresses fluides?
— Hon... Hon... On y va...
— La voilà dans un joli état! Que sale drogue! fil Mme Ghouya-Barca. Elle ne sait seulement plus où elle en est. Madame Céline, fautaller aider cotte petite qui ne pont pas se débrouiller avec votre malade... Elle ne m'entend pas!... Voulez-vous que je monte avec vous ?
— Non, merci, madame.
— A votre place, Gévrinette, j'écrirais à ce monsieur, qui avait l'air si doux, à ce M. Frédéric Charançon... Vous avez son adresse? Rédigez un petit télégramme, j'irai le porter... V'ià du papier et de l'encre.
— Tout à l'heure, oui, peut-être... Quand Céline se sentira mieux, vous l'aiderez à monter, n'est-ce pas, madame ?
Mme Chouya-Barca retint Gévrinette.
- Et dites donc... je vas vous poser une question: je ne veux pas avoir l'air mal élevé; ce n'est pas la curiosité qui me pousse... mais si des fois... enfin, avez-vous de l'argent là-haut? Parce que si vous en manquiez, on a quelques louis...
Mme Chouya-Barca ne voulut pas entendre les remerciements. Il y avait de l'argent; on n'avait pas hesoin d'elle. Elle frictionna les tempes de Céline, qui bégaya, en humant l'odeur âpre du vinaigre :
— Oh! mais c'est délicieux... Attendez donc que je reconnaisse le mélange... Ça y est : c'est de la verveine et de l'œillet... Où achetez-vous ça?
Et Gévrinette rejoignit son père.
— Tu en as taillé une bavette avec le médecin, ditil. Je ne te demande pas ce qu'il t'a raconté... Aucune importance. Je suis sûr que je trotterai demain... ou après-demain. Je me sens déjà bien mieux, depuis que je suis couché... Où est Céline? Elle va revenir... Bon. Reste près de moi...
— Père, j'ai l'adresse de M. Charançon, je pourrais lui écrire, si tu veux.
— Bien sûr.
11 demanda, avec une voix où tremblait un vague espoir :
— Quel âge a-t-il, M. Charançon?
— Vingt-cin(i... vingt-six ans...
M. Gentilhomme ferma les paupières.
— Tu veux dormir, père?
— Oui, un peu... Télégraphie-lui (\q venir... 11 lau»
(]iie VOUS soyez entourées. Et liens, ta cousine Aurélie...
— Non.
— Tu ne veux pas d'elle?
— Non, père, c'est inutile.
— Enfin, j'ai (les billets dans mon portefeuille et tu écriras un mot immédiatomnnt à M. Sivandier. qui ne nous laissera pas dans l'embarras, tu peux être tranquille...
Gévrinette demeura auprès de son père endormi. Entre ce malade et sa sœur, elle prenait conscience do son devoir. Sa vraie vocation était de se dévouer ; elle le sentit tout à coup. Son cœur se déchirait de maternité. Uni» force singulière lui venait. Maintenant elle pouvait lutter contre le malheur, face à face. Avant, comment l'aurait-elle connu? Il prenait tant do visages différents : celui de Céline lui susurrant des conseils cauteleux; celui de Gennaro. tant d'autres... Elle sauverait son père; elle sauverait Céline aussi. Justement celle-ci entrait.
— Je vais aller chez le pharmacien, murmura-t-elle. l*asse-moi l'ordonnance.
Elle cherchait toutes les occasions de fuir la présence de son père.
— Tiens, la voilà, dit Gévrinette. Et promets-moi «1(3 ne pas recommencer à j)rendre cette saleté!
L'autre |>r()mit. Un peu de coco, pour passer un mauvais moment, soit, mais elle n'abusait pas. Mme Chouyadiarea lui avait versé une forte dose de vulnéraire; maintenant elle était d'aplomb.
M. Gentilhomme eut un mouvement. 11 ne dormait pas. 11 avait écoulé. De quelle saleté s'agissail-il? Quelque boisson forte?... Et ses forces l'abandon-
nèrent... Est-ce que cela continuerait? Qu'apprendrait-ii encore? Il avait pourtant assez souffert. Il sentit sur son front la main de Gévrinette.
— Père, as-tu mal?
— Non. Je suis bien.
Il était très bien, en effet. Quelle paix soudaine! Quel inexplicable soulagement! Celle dont il entendait le pas léger, c'était sa filh^, sa petite fille bienaimé'^. Et comme le tumulte du faubourg Montmartre arrivait doucement à ses oreilles ! Cette fois, pour de bon, il allait dormir et demain il s'éveillerait guéri. Tout s'estompait; tout s'arrangeait... Une porte se fermait II eut alors une fmpression qu'il n'avait pas retrouvée depuis son enfance : la nuit, au moment où il allait penlre connaissance, les bruits prenaient alors une solennité particulière : ils lui arrivaient de loin, d'un endroit féerique, inconnu, qu'il allait rejoindre tout à l'heure, en rêve. Il somnola jusqu'au soir, sans sortir de cet engourdissement. Il devina que l'on allumait une lampe, sur la table. Des mains le soignèrent. Le médecin l'interrogea. Pas de lièvre? Mais non, il n'avait pas de lièvre! 11 no s'était jamais senti mieux. Le lit était d'une telle douceur qu'il avait l'impression d'enfoncer dans un néant ouaté.
— Père, veux-tu voir M. Frédéric?
— Ah ! Ah !
D'un sursaut de volonté, il se dressa : - Oui., oui... <|n"il entre.
218 FAUBOURG MONTMAKTRE
Pour certains êtres timides, et qui n'ont pas été habitués à Paris dès l'enfance, la vie de Paris remplace leur vie propre. Ils la regardent avec une sorte d'admiration craintive et ne s'y mêlent point. Ce sont des spectateurs un j)eu bousculés, un peu ahuris. Contents de ne pas trop souflVir parmi tant de souffrances, ils finissent par oublier qu'ils ont un cœur et vieillissent inutiles, ignorés, dans une paix qui ressemble à la mort.
Frédéric, pareil à ces transplantés qui se créent des sortes de racines artillcielles, contemplait l'agitation des autres, sans envie, avec une mélancolique curiosité. 11 usait le temps en longues promenades et s'enivrait de solitude, dans le tumulte. Pour n'être allé nulle part, il s'imaginait revenu de tout. Partageant l'erreur de la plupart des hommes, il prenait un amour pour l'amour et s'attachait à découvrir une Irène dans toutes les femmes qu'il approchait. 11 attendrait ainsi, croyait-il, la lin de la jeunesse et que l'espoir qui palpitait encore en lui fnt délinitivemcnt glacé. Le rôle de spectateur lui aj)paraissait comme le plus enviable de tous, pour l'indilTérence qu'il comporte. Comme il ni) travaillait plus, étant de ceux (|ui ne peuvent assigner au travail qu'un but sentimental, il comblait en Hilneries le vide alfreux de ses journées et se gloriliait, sans joie, do tant do sagesse. An milieu de cette quiétude sordide, il reçut le télé-
gramme où Gévrinette l'appelait à son secours. II ne balança point et y alla. Mme Fié l'arrêta au passage pour le renseigner :
— M. Gentilhomme est atteint au cœur, expliqua la concierge. Il étouffe. On y a porté des ballons d'oxygène. De la vraie misère. Qu'est-ce que tout ça va devenir? Et leur Céline qui prise de la poison, à ce qu'il paraît? Elle bafouille tout ce qu'elle sait et il n'y a guère moyen de la comprendre. Ça nous a ouvert les yeux, à Fié et à moi. On va donner congé à Mme Chouya-Barca. On veut du respectable, quoi.
Ce fut Céline qui lui ouvrit. Elle bégaya :
— Qu'est-ce que vous voulez?
— C'est moi, mademoiselle Céline.
— Qui, vous?
- Vous ne me reconnaissez pas?
— Non. ,
Elle se tamponnait le nez de son mouchoir.
— Attendez donc! Monsieur Frédéric...
— Oui.
— Ah! II y a du chic ici... il y a du chic... Tout le monde contre nous... C'est du chic !... Iroquois, jambe de bois !... Tout le monde contre nous, à cause des manigances de la concierge. C'est chic ! Elle ameute les gens.JElle nous en veut. File m'en veut.
— Peut-on voir votre père?
Céline maugréa. Elle était en peignoir sale; une cigarette entamée l)riilait sur le buIVet, à côté d'un petit verre h moitié |)lein de cognac.
— Allez-y donc! Cévri, c'est Charançon!
Les rideaux étaient fermés. Une lamp(i éclairait le visage de M. (îentiihomme, un visage bouffi, envahi par une barbe dure.
— Monsieur Frédéric, balbutia Gévrinette, c'est gentil de votre part...
— Alors vous êtes souffrant, monsieur Gentilhomme?
— Un peu, oui... Offre une chaise, ma Gévri... Je ne peux pas arriver à me remettre debout... C'est de l'usure et de la fatigue accumulés... Je me refais dans le lit. Oh ! je sens bien que je me refais... Et puis, j'ai reçu un coup... M. Sivandier liquide... M. Sivandier, c'est mon patron... Tl est venu ici. Je ne m'y attendais pas... Je m'embêtais... et puis voilà que je reconnais son pas, à côté. Il m'apportait du chocolat, ligurez-vous... Il m'a toujours traité en ami... Moi, je ne suis pas pour la méthode américaine : j'aime mieux gagner cent cinquante francs par mois avec un ami que le double avec un maître... vous savez : ces gens qui ])arlent sec et qui vous regardent de haut en bas... La maison liquide... Une maison, monsieur, (pii vivait depuis près de cent ans.
— Père, le médecin t'a défondu de t'énorver... Parle donc d'autre chose.
— Monsieur Charançon comprendra... Il parait que nous étions trop vieux là dedans... Il ne faut pas garder les vieux chevaux... M. Sivandier ne m'a pas adressé de reproches, bien sûr... Même, il m'a assuré fju'il allait reprenrlrc une maison de couleurs fines... dans cinq ou six mois... D'ici là, je n'ai qu'à attendre... Oh ! je ne suis pas à plaindre, avec mes filles qui me soignent... Ma Gévri est toujours là... Je n'ai pas le temps de désirer... Ce n'est plus une enfant, voyezvous, monsieur Charançon, et celui qu'elle épousera... Parce que, n'est-ce i)as, autant dire que,
quand on est bonne avec son père, on est bonne avec son mari... Dans deux, trois ans...
— Repose-toi, père.
— Laisse donc... Ça me fait du bien... Est-ce que je vous ai dit que M. Sivandier me mettrait à la vente? Je pourrai rester assis... Moi qui faisais des kilomètres, par la neige, par la pluie... Tout passe, tout casse... Nous vendrons aux peintres. C'est des artistes, on peut causer avec eux, n'est-ce pas? Les affaires à la yankee : « Je te vends, tu prends, tu paies, j'encaisse, bonsoir », je n'ai jamais pu m'y résoudre. J'ai besoin d'amener le client, de m'en faire un allié. Le commerce à coups de poing n'a > jamais pu m'entrer dans la caboche. Connaissez-vous des peintres, monsieur Charançon? Vous pourriez me recommander... Je ne suis pas bien chouette, avec ma barbe... Dans la glace, je ne me reconnais plus...
— Vous travaillez, monsieur Frédéric? interrogea Gévrinette.
— Peu!
— Et vous vous trouvez bien, là où vous êtes?
~ Non ! Je regrette souvent ma petite chambre d'ici.
— Vrai?
— Vrai!
— Pourtant, le faubourg Montmartre n'est pas bien beau.
— L'hiver on ferme les fenêtres et, au printemps... même faubourg Montmartre... c'est toujours une fenêtre ouverte sur le printemps. C'est vrai qu'il vient parfois des parfums, on ne sait d'où... Vous vous souvenez, mademoiselle Gévrinette, l'été dernier, de cette odeur de chèvrefeuille?
2'i2 FAUBOURG MONTMARTRE
— Oui, répondit GévrinoUe. Et votre rage quand, au moment où nous nous régalions, la voisine a fait frire je ne sais quoi, qui nous a asphyxiés...
Tandis qu'ils bavardaient, M. Gentilhomme souriait. Son regard liltrait sous ses paupières mi-closes. Dans trois ans, la petite pourrait se marier... Elle et Frédéric étaient amis déjà, unis par une sorte, de confiance tiède. Sa Gévri, toute rose, sous un voile de mariée... Il avait failli en faire une ouvrière... Elle serait une dame... Mais si lui-même disparaissait, avant... Il observa l'attitude de Frédéric cjui restait là, qui ne parlait pas de s'en aller... Celui-là les sauverait.
— Père, tu ne te sens pas bien ?
Il étouflait. Gela n'avait aucune importance. Il était habitué maintenant à ce mal qui logeait en lui, qui restait tapi pendant un moment et qui lui étreignait le cœur ensuite.
— Que veux-tu? Ta potion ?
— Non ! La main...
— Tu veux que je te ])renne la main ?
— Oui... Et vous, monsieur, et vous, mon cher monsieur, aussi... la main... Là, je suis mieux... Grâce à vous... Serrez-moi... très fort... tous les deux...
11 y eut un silence.
— Maintenant, je vais me reposer...
II regardait Eré<léric avec angoisse. El Frédéric comprit.
— Je reviendrai, dit-il...
Et il ajouta :
— Dormez tranquille...
Alors, M. Gentilhomme reloml)a. brisé.
— Après la crise, il faut qu'il se repose un peu, déclara Gévrinette. Père, je m'en vais... Je chercherai (lu bon lait, pour toi...
En ouvrant la porte, ils se cognèrent contre Céline, qui écoutait.
— Qu'est-ce qu'il raconte encore ? interrogea-t-elle.
— Rien.
— Avec ça î J'ai entendu mon nom « Céline... Céline... Céline... »
— Tu te trompes, je t'assure.
— Il n'a pas été question de vous, appuya Frédéric.
— Je suis folle, peut-être ! On me raconte des histoires... C'est que je ne mo laisserai pas mener comme un mouton à l'abattoir... Les voilà qui s'en vont, maintenant !... Ecoutez donc, monsieur Frédéric. Vous ne savez pas ce qu'ils m'ont fait? Ils m'ont caché ma robe, ma belle robe de dentelle et mon chapeau. C'est à moi, bon sang ! Tant qu'on refusera de me les rendre, je ne mettrai pas le nez dehors. On veut que je sois lichue comme une mendiante. Ce n'est pas mon goût. Je me ferais crever pour la toilette, moi. Chacun son sentiment. Et vous êtes dans le complot, vous aussi? C'est du propre, mon cher monsieur Charançon, et je vous félicite. Vous comprenez bien que ce n'est pas dur de me voler et de conspirer contre moi... Une pauvre gueule brnlée...
— Vous avez tort... En ce moment vous ne devriez penser qu'à votre père, qui a besoin de vous...
— Allez ! Marchez ! Céline a encore la tète qui sort de l'eau ! Tapez-lui sur la tète! Tapez-lui sur la tète!
— Chut!.
— Céline, père t'entend. Tais-toi, par pitié. Elle leur tourna le dos.
- Elle va priser de la cocaïne et elle restera tranquille, dit Gévrinettc à Frédéric en descendant. Plus tard, on verra à la déshabituer... Ce sera long... Tout vous arrive à la fois ; on ne sait de quel côté se retourner.
Ils entrèrent dans le brouhaha indilTéront du faubourg Montmartre. Tant de bruit, tant de lumières, tant de gens, quand là-haut, dans la chambre obscure et silencieuse, M. Gentilhomme se débattait...
— Maintenant que nous sommes seuls... commença Frédéric.
Il s'arrêta. Comment lui offrir son aide?
— Votre père a eu raison, continua-t-il, de vous confier à moi. Répétez-lui que je ne vous laisserai pas, que vous pouvez compter sur moi. N'ayez pas peur.
— Je n'ai plus peur...
— Quand je suis arrivé à Paris, je vous ai dit (jue je n'avais jamais eu pour m'aimer qu'une petite sœur, morte. Vous m'avez otîert de la remplacer. Aujourd'hui vous devez voir en moi un frère... Oui, un frère.
— Je vous remercie, répondit Gévrinette, simplement.
— Dites-moi tout, sans crainte.
Voilà : M. Gentilhomme disparaîtrait dans un délai que le médecin venait d'assigner à trois semaines, un mois au plus tard. II passerait dans une de ces crises... Pour Céline, elle se croyait persécutée, prenait quatre grammes de cocaïne par jour et, dans un mouvement de folie, avait failli étrangler sa sœur...
— La crémerie ! Je suis arrivée...
— A demain.
— Tout de même, nous ne sommes que des étranp^erspour vous; je ne voudrais pas...
— Disposez de moi.
— Oh ! nous pouvons encore aller quelque temps. Il défaillit de pitié. Elle était si petite, si mince!
Elle avait l'air de grelotter dans ce pauvre châle croisé sur sa poitrine.
— A demain donc !
— Oui, et merci...
Ils se séparèrent. Et Frédéric se sentit soudain misérable. A quoi servait-il? Et il avait pu se croire malheureux. Malheureux à côté de cette injuste détresse d'enfant !...
Des femmes lui offraient des sourires fardés qui avaient l'air de blessures. Une d'elles lui tira la manche et lui jeta une plaisanterie qui suppliait... Des ombres noires suivaient de frêles silhouettes... C'était cela, mais ce n'était pas tout cela Paris... C'était aussi, c'était surtout, simple et vaillante, Gévrinette se faufilant parmi la foule pour rejoindre plus vite son père mourant et sa sœur démente.
Mme Chouya-Barca rasait les murs, vaguement honteuse de sa petite jupe et de ses cheveux postiches. Une femme qui passait dans une automobile
iJ26 FAUBOURG MONTMARTRE
éclairée, se mit à rire en la regardant. Elle se sentit seule et dépaysée, les jambes cinglées par la bise. Elle pensa : « C'est ça qui va arranger mes rhumatismes! » Mais il fallait de l'argent pour sa petite Julienne que M. et Mme Hocquet-Lamontre, des personnes très comme il faut, élevaient là-bas, à la campagne. Et les personnes très comme il faut extorquaient à Mme Chouya-Barca tout ce qu'elles pouvaient. C'étaient des paysans futés, lîers, la femme de sa capote à brides, le mari de son veston citadin. Et ils profitaient de tout ce qu'il y a de vice dans un hameau; ils donnaient à boire et à jouer et prêtaient à la petite semaine ; toute l'ignominie des villes s'inscrivait sur leurs rudes visages tannés par le soleil, huilés par le vent salubre. Julienne savait exécuter une révérence et écrivait déjà, d'une grosse écriture moulée. Elle croissait en beauté et en intelligence...
Cependant Mme Chouya-Barca s'aguerrissait dans l'ombre louche d'une rue à elle, étroite et lugubre, pitoyable à toutes les laideurs humaines; on avait vu des Américains s'y hasarder... Mais quand elle arriva à une place violemment éclairée, sa honte la reprit : elle serait rentrée dans les murs. Jamais elle n'avait senti autant qu'à cotte minute le besoin d'être comme tout le monde. Comme tout le monde ! Cela devait sembler bon, tout de même : être quelqu'un contre qui l'on n'a rien à dire!... Un cocher rasait le trotloir, au pas de sa rosse : « Eh ! la belle enfant, gouailla-t-il, c'est vrai qu'on t'a sevrée sous le Second Empire? » Elle le hcla, donna son adresse, monta dans la voiture, prise d'une telle hâte d'arriver chez elle que ses genoux tremblaient. « Ce que je vous ai
raconté, vous savez, s'excusa le cocher quand elle le paya, c'était histoire de rigoler ! » Dans l'escalier elle expliqua à Céline :
— Voilà, je suis dans un mauvais jour : je suis à la fierté. Alors, je n'ai pas pu. J'ai besoin de reprendre des forces : demain j'irai à Bonneval embrasser Julienne...
On n'eût pas reconnu, le lendemain, la fausse petite fille, en la personne de cette grosse dame timide, habillée de sombre, un paquet à la main. Elle se sentait si heureuse qu'elle confia à la concierge : « Je voudrais embrasser le soleil! » Et elle ajouta : « Me voilà propre si je me remets, comme quand j'ai commencé, à avoir horreur de la nuit. » liien ne lui semblait plus superbe que la banlieue pelée par laquelle on accède à Bonneval. Une heure et demie de voyage. Bientôt elle trouverait Julienne à la gare, avec Mme Hocquet-Lamontre, de plus en plus comme il faut sous son éternelle capote noire. La petite agiterait ses bras ; « Maman ! Ma maman en or! » Elle cesserait d'être Mme Chouya-Barca pour redevenir Mme Sauvuuré, car elle s'appelait Mélanie Sauvouré. Mme Hocquet-Lamontre dirait : « Bonjour, madame Sauvouré. La santé est bonne ? » avec ce rien de hauteur qui sied aune femme mariée, s'adressant à une personne qu'elle sait dans une situation irrégulière. Le gros chien Louf, la reconnaissant, agiterait la queue...
— Maman ! Ma maman à moi !
Et voilà Julienne! Et voilà Mme Hocquet-Lamontre, qui a bien sa capote, mais aussi un largo bandeau, par rapport à une fluxion. Gomme cette petite gare est radieuse ! Comme il est charmant, le sentier
qui monte, entre deux talus d'herbe grise, jusqu'au hameau.
Il faut, avant d'aller faire la promenade dont la mère et la petite meurent d'envie, déguster un cognac de politesse avec M. et Mme IIocquet-Lamontre. Le cognac, on l'absorbe dans la salle du café et M. IIocquet en rafle le montant, plus le pourboire, sans remercier, d'un geste aisé de sa largo main. 11 est moins réservé que sa femme. Il se montre volontiers jovial vis-à-vis de Mme Chouya-Barca; il risque des anecdotes graveleuses; on doit même lui rappeler d'un geste que la petite est là. Aujourd'hui, il est tout à un phonographe, dont la voix éraillée évoque une orgie crapuleuse. Mme Sauvouré est invitée à entendre un solo de piston et le Béguin de Zénobie, monologue comique, par M. Laviolette, des grands concerts parisiens...
Ensuite, c'est la liberté! Julienne gambade de joie; elle embrasse la main de sa mère; elle embrasse le mufle baveux de la vache Rougeotte, qu'elle reconnaît dans un pré. « Pas si vite... voyons... sois sage... )) Mme Choiiya-Iiarca sait bien que si l'enfant est trop joyeuse, elle aura un chagrin plus violent ce soir, quand il faudra se séparer. Si vite la bonne journée s'est enfuie! Le train de neuf heures quarante n'attend pas! Maintenant Julienne est couchée. Elle regarde avidement sa mère « pour en prendre le plus que jo peux jusqu'à la prochaine fois ».
— Ne sois pas triste, ma chérie. M. et Mme IIocquet-Lamontre sont toujours bons avec toi?
— Très bons.
— Obéis-leur : ce sont des personnes si comme il faut!
La chambre est obscure. Mme Chouya-Barca devine que son enfant pleure, pas à grands sanglots convulsés comme d'habitude; ses larmes coulent contre sa volonté roidie : (( Emmène-moi! Je m'ennuie tant! )) soupire-t-elle. Jamais elle n'a dit cela...
Alors la mère se penche et essaie d'endormir la douleur de sa petite fille :
Do, do, l'enfant do...
L'enfant dormira tantôt...
Et elle s'arrache : « Puisque je reviendrai dans un mois, bête que tu es! Tu comprends : quand on est dans le commerce, dans la couture, on ne s'appartient pas... Nous irons cueillir des fleurs; je te paierai du fromage à la crème... Tiens, voilà dix francs... »
M. et Mme Ilocquet-Lamontre ne comprennent pas la désolation de Julienne : ils font tout pour elle, ils y sont de leur poche. Et ils affirment, en accompagnant Mme Chouya-Barca, que la petite devient sournoise et leur donne beaucoup de mal : « Elle ne parle que de Paris! »
Oui, elle en parle et elle y pense si bien que deux jours après, M. et Mme Hocquet-Lamontro s'étant absentés, elle réunit ses petites économies, se sauve, prend le train, débarque à Paris, saute dans un liacre, et interroge, haletante, Mme Fié :
— Mme Sauvouré, s'il vous plait?
— Elle n'est pas là. Qu'est-ce ([uc vous lui voulez?
— Je suis sa petite fille.
— Eh ben, c'est au cinquième, porte en face, mais vous pouvez l'attendre ici.
Julicnno monte; elle va dire à sa nièro : ({ Je viens
230 FAUROURG MONTMARTRE
vivre avec toi : prends-moi ! » Et sa mère n'aura pas le courage de la renvoyer. En attendant, elle s'assied sur le palier.
Bientôt elle reconnaît un i>as... Elle se lève, s'élance...
Ce n'est pas sa mère, ça, cette étrange petite fille aux cheveux de poupée, cette vieille déguisée; ce n'est pas sa mère et c'est sa mère tout de même... Oui, oui, elle la reconnaît...
— Mardi gras! s'écrîe-t-elle soudain, en trépignant de bonheur. Mardi gras! Ma petite mère en or s'est costumée! Ne me gronde pas : tu vois, je me suis sauvée... je n'en pouvais plus... ils étaient méchants avec moi, et puis ils ne t'aimaient pas. Tu me prends, dis? On va s'amuser; d'abord, je veux que tu me trouves un déguisement à moi aussi.
Mais Mme Chouya-Barca introduit en tremblant la clef dans la serrure : « Entre. » Elle allume un(» lampe sur la(iuelle il y a un (lial)lo en papier rose. Julienne se tait, devinant un mystère trouble : elle n'ose plus I)ouger. Maintenant, Mme Chouya-Barca s'écroule sur une chaise, et (die pleure, comme sa petite fille pleurait là-l)as, i\ grosses larmes silencieuses...
Alois la petite approche, elle couve de ses yeux tendres et profonds, de ses yeux qui vont comprendre, la misère immense de sa mère; elle presse contre son conir la perruque d'étoupe et le canotier de cuir bouilli et, tentant do sourire, d'une pauvre voix où frémit une peur obscure, elle chantonne à son tour :
Uo, do, l'enfunl do...
M. Gentilhomme s'éteignit un matin, discrètement, pendant qu'il était seul. On le trouva mort et souriant. Il avait consenti. Depuis quelques jours il ne luttait plus, d'ailleurs. 11 attendait la visiteuse prévue avec la patience qu'il mettait jadis à attendre les clients, dans les antichambres. Céline avait poussé des glapissements farouches. Ne l'accusait-on pas d'avoir assassiné son père? Elle l'affirmait. D'ailleurs tout était écrit, sur un carnet; elle notait les conspirations qui s'ourdissaient autour d'elle, dans le but de la perdre. Belle malice! On lui volait ses robes, SCS chapeaux. N'allait-on pas la priver de cocaïne aussi? Sa seule consolation. Pour ce qu'elle en prenait! Gros comme un pois! Mme Chouya-Barca s'inslalla sur le palier. Là on était sur de la trouver quand un avait besoin d'elle. Mais elle n'osait pas entrer, bien (ju'on l'en priât. Tant que M. Gentilhomme serait là .. Et elle prenait les gens à part :
— J'ai eu une histoire... oui... ma petite Hlle qui m'est tomb(»e dessus sans crier gare... Je l'ai gardée deux jours et puis je l'ai renvoyée... Seulement ça jn'a tlonné à rc'dléchir... Et ma foi, je me suis mise fomme de ménage... D'autant (jue j'ai toujours adoré la propreté. J'ai acheté une robe noire, bien convenable. Elle me servira pour l'enterrennHit de M. Gentilhommo.-.. Je suis invitée... Jeu avais plein le dos
232 FAUBOQRG MONTMARTRE
aussi de me faire les ongles, de me coller de la poudre de riz, de me déguiser... Tout ça n'a qu'un temps... J'ai trouvé trois ménages et je m'arrange... Ça paie ma chambre et la pension de ma petite. Tout juste par exemple, mon déjeuner et mon diner non compris... Je me débrouille. Tenez, l'autre jour, Mme Carmen, une dame où je fais deux heures le matin, eh bien, Mme Carmen m'a donné un plein sac de crottes de chocolat. Avec du pain, vous n'avez pas idée de ce que ça soutient, celles à la crème surtout. Enfin j'ai trouvé un truc... Une autre dame, une vraie, mame Pheston chez qui je fais une heure l'après-midi, ne rêve que chiens et chats... Elle en a huit et elle héberge tous ceux qu'elle rencontre. Ne lui parlez pas des hommes. Elle n'a pitié que des betes. J'y ai dit : « Mame Pheston il y a un chien, dans ma rue, que son maître ne nourrit pas à sa suflisancc. Il est maigre, qu'on y voit les côtes. — Taisezvous, qu'elle me dit, c'est-z-allreux. — Ah! que je dis, si j'étais riche j'y passerais bien mes restants, mais vous pensez que j'ai déjà assez de peine! » Alors, tous les jours elle me donne un paquet que je suis censée apporter au chien et que je garde pour moi. Soi-disant le chien n'a plus de dents et il ne peut pas croquer les os! Il y a des fois où elle met du poulet! Vous rigoleriez! Des restants de ragoût aussi, que je fais réchauffer. Je ne frustre personne, pas? Et puis je suis aussi intéressante qu'un chien, je suppose. Un chien ça n'est jamais (lu'un chien. Le dimanche, elle ajoute un morceau de sucre!
Ce fut Gévrinelte qui la lit entrer, le matin même de l'enterrement.
— Ne restez donc pas sur le palier.
— Mais je ne veux point profiter de ce que ce pauvre monsieur est mort...
— Et moi, je veux que vous lui disiez adieu.
— Oh! ce n'est pas de refus.
Dans la chambre mortuaire, elle se fit toute petite. On l'admettait à un grand honneur, dont elle sentait le prix. Elle salua.
— Ce pauvre monsieur, tout de même! qui m'aurait dit que je ferais sa connaissance ainsi?
Puis elle tira son mouchoir et se mit à pleurer. On devait pleurer devant un mort. Au fond, elle trouvait que, malgré certaines idées fantasques et son diable d'entêtement à se croire persécutée, Céline, qui hurlait dans son mouchoir, avait une attitude plus convenable que cette drôle de petite Gévrinetle, qui ne pleurait pas.
— Ça me fait un elîet! Votre pauvre père!...
— Oui, oui...
— Céline a bien du chagrin. Nous l'entendez? Tout le monde a bien du chagrin... Toutes les personnes (juc je rencontre... C'était un homme respecté, vous pouvez le dire...
Elle s'effaça devant Frédéric, qui dit à Gévrinette :
— Maintenant, il faut me laisser agir. Les forces ont des limites. J'ai vu votre cousine Mlle Dada, f[ui vous hosj)italiscra sans doute ce soir.
Gévrinette secoua la tèle.
— Ah! dit-elle, je n'ai pas peur, je vous le répète. Elle ne savait comment marquer sa reconnaissance
à Frédéric. D'ailleurs il ne semblait pas agir pour elle, mais pour obéir au vijuu secret de M. Gentilhomme, quand celui-ci lui avait pris la main...
lis retournèrent dans la chambre où Céline conli-
nuait à gémir avec des han! han! scandés, un balancement bestial de tout le buste.
— J'ai aussi écrit à tout le monde, expliqua Frédéric... à M. Sivandier, à ses amis Pastourelle, Cuiqui, à Mme Ballestini...
— Ah! fît Gévrinette.
— C'est votre plus proche parente, en somme. Elle était en voyage. Je ne sais si elle est rentrée à Paris...
— Je me sauve, dit Mme Chouya-Barca... Alors, c'est demain, l'enterrement? Faut que je le dise à des locataires et puis à des personnes qui m'ont demandé... Monsieur a raison : tant qu'on pourra décharger de tous ces soucis-là Gévrinette... A vous revoir, Céline.
Mais Céline ne répondit que par des han! han! plus furieux.
— Pour ça, elle a du chagrin, on ne ])eut pas le lui retirer, conclut Mme Chouya-Barca.
— Ma tante Irène va peut-être arriver, dit Gévrinette.
— l'oul-êtro, répondit Frédéric.
A ce moment, il songea que la dernière fois qu'il avait rendu visileà M. (leutilhoiumo, sournoisemenl. dans l'obscur repli de la conscience où s'élaborent les calculs monstrueux, il avait prévu tout cela : la mort, l'enterrement — et qu'à cet enterrement ïrène viendrait. 11 n'aurait donc pas l'air do courir après elle... Rien n'était plus naturel <|u<^ cotte renconiro. Qu'en adviendrait-il? Hitui, sans doute, lisse diraient bonjour, comme dos indilTéronts, comme des étrangers. Mais il Yuulait la revoir. Et c'était à cela qu'il avait pensé devant le pauvre homme agonisant.
— Monsieur Frédéric, dit Gévrinette, vous avez déjà eu des frais sans doute... Je n'ai plus beaucoup d'argent, mais je vous demanderai ce que vous avez payé pour vous le rendre, plus tard.
— C'est entendu. Ne pensez pas à ces choses.
— Que serions-nous devenues, si vous n'aviez pas été là?
Céline, à bout de forces, haletait. Elle leva la tête et Frédéric recula. Elle avait maintenant le visage des fous, la bouche veule, les yeux fixes et l'enchifrènement des cocaïnomanes.
— Vous ne vous déciderez pas à me laisser tranquille, soupira-t-elle, excédée, avec vos « Céline » par-ci, vos « Céline » par-là... Qu'ai-je fait encore? Eh! Charançon, au lieu de dire du mal de moi avec ma pire ennemie... ma pire ennemie! je ne la nomme pas; je m'entends... vous feriez mieux de me rendre ma robe et mon chapeau... Je n'aurai rien à me mettre demain...
— Vous êtes en deuil; on vous apportera une robe noire.
— Bon, mais l'autro?...
— On vous la rendra Ij; médecin vous délcnd de sortir en ce moment.
— Il est avec vous encore, celui-là. 11 m'empoisonne. 11 me flanque dos injections d'éthor sous la peau. Je sais où ça conduit, Téther; j'en vendais! Parce que je prends un jxju <!(*, coco? \/d coco n\i jamais fait de mal à personne, tandis qwe Féther, ça rend fou. Et pour boire, savez-vous ce qu'il me recommande? De l'eau et du cognac! En v'ià, des médicaments ! Et vous voulez que je croie qu'il me soigne? De l'éther" et du cognac! Je le laisse nio tuer...
236 FAUBOUKG MONTMAiniŒ
Rira bien qui rira le dernier; et j'ai envoyé pour expliquer tout ça une lettre un peu tapée... Je ne vous dis pas à qui, mais c'est quelqu'un de tout ce qu'il y a d'important et de haut placé...
L'horreur de la mort dans ces étroits logements, où la vie n'a déjà pas de place, dans le grouillement de la maison affairée, dans le tumulte du faubourg Montmartre I... Il semblait que le sourire figé de M. Gentilhomme prit en pitié cette agitation. 11 y a des morts qui sont des revanches.
Le lendemain, à dix heures, le flot qui coulait dans le faubourg s'arrêta un moment pour laisser passer le cortège. Céline, sanglotante, était soutenue par Mme Chouya-Barca; la cousine Aurélie marchait à côté de Gévrinettc. A travers ses sanglots, Céline répétait :
— Ce qui m'étonne, c'est que Gennaro ne soit pas venu... C'est un garçon de cœur, à part ses défauts... Il n'est pas à Paris sans doute.
Et Frédéric pensait à Irène... Pastourette et Cuiqui suivaient. Dans toute leur existence, ils n'avaient jamais obligé que M. Gentilhomme. Us pensaient à leur bonne action et s'en entretenaient :
— Ce qui peut nous consoler, c'est que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour ce pauvre vieux. Nous ne serons jamais remboursés. Ikih! ne regrettons rien! Le pauvre vieux, tout de même... Il se vérifie une fois de plus que l'argent prêté est de l'argent perilu. .le sais bien cju'il no l'a pas fait exprès ; mais il arrive toujours quol(|ue chose! Enfin! nous n'en mourrons pas et nous avons bien agi ; nous avons notre conscience pour nous.
Ce fut à la sortie do l'Eglise qu'Irène arriva; elle sauta de son automoi)ile et embrassa Gévrinette.
— J'apprends à l'instant... Je n'étais pas chez moi... Quel malheur!
Elle tint à suivre à pied et elle se mit à côté de Frédéric.
— Bonjour !
— Bonjour!
— Quel malheur, croyez-vous !
— Oui, un grand malheur...
Elle trébuchait sur le pavé gras, à cause de ses minces cothurnes.
— Tu permets que je te prenne le bras?
— Certainement.
Il était pâle d'émotion et n'osait pas la regarder. Elle lui avait pris le bras franchement, sans arrièrepensée, comme à un camarade. Et ils se turent. A l'angle du pont Caulaincourt, un petit groupe attendait. C'était Java, Mathilde et Loulou. Elles voulaient dire bonjour à Gévrinette; mais au moment où le cortège parut, elles se dissimulèrent derrière un fiacre qui stationnait. Seule, Mme Chouya-Barca les aperçut.
— Les petites, murniura-t-elle.
— Gévrinette, dit Céline, les petites, les petites... C'est bien de leur part!
Et elle éclata en sanglots.
A onze heures un quart ce fut fini.
— On ne va pas laisser Cévriiielte s'en aller avec Céline, dit Irène à Aurélie.
Celle-ci ball)utia :
— Ma(L.. non... madame, c'est-à-dire... mademoiselle...
— Tu ne me tutoies |)lus! Dans des circonstances pareilles, cependant...
— Enfin, dit Mlle Dada, il y a quatorze ans que nous ne nous sommes vues... Vous comprenez... Mais je connais mon devoir et je vais rentrer avec mes cousines.
— Naturellement...
— Vous trouvez ça naturel, vous?
— Nous ne pouvons cependant pas organiser un banquet mortuaire, comme fontles petites gens... Chez le marchand devins, pendant que vous y êtes!...
Irène secoua la tète. 11 ne s'agissait pas de cela, mais elle non plus ne voulait pas rester seule en ce moment. Elle pensait à des choses trop lugubres; il fallait reconstituer la famille en cette triste occasion, s'occuper de l'avenir de Gévrinette, que l'on ne pouvait abandonner.
— Je vous emmène. Allons, Céline, Gévrinette, venez avec moi...
— Pas si vite, remarqua Céline. Dans quel but nous emmenez-vous?
— En voilà une question? Pour que vous ne rentriez pas faubourg Montmartre, si vite...
— Ah! vraiment... Eh bien, moi...
Elle n'acheva point et se mit à courir, tandis que Mme Chouya-Barca l'excusait : « Elle n'a pas sa tôle à elle; elle voit du mal partout... Je vais la suivre... je ne la quitterai pas d'aujourd'hui... C'est une personne malade et qui n'a plus guère son bon sens... Vous pouvez me la confier sans crainte. Je la connais, je ne la contrario jamais... Je cours après elle. Salut bien, messieurs, dames.
— Il faut, dit Frédéric à Gévrinette, que nous parlions de tout cela avec Mlle Aurélie.
A ce moment-là seulement Gévrinette, eut des larmes aux yeux. Elle se laissa entraîner... Pourtant, elle aurait voulu rester un peu auprès de la tombe. Cela se quitte si vite, un mort! Si vite! La vie comble avec tant de férocité ce petit vide que fait un homme qui s'en va!
L'auto roulait, comme au sortir de l'Opéra, quand Irène les avait amenés chez elle. A la place de M. Gentilhomme, Aurélie se roidissait... Elle n'aurait pas dû accepter. Mais elle avait faim. Et aussi elle s'était fâchée, le matin même, avec la directrice de sa maison de famille. Cette directrice, une personne susceptible, s'était formalisée de n'avoir pas reçu une lettre de faire-part. Et Aurélie, soucieuse de sa dignité, n'avait point voulu lui révéler qu'on n'en avait pas imprimé. Aussi, au moment de partir, n'avait-on pas trouvé une femme de chambre pour chercher une voiture. Et Mlle Dada ruminait une aigre rancune.
— Amédée était un bien brave homme, remarqua Irène, un bien brave homme...
Et elle dit à son chauffeur dans le tube acoustique :
— Vous vous arrêterez chez ce marchand de comestibles, vous savez, qui vend des produits italiens...
— Il faut manger, déclara la cousine Aurélie. C'est quand on a eu le plus de douleur qu'on a le plus d'appétit. Force-toi, Gévrinette.
Cette petite était étonnante. Elle était restée comme insensible pendant la cérémonie, alors que des dames étrangères pleuraient dans leur mouchoir ; et maintenant que c'était fini, qu'il fallait se reprendre ot que Ton savourait un déjeuner exquis, elle impressionnait désagréablement l'assistance par sa pâleur, ses yeux fixes où roulaient des îarmes qui ne tombaient point. Quant à Aurélie, dès l'entrée, elle s'était sentie à son aise, rassurée par la bibliothèque sévère d'Irène, toute tapissée de ces gros livres qu'on ne lit point mais dont l'austérité emplit une pièce de méditation et de gravité.
— Tu as une très bonne cuisinière, dit-elle à Irène en accentuant le lu.
Et Irène répondit :
— Il faudra revenir souvent.
Elle paraissait changée, alanguic dans sa robe de velours noir que relevait à peine un petit col blanc. On était habitué à la voir rire, parfois sans cause, d'un rire carnassier qui révélait sa nature vulgaire. Là, elle se contenait, elle parlait à voix basse. On eût dit qu'elle-même venait de passer par un grand chagrin. Sans maquillage, sans bijoux, elle paraissait d'une jeunesse surprenante, plus belle que jamais. Et elle jouait j\ la maman avec Gévrinette ;
— Tu recommenceras le plus vite possible à travailler; le travail, il n'y a que ça; n'est-ce pas, monsieur IVédéric?
Frédéric acquiesça. Elle semblait avoir tout oublié et lui-même se demandait s'il était vraiment entré dans cette maison, certain soir, pour y rejoindre une Irène palpitante et consentante. De sa place, il voyait cette fenêtre de la maison voisine d'où il l'espionnait,
aux mauvaises heures de jalousie. Un rêve, tout cela. Personne ne s'en souvenait, pas même la femme de chambre, qui le servait avec indifférence, comme les autres...
— Reprends du foie gras, xVurélie.
— Volontiers ; il est excellent.
Elle révéla que, dans sa pension de famille, elle ne reprenait jamais de rien, car la directrice suivait les plats avec anxiété. A peine un peu de potage, de temps en temps, et un soupçon de café, qu'elle adorait. Elle payait une mensualité qui absorbait son revenu; elle n'était pas chez elle, non : la directrice, qui se croyait une femme du monde, faisait celle qui reçoit, entendait être considérée comme une maîtresse de maison à laquelle on devait des égards, bien qu'elle présentât sa note à la (in de chaque mois. Le soir, elle tenait salon et obligeait les personnes à subir son chant et ses exercices de piano. On applaudissait, par pure politesse. Mais Aurélic, outrée de ces procédés et de ce snobisme, cherchait sournoisement un autre établissement pour payer une dernière fois sa note et s'en aller sur-lo-chanip, non sans avoir exprimé sa façon (b; penser. Au fond, cUo regrettait la conliserie. Et elle l'avoua. Cho/ Horlaville déiilait tout ce que Paris compte d'important. Et [)uis c'était un métier jovial. Les personnes qui viennent acheter des bonbons s(jnt gaies et courtoises. Parfois, elle ne pouvait s'empê<dier de passer devant la l)outique. Sans sa surveillance de doyenne, les demoiselles en prenaient à leur aise, se contaient des histoires, brusquaient l'acheteur. Et la bru, Mme François, après le bel acte d'autorili' ([u'eile avait commis en se sépa-r rant d'elle, n-e passait plus au magasin (|u'en tourbil-
Mi FAUBOURG MOISTMARTRE
Ion, chapeautée, gantée, parfumée, picorant une pastille, redressant la coque d'un nœud de ruban, jetant sur ses comptes un coup d'œil souverain et regagnant sa voiture, attendue en général sur le boulevard par quelque godelureau.
— Aussi, je suis bien contente que Gévrinette ne soit pas entrée là.
— Nous lui trouverons autre chose! Que voudraistu faire, petite?
— Oh! ma tante, n'importe quoi, mais travailler, vite, vite. J'en ai besoin de toutes les façons.
Irène se frappa le front! Elle avait trouvé ! Une de ses amies, une dame parfaitement distinguée et qui avait eu des revers de fortune, allait lancer un produit alimentaire étonnant, une sorte de crème ci divers parfums et qui pouvait se conserver indéfiniment dans des ravissants petits pots. Cette dame avait d'ailleurs trouvé déjà une poudre de riz merveilleuse, un parapluie inusable et que l'on pouvait mettre dans sa poche; elle élait poète, musicienne, médium et graphologue.
— Tu iras la voir (hî ma part, tu entends, (iévrinette. Je lui ai donné un peu d'argent pour son alTaire. Elle te prendra certainement et tu seras à bonne écule avec elle. Un t}i)e, tu sais. Tu lui serviras de secrétaire et je te ferai intéresser dans les bénéfices.
Après le déjeuner, (diegrifl'onna un mol d'iulroduction et appela Gévrinette.
— Tiens, voilà une lettre j)our cette dame. Et, dans cette autre envelopi)o, tu trouveras <ie quoi te <l«'d)rouiller. Heviens me voir.
Aurélie suçotait un petit verre d'anisette.
FAULOURG MONTMARTUE 243
— Toi aussi, reviens me voir un de ces jours... Tu n'auras qu'à me téléphoner.
Frédéric se préparait à prendre congé ; Irène le retint.
— Restez quelques instants. Vous n'êtes pas pressé. Aurélie ramènera Gévrinette faubourg Montmartre.
— Pauvre petite, balbutia Frédéric quand Gévrinette se fut éloignée avec la cousine.
Mais Irène repartit brutalement :
— Je lui ai donné vingt-cinq louis. Je ne la laisserai pas...
— Pensez-vous à ce qu'elle va devenir, avec cette sœur?...
Irène haussa les épaules. Elle répéta :
— Ce qu'elle va devenir! Tu es étonnant! Je ne lui veux pas de mal, mais qu'est-ce que tu t'imagines donc?... Dans le monde où elle a vécu jusqu'à présent!... 11 paraît qu'elle avait des fréquentations épouvantables... Ah! mon Frédéric, je te retrouve tel que je t'ai laissé... Un gosse, et qui ne connaîtra jamais Paris... Je ne tiens pas à tout te révéler... Maison m'a encore raconté des choses... Ça te contrarie? Je n'insiste pas. Pourtant elle m'énerve, cotte gosse... Elle a l'air de me regarder du haut de sa grandeur... Je me trompe? Non, je ne me trompe pas... Nous autres femmes, nous sentons ces nuances. Je veux bien que tu sois bon, mon Frédéric, mais pas qu'on te fasse prendre des vessies pour(k^s lanternes. Et je ne serai jamais bonne à la façon des {)oires... D'ailleurs, ça n(i me la rend pas moins intéressante, ta (i('vrinott(\.. encore (|u'elle ait l'air rudement précoce i>iiur son âge... Et qui sait si ce n'est pas elle qui menait tont lambonr battant, y compris Céline? On fera son devoir, mais je sais à (jui j'ai alTaire et il ne faut i)as
nous attendre à de brillants résultats. Gévrinette ne sera jamais une jeune fille comme tu dois comprendre les jeunes lilles. Je lui mettrai un métier dans les mains; pour le reste je m'en désintéresse... Je sais ce que c'est qu'une jeune fille... Un de mes amis a une sœur que j'ai vue une fois ; elle était au Bois ; je t'assure qu'elle était tout illuminée d'innocence... C'était si joli !... De la blancheur qui passait. Voilà une jeune fille... Assez sur ce sujet ; je vois que je t'ennuie ; j'ai voulu simplement te mettre en garde.
Elle ajouta encore :
— Plus tard, si tu continues à la revoir... enfin... dans trois ou quatre aus... si jamais il te prenait l'idée saugrenue de te marier... je ne voudrais pas que tu pusses me reprocher de ne pas t'avoir prévenu... Tu es si faible, mon Frédéric!
11 euteuvio de lui répondre : (( Je suis faible, puisque je suis ici... » Mais elle lui avait pris les mains. Elle était plus belle que jamais, enfiévrée par une sorte de jalousie. Elle enviait la jeunesse de Gévrinette; elle avait peur de (Jévrinette... En se taisant, il exploiterait ce sentiment honteux. Certaines amours se nourrissent do bassesses et de lâchetés.
— Tu es si doux, mon iM'édéric... On t(* duperait si facilement !
Elle se pencha sur lui. La sonnette du léh'phone retentit à nouveau ; Irène «lit ;
— Us peuvent sonner tant qu'ils voudront. Il n'y a (juc toi !
Et elle ajouta jionr donner j)lns de force à coli*' constatation :
— Oui, mon trésor ; il n'y a que loi, — pour le moment!
Mme Damblomont était une singulière patronne. Gévrinette la trouva, vers cinq heures de l'après-midi, en camisole et jupon court, dans le plus bizarre appartement qu'on pût rêver. Tout au haut d'une noire maison de la rue Saint-Honoré, elle habitait trois pièces immenses et si basses de plafond que l'on avait la sensation d'entrer dans des boites. Là-dedans, un enchevêtrement de meubles sales et d'objets inutiles attestait la langueur du chemin qu'avait parcouru cette grave personne, coilTée d'une perruque de chanvre et dont le rire trop bruyant montrait des dents rafistolées, étagées, cimentées et branlant malgré tout dans des gencives bleues. Mme Damblemont, qui sentait la cave et le musc, lut la lollre que lui tendait Gévrinette.
— Cette bonne Ballestini! Alors, vous êtes sa nièce?... Excusez ce ilésordro. Je suis tout à mon aftaire, n'est ce pas...
11 y avait des pouls do soie, une harpe cassée, des fauteuils éventrés, des bois de lit posés contre lo mur, le reste d'un déjeuner sur une petite tai)le turque aux incrustations de nacre, des fusils, quatre chiens empaillés. Le divan sur lequel Gévrinette s'assit s'évanouit sous son poids et elle pensa toucher terre. Sur une commode Louis XV reposait une eu-
vette pleine d'eau sale où nageait un savon. Et du rouge à lèvres était étalé sur une carte à jouer.
— Je crois bien, s'écria Mme Damblemont, je crois bien que je veux vous employer! Avec la recommandation d'Irène! J'ai rencontré Irène dans le monde. Elle y venait danser; j'y venais réciter des vers. Nous sommes restées amies. Mon enfant, je suis musicienne et poète. Mais jamais on ne prendra une jolie femme au sérieux! On me dit toujours : « Laissez donc! Vous avez mieux à faire qu'fi abîmer ces ongles-là sur des touches de piano ou à salir vos doigts avec de l'encre! » Doré mi sol Ira la la tra la la... Je chante aussi, en petit comité. Et jamais je ne voudrai mettre les pieds sur un théâtre! Ces directeurs, ma chère!... Jevous reçois fagotée à faire peur. C'est que je travaille; je vous expliquerai... Ma parole, pour la première fois depuis que je suis au monde, il faut que je songe à faire de l'argent, comme on dit h Chicago.
Et elle éclata de rire en se tapant la cuisse. Elle trouvait cela farce comme tout, l'idée» qu'elle. Mme Damblemont, était forcée de gagner de l'argent . Voilà : pendant de longues années, elle avait vécu espiègle et insouciante : hôtel à Paris, maison dans le Midi, compte ouvert chez le couturier, etc. Et puis, un excellent ami à elle, qui lui servait de mentor et de banquier, s'était (Meint, après quelques mois de gâtisme, lui laissant un million. II y avait de cela quatre ans. Laisser un million, un pauvre petit million â une enfant comme elle! Donc, elle avait continué son existence, tout simplement. Un excellent camarade, chez qui elle avait placé son argent, lui faisait bien, de temps ;\ autre, des remontrances :
« Me? mai ne, VOUS allez trop vite! Mémaine, vous êtes folle! Mémaine, vous vous ruinez! » Elle ne voulait rien entendre. C'était si commode, n'est-ce pas? Elle envoyait des petits billots : « Ami, Mémaine a besoin de gros sous. » Elle recevait une enveloppe contenant des billets de banque, un mot aimable et accompagnée d'un bouquet de violettes.
Et puis, cet excellent camarade avait passé, lui aussi, brusquement, l'arme à gauche. Son fils lui avait succédé, un jeune homme binoclard et glacial, qui avait dressé le compte do Mémaine : douze cent soixante-treize mille francs. Non seulement le million était englouti, mais ollo avait encore reçu, sans s'en douter, deux cent soixante-treize mille francs de ce galant homme, un chevalier do finances comme on n'en fait plus, et qui s'habillait si bien, et qui était si décoratif, avec sa belle barbe!
— Ruinée! J'ai pris ça du bon coté. Et dos dettes ! des saisies! Un courrier de vilains papiers que je défendais que l'on me montrât! J'ai pu sauver quelques objets du naufrage et prendre cet appartement, en attendant... CJèno provisoire et ((mI m'amuse plutôt qu'elle ne m'impressionne!
En effet, la fortune n'allait pas tarder à venir, rîrâce k quobnios subsides que lui avait remis Irène, Mme Damblomout se pré[)arait à lancer un produit alimentaire. Il n'y a que ça pour faire fortune ! C'était une crème à se lécher les di\ doigts et qui pouvait se conserver indélinimcnt dans de mignonnes boites. On trouverait bientôt la Crème Mémaine sur toutes les tables, ^'anille? Chocolat? Framboise? Dans la glacière, cela devenait une glace savoureuse; sur le fourneau allumé, cela se liquéfiait.
— Vous m'aiderez, et je vous inl(^resserai dans les bénéfices. Seulement, vous allez prendre l'engagement d'honneur de ne livrer à personne mon secret. Je n'ai pas encore mon brevet. Commencez demain matin. J'exige que vous soyez là quand je me lève, à onze heures et demie. Nous travaillerons jusqu'à une heure; vous déjeunez et vous revenez de cinq à sept.
Le lendemain, à onze heures et demie, Gévrinette trouva sa patronne couchée et s'adressant des risettes dans son miroir.
— Allez chercher trois poti? de crème au bas du buiTet de la cuisine.
Quand elle les eut, elle les aligna sur son lit.
— Celui-là a deux mois. Nous allons ouvrir lu boîte. Crème à la vanille... Le cœur me bat... (jloùtez...
Gévrinette goûta.
— Hein! qu'en dites-vous?
— Madame, la crème est tournée.
— Hein?
— Goûtez vous-même.
Mme Damblemont dans un geste de fureur enfantine, jeta les boîtes dans la chambre.
— Vous êtes assez maladroite, ma fille, jugeat-elle.
— Comment, madame?
— En admettant même que ça sdl un peu aigre, il y a là un défaut de fabrication amiurl il sera facile de remédier. Vous aviez mille autres façons de me prévenir. Vous êtes jeune, c'est votre excuse. Mais, mon enfant, si vous voulez réussir dans le commerce, il faut y mettre autremont de di[)loniatie et de doigté. Je le savais, na... jo le savais que la crème subirait
une petite altération... Ne soyez pas assez sotte pour aller parler de ça à Mme Ballestini, qui perdrait couiiance, alors que je vais avoir besoin de nouveauxfonds. Nous recommencerons, voilà tout. Paris ne s'est pas fait en un jour. J'ai imaginé aussi de confectionner des cure-dents à la noisette qui deviendraient de véritables friandises et tiendraient presque lieu de dessert. Ma chère, ce n'est pas une invention que j'ai dans la tête, mais dix, vingt, mille. J'ai l'idée de farcir de viande les haricots blancs, les endives et presque tous les légumes, pour les personnes qui veulent avoir l'air de suivre un régime, par snobisme. Mais n'entamons pas trente-six choses à la fois. Demain, séance de cuisine. Venez à trois heures de l'aprèsmidi seulement.
— Et coml)ien me donnerez-vous, madame?
Mémaine n'avait pas réfléchi à cela. Quand on est
la nièce d'Irène Ballestini, on ne doit pas avoir besoin de subsides...
— Voyons, cent cinquante francs par mois, cela suflirait-il, pour commencer?
— Oh! oui, madame.
Elle ne les donnerait peut-être pas en espèces, ces cent cinquante francs. On n'a pas toujours des espèces disponibles sous la main. Mais elle possédait de précieux bibelots, plein la commode. Gévrinette n'aurait qu'à en vendre un de temps à autre : des boucles de strass, des douzaines de bas de soie, des statuettes d'art...
— Maintenant, laissez-moi ; une migraine folle! Et je chante ce soir chez une amie; Ciotte d'Aspreville. Vous avez bien entondu parb^r d'elle, Gotte, du baron Burnham ! Sauvez-vous, ne me faites pas bavarder.
250 FAUROUP.r, MONTMARTRE
Vous n'avez pas l'air d'une méchante fille, mais vous avez encore beaucoup à apprendre...
Après huit jours d'essais infructueux, la crème s'obstinant à surir, Mme Damblemont découvrit une pommade merveilleuse. Elle fit part de sa trouvaille h Gévrinette.
— Comment trouvez-vous mes paupières?
— Mais, madame...
— Je vous répète : comment trouvez-vous mes paupières? Je sais que j'ai de beaux yeux. Ils ont inspiré assez de vers. « Et pour tes yeux, immortelle beauté — je me damnerais pendant l'éternité. » Voilà ce que mes yeux ont inspiré à un grand poète, un poète illustre... Observez bien mes paupières. A quoi ressemblent-elles ?
— Ma foi...
— A des pétales de roses. Naturellement, j'ai déjà des paupières admirables, mais j'obtiens cette unité, cette teinte admirable avecune pommade que je viens de perfectionner et de parfumer pourla lancer dans le commerce. Enfin, j'ai ajouté un produit qui est destiné à supprimer les rides des paupières. Car la femme vieillit par les paupières, ma perle. Ce sont les paupières qui se fanent le plus vite. On noies soifrno pas, on n'y fait pas attention, et c'est d'une importance capitale. Moi, je n'avais besoin que d'entretenir les miennes ; mais qui est-ce qui me fera gagner des mille et des cent? (-o sont les dames mûres! Les malheureuses dames mures auxquelles le temps a fichu, si je puis dire, des gnons de tous les cotés. (( Je vous rends, leur assurerai-je, les paupières de vos vingt ans! )) J'appelle ma pommade le hnimeni pétale de roses. Rien qu'à mes amies... aux amies plus
vieilles que moi, j'en placerai des quantités ! Et, tenez, hier, à cette soirée, j'en ai causé avec une dame qui va venir. Elle est à moitié folle de bonheur à l'idée de rattraper ses yeux de jadis. « Si vous réussissez, m'a-t-elle dit, je vous donnerai tout ce que vous voudrez. »
La dame arriva, en effet, toute frémissante d'espoir. Assez humblement vêtue, elle avait un visage tragique, un de ces visages funèbres et superbes, comme les crépuscules des beaux jours ; une ombre de beauté y palpitait encore, qui allait s'éteindre.
— Alors, madame, comment faudra-t-il que je fasse? demanda-t-elle.
— C'est bien simple. Le soir, avant de vous coucher, vous passez une légère couche sur vos paupières, un peu aussi sur les tempes, à l'endroit où naît la patte d'oie ; vous vous endormez bien tran- (juillement et vous recommencerez pendant huit jours.
— Ce ne se voit pas?
— Je vous garantis que non.
— ... Parce que j'ai un mari plus jeune que moi... Il me trouverait ridicule...
— 11 ne s'apercevra de rien. Pardon, je me trompe : il verra tout d'un coup que vous avez rajeuni, comme si une fée avait soufflé sur votre visage...
— Puissiez-vous dire vrai ! .le commence ce soir. En arrivant, le lendemain, Gévrinotto entendit des
hurlements. A la porto de Mme Damblemont. la cliente do la veille criait :
— Ouvrez ou n'ouvrez pas; je resterai ici. Tout le monde saura que vous avez voulu m'assassiner. Et (|ii(» vous Mes une voleuse!
Dans ses jupes, un petit garçon sanglotait: « Maman! Maman! A peur! » La cliente était (épouvantable à voir, les paupières sanguinolentes.
— Ah ! voilà sa complice, s'écria-t-elle en apercevant Gévrinette. Mais j'ai porté plainte. On verra! J'ai cru que j'allais devenir aveugle ! Je ne sais pas ce qu'il y a dans votre saleté, : ça ronge la peau ; le pharmacien m'a affirme que j'aurais pu faire une maladie. Et mon mari est au courant. Cela me fera du bien dans mon ménage!
Elle donnait des coups de pied ilans la porte de Mme Damblcmont :
— Ouvrez, sorcière ! Ouvrez ! Que je vous barbouille avec votre produit !
Et, l'enfant continuant de sangloter :
— Tais-toi, Raoul. Laisse mémère faire ce qu'elle a à faire. Ouvrez, vieille de malheur! Je ferai du scandale. Tout le monde saura ce que vous valez.
— Elle est là, vous savez, insinua une voisine, bonne Ame.
— Madame, dit Gévrinette, calmez-vous, quand ce ne serait que pour ce petit, qui a si peur...
— Vous, la com])Iice, vous ne m'intimiderez pas. J'ai perdu l'amour lIc mon mari; tout le reste m'o.sl égal. Mais, j'y pense. Ah!... j'ai rencontré la femme Damblemont chez Anna... La femme Damblement est l'amie d'Anna, et Anna minaude avec mon mari ! Elles se sont entendues! Elles se sont entendues! Ouvrez, misérable, ou j'enfonce la porte!
— Madame, conseilla Gévrinette, rentrez chez vous, Mme Damblemont n'est sans doute pas là.
— Je l'attendrai.
— D'ailleurs, vous vous mettez dans un mauvais cas en faisant du scandale.
— Je m'en moque. Hegardez-moi. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne, maintenant?
— C'est quelques jours à pa&ser. Les paupières guériront.
— Et, pendant ce temps-là, mon mari e&t sans doute avec Anna.
— Allez voir...
— J'y vais.
Elle empoigna son (ils et s'en fut.
— Ouvrez, Madame Damblemont ; elle est partie. La vieille dame était livide.
— Vous en avez mis du temps, reprocha-t-elle, à me débarrasser de cette furie.
— Céline, tu m'écoutes?
— Tu me comprends bien?
— Je comprends le français.
— Tu sais (|uc je t'aime...
Céline esijuissa une grimace de dénégation. Si Oévrinette l'aimait tant quo ça, oUo lui indiquerait l'endroit où restaient cacln's In Ixdln robe de dcntidles et le chapeau à plumes...
— Allons, dégoise et pas tant de manières... Doucenrent, tendrement, Gévrinotte essaya d'«'.\pli-
quer à sa sœur qu'il fallait se soigner, qu'elle traversait une crise et que si elle ne consentait pas à suivre un régime le médecin se verrait forcé de recourir à des mesures... Elle conclut :
— Nous ne sommes plus que nous deux au monde...
(( Nous deux au monde?» Par la Taule (le qui? riposta Céline. Etait ce elle qui avait renvoyé les (iibmeister, un soir que celles-ci venaient bavarder gentiment ? Etait-ce elle qui avait malmené de telle sorte Gennaro, que ce charmant garçon, pris de peur, ne donnait i)lus signe de vie? On ne voyait, en somme, que la cousine Aurélie qui montait de temps en temps, poussée non par l'afTection bien sûr, mais par l'ennui et le désœuvrement, l'rédéric venait, lui aussi, quelquefois ; il restait cinq minutes, et s'enfuyait, comme pris de i)aniquo...
— Guéris-toi, Céline...
Céline n'avait pas besoin (l(^ guérir. Elle le jurait. Jamais elle ne s'était sentie si bien portante, si active. Elle dormait un jx'u le jour, soit : la trop grande clarté alTectait sa vue, qui devenait défectueuse. Ainsi les objets étaient tuuràtour énormes, puis tout petits. Si elle regardait la rue, par exemj)lo, elle s'étonnait que les voitures fussent traînées par des chevaux gros comme le poing, tandis (\n(' i)assaient des chiens énormes, des chiens démesurés, grands comme des chevaux! Elle n'élait |)as folle. Elle savait parfaitement que ces bizarrcM'ies (Haienl duc^s au mauvais élat d(; ses yeux. Cela s'arrangerait sans «loute avec un lorgnon. En attendant, elle faisait des siestes qui duraientdedeux heures de l'après-midi à sept heures. Gévrinctte la réveillai! en rentrant. Alors Céline se
rattrapait. Elle se sentait fraîche, dispose, après ce bon repos-là. Et, prise de remords, elle commençait des travaux de nettoyage, de lessivage, qui la tenaient debout toute la nuit, sans qu'elle éprouvât un instant de fatigue. 11 lui arrivait de jeter de l'encre dans la lessiveuse et de prendre une fourchette au lieu d'une brosse, mais elle s'en apercevait toujours et poussait de grands éclats de rire. Les yeux, n'est-ce pas!...
— Je ferai tout ce que tu voudras, Gévri.
— Bien sûr?
— Bien sûr. C'est toi qui commandes maintenant. Parle, je t'obéirai.
— Céline, je t'en supplie, donne-moi tout ce qui te reste de cette saleté qui te fait tant de mal...
Elle donna une boite. Gévrinette dénicha les autres et les jeta dans le feu. Alors Céline sortit, bien qu'il lui en coûtât de se montrer si pauvrement vêtue. Elle alla dans des bars connus d'elle, où il y avait dans quelque coin d'ombre unecompagnie d'hébétées qu'on laissait là par habitude, par pitié et aussi parce qu'elles faisaient nombre et consommaient quelquefois. On se prèléiiL muLuellemont do la coco. On échangeait à voix basse des impressions vagues. On regardait sans envie les autres plus riches et bien habillées qui passaient avec un frisson devant la table où se tenaient, bien sages et perdues dans une songerie morne, les intoxiquées. Là aussi régnait, comme dans toutes les assemblées humaines, la stupide vanité. La plus maigre, la plus transparente, la plus malade, battait tous les records en absorbant des doses massives et s'en vantait avec une fierté indicible dans la voix. Il restait encore des espèces de co(iueltories chez ces malheureuses. Elles avaient des gestes d'au-
2i56 FAUBOURG MONTMARTRE
tomates pour se remettre de la poiulre de riz et cacher sous un trait de rouge la pâleur des lèvres sèches. Parfois, un monsieur en (juête de documents les faisait bavarder. Il y en avait une qui parlait latin. Une autre gardait de ses splendeurs une fourrure de petit-gris qu'elle mettait par tous les temps et qu'elle croisait sur sa poitrine creuse, pour qu'on ne vit pas toute la misère qu'il y avait dessous. Pourtant Céline arriva à les lasser. Elle empruntait toujours, elle ne rendait jamais. Et [)uis ell(3 monologuait parfois avec une telle incohérence qu'eUe effrayait les clients. On lui lit comprendre qu'elle abusait. Elle revint avec un billet.de cent francs, paya à boire, à manger, régala tout le monde, acheta une provision de cocaïne, s'enivra et fut j^tée dehors.
Le lendemain, cent francs manquaient à (iévriilette. Elle interrogea sa sieur.
— Pour (jui me prends-tu? s'écria celle-ci. Qu'on me coupe la main à l'instant même, si j'ai pris ces cent francs. Je savais que ça arriverait un jour et que tu m'accuserais. Mais je ne veux pas en rester là. Qu'on ouvre une enqiK'te ((u'on me fouille, qu'on m'interroge...
Gévrinette se contenta de mettre largoMt (jui lui restait dans son porte-monnaie, ({u'elle garda sur elle le jour et (ju'elle cacha la nuit sous son oreiller. Frédéric bii donnait le conseil de faire soigner sa sœur dans une maison de santé. 11 s'occuperait d'elle, 'assumerait les frais. (Jévrinette refusa.
— Vous serez forcée d'en arriver là...
— Que deviendrais-je ensuite, tonte seule?
Elle était très pâle. La nuit, par ses divagations, Céline l'empêchait de dormir. l>ans le jour elle subis-
FAUBOURG MOiNTMARTRE i^57
sait sa patronne, qui avait renoncé momentanément à ses inventions : la pommade pour paupières fatiguées n'était pas (( au point » ; la crème s'obstinait à tourner dans les pots artistiques où on l'enfermait.
— Ça ne fait rien, je vous garde comme secrétaire. Elle lui remit un jour deux lettres.
— Voilà. C'est une tâche de confiance que je vous donne. Nous allons voir si vous saurez vous en tirer. Prenez pour commencer ces deux lettres : la première est adressée à M. Philippe Valnègue, boulevard Malesherbes; la seconde à M. Boire, Léon Boire, avenue d'Antin. Ce sont des messieurs tout ce qu'il y a de plus chic, qui ont été mes amis. Il faut demander à les voir, eux, personnellement. Ne remettez pas votre lettre à un secrétaire ou à un domestique. Et vous me rapporterez la réponse. Ce n'est pas difficile, encore faut-il que cela soit bien fait. Et écoutez donc, si je suis contente de vos démarches, vous aurez votre part dans les bénéfices.
Gévrinetto comprit que la besogne était malaisée en demandant, avenue d'Antin, M. Léon Boire, qui était décédé depuis huit ans, et en s'adressant boulevard iMalesherbes, d'où on la renvoya à Neuilly. Là elle apprit que M. Valnèf^nie avait déménagé depuis sept ans et qu'il s'était fait construire un hùlel au Champ-de-Mars. Elle erra à travers les avenues du Champ-de-Mars jusqu'à ce qu'un boulanger complaisant lui eût indiqué le domicile de celui qu'elle cherchait. C'était un do (m\s hùtels modernes, à la fois somptueux et étriqués, devant lesquels des jardinets indigents ont la prétention de rappeler Versailles, (lui ont un escalier d'honneur de trois marches et affichent à tous venants l'orgueil boulTon de leur pro-
priétaire. Gévrinette fut reçue par un valet d'antichambre et par une sorte de secrétaire effaré qui demanda :
— Est-ce pour la collection?
— Non, répondit Gévrinette.
— Si c'est pour une demande de secours, c'est moi qui suis chargé...
De guerre lasse, il Unit par remonter auprès de son maitre. Il redescendit bientôt.
— Suivez-moi, mademoiselle.
Sur une immense table de travail, dans un cabinet inondé de clarté, M. Valnègue, vieillard obèse, coiffé d'un turl)an saugrenu qui le faisait ressembler à une vieille dame, s'affalait. 11 grommela:
— Donnez.
11 arracha des mains de (lévrinette la lettre, qu'il parcourut, poussa une exclamation indignée : « Oh! » et renvoya le secrétaire.
— Laissez-nous...
— C'est trop de toupet! balbutia M. \'alnègue, hors de lui, c'est trop de toupet! Au moins vous n'avez pas rencontré une dame en montant? Et elle n'y va pas avec le dos de la cuiller! Mille francs! Prenez ces dix francs pour vous, pour vous... prenez-les... et retenez bien ceci : au cas où vous reviendriez, je vous ferais arrêter. Parce que cette Germaine m'a trompé avec tout le monde, autrefois, elle voudrait me faire chanter maintenant, troubler ma trancjuillité, me relancer ici! Arrêter, vous entendez, je vous ferai, îirrèler... Ne bougez pas, taisez-vous... Maintenant liiez et qu'on ne vous remarque pas. Prenez encore ces dix francs... Au cas où vous rencontreriez une (lame, vous lui diriez que vous êtes venue pour me
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proposer un Fragonartl. Vous comprenez? un Fragonard...
Mme Damblemont attendait Gévrinette avec l'émotion d'une joueuse. Qu'allait-elle rapporter? Elle l'interrogea d'abord au sujet de M. Vainègue. Une brute! Sa réponse ne l'étonnait pas. Une vraie brute. Mais M. Boire? Quant elle eut appris sa mort, elle se frappa le front. Elle le savait! Elle avait oublié! « Il a même dû se tuer un peu pour moi... Le pauvre! Il avait de si vilains pieds! » Toujours gamine et espiègle, elle proposa à Gévrinette de partager le louis de Vainègue, qu'elle inonderait dorénavant de lettres recommandées, puisqu'elle savait que cela lui était désagréable. Elle empocha les dix francs et remit à Gévrinette un bouquet de corsage en violettes et roses rouges artificielles. Les violettes avaient donné leur couleur aux roses rouges qui avaient en revanche généreusement déteint sur les violettes.
— Mais ça égaiera votre tenue quand vous viendrez ici... à mon thé. Je recevrai dorénavant le jeudi.
Elle donnait à Gévrinette l'impression de ces grosses mouches (.[ni bourdonnent au plafond, se cognent aux vitres et déploient, avant de mourir, une activité prodigieuse, absolument inutile. Jamais Mme Damblemont n'avait douté de son intelligence, ni de ses capacités. Seulement elle se heurtait partout à des obstacles incompréhensibles. Une passe néfaste. Elle avait encore des amis... Mais Gévrinette refusa de porter à domicile ces lettres mystérieuses, qqc l'autre rédigeait fébrilomejit d'une grande éciilure> à la mode vers I880.
— A"h! soupira-t-elle, si j'étais mieux secondée! Mais je ne suis pas secondée. Il me faudrait
une secrétaire qui fût ce que jclais à mes débuts...
En attendant, elle sacra Gévrinette jeune fille de la maison, une fois par semaine. Il vint d'étranges vieilles dames qui s'enfuyaient précipitamment après avoir constaté la déchéance de leur amie. Des jeunes aussi, qui rencontraient là des messieurs rhumatisants, teints et vernis. Mme Damblcmont se multipliait, offrait à chaque nouveau venu un sourire qui montrait les effroyables dents encastrées, tant bien que mal, dans les gencives bleues. Gévrinette versait le thé auquel on ne louchait point et coupait des tranches de plum-cake pierreux qu'on refusait. Mme Damblcmont en était réduite aux plus humbles expédients, aux plus modestes emprunts. Elle discutait âprement avec Mme Sergeois, marchande à la toilette, les derniers objets que recelait la commode ventrue, liquidait d'inlimes bijoux, finissait par perdre toute confiance.
— Allez cliez votre tante tout de suite, dit-elle un jour à Gévrinette. Je suis momentanément si gênée, mon enfant, qu'on m'a coupé le gaz et que je ne saurai sur quoi faire bouillir l'eau du thé, cet aprèsmidi. Voici une lettre.
Car Mme Damblcmont écrivait sans cesse, avec rage, se ruinait on timbres, relançait au fond d'obscures provinces des notaires retraités qu'elle avait connus étudiants, suivait des pistes qu'elle abandonnait, faute de temps. Elle se présenta dans plusieurs théâtres. « J'accepterais n'importe quoi, même des rôles de duègnes. J'ai joué jadis, j'ai mAme eu du succès. )) On l'écoutail A peine; on prenait son adresse et on la renvoyait. Elle avait pourtant des aubaines. Ainsi elle rencontra une des ses anciennes femmes
de chambre qui, ayant réussi, lai prêta trois cents francs. Ces trois cents francs-là furent pénibles à l'amour-propre de Mme Damblemont. Elle assassina de demandes M. Valnègue, finit par aller le relancer elle-même et fut renvoyée par sa femme, une gamine de vingt ans, si cruelle! Elle se demanda si on allait la laisser mourir de faim... C'était impossible... Elle! Mme Damblemont! Bien qu'il lui en coûtât — « Enfin ce n'est pas de mon âge ces manières-là » — elle favorisa des rencontres à ses thés du vendredi, et connut l'ingratitude des femmee et l'avarice des hommes. Gévrinette, en allant chez Irène, emportait la dernière espérance de sa patronne.
— Dites-lui bien que c'est urgent, que c'est très urgent...
Elle le dit, en effet, à la femme de chambre, qui hésitait, et qui, avec un sourire en coin, fit entrer la petite dans la bibliothèque. « J'apporterai la réponse à mademoiselle ». Il était une heure de l'après-midi. Débraillé, Frédéric fumait une cigarette turque sur un divan, attendant Irène, qui s'habillait. 11 bondit en voyant entrer Gévrineltc.
— Comment! Vous?
— Mais oui, moi... J'apporte une lettre à ma tante, de la part de Mme Damblemont.
— Ah!... Vous voyez... j'ai déjeuné ici... J'avais à consulter un livre de la bibliothèque... Alors...
Irène ouvrit violemment la porte.
— Qu'est-ce que vous faites là tous les deux?
— Nous vous attendons, dit Frédéric, en causant.
— Ta Mme Damblemont m'embête! s'écria Irène. p]lle me demande dix choses dans sa lettre : de lui donner les costumes dont je ne me servirais plus, de
mo servir d'intendante, de lui avancer son loyer, de signer des traites qu'un honnête commerçant consent à lui escompter, de la recommander à mes amies... Ma réponse : fliitc!
— Ma tante, murmura Gévrinette, je crois que ce n'est pas une place bien sérieuse pour moi.
— Non, évidemment, répondit Irène.
Gévrinette ne remarqua point que le nez d'Irène
blêmissait et que ses lèvres se pinçaient. Elle reprit, encouragée :
— J'aimerais mieux autre chose. Si votre couturière voulait m'empluycr?
— Je verrai, lit sèchement Irène.
— Alors?
— Je t'écrirai.
Elle ne l'invitait pas à s'asseoir. Elle restait debout, devant elle.
— Ma tante, si je vous ai fâchée...
— Eh! non, tu ne m'as pas fAchée. Seulement, jo constate que tout ce (jn'on essaie avec vous tourne en embêtements. Et après tout, il faut aussi que je pense un peu à moi...
— (iévriuetlc, je pars avec vous, dit Frédéric, outré do tant de dureté, et je vais m'occuper de vous moimême, comme j'aurais dû le faire depuis longtemps...
— Frédéric, siflla Irène entre ses dents s; rrées, tu sais bi(Mi (pio j'ai à /'• parbM*. Hosto.
— Non.
- Prends garde! N*' me pousso pas à bout.
— Je...
Il se retourna. Gévrinette avait disparu. Ils entendirent la porte se fermer, puis la grille...
— Tu viens d'être injuste, s'écria Frédéric. Qu'as-
tu contre cette petite? Est-ce que tout ne se ligue pas assez contre elle, sans que tu t'en mêles... Oui, quoi qu'elle soit, quoi qu'elle ait fait, tu n'avais pas le droit de l'adresser à cotto femme, à cette Damblemont, que je soupçonne... Et c'est ta nièce, c'est la lille de ta sœur...
— Est-ce que cela te regarde?
— J'ai pitié.
— De quoi te mêles-tu?
— Tu vas voir de quoi je me mêle!
Elle comprit qu'il s'en allait et qu'il ne reviendrait pas. Alors elle eut une sorte d'attaque de nerfs au cours de laquelle elle s'accrochait à lui, jurant qu'elle l'adorait tant et tant qu'elle était jalouse de tout et même de l'amitié qu'il pourrait témoigner à quelqu'un. Elle l'aimait, voilà. 11 ne fallait pas lui demander d'être bonne. Sa passion tenait tout son cœur. Et elle l'embrassait avec furie, le conjurait de ne s'occuper que d'elle, de rester là, de vivre là, sans sortir, sans que personne vînt les déranger, il ne lui en voulait pas? Il ne la trouvait pas monstrueuse? Elle l'avait pris un jour de caprice, puis elle avait cessé de l'aimo.r, elle l'avouait, et maintenant il occupait toutes ses pensées. Elle était jalouse, jalouse affreusement. Sur un geste qu'il lit, elle se traîna à genoux. Oh ! non, il ne s'en irait pas... Il ne la laisserait pas ainsi, après une scène pareille...
Il resta. F^llo essaya de le griser de volupté, de l'abêtir de caresses, de lui faire oublier par sa gaieté tout ce qu'elle lui avait révélé de laideur, de bassesse et de cruauté. Il lui dit :
— Je suis tellement lâche... tellement faible... Elle le plaisanta :
— Tu entends par là que nous sommes bien accouplés... Deux monstres!... Mais non, mon cher, mais non, mon tout petit : un homme et une femme, simplement. Ah! si tu étais comme moi. L'éternelle histoire : tu m'aimais, je ne t'aimais pas; je t'aime, tu ne m'aimes plus... Si? Tu m'aimes encore? Mon chéri... Il ne faudra plus me faire de peine, jamais...
Il promit.
— Et pour Gévrinette, concéda-t-elle, cela s'arran- ^^era avec de l'argent.
Mme Chouya-Barca était donc devenue Mme Sauvouré. En quelques jours, la transformation avait été complète. P^lle montrait des mains rouges de travailleuse et portait sur le front des bandeaux unis. On l'appréciait pour son indomptable gaieté, et, comme il lui fallait quelque chose à aimer, elle se prit de passion pour son métier, toute fière quand les cuivres étincelaient, quand les meubles, bien astiqués, reluisaient, quand les Heurs avaient de l'eau fraîche. Si bien qu'elle conseilla à (iévrinetle d'entrer en service. Elle verrait comme c'était bon et facile. D'abord, les autres pensaient pour vous; il n'y avait qu'à se laisser vivre, et, le soir, on était si fatigué qu'un sommeil d'onfanl vous abattait. Elle regrettait pour son compte de ne pas y avoir pensé plus tôt. Elle avait retiré son corset pour la vie et elle était si tran-
quille ! elle était comme tout le monde ; on ne la remarquait plus. Bien mieux : les personnes qu'elle avait connues jadis n'arrivaient pas à établir une corrélation quelconque entre Mme Chouya-Barcaet Mélanie Sauvouré. Quand elle avait quelques minutes à elle, c'était Céline qui en profitait. Elle seule pouvait la soigner, parce qu'elle avait de la patience et ne la contredisait jamais. Elle passait son après-midi du dimanche avec elle. « C'est comme qui dirait une enfant; il faut savoir la prendre, voilà tout. On lui supprimera son poison plus tard, peu à peu. Quand on le supprime tout d'un coup, ça provoque des malheurs, à ce qu'il parait. ;; D'ailleurs Céline ne se plaisait que dans sa compagnie. On renvoyait Gévrinette.
— Allez-vous-en. Promenez-vous.
— C'est ça. Qu'elle s'en aille !
Mme Chouya-Barca montait un grand bol de café, qu'elle sirotait précieusement, et elle jouissait de ne rien faire, sinon de regarder les photographies qu'elle apportait et qu'elle commentait tout haut : (( Celle-là, c'est la pauv' tante Sauvouré, avec son Auguste, qui serait devenu un joli homme, sauf qu'il était grôlé... Ce bel officier, c'est Léon, qui était sergent-major à Bicetre... » Pendant ce temps, Céline se livrait à des occupations mystérieuses. Un jour, Mme Chouya-Barca la suri)rit en train de se piquer le bras gauche avec une aiguille.
— Qu'est-ce que vous fabriquez là?
— Je fabrique ce qui me fait plaisir, répliqua CéliiK^, hargneuse.
— Sûr et certain que vous ôtos libre. Mais, tout do même, vous vous abimez le bras.
Alors Céline lui demanda si elle serait capable de garder un secret, un grand secret. Sur réponse affirmative, elle expliqua que des personnes qu'elle no nommerait pas, parce qu'elles la touchaient de trop près, s'arrangeaient pour que des corps étrangers, des grains de poussière, des cristaux, voire des insectes, pénétrassent sous sa peau. Ils essayaient de se frayer un passage et cela provoquait de si intolérables démangeaisons qu'il fallait bien leur faciliter la sortie. Et elle continuait, minutieusement, de se piquer le bras. Elle se déchaussa. Des fourmillements intolérables lui venaient aux pieds...
— J'ai connu beaucoup de personnes qui avaient ça, déclara Mme Chouya-Barca, imperturba!)lo.
— Ah!
— Oui. C'est fréquent. Mais qu'est-ce qui se passe? Si vous en faites sortir ce qui vous gène, d'autres saletés arrivent. Ça produit un va-et-vient qui est dangereux pour la santé. Mieux vaut garder ce qu'on a. Ne vous piquez plus, madame Céline.
— 11 ne faut pas me parler comme à une louftingue... parce que je prends un peu de coco... gros comme un pois...
— Je vous dis la vérité.
Céline jeta son aiguille et sursauta.
— Ah! mince! On entjmd le sifflet du chemin de fer comme si on était à la gare!
Mme Chouya-Barca, qui n'entendait rien, consentit :
— Oui. C'est signe que le temps est clair.
— Ils sifflent! Ils sifflent des dix minutes sans discontinuer, à vous déchirer le tympan. Et la cloche maintenant! Vingt dieux, il ne partira donc jamais,
ce train-là? J'ai écrit au chef de gare pour lui dire que je voulais dormir. Est-ce que ça ne s'est pas mis à siffler entre trois et quatre heures du matin?... Je lui ai écrit que je ferais un procès en un milliard de dommages-intérêts. Qu'est-ce que je dis, un milliard? Voilà que deviens maboule... c'est cette cloche!... en mille sous de dommages-intérêts, mille sous convertis en centimes, saint Trophime, sur la cime. Un, deux, trois, c'est du en bois. Rio de Janeiro...
— Bien, bien, aquiesça Mme Chouya-Barca.
Au fond, celle-ci s'émerveillait que de la poudre blanche put changer une personne aussi morose, aussi insignifiante que Céline en un personnage aussi loquace, aussi inventif et qui, à force de parler, s'exprimait parfois en vers. On était là comme au théâtre. Mme Chouya-Barca entr'ouvrait parfois la porte pour que la bonne du troisième et Mme Fié, qui étaient curieuses, pussent écouter ces intéressantes divagations. Céline prisait quatre grammes de cocaïne par jour, et cela lui donnait de singulières idées. On en riait parfois. On n'eût pas ri d'une folle, mais Céline était ivre simplement, d'une ivresse singulière, qui s'exprimait de façon étonnante. Cela se compliquait de certains mensonges :
— Je suis allée dans nn grand magasin. J'avais du fil à acheter. Ne le dites à personne : la nuit je me fais une robe pour remplacer celle qu'on m'a volée. Je tire les fils d'un torchon ; vous n'avez pas idée de ce que ça fait bien. De loin on jurerait de la dentelle. Iroquois ! Jambe de bois! Et je colle îles pierres précieuses sur un melon à papa. 11 no me manque plus qu'un oiseau de parailis. Je m'arrange avec ce (jue j'ai. Bon. J'arrive donc dans ce grand
magasin, quand je tombe sur des cadavres disséqués. C'est à gauche, en bas, après avoir traversé le rayon des ménages, tout contre la brosserie. Ils étaient là une bonne douzaine avec la poitrine ouverte et des pancartes indiquant les prix : quatre-vingt-neuf soixante-quinze, vingt-huit quatre-vingt-dix... J'attrape l'employé ; « Vous tenez un rayon de macchabées maintenant? » Il me répond : « Faut bien, h cause des étudiants en médecine qui se fournissent chez nous ; mais si vous voulez traverser, vous trouverez la parfumerie. » Ils ne savent plus quoi inventer, je vous dis. Seulement, moi, j'ai adressé une plainte au directeur du magasin. Je lui ai dit que ce n'était pas agréable, pour des dames qui n'avaient rien à se reprocher, de voir des spectacles pareils, et que si ça continuait, il perdrait toute sa clientèle. Je ne me gène plus : j'écris, j'écris... Hein? Vous ne la reconnaissez plus, la Céline. On m'a tant tapé sur la trte que je la relève maintenant... Ce que les jambes me démangent, tout de même ! Pas un mot de tout ce que je vous raconte là à une personne qui me touche de près. C'est elle qui a caché ma robe et mon chapeau. Devant elle, je boucle ma malle et je fais la morte. J'attends. J'ai de la patience. Gennaro ne sera ])as toujours absent, madame Chouya...
Elle prononçait Mme Choiiyàâà, en appuyant sur l'a final. El elle se mit à chanter une jietite chanson qu'elle avait composée :
Mon iJouddha, pardonne-moi.
Car je suis une gazelle; Mon Houddlia, pardonne-moi, Car je suis en bois.
F'AUBOURG MONTMARTRE 269
— Ce que vous pouvez être rigolote ! admira Mme Chouya-Barca. Mais il faut m'appeler Mélanie, maintenant que je suis femme de ménage.
Ce mot éveilla en Céline un intense besoin d'activité. Elle aussi était une femme de ménage. Elle prit sa pantoufle de feutre et en frotta le parquet, longuement, en riant aux éclats.
— Quand j'étais petite, j'avais laissé tomber toute une petite boîte de perles de couleurs que maman m'avait achetée. Pendant quatre ou cinq ans j'ai retrouvé des perles dans les interstices du parquet. C'était une chasse... Ça m'amusait!... Surtout quand il n'y en avait presque plus, qu'il fallait chercher longtemps dans les rainures, avec une épingle. Il y avait des perles dorées, des bleues, des rouges, et puis des vertes... C'était les vertes que je préférais ; je m'en faisais des petites bagues... Vous ne croiriez pas, voilà que je les ai sous la peau maintenant, ces petites perles de couleur... Je les cherche avec mon aiguille... Je n'en trouve plus... II faut être une gosse pour trouver des belles choses comme ça, qui font rêver...
— Reposez-vous. Votre chambre est propre comme un miroir.
— Qu'est-ce que vous dites?
Cette phrase était toujours le prélude d'une longue discussion. Souvent, Céline croyait percevoir des injures dans les remarques les plus inolTensives. Elle était une poule ? D'abord, qu'est-ce que Mme Chouya- Barca entendait dire par « poule »? Elle voulait bien être bonne fille, gentille camarade, mais elle ontondait néanmoins qu'on la respectât et que l'on gardât les distances qui convenaient. Et puis, poule, cela
passait encore, mais « crocodile » était de trop. Et elle accablait Mme Glioiiya-Barca de reproches, tout en continuant de frotter les meubles avec sa pantoufle. Et sans transition, dans un accès de gaieté incoercible, elle aboyait sous la table, s'intorrompant pour pousser des : (( Aïe! Aïe! Aïe! » déchirants. Des douleurs fulgurantes la lancinaient. Elle riait encore en hurlant.
— Chut ! par rapport aux voisins, murmurait Mme Ghouya-Barca.
La rentrée de Gévrinctte ramenait Tordre. Céline affectait vis-à-vis d'elle une humilité écrasée, feignait d'altendre ses ordres, de la consitk'rer comme la maitresse souveraine. Quand la petite ne la voyait pas, elle lui faisait d'épouvantables grimaces. Elle resta quarante-huit heures sans manger, sous prétexte que Gévrinette lui reprochait sa nourriture.
— J'ai des nerfs et je suis lière, cxpliqua-t-elle à Mme Ghouya-Barca. Ma fierté me soutient.
Et puis, elle connaissait de sournoises vengeances dont elle se délectait. Elle lacérait, par exemple, les bottines de sa sœur, déchirait son corsage et s'offrait ensuite à le raccommoder, avec un air d'innocence.
— Qui est-ce qui a pu le faire ça? Ah ! nous avons des ennemis, va !
Et Gévrinette perdait courage, à sentir j)rès d'elle cette haine informulée. Le soir, surtout, quand la porte était refermée sur elles deux, quand on n'entendait plus ([ue comme un murmure le grondement du faubourg Montmartre... Souvent, la cousine Aurélie arriA^ait. Elle j^arlait de ses démék's avec la directrice delà pension de famille et s'épanchait en aigres récriminations. Gévrint>fcte la retenait tant qu'elle pouvait.
FAUBOaRG MONTMARTRE lii71
— Ne partez pas encore, ma cousine...
— 11 est tard.
— Alors, vous disiez que le pensionnaire brésilien ne payait pas de supplément pour son chocolat?...
— Lui, on le soigne, tu comprends : c'est un jeune homme, mais moi, moi...
Céline, silencieuse, faisait semblant d'écouter, la main crispée sur sa poche, sur sa poche qui contenait encore cinq ou six petites boîtes...
Mme Damblemont demanda à Gévrinette :
^ Est-ce que vous avez de l'argent sur vous?
— Non, madame.
— Ah ! Et chez vous ?... J'attends une rentrée.
— Hélas! madame...
Mme Damblemont n'insista point. Et même :
— Cela ne va pas nous empêcher de prendre une voiture ! s'écria-t-elle. J'ai des courses importantes à faire. Vous m'accompagnerez... Oh ! toute une liste... Mais il faut être sage : je me contenterai d'un fiacre. D'autant ({ue j'ai groupé mes courses par. (luartier... Comment me trouvez-vous? Suis-je à peu près potable?
Elle avait mis tout ce qui lui restait de broches, de bagues et do fourrures; cela composait un ensemble tel qu'on eut dit une marchande h la toilette portant sa boutique sur elle. Ce manchon minuscule romon-
tait à 1885 et ce boa de plumes blanches avait fait les beaux jours de l'Exposition de 1900. Récrépie en hâte, les cheveux flamboyants, ointe de parfums, elle se préparait à livrer une dernière bataille. « Je vais chez quelques amis. » Elle allait mendier pour le présent, au nom du passé. Ici, il s'agirait d'une loterie destinée à secourir une camarade pauvre tombéo dans le malheur et chargée d'enfants. Là, elle proposerait une afl'aire, n'importe laquelle, une afl'aire qu'elle trouverait au dernier moment, dans le feu de la conversation.
— En route ! Et j'ai comme une idée que nous ne perdrons pas notre temps !
Pendant trois heures, le iiacre roula. Les visites duraient peu. Mme Damblemont se heurtait à des consignes inflexibles.
— On ne vit plus chez soi, rcmarqua-t-elle ; pas moyen de rencontrer quelqu'un.
Sa dernière tentative échoua. C'était dans une usine d'un boulevard excentrique. A chercher le patron, ce charmant Ernest, qui était si spirituel autrefois, elle récolta des taches de cambouis sur sa belle robe feuille-morte. Ernest s'était dérobé.
— Monsieur a fait dire que madame écrive. Il est en conseil.
Elle avait insisté et même avait ouvert des portes, au hasard, dans l'espoir de trouver Ernest au milieu de son conseil. Elle était tombée sur des bureaux où stagnaient des employés.
— Mille pardons, messieurs, je me Irompe...
Elle avait erré dans (\c^ corridors, traversé l'usini'. parmi les ouvriers gouailleurs, et s'était reti'ouvée sur le boulevard, devant le Iiacre.
— Nous rentrons... n'est-ce pas, Gévrinette ?... V'ous ne trouvez plus rien? Cherchez... nous avons le temps...
— Est-ce que vous allez vous décider à me lâcher? dit le cocher.
— C'est la dernière course, mon ami.
— Pas trop tôt...
Pour amorcer cet homme, elle ajouta, en caressant le cheval :
— Il est gentil, et puis fort... Il n'a pas l'air trop fatigué... Il a le poil sec.
— 11 se plaint pas, mais il cale tout à coup, je le connais.
— Nous revenons, mon ami.
Retour morose. Pendant toute cotte traversée de Paris, Mme Damblemont se tut. Un peu avant d'arriver, elle dit cependant à Gévrinette, d'une voix tremblante :
— - Gévrinette... il faut que je tous avoue quelque chose... je n'ai pas de quoi payer le cocher .. Je m'imaginais que mes démarches auraient un résultat meilleur... Je n'ai pas eu de chance .. Je croyais... Enfin, je ne sais comment me débrouiller... Puisque vous n'avez rien, vous non plus... écoutez, vous allez me rendre un grand service : quand nous serons arrivées, je monterai, et vous proposerez au cocher d'accepter en paiement soit cette douzaine de paires de bas, soit cette boucle Louis XV en strass. J'avais emporté ça à tout hasard.. Vous saurez mieux vous débrouiller que moi avec cet homme... Et j'aime autant ne pas assister aux négociations, à cause de ma maladie <le C(i)ur. D'ailleurs, vous pensez qu'il sera enchanté et qu'il n'y perdra pas!
274 I-AUBOURG MONTMARTRE
La voiture s'arrêtait. Mme Damblemont sauta à terre et, sans attendre la réponse de Gévrinette, s'engouffra sous le porche de la maison.
— Alors, quoi ? fit le cocher.
Gévrinette lui expliqua, tant bien que mal, ce mode inédit de paiement. Il regardait tour à tour les bas de soie et la broche Louis XV, en strass. Et il restait stupéfait.
— Je pensais bien aussi, maugréa-t-il, que je n'avais pas affaire à des voyageuses ordinaires. Je me méfiais d'une double sortie. J'aurais dû demander des arrhes... Qu'est-ce que vous voulez que j'en fiche, de vos bas et de vos faux diamants ? .l'ai soixantedeux ans et je ne suis pas marié...
Un mitron, qui s'était arrêté, contemplait le tableau avec un vif intérêt. Une bonne s'arrêta également, puis une petite dame empanachée. Cela constitua un public.
— Je ne marche pas, conclut le cocher. Reprenez vos affaires. J'exige mon paiement, nom de d'ià !
11 arrêta son compteur, se dépêtra de ses couvertures et prit l'assistance i\ témoin.
— Des bas et du faux diamant ! Non, mais, qu'estce que c'est que ces giries-là?
— Attendez voir, interrompit la petite dame, combien en demandez-vous de vos bas, mademoiselle?
— Ah! mince! s'extasia le mitron. Voyez bonneterie !
— Je mettrai bien cent sous, insinua la petite dame.
• — Passez voir la broclie, dit la bonne. FJlle proposa trois francs ; le compteur marquait huit francs soixante-quinze,
— Allons ! un peu de courage, fit le mitron, ajoutez dix sous chacune.
— On pourrait essayer les bas à madame, s'écria un jeune et verdâtre galantin qui avait arrêté son triporteur et prenait un vif plaisir à la scène.
— Et mon pourboire? réclama le cocher.
Gévrinette dut compléter la somme elle-même, en
raclant le fond de son porte-monnaie. La foule, sympathique, applaudit.
— Qu'est-ce que c'est que ces poireaux-là ? remarqua la petite dame. Ils n'ont donc jamais rien vu?
Mme Damblemont se montra peu satisfaite.
— Si j'avais su, je m'en serais occupée moi-même... Des bas magnifiques !... Un nœud Louis XV authentique... Donner le tout pour huit francs! Vous vous entendez aux affaires!... Mais ça vous est égal, n'estce pas?... Enfin, je ne vous chargerai plus de rien, car je n'ai plus besoin de vous, ma belle. Je suis stupide de ne pas y avoir pensé plus tôt... Oui, c'est ça, bonsoir, bon voyage... Une idée admirable...
Et comme Gévrinette s'en allait, elle jeta :
— Je vais donner des leçons de chant! Et je gagnerai soixante-quinze francs par jour.
La petite chercha du travail avec une telle opiniâtreté qu'elle en tombait d'épuisement, le soir. Enfin (îlle trouva une place de vendeuse dans un petit magasin d'Auteuil. Elle devait rester devant la porte pour appeler l'aUention des passantes sur le maigre étalage, où il y avait quelques chemises, des pantalons, des jupons, du fil, des jarretières, dos cartes postales, de menus objets de parfumerie. Soixante francs par mois et le déjeuner.
« Faut-il quelque chose, madame? »
La patronne trouvait que Gévrinette n'avait pas l'intonation convenable.
— Vous n'êtes guère engageante... Vous avez l'air de leur conseiller d'aller voir ailleurs. « Faut-il quelque chose, madame? » Allons... Il n'y a pas de quoi être honteuse. Toutes les deux heures vous pourrez rentrer dix minutes pour vous chauffer un peu. Ah ! munissez-vous de chaussons de Strasbourg. A votre âge, rien n'est plus sain que de travailler dehors... Pensez à ceux qui sont dans les mines... Et aux ouvriers qui avalent de mauvaises poussières... Surtout qu'Auteuil c'est presque la campagne. . Tâchez aussi d'apprendre le quartier. Une supposition qu'une dame vous demande son chemin, vous lui dites : (( Mais comment donc, madame, j'vas vous renseigner... Pendant que vous y êtes vous n'avez besoin de rien?... Nous vendons au prix de fabrique, vu que nous prenons par grosses quantités et que nous n'avons ni loyer, ni frais do publicité... »
Dès qu'il pleuvait, Gévrinette rentrait. La patronne n'était j)as une méchante Icmmt». Quand la petite avait trop froid, elle la remplaçait même à l'étalage, glapissant des « Voyez! Voyez! » d'une voix de nez que l'autre désespérait d'attraper. Le soir seulement elle rentrait faubourg Montmartre. Elle trouvait Céline soumise, taciturne. Mme (^-houya-Barca afiirmait qu'elle était bien raisonnable et qu'elle diminuait progressivement sa dose de cocaïne. A la vérité, on venait voir cette extrordinaire <( louftingue » qui pouvait monologuer i)endanl des heures. On était comme au spectacle. Loulou, Java, les (îibmeistor fumaient des cigarettes en l'écoulant. On plaignait Céline, abandonnée par cette poseuse de sœur qui
ne voulait plus connaître personne. On apportait aussi de la cocaïne à la délaissée. Par humanité on y mêlait un peu de poudre de riz, voire de sucre en poudre, afin que cela ne lui fît pas trop de mal ; mais on refusait de sortir avec elle, bien qu'elle le demandât. Elle était trop compromettante. Une fois, chez Franqueil, où on l'avait amenée, elle avait failli provoquer un scandale, sous prétexte que M. Franqueil disait du mal d'elle. Au comble de la fureur elle avait cassé pour trois francs de verrerie. Loulou et Java durent la prendre chacune par un bras et l'emmener, malgré ses protestations. Une fois dans la rue, on s'aperçut qu'elle avait laissé ses souliers. 11 pleuvait et elle marchait sur ses bas, sans s'en apercevoir et tout en gesticulant. Le lendemain, elle accusait Gévrinette de lui avoir volé les souliers. Oh! elle accusait sans y mettre de colère, d'un ton sourd et résigné.
~ Pourquoi m'as-tu caché mes croquenots? Je n'ai plus que des pantouilcs... C'est chic!...
— Je ne t'ai rien caché.
— Si.
— Non.
— Et puis tu as peut-être raison. C'est toi qui commandes, c'est toi qui diriges. Moi je no suis rien, ilegarde-moi... je ne suis plus rien...
Elle n'était plus rien, en elTet, si eIVroyablemcnt maigre! Ce qui lui restait de vie n'était que de la lièvre.
— Gévrinette, dit un jour Frédéric, il faut vous séparer d'elle, il le faut.
-Oh!..
— Je vous en conjure. Dans son propri* iulérrt. Plus tard, elle serait incurable.
— Mais comment?
— J'aviserai...
On établit un plan. Lorsque tout fut concerté, Mme Ghouya-Barca prévint Céline :
— Qu'est-ce que vous diriez si l'on vous payait quinze jours à la campagne?
— Qui me paierait ça?
— Votre tante, Mme Ballestini, donc. Elle trouve que vous avez mauvaise mine, et elle n'est pas la seule.
— Elle a bon cœur... Et Gévrinotte?
— Gévrinette ne vous accompagnera pas. Faut qu'elle travaille chez sa mercière. Un ami de Mme Ballestini vous prendra chez lui; vous y serez comme qui dirait un coq en pâte et vous vous retaperez un peu...
— Et je serai libre?
— Sur, que vous serez libre. Un viendra vous prendre demain, en auto...
— Pour me conduire à la campagne?...
— Et dans une chouette campagne encore. Vous en avez de la veine!
— Oui, j'ai de la veine... V'ià qu'on tire encore le canon. On n'arrête pas de tirer lecanon...
— Vous ramasserez les petites affaires dont vous pourrez avoir besoin.
— Oui.
Quand Gévrinette rentra, Céline se montra exubérante.
— Saint-Hoch me croque, je vais voir les coqs! FIoc!
La petite balbutia :
— On t'a dit que tante Irène...
FAUBOURG MOiNTMAUTRE ^79
— Oui, ma sœur, je vas voir les fleurs, mon petit cœur.
— Dans une quinzaine de jours tu seras complètement rétablie : le grand air, de la bonne nourriture...
— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi? fit Céline brusquement, le sourcil froncé.
— Tu sais bien qu'il faut que je travaille.
— Est-ce que tu m'accompagneras?
— Peut-être... Je ne suis pas sure...
— Non, Gévrinette; non Gévrinette, je ne veux pas y aller!...
Elle tremblait de tout son corps et joignait ses mains crispées, dans un geste de supplication.
— Je ne veux pas y aller ! Je ne veux pas ! On vous enferme! On vous prive de coco! On vous douche! On vous bat! Je veux bien que je sois quelquefois comme saoule, mais il n'y a qu'à ne pas faire attention... Et à me laisser... Qu'est-ce que ça fiche que je crève, puisque personne nem'aimo... Laisse-moi crever heureuse... Je ne te force pas à en prendre... Moi je ne vis que pour ça... Sans coco, je brûle... Dès que j'en prends, ça me fait un froid sur la figure... C'est bon... C'est comme si on agitait un éventail parfumé... et je redeviens quelqu'un... Pas la campagne, Gévri! Pas la campagne! .. C'est pour ça que j'entends tout le temps siffler le train... V'ià encore qu'il siffle... le train qui va m'emmener... Je veux bien aussi que j'aie eu des torts envers toi... Et boum ! un coup de canon ! C'est du roi!... C'est en bois... Westphalie! Normandie! Je m'excuse, tu t'accuses... Pas la campagne, Gévri, pas la campagne...
Gévrinette faillit céder, à bout (rémoLion. Elle se
280 FAUBOURG MOiNTMARTRE
souvint do, ces paroles de Frédéric ; <,( Si on la soigne immédiatement on pourra la sauver. »
— Ma Céline, remets-toi... Tu t'imagines des choses... Voyons, tu ne vas pas refuser l'hospitalité de tante Irène... Tu es souffrante... Tu ne voudrais pas contrarier tante Irène. Jusqu'à ce que je gagne assez d'argent, nous avons besoin d'elle; c'est elle qui nous fait vivre, vivre, tu entends.
— Vivre... répéta Céline. Pas la campagne, Gévri!... Laisse-moi crever heureuse... Je suis bien là, dans le faubourg... S'il n'y avait pas les trains... et le canon... Moi, je claquerai devant les arbres...
— Dormons toujours ce soir... Nous verrons demain.
Exténuée, Gévrinetto ne tarda pas à s'endormir. Vers deux heures du malin, un léger bruit la réveilla. Elle se leva et colla l'œil à la serrure. En chemise, armée d'un litre, Céline arrosait la chambre de pétrole...
Quand Gévrinetto ouvrit la porte, Céline tomba, en proie à une épouvantable crise nerveuse.
— Et je ficherai le feu! Et personne ne m'en empêchera!... Un peu plus, un peu moins brûlée... J'ai déjà senti ça... le jour où je nettoyais mes gants, quand l'essence s'est enflammée... C'est pas vrai, Gévri... Ne me faites pas arrêter, mademoiselle... Je voulais détacher le tapis, où il y avait des taches... Dites, mademoiselle, no ni(^ faites pas arrêter... Et puis je fous le camj)... Je vas rigoler dans le faubourg... prendre un petit noir avec les copines... Laissiez donc, que je vous dis : j'ai rendez-vous avec les Gibmeister et avec la maman de Loulou, chez Franqueil; j« ne vous mens pas...
Gévrinette dut la prendre à bras-le-corps et la recoucher de force. Cela ne fut pas bien difficile. Céline n'était plus qu'un souffle. Couchée et bordée, elle esquissait de vaines tentatives pour se redresser. Si faible, elle était ligotée par les draps.
— Oh! vous m'avez mis la camisole de force, se plaignit-elle. On m'attend... J'ai des personnes à prendre dans le faubourg...
Et ce furent d'abominables insultes, un flot ordurier, des menaces, des imprécations, jusqu'à ce que Gévrinette lui eût tendu la petite boite où Céline puisa avec une grimace d'extase.
Au petit jour, Mme Chouya-Barca vint voir ce qui se passait.
— Vous grelottez, dit-elle à Gévrinette. Vous allez voir que vous avez pincé le mauvais frisson à c'te nuit... Céline qu'aura pas encore été raisonnable...
Vers huit heures, la concierge arriva. Frédéric était en bas; un monsieur attendait, dans une voiture.
— J'arrangerai tout, proposa Mme Fié.
Et elle entra dans la chambre de Céline. Puis, avec autorité :
— Habillez-vous vite. . Parait que vous allei vous amusiir dans ce château î... Je voudrais bien être à votre place! Vous n'allez |)as faire la petite bouche... Allons, dépêchez-vous.
L'autre obéit, très humble.
— Je me dépêche, madame Fié.
Elle semblait avoir tout oublié. Même, elle embrassa de bon cœur Gévrinette, (jui l'étreignii en sanglotant. On dut la porter dans l'oscalior. Elle no donuindait aucun Vonsoiguem<^ul ; elle no luttait plus. Elle
recula un peu avant de monter dans la voiture où l'attendait un inconnu.
— Nous allons voyager ensemble, mademoiselle. Je suis un ami de votre tante.
Elle s'installa. On lui mit une couverture sur les genoux. Gévrinette, qui essayait de sourire, lui en voya un baiser.
— Allez, dit le médecin.
Et Céline cria d'une voix déchirante qui fit se retourner les passants :
— Adieu, le faubourg!
— Il ne faut pas que vous restiez seule, Gévrinell"; votre cousine Aurélie va venir. Elle sera ici demain. Justement elle voulait quitter sa maison de famille. Elle s'installera avec vous jusqu'à la guérison do Céline.
— Je vous remercie, Frédéric. Ne me quittez pas. Je n'ai plus personne...
— Et moi?
— Oh! vous...
Elle n'acheva point et (Mit un faible sourire. Mais Frédéric secouait la tête. Ses parents ne s'inquiétaiinil, plus de lui. N'avait-il pas demandé le règlement de ses comptes? Ils ne répondaient à ses lettres que par de vagues et sèches formules. Cet enfant avait été un accident de leur amour, un amour qui persistait
malgré les deuils, malgré la vieillesse, malgré l'exil. Là-bas, dans l'humide et obscure maison où ils se plaisaient, on les voyait souvent à la fenêtre, joue contre joue, derrière les géraniums roses qui fleurissent toutes les fenêtres du pays, de la plus humble à la plus riche. Ils lisaient dans leurs yeux, quand ils se regardaient, le tendre roman de leurs fiançailles...
— Frédéric, il me semble que tout le monde s'écarte de moi. Et j'y ai pensé aujourd'hui pour la première fois : je suis une orpheline... C'est un mot qui a l'air de pleurer, un mot tout en noir : une orpheline...
— Il faudra déménager... Vous avez ici trop d'affreux souvenirs... Et ce faubourg Montmartre!... Vous vivrez avec Mlle Dada, et même quand Céline sera guérie... Ce sera très long de la guérir...
— Pourrai-je la voir?
— Non, du moins pendant quelque temps. Le traitement comporte l'isolement absolu. Le travail vous distraira. Car vous avez trouvé une place, n'est-ce pas? Expliquez-moi. Que faites-vous?
Quand elle lui eut dit quelle était sa besogne chez la mercière d'Auteuil, Frédéric se révolta. Rester dans la rue, par ce froid !
— Ce n'est pas si mauvais, répondit-elle ; surtout quand ça pique, quand ra mord bien la figure. On a mal, mais on no pense plus à, rien. Et puis, à cet endroit-là d'Auteuil, c'est encore presque la campagne. En face de la boutique, il y a une maison avec un grand jardin. Je vois des arbres. Et je (inis par m'habituer, je vous assure... C'est plus agréable que chez Mme Damblemont. C'est honnête. Et il n'y aura pas toujours six degrés au-dessous do zéro. Au printemps, pensez donc!...
— Gévrinette, il me vient une idée... Oui, une idée... Nous serions sauvés tous deux... Car moi aussi... moi aussi... j'ai besoin de partir... Ecoutez, Gévrinette, vous savez que j'ai une maison là-bas, là-bas...
On frappait. Mathilde entra.
— Bonjour Gévri ! Bonjour, monsieur, dit-elle. Je vous dérange?
— Mais non, balbutia Gévrinette.
— Je viens par rapport à ta sœur. Je me trouvais au coin du faubourg et du boulevard avec Ernest. Entre parenthèses, il te fait dire bien des choses, Ernest. Et il te demande si tu veux venir avec nous dimanche; il nous invite à déjeuner, ma chérie; c'est la fortune ! Il a sur le cœur de no pas avoir pu t'olTrir à souper ce fameux soir, tu te souviens! Mais ne mélangeons pas les carottes avec les navets. Où en étais-je? Ah! oui. Nous attendions pour traverser, quand je vois Céline qui se débattait avec un monsieur, dans une auto. Elle me reconnaît; elle casse une vitre avec son poing et elle se met à crier : « On m'emmène de force, Mathilde! Au secours! » Moi je savais qu'elle était perdue de coco. J'ai été obligée do le dire à la foule qui voulait faire un mauvais parti au monsieur. Et puis on a bien vu à qui on avait affaire, vu qu'on allant chez le j)liarmacien, parce qu'elle s'était coupé le poignet, elle gueulait : « C'est riroquois, jambes de bois! Arrêtez le train, pour (jn'il ne siflle plus! Je resterai au faubourg! Je resterai au faubourg! » Elle n'a pas grand'chose : le pharmacien lui a bandé le poignet <'t il a aidé le monsieur à la remettre en voiture. Elle ne disait plus rien ; seulement j'ai voulu te prévenir. Et voilà... Ernest est en ba».
Elle avait toujours son béguin vert, sa robe rouge, et elle était violemment maquillée.
— Quelle drôle d'idée d'avaler des drogues, conclut-elle. N'est-ce pas, monsieur? Gévri, présentemoi donc à monsieur.
Elle ajouta que l'on pourrait, le dimanche suivant, aller déjeuner tous les quatre avec Ernest. Ce serait gentil... Frédéric se récusant et Gévrinette n'insistant point, Mathildese leva, froissée.
— Je suis bonne fille, déclara-t-elle ; quand je me sens de trop je me tire des pattes. Et je n'en veux à personne. Même si tu te retrouves embarrassée, je t'emmènerai encore à Montmartre, comme la dernière fois. On a bien rigolé, monsieur. Quelqu'un s'est battu pour nous. On s'est baladé jusqu'au jour. Et pas moyen de bouffer. On en trouvait pour nous payer à boire; pour manger, c'était macache et midi sonné, pas, Gévri? Moi j'ai cru bien faire en venant te raconter ce qui s'était passé avec ta sœur... Te v'ià tranquille, maintenant ; t'as ton indépendance. Mille bons petits saints distingués, monsieur et ma<lame.
Frédéric, après son départ, resta muet.
— Alors? dit Gévrinette d'une voix tremblante... Où en étions-nous quand elle est entrée?... C'est vrai, je suis sortie avec elle, une fois... Je ne voulais pas rentrer ici à cause de (jcnnaro... Elle m'a conduite dans un restaurant où l'on dansait... J'ai regardé danser... N'est-ce pas, je ne savais à qui m'adresser...
— Oui, oui, je conçois... murmura Frédéric.
Elle sentit un soupçon et une tristesse dans sa voix !
— Yousne me croyez pas?
— Mais si... En voilà une idée !... Oubliez donc tout ça...
— Vous disiez donc?
— Je disais que je possède une petite maison... làbas, très loin... Si plus tard vous vouliez aller vous y reposer...
— C'est la petite maison où vous aviez emmené votre sœur ?
11 hésita.
— Oui, répondit-il.
— Oh! je la connais... Vous m'en avez si souvent parlé...
— Peut-être... au moment des vacances... J'y retournerais aussi. Je vous inviterais avec la cousine Aurélie... C'est un beau pays... un pays sauvage. On s'y repose bien...
— Je ne puis me reposer.
— Nous en reparlerons...
Elle lui demanda, avec angoisse :
— Vous partez ?
— J'ai un rendez-vous... Je reviendrai demain... Votre cousine Aurélie sera là. Elle n'est pas amusante, mais à votre âge on a besoin d'un chaperon. Il faudra l'écouter... A demain, (iévrinette. Je ne vous laisserai pas. N'ayez aucune crainte. Comptez sur moi...
Il ne voulut pas voir le pauvre geste qu'elle fît pour le retenir. Et elle resta seule... Elle avait on un père, une mère, une sœur... Plus rien... Des amies comme cette Mathilde. Un ami distrait et (jui se dérobait sans cesse, qui avait l'air (\^' lui reprocher elle ne savait quoi. Soudain, un frisson lui glaça les moelles. Les meubles craquaient. Elle s'enfuit et tomba dans
Loulou et la Javanaise, qui s'en allaient bras dessus, bras dessous.
— La Gibmeister est une vraie gale, dit la Javanaise; figure-toi qu'elle raconte partout que c'est toi qui poussais ta sœur à prendre de la coco pour te débarrasser d'elle ...
— Même qu'elle dit que tu serais avec votre anciei) pensionnaire, le Charançonneau!
— Tu ne viens pas chez Franqueil?
— Il ne la recevrait pas. Elle n'a pas de chapeau !
— Moi, dit Java, j'y mets les pieds pour la dernière fois. Je commence à me marquer; je ne veux pas jouer les Ghouya-Barca jusqu'à la cinquantaine, histoire de m'établir ensuite femme de ménage à huit sous de l'heure. Très peu pour moi, merci. J'imiterai Frangipane...
— Frangipane fait la veuve, expliqua Loulou. Elle se promène toute en noir; elle va, elle vient; elle a toujours l'air pressé. Ça ne l'empêche pas de sourire. Elle sourit sous son crêpe ; ça fait mignon. Possible que ce ne soit pas une personne bien jolie, à cause de ses deux dents cassées, mais elle a de l'invention, et puis, elle sait l'anglais et l'allemand. Seulement, mélie-toi, Java, si elle voit que tu l'imites, elle te flanquera un ramponneau. C'est qu'elle cogne dur! Tu parles, qu'elle avait arrangé Gibmeister, parce que Gibmeister s'était mise en nurse comme elle... et puis, Rose-Marie, donc, et Paprika... il n'y avait j)lus que des nurses sur les boulevards. C'est très gentil de lancer la mode ; seulement, on en est la première victime. Tu ne viens pas, Gévri?
— Non.
— T'es fi^re ?
288 FAUBOUHG MONTMARTRE
— Non...
— Laisse-là donc, fit Java. On n'aurait même pas dû s'arrêter avec elle, pas, Gévri? Bonne chance, ma fille...
Ce soir-là, Gévrinette ne dîna point. Malgré le froid, elle ouvrit la fenêtre pour que le tumulte du faubourg la rassurât, le grondement qui avait bercé son enfance. Do si haut, le tumulte le plus canaille vous arrive sourd, apaisé, magnifié comme le bruit de la mer. Et cela ne s'arrêtait point; cela changeait seulement... Au petit jour, il y avait des hurlements dont on ne savait jamais s'ils étaient de douleur ou de gaieté, si c'était la chanson d'un ivrogne ou le cri d'un homme assassiné. Une espèce d'aurore blafarde se leva. La petite n'avait pas dormi. Elle se sentait engourdie, les membres inertes, sans pensée. A huit heures, la cousine Aurélie survint.
— J'ai reçu un télégramme de M. (Iharanron. Il a eu raison de me prévenir... Tu as une lichu(î mine... Justement, j'avais ou une histoire avec la directrice, à propos d'une compote sans sucre... On n'imagine pas ça, hein ! une compote sans sucre... A six heures, ce matin, je payais mon dû... C'était l'échéance. Elle voulait me compter la journée. Je me suis débattue comme une diablesse... Nous chercherons un logement ensemble... loin d'ici... ïu travailles à Auteuil; nous irons à Auteuil, Gévrinette...
Elle s'arrêta, émue et solennelle.
— Je suis ta mère, maintenant, comme qui dirait la mère... Je veux bien prendre une pareille responsabilité; mais il faut me promettre... Embrasse-moi, d'abord...
Gévrinette l'embrassa.
FAUBOUnr. MONTMARTRE 289
— 11 faut me promettre, continua Aurélie, d'oublier le passé...
— Quel passé?
— Tu sais ce que parler veut dire.
— Mais non, ma tante.
— N'insiste pas.
— Tu veux que j'oublie père?...
— Non.
— Céline?
— .Je veux que tu oublies tout ce qui ne me regarde pas... tout ce qui a eu lieu avant que je prenne la responsabilité do toi... Tu comprends?... Je ne te demande pas de confidences... Tu n'es pas responsable... Tu as été mal conseillée, mal guidée. Tu es une bonne petite, au fond, et très brave.
A quoi bon se défendre? Gévrinette n'en avait pas le courage. Elle se sentait si lasse... Elle toussait.
— Couche-toi, dit Mlle Dada. Nous verrons demain si tu dois retourner chez ta mercière. Ce n'est pas un métier. A ta place, je l'abandonnerais. Irène et M. Charançon se chargent do toi jusqu'à ce que tu te sois tirée d'affaire. Profites-en. J'ai des relations dans la confiserie. Je te chercherai un emploi. Bien entendu, aux personnes à qui je t'adresserai, tu n'auras pas besoin de donner de détails... 11 faut rentrer dans l'existence bourgeoise, passer l'éponge, tu entends, passer l'éponge... Et quitter cet endroit infernal... pour que je ne regrette pas plus tard, d'être venue à toi...
290 FAUI50URG MONTMAlîTIŒ
XXXÏV
Irène avait reçu un l)illct pour une répétition générale. Elle demanda à Frédéric de l'accompagner.
— Nou3 ne pouvons vivre éternellement comme des ours.
11 n'avait pas de place, mais elle s'arrangerait, au contrôle. Depuis quinze jours, ils restaient enfermés, ne se quittant presque pas. Au soin qu'elle mit à s'habiller, il devina qu'elle était contente de sortir, de se montrer à nouveau et qu'elle lui échappait encore. Mais, au théâtre, on refusa de placer Frédéric. La salle était bondée.
— Je regrette, dit le contrôleur.
— Reste, proposa Frédéric, je te chercherai h la sortie.
— Jamais do la vie. Je trouverai bien un fauteuil j)our toi.
Mais elle ne trouva ri(Mi. Les gens qu'elle arrêtait au passage se récusaient : « J'attends justement quel- (ju'un, chère amie... autrement, je vous céderais ma seconde place avec plaisir. »
— Tu ne bouges pas, reprocha-t-ello. Ne connais-tu donc personne?
— Non...
— Je ne sais pas, moi : il nie seml)lo quo. si j'étais loi, je connaîtrais du monde. Enfin! rentrons...
A neuf heures et demie, ils étaient i\o retour. Trène
se regarda longuement dans la glace, admira sa robe, sa coiffure si réussie et soupira.
— Voilà que je recommence à t'encombrer, dit-il. Elle répondit :
— Tu as des constatations d'un goût ! Ah ! mon cher, il y a des moments où tu pèses cent mille kilos !
— Tu aurais dû rester là-bas...
— Et te laisser? Je n'en mourrai pas de rater ce four-là...
— Comment sais-tu que c'est un four?
— Ça se flaire dès le contrôle. Et puis, quand on ne peut pas entrer, on trouve toujours que c'est un four ! Quand seras-tu parisien ? Qu'est-ce que nous allons fabriquer?... Non, mon vieux, non, pas de plans d'avenir; cela ne nous réussit pas...
Elle bâilla. On sentait qu'elle faisait un effort prodigieux pour plaisanter, pour ne pas trop montrer sa mauvaise ihunieur.
— Irène... commença Frédéric.
— Quoi?
Il lui prit les mains.
— Irène, ayons du courage...
— Ah! bon! ra recommence... Nous en avons jusqu'à minuit!
Mais il secoua la tète. Il était très sérieux. Les laideurs s'accumulent sur un amour comme des nuages noirs qui obscurcissent un ciel pur ; il n'y a d'abord (ju'un nuage, si petit, une mince fumée! Et il en vient deux, puis trois ; ils arrivent sournoisement, ils s'attirent, ils s'agglomèrent jusqu'à tout envahir — et c'est la nuit. Maintenant, ils savaient. 11 ne fallait pas attendre... Les ressources de Frédéric s'épuisaiiMit. Jamais Irène ne consentirait à mener une
29i2 FAUBOURG MONTMAHTME
existence médiocre — et même si elle v consentait, pourrait-il assumer la responsabilité de cet arrachoment.
— Ah! remarqua-t-elle, si tu m'avais ordonnr simplement de te suivre?
Elle parlait au passé. Leur séparation était donc une chose convenue... Depuis quinze jours, il épiait chez elle le premier signe de lassitude. 11 était résolu à ne point attendre qu'on lui signifiât son congé.
— Où iras-tu?
— Je voyagerai.
— Tu retourneras chez toi ?
— Peut-être.
— J'irai te voir... Tu me brises le cœur, mais je ne proteste pas; je te comprends. Si tu pouvais rester mon ami, mon tendre ami?... Mais non... tu es trop jaloux, trop intransigeant... Mon Frédéric! Après toi, je n'aimerai plus personne... C'est trop cruel... Nous aurions sans doute mieux fait de ne pas nous revoir. Gha(iuc fois que nous nous retrouverons et que nous nous serrerons la main, nous serons sans force... C'est la grande preuve, ça, la grande preuve... Comme tu es froid... Tu ne pleures ])ns... Moi, je suis désespérée...
Elle rectifia l'incliiinison d'une rose ;\ sa ceinture, 11 se leva.
— Oh! tu veux t'en aller?
— J'ai besoin de tant de courage...
— Et nous allons nous quitter ainsi?
~ Il le faut.
11 devina qu'après son départ elle sortirait et qu'<dlr irait occuper son fauteuil au théAtre. 11 sourit.
— Tu peux sourire !
— A bientôt. Je viendrai te dire au revoir jeudi dans l'après-midi.
— Mon Frédéric!...
— Ma chérie!...
— Mais c'est horrible ! C'est horrible !... Nous étions si unis, ce matin encore...
Le lendemain soir, Frédéric surprenait Gévrinette et la cousine Aurélie au moment où elles se préparaient à dîner. Et, tout de suite, il leur proposa une fuite à trois :
— Gévrinette est souffrante. Elle a mauvaise mine... Moi-même, il faut que je m'en aille, il le faut... et très vite... Alors, voilà... J'ai ma maison de Saint- Jean-de-Basteigui... Il fait beau, là-bas... Il y a du soleil... une paix admirable... C'est un endroit où les étrangers ne viennent jamais... Un si petit village, vous comprenez. Nous resterons six mois, un an... Nous oublierons le faubourg Montmartre...
— Oh! Frédéric! balbutia Gévrinette en joignant les mains, extasiée, c'est vrai? A'ous voulez bien de nous?
Elle n'avait jamais voyagé. Cela lui paraissait une féerie. Le nom seul do Saint-Jcan-de-Bastcigui lui était doux. Elle évoquait la description de Frédéric : « D'un coté la montagne ; de l'autre un jardin sauvage... »
— Voyons, c'est aujourd'hui mcrcre<li... cli bien! vendredi matin... Vous aurez le temps de vous préparer? Oui... Le train [);irl à neuf heures du matin, gare d'Orsay.
— Nous.no pouvons; tout htisser ici... L'appartement?...
294 FAUBOURG MONTMARTFiE
— Je m'arrangerai tout à l'heure avec Mme Fié.
— Les meubles?
— Mme Fié les enverra au garde-meuble.
— Si vile... Laissez-nous le temps de nous retourner...
— Non... Plus tard, il y aurait peut-être des obstacles... Et vous me rendrez là un immense service...
Il conclut en leur donnant rendez-vous à la gare d'Orsay à huit heures et demie. Il viendrait de son côté. Jusque-là, il n'aurait i)as une minute à lui.
— La maison sera bien sulïisante pour nous trois. Mlle Aurélie dirigera la popote avec Gévrinette.
— Frédéric! Je suis heureuse! heureuse!
Un coup de vent ouvrit la fenêtre. Ils durent se taire, tant le vacarme du faubourg Montmartre élait épouvantable. Gévrinette remarqua gaiement :
— Crie tant que tu voudras ! Vendredi, nous ne t'entendrons plus!
C est trop beau, rô[)étHil \urélii% lu verras qu'il y aura quelque accroc au dernier moment.
Elle tint à ce que G('vrinette vint avec elle rendre cjui'l(|ues visites d'adieu à des dames austères, dans des rues moisies. Là, elle insiuuail (ju'elle passerait avec sa jeune cousine une grande partie do l'année dans «. C(3 cliàleau ». (jui «Mail admirable, aflirmail-elle; et
FAUBOURG MONTMAitTRE ^95
elle n'en précisait pas le propriétaire!... Elle laissait les vieilles daines vertes de bile.
— Elles sont furieuses, expliquait-elle à Gévrinette; d'ailleurs, je ne suis allée chez elles que parce que j'avais quelque ciiose de désagréable à leur dire. Elles m'ont embêtée tant de fois ! Ce ne sont pas des amies ; c'est ce qu'on appelle des relations.
Elles tentèrent de voir Céline, mais se heurtèrent à une consigne implacable. Le médecin se montra réservé. Il avait rarement vu un cas d'intoxication aussi complet. Céline bavardait jour et nuit avec une volubilité telle qu'on ne pouvait noter ce qu'elle disait, un flot de paroles assez curieux au point de vue de l'étude de la verbigératiun. C'étaient des phrases incohérentes où elle employait des mots bizarres, d'un vocabulaire inconnu. Elle déployait une activité effroyable, se dépensait en paroles, en gestes désordonnés, plaidait sans cesse sa cause, cherchait à prouver, à se justilier. Tout cela coupé de douleurs atroces, d'hallucinations. Elle se croyait tantôt dans une gare, à cause dos coups de sifflet qu'elle entendait sans cesse; tantôt, sur un champ de bataille, à cause du canon (|ui l'assourdissait. Comme on lui avait retiré toutes aiguilles ou épingles, elle se déchirait la peau des bras avec ses ongles, pour faire sortir les cristaux, les grains et les insectes, affirmait-elle. Elle avait beaucoup maigri...
— Monsieur, nous allons partir, pour longtemps peut-être. Si nous pouvions l'embrasser, l'embrasser seulement, supplia G<'vrinette.
Le docteur refusa. Le traitement élait à la période la plus pénible. Céline, au cours d'une crise nerveuse, s'était mordu la main <hoite avec nue telle
force que ses doigts étaient monstrueusement enflés. La voir en ce moment serait lui donner une émotion inutile. D'ailleurs, son liyj)ocondrie était complète. Elle ne réclamait point sa famille.
— C'est une malheureuse... une malheureuse, conclut le médecin.
Gévrinette eut le cœur serré en quittant la maison de santé, sombre, au milieu d'un grand parc désolé, en traversant les quartiers populeux pleins d'hôpitaux, de cliniques, d'asiles de nuit, avec ces boutiques livides où stagnent des viandes trop noires, des pains trop blancs, ces quartiers où tout est laideur et qui n'ont môme plus, comme autrefois, le pittoresque, la tiédeur crasseuse de ces |*ues étroites où les misérables vivaient en commun et se tenaient chaud. Des baraques misérables s'échelonnaient le long d'une interminable avenue, et il semblait que les cahutes, les maigres hommes, les hâves enfants, les arbres squeleltiqucs, allaient ôtre emportés par le vent aigre, balayés, poussés au ruisseau ou à l'hospice. Gévrinette s'en allait au pays du soleil. Elle laissait tout ce qui avait été sa triste enfance...
— C'est très bon, constata Aurélie, celte sorte d'entr'acte entre le passé et l'avenir. Sois intelligente et gentille; je suis sure que Frédéric t'épousera.
- Oh! ma cousine!...
— A toi d'avoir des manières convenables et d'essayer do lui faire (mblior...
— Quoi donc?
— Des choses...
Elle no voulut point précisci". Elle avail un air entendu. Quoi! L'on pouvait se marier à dix-sept ans... à condition de garder près de soi une per-
sonne d'expérience qui ferait marcher le ménage.
— Ma cousine, je vous en prie...
La dernière soirée, faubourg Montmartre... Quitter les lieux où l'on a souffert, c'est encore un arrachement. (( Quoi qu'il arrive, je ne reviendrai plus jamais ici », pensait Gévrinette. Trois petites pièces au faite d'une maison ouverte à tous les vents et où la rue, semblait-il, se prolongeait... trois petites pièces où tant de souvenirs se heurtaient, se contredisaient... Le fauteuil où, le soir venu, M. Gentilhomme fumait sa pipe et regardait « mam'zelle Balandard » en clignant de l'œil derrière la fumée, — la table sur laquelle Gennaro compulsait des paperasses mystérieuses... Le lit de Mme Gentilhomme, — celui-là même où, pendant les dernières nuits, Céline se tordait de douleur... Tout ce qui était entré là, et en était sorti!... La malle de Frédéric arrivant, la valise dans laquelle on avait empilé en hâte les hardes de Céline... Demain, ce serait à son tour de s'en aller. Les portes s'ouvrontsur l'espérance et sur le néant. Quel gouffre, derrière une porte ouverte!
— Tu dors, au moins? s'écria Aurélie, de la pièce voisine.
— Oui, ma cousine, je vais dormir.
— 11 faut être fraîche, demain... Un long voyage... Elle non plus ne pouvait trouver le sommeil. Elle
avait acheté un poulet froid, des œufs durs, des fruits; on mettrait du café dans une bouteille... Il faudrail déjeuner et dîner tons trois dans le wagon...
— Je sais bien qu'il y a un restaurant dans le train ; mais montrons à ce jeune homme (jue nous avons du tact. Pour ma part, je lui olfrirai do payer ce que je dépensais dans mon lamily-iiouse. Si cela doit durer
un an, comme il dit, je ne veux pas lui être à charge. Et toi, tu devrais travailler là-bas, te créer une occupation, faire de la broderie, de la tapisserie. Toute ton éducation est à reprendre... En attendant, tu respireras le bon air dont tu as besoin...
A deux heures du matin seulement, elles se turent. Vers huit heures, au moment où elles allaient partir, A-urélie fut toute surprise de trouver Gévrinette bouleversée.
— Je pense que tu ne regrettes rien ! ce serait un comble!...
Gévrinette regardait autour d'elle.
— Tout est en ordre! remarqua Aurélie. Mme Fié a des instructions. Nous n'oublions rien!
En bas, Mme Chouya-Barca attendait. Gévrinette l'embrassa.
— Vous allez voir, lit-elle, ce que c'est beau, la campagne! Tâchez do forcir et de bien vous amuser. Pour ce qui est de Céline, dès qu'on pourra, j'irai la voir et je vous tiendrai au courant. M. Fié app(>rlo la malle... Ce que vous êtes fort, tout de même, monsieur Fié!
La portière fermée, elle tira son mouchoir et l'agita.
C'était fini...
Mais la pensée de retrouver Frédéric à la gare ranima Gévrinette... Ce serait gentil, ce long voyage... Ils s'entendaient bien tous les deux. Elle pensa ù certains dincirs qu'ils avaient faits ensemble, quand Céline s'absentait. lia mère Buissonnaille les servait. Ils jouaient au j>eiit ra('*naire...
— Pourvu qu'il soit exact! pensa-t-elle tout haut.
— Les hommes, ra arrive au dfTnifT moment, juiiea Aurélie.
Et elles attendirent, assises sur leurs malles.
— Il nous a bien dit : en face du guichet?
— Oui, oui...
— Huit heures et demie...
Gévrinette regardait attentivement. Son cœur i)attait. N'était-ce pas Frédéric, ce jeune homme qui arrivait en courant? Non...
— Neuf heures moins vingt, maugréa la cousine. Tu vas voir qu'il nous forcera à courir.
A neuf heures moins le quart, Gévrinette balbutia :
— Là... Est-ce que ce n'est pas Honorine, la femme de chambre de ma tante Irène?
— Oui... Elle nous cherche. Vous nous cherchez, mademoiselle?
— Parfaitement, ré[)ondit la femme do chambre. 11 n'y a pas de temps perdu; j'arrive à l'instant. Voici deux lettres pour Mlle Dada.
La cousine Aurélie lut les lettres et Ut :
— C'est bien ; vous répondrez que c'est bien, voilà tout.
Et elle expliqua à Gévrinette :
— M. Charançun m'écrit qu'il a été retenu àladernière minute par une affaire importante, que nous partions sans lui. Il nous rejoindra dans quelque*» jours.
— Ah !
— DépèchoHs-nou>^. L'autre lettre contient de l'argent pour le voyage et des instructions. En route...
Ce voyage dont Gévriuettt^ s'rlait [)r(mn> tant <I«' joie!...
— Nous aurons beaucouf) Iroi» d»» i)Oulet piuir nuu> deux, rcL^retta Aurélie.
Elles trouvèrent de mauvaises places dans un compartiment encombré.
— Quelle figure! reprocha la cousine. Tu n'es jamais contente.
— Mais si...
— Mais non... Puisqu'il écrit qu'il nous rejoindra...
— Oh ! ce n'est pas pour ça...
-- Quand il m'arrive quelque chose de bon, je me réjouis ; je suis gaie.
Gévrinelte pensa à ce mol qu'elle avait entendu dans la foule : (( Moi, chaque fois que je vais au théâtre, je pense à la pauvre maman, qui est au cimetière. Alors, vous comprenez, monsieur Charles, ça me gâte tout mon plaisir. . »
Jamais elle n'avait voyagé en chemin de fer plus d'une demi-heure. Elle fut prise bientôt par la volupté de la vitesse. Quelque chose de i)lus fort qu'elle l'emportait, elle ne savait où, elle no savait vers quoi... A partir de ce moment, elle n'avait qu'à se laisser vivre, en fermant les yeux. Elle pouvait redevenir une enfant. 11 n'y avait })Ius sous ses pieds d'embûches infâmes ; elle n'avait plus en face d'elle une patronne, ni un ennemi. Ce train, d'une violence bienfaisante, arrachait tout cela, éparpillait, semblait-il, des morceaux de malheur qu'il jetait au vent. Il allait très vite, sans doute vers un admiral)l(^ but, vers un but de splendeur, de lumière, de bonté.
11 fallait prendre un petit train d'intérêt local, qui les déposa avec une bonne heure de retard devant la gare de Saint-Jean-de-Basteigui, où l'on devait, selon les instructions de Frédéric, les attendre. En effet, quand elles descendirent en pleine nuit, une vieille femme était là. Elle éleva jusqu'à leurs visages une lanterne, les examina et dit :
— Mademoiselle Dada et mademoiselle Gentilhomme?
— Oui.
— Je suis Mme Soyenèche, la cousine de ?>édéric. Il m'a télégraphié de venir vous chercher. Je vous souhaite le bonsoir.
Comme pour achever la présentation elle dirigea la lumière de sa lanterne sur son propre visage. Cette femme avait dû être magnifique : il lui restait de sa beauté un port majestueux, des yeux vastes et sombres, un nez pur, d'une ligne splendide. Elle avait une mantille sur ses cheveux blancs et traînait des voiles de deuil.
(( C'est la cousine Soyenèche, qui faisait pour à Elisabeth », pensa Gévrinette. Et elle évoqua la petite sœur de Frédéric, morte à douze ans, que la robe noire, avec sa traîne tragique, effrayai!...
— J'ai là une voiture... Baptiste, charge les bagages, et de la rapidité, s'il te plaît.
30i FAUBOURG MONTMARTRE^
— Nous VOUS dérangeons, madame... minauda Aurélie.
Mme Soyenèche ne répondit pas. Elle poussa la barrière et fit monter les voyageurs dans une carriole attelée d'une mule.
— Vous y êtes? Tenez-vous bien.
Elle s'installa sur le siège et fouetta la mule en criant « Arrayouà ! » La mule partit au galop.
— Il ne fait pas chaud! murmura Aurélie. Je m'étais fait une autre idée de ce pays-là...
— Chut, fit Gévrinette.
— Pourquoi, chut ?
— Si elle entendait...
— Eh bien? Nous n'allons pas chez elle. C'est une parente pauvre à ce qu'il parait.
— Chut!... Oh! ma cousine, ce qui vient sur nous, là...
— Eh bien, tu ne sais pas ce que c'est? C'est la montagne.
La montagne! Quitter le faubourg Montmartre le matin et se trouver le soir dans la montagne!... La voiture suivait une route étroite. Uu vent froid souffiait.
— Est-ce qu'il yen a pour longtemps, madame? interrogea Aurélie.
Pas de réponse. Soudain, à un détour de la route, ils tombèrent sur un groupe qui dansait, à la lueur des torches. Une danse grave que rythmaient des claquements de doigts. Un accordéon gémissait. Mme Soyenèche dit bonjour. Les danseurs lui répondirent en se tournant poliment vers ell(% sans perdre la mesure...
— C'est donc une fêle? demanda Aurélie.
FAUBOURCx MONTMARTRE 303
— Tous les vendredis, daigna répondre Mme Soyenèche.
La mule allait au pas. Une douzaine de maisons basses s'espaçaient...
— Où sommes-nous?
— A Saint-Jean-de-Basteigui, donc! Où voulezvous être?
Devant une de ces petites maisons, la vieille tira rudement sur les rênes. C'était là.
— Entrez vite...
Elle alluma l'électricité.
— Ici, dans le bas, il y a le salon, la salle à manger, un cabinet de travail... Vous verrez tout ça demain. Vous n'avez pas faim? Non?
Elle les poussa devant elle.
— Montez... Au premier étage, il y a la chambre de Frédéric et la chambre de sa sœur, la petite Elisabeth, qui est morte ici... On l'a enterrée au cimetière de Saint-Jean.. . La chambre est restée telle quelle depuis... Frédéric l'a fermée et a jeté la clef dans le ruisseau... Une idée à lui! Montez! Montez... Ici, au second, on a installé une chambre à coucher pour Mlle Dada, et, selon les ordres de Frédéric, j'ai cédé ma chambre, ma chambre... à la petite demoiselle...
Gévrinetto comprit la lourde rancune qui tremblait dans cette phrase.
— Mais vous, madame?...
— Oh! moi, je n'habitais ici qu'en attendant. J'ai conservé une chambre dans la maison d'en face... Je ne suis pas chez moi ici; je suis chez Frédéric... Il m'y tolère seulement. Ne vous occupez pas de moi... A partir do demain, une petite bonne du pays fera votre service... Quand vous aurez besoin d'un.rensei-
gnement, je me tiendrai à voire disposition. Il y a tout ce qu'il faut pour vous débarbouiller. Demain, si vous avez quelque chose à me demander, c'est en face, je vous le répète, chez l'épicicre, Mme llibu. Je vous souhaite le bonsoir.
Mme Soyenèche disparut, secouée d'indignation. Sa chambre! Sa belle chambre! Et pour le comble elle tomba sur les gens du pays, qui rentraient se coucher. Les jeunes gens portaient des lampions au bout d'énormes branches d'arbre. Elle pensa se dissimuler dans l'ombre, mais on la reconnut et on la pressa de questions... Des étrangères, dans le pays! D'où venaient-elles? Que faisaient-elles? Resteraientelles longtemps? La petite avait l'air bien malade...
— Et c'est vrai que vous rof)renez voire chambre chez Mme llibu? demanda quelqu'un.
Mme Soyenèche tressaillit. Depuis le temps, elle s'était habituée à considérer comme sienne la maison de Frédéric, la plus belln du pays. Elle balbutia, en essayant de sourire :
Oui, pendant quelques jours... sans doute... H faut bien se sacrifier, quand on a des invilés.
Elle dut passer par la boutique de Mme llibu, où des gens buvaienl, qui ricanèrent. Quelle humiliation! Tout le pays se moquait d'elle. Une vraie déchéance, pensez donc!... Hentrer chez l'épicière! Relrouver ce coin humide où stagnai l toujours un relent de saumure... Ces étrangères! Ces étrangères ! Et la vieille mâchonnait des malédictions.
Cependant, Gévrinette, Aurélie s'étant couchée à côté, regardait sa chambre. Celait une v-aste pièce, d'une propreté rigide. De minces tapis en sparterie jonchaient le parquet, ciré à aveugler. Les volets
FAUBOURG MONTMARTUE 305
intérieurs étaient fermés sur le mystère du jardin. Elle écouta le bouillonnement furieux du ruisseau... Des rideaux de guipure... des fleurs en papier de soie. Sous verre, un quatre-màts en réduction... Une chromolithographie espagnole « en commemoracion de la peregrinacion à la Santisima Yirgen dol Pilar, 18 avril 1880 »... Sur une console, des fleurs artilicielles sous globe, Et, dans l'alcôve, un lit surélevé. Une odeur d'encaustique, de citron et d'encens...
Gévrinette n'osait toucher à rien... Elle se sentait étrangère, glacée par l'accueil hostile de Mme Soyonèche, la gorge serrée d'émotion, et plus seule que jamais, dans ce pays inconnu...
Quel ravissement au réveil! D'abord Gévrinette voulut voir Saint-Jean-de-Basteigui et çlle ouvrit les fenêtres qui donnaient sur le village. Un homme passait, menant un attehige de bœufs. 11 toucha indolemment les bètes du bout de son bâton, leva la tôle et salua... Un vrai village pour rire, un de ces villages comme on vu voit sur les boites à musique. Pourtant le ciel était triste, si bas, si gris... Lo sommet de la montagne disparaUsait dans une fumée roussàtre. «'Ce sont peut-être des nuages », i)ensa Gévrinette. La vie devait être facile et joyeuse daps ce pelU.paya de. gens serrés a.u piod (hî la montagn(\
i)06 KAUBOUKG MONTMARTRE
D'un coup (l'œil, on connaissait Saint-Jean-de-Basteigui. Il y avait une vingtaine do maisons. En face c'était celle de répicière. On lisait sur le fronton cette inscription gravée : (( Fait par Pierre et Marie Chulot, conjoins en l'an 1830 ». Mme Soyenèche, qui guettait, laissa tomber le rideau en voyant Gévrinette. C'est qu'elle s'accoudait à la fenêtre, cette petite, et qu'elle répondait aux bonjours des gens, comme si elle était cbcz elle ! Quel toupet!
On ne vit la vieille dame que vers dix heures du matin. Elle se précipita dans sa chambre, examina le parquet, et le petit navire, et les fleurs sous globe.
— Je n'ai louché i\ rien, soyez tranquille, ne pul s'empêcher de dire Oévrinette.
— Eh! je ne vous fais pas de icproches non plus. La demoiselle Dada?
— Elle s'habille.
— Bien... bien... .l'ai une iiivilation à vous transmettre... de la part de la famille Castut-llorry... Ce sont des parents éloignés. (Juand ils ont su que Frédéric avait invité des })ersonnes, ils sont venus me demander si c'étaient des personnes honorables... J'ai ré])ondu : « Bien sûr, si Frédéric a invité da^ personnes, ça ne i)eut être que des personnes honorables... Je ne les connais pas, je n'ai pas de renseignements sur elles, mais c'est certain et vous pouvez y aller les yeux fermés ». Je ne dis pas ca j)our olTenser, mais au vrai je ne vous connais pas, ht'-? Les Castut-llorry vous demandent de venir déjeuner. Le vieillard grand-père a lapporté trois cent mille francs d'Amérique. Vous allez manger comme vous n'avez jamais mangé à Paris, je le })arierais. Moi, on a oublié de m'inviter... Je ne ferais pas une bassesse
l'AUBOURG MONTMARTRE 307
pour de la nourriture... ni une concession... Pendant ce temps-là, je vous demanderai de rester ici... Je voudrais frotter moi-même « ma » chambre, astiquer mes objets... N'est-ce pas, vous n'y resterez point toujours, et cela demande à être entretenu.
— Mais tant que vous voudrez, madame. D'ailleurs, pourquoi ne pas me faire un lit au rez-dechaussée? Cela vous permettrait de garder cette pièce.
— C'est humide. Frédéric me gronderait. D'autant que vous n'avez pas l'air de trop bien vous porter...
— Je viens ici pour essayer de reprendre un peu de santé.
— Vous partez de la poitrine? demanda Mme Soyenèche.
— Mais non ! sécria Gévrinette en riant.
— La petite Elisabeth, la sœur à Frédéric, est partie de la poitrine, elle. C'était une malade bien contrariante et qui m'a donné du souci... L'air d'ici n'est pas bon pour les malades... Une supposition que je connaisse quelqu'un de malade, je lui dirais : (( Ne restez pas à Saint-Jean-de-Basteigui, povre. L'air est trop fort. Il rompt les vaisseaux des poumons. C'est un air (jui est fait pour les gens du pays. Aussi nous voyons très peu de Parisiens... ils passent seulement en automobile. Ils ne se donnent même pas la peine de ralentir. Nous ne sommes pas assez conséquents... Qu'est-ce que c'est que Saint-Jcan-de- Basteigui k coté de la capitale? Eh bé, j'aime autant vous l'avouer : j'ai soixante-huit ans, je n'ai jamais vu Paris, je ne le verrai jamais, et je n'ai guère envie de le voir. Cela me paraît de la fameuse i)ourriturc. Il y avait ici un soûlaud, un seul, il est mort; ou
l'appelait le Parisien, et quand on voit des créatures (Je mauvaise vie on les appelle des Parisiennes. Voilà. Elle resta jusqu'à midi à assassiner Gévrinetle de remarques désobligeantes. A midi, la cousine Aurélie, ({ui avait tout entendu derrière la porte, entra et, après un sec bonjour, interrogea :
— Vous êtes venue nous rendre visite, madame? (( Rendre visite » dans « sa chambre »! Mme Soyc-
nèche frémit.
— Eh! oui...
— Cette enfant a besoin de beaucoup de repos, de tranquillité. Dorénavant elle ne se lèvera pas avant le déjeuner. Je viens de voir la bonne. Elle me parait très bien... H me reste à vous remercier, madame.
Mme Soyenèclie baissa la tète, vaincue, et lila doux. Elle transmit l'invitation des Castut-llorry et S'OlTrit à faire att(der la mule pour les conduire à la forme. Ce fut un déjeuner héroïque. Les Castut et les llorry, innombrables, étaient attablés dant; une grande salle propre et nue, au-dessus d'une étable nette comme un salon. L'ancêtre, tout ratatiné par l'a go, la gorge gonllée par un commencement do goitre, les paupières mi-closes, ce qui le forçait, pour regarder, à porter la tète en arrière, d'un mouvement douloureux, s'écria :
— Les invités de notre Fréfléric sont nos amis. Soyez les bienvenus et prenez place.
Il y avait une trentaine de convives, des vieillards, des tout petits à la mamelle. Aux |)lac('s d'honncui . le curé doyen et le vicaire. Au bout do la table, les valets en manches de chemise. Gévri nette eut pour voisins deux gars endimanchés à la figure luisante, iiux belles cravates roses, et qui ne lui parlèrent
point, par timidité, durant tout le repas. C'était la grande fête du pays. On servit des hors-d'œuvre, de la soupe aux légumes, des truites, du rôti de veau, du pâté de canard, du civet de lapin, du poulet à la crème, du gigot, des haricots, de la salade, des gâteaux, du fromage, des fruits, le tout arrosé de vin du pays, un vin âpre qui sentait un peu le bouc.
— Nous sommes dépaysées, souriait Aurélie. Des Parisiennes qui n'ont jamais bougé, vous pensez!
La présence des Parisiennes impressionna tout d'abord. Puis un des voisins de Gévrinette donna la parole à un vieux valet de ferme :
— Hé, le Fantassin, raconte l'histoire de l'Alboche. On commença de rire. A chaque grande fête,
le fantassin racontait l'histoire de l'Alboche, un uhlan avec lequel il avait conversé en 1870, pendant sa captivité. Le uhlan ne savait pas un mot de français. « Ah! lui répétait le Fantassin, si je te tenais k Saint-Jean-de-Basteigui, comme je te ferais ton affaire de bon cœur, salaud! » Et l'autre répondait, courtois et bienveillant : « la wohl! la wohl! »
Le déjeuner se prolongea jusqu'à quatre heures, (iévrinctte se sentait à son aise au milieu de ces braves gens, comme si elle les avait toujours connus. Klle évoquait la liAle fébrilo du faubourg Montmartre et, surtout, ces visages que creuse une faim toujours inassouvie... les hommes qui grignotent lentement lin bout de pain... les repas des ouvrières chez Monronneau... Ici les bètos étaient plus heureuses...
Mme Gastut-4iorry, qui ne s'élait pas assise un instant, pour mieux surveiller le festin, donna des fleurs à Gévrinette et la gratiiia d'un baiser au «lépart.
— 11 faut que je vous prévienne, dit-elle à Aurélie.
La Soyenèche est méchante. C'est une bavarde, pardessus le marché. Méfiez-vous d'elle.
— Je l'ai déjà rembarrée, appuya Aurélie. Je suis restée trente ans dans le commerce; je sais juger les gens.
— Et quand vous voudrez, revenez ici. Nous ne mettons jamais les pieds au village, nous... Nous vivons de nos terres, nous n'achetons jamais rien... Deux fois par an, mon lils va à la ville...
Elles rentrèrent à pied. Au crépuscule Gévrinetto visita le jardin. 11 était petit, mais divinement mystérieux... Elle trouva le ruisseau bouillonnant et le banc sur lequel Frédéric écoutait la chanson d»^ l'eau.
— Rentre, cria la cousine. Il fait froid...
Elle eut voulu rester là. La maison lui causait toujours une impression singulière.
— J'ai tout visité, raconta Aurélio. Et toi? cela ne t'intéresse pas?... Il paraît que la chambre où est morte la petite Elisabeth était très jolie... Quelle idée d'avoir fermé la porte ainsi et de défendre qu'on entre... Tu comprends ca, toi? En voilà des complications ! Tout doit s'abîmer à l'intérieur. On a beau mettre des housses... J'aurais cru la maison plus luxueuse. Pas de relations à se faire. Les fermiers sont... des fermiers. La Soyenèche me déplaît formellement. L'été, il y aura du monde... Je ne sais pas si nous resterons jusqu'à l'été... Dès que tu te sentiras tout à fait retapée... Moi, j'aime bien la campagne, mais avec un jardin potager, une balanroire, des jeux, des amis. Et il faut que tu songes à ton avenir. Je ne me rendais pas compte que c'était ij si loin ici. l^es gens ne parlent même pas français;
les hommes sont drôlement habillés. Tu n'as pas peur de t'ennuyer, toi? Non? Tant mieux.
Gévrinette ne s'ennuya pas. Soudain, deux jours après leur arrivée, vers midi, les nuages se déchirèrent, la montagne se dégagea et le soleil resplendit. La petite comprit la gaieté, le charme de Saint-Jean, tout baigné de lumière dorée et de chaleur. Elle s'en fut toute seule, très loin, en plein bois. Elle avançait doucement, pénétrée de bonheur, les narines dilatées pour aspirer les frais parfums. Elle pensa aux enfants qui jouent square Montholon parmi les arbres étiques, dans le bruit, dans la poussière. Elle évoqua un géranium qu'elle avait soigné faubourg Montmartre et dont elle avait respiré l'aigre odeur jusqu'à ce qu'il l'eût exhalée pour la dernière fois, si faiblement, comme on pousse le dernier soupir...
Elle s'assit sur une grosse pierre, au bord de la route, et relut la lettre de Frédéric. Il ne précisait point les raisons de son manque de parole. Il viendrait bientôt, sans doute, le plus vite possible. « J'ai un pèlerinage à faire là-bas, sur une petite tombe. Et aussi je commence à avoir besoin de repos. Je voudrais partir tout de suite, et je souhaite que les affaires ne me retiennent pas trop longtemps. J'imagine votre existence dans la petite maison, et je vous envie. Peut-être vous rejoindrai-je au commencement de la semaine prochaine. J'ai envoyé quelqu'un prendre des nouvelles de Céline. Son état est stationnaire. La guérison est possible, mais elle sera très longue-, le dérangement cérébral est profond et ne subit guère de modifications. 11 no vous servirait à rien d'Mro là puisque les malades sont mises au secret pendant la première partie du traitement. Je
312 FATTROURr, MONTMARTIŒ
viendrai, dans tous les cas, le mois prochain... » Gévrinette cherchait, entre les lignes, à deviner la pensée de Fréiléric. Sans doute ne viendrait-il pas... Il ne soufflait mot d'Irène. iMais Irène saule pouvait le retenir. Pourquoi? Si Frédéric eut été Iti!... Ils se seraient promenés tous les deux... Elle tenterait de lui rendre, à force d'affection, la petite sœur perdue... C'était son ambition qu'un jour il arrivât à lui dire : « J'ai cru que c'était elle qui me parlait! » Cola, lui semhlaiL-il, la débarrasserait de tout le passé. Car ce passé la hantait. La nuit, quand elle voyait un innocent lumignon tr^Mnbler dans la boutique de répicière, qui servait aussi à boire, Gévrinette se reportait au sous-sol du père Franqueil, où elle était entrée parmi les autres... Elle se sentait coupable de tout ce qu'elle avait vu. Les ignominies qu'elle avait traversées lui laissaient, semblait-il, des souillures. Elle se reprochait de savoir tout ce que la petite Elisabeth avait ignoré, divinement. Et elle avait beau se répéter : « Ce n'est pas ma faute ! » une sorte de honte lui serrait le cœur. Elle se revoyait parmi le tumulte de ce restaurant de nuit, juchée sur son tabouret, tandis que Mathilde mendiait pour elle un souper. Dans ce bois accueillant où le soleil dansait, dans ce silence, dans ces parfums, pourquoi se laisser gagner pas d'absurdes hantises? Oui. on l'avait macpiillée, déguisée, traînée sur les boulevards. Et après? Un merle chantait au faite d'un pin. Et voilà (|u'ello était obsédée par le souvenir de Mme Fron, et par le chant funèbre que la logeuse de Mathilde glapissait, pour couvrir lo bruit des pièces remuées. Ici, les animaux étaient hpureux... Pourquuoi penser cà la souffrance des che-
vaux excédés ou des chiens perdus faul)ourg Montmartre? Elle ne voyait plus le ciel, ni les pins, ni les oiseaux ; elle ne respirait plus cet air embaumé. Le faubourg Montmartre était présent, plus que jamais, à crier. Elle respirait son relent d'alcool et de poussière... C'était l'heure oîi Loulou, la Javanaise, Rose-Marie, Paprika sortaient, armées de fards et de rires, pour se battre contre la faim... Le bar... le restaurant et les hommes louches qui jargonnaient, bousculaient les fail)les, insultaient les femmes entre leurs dents serrées... Elle avait tant souhaité cette fuite... Est-ce que la fuite ne lui servirait à rien?... Ici, que pouvait-elle craindre? Les paysans qui passaient la saluaient comme on salue les châtelaines dans les romans. Et bientôt elle se familiariserait avec ce petit coin du monde, où les êtres semblaient doux et paisibles.
Quand elle revint, la cousine Aurélic était inquiète !
— Je croyais que tu t'étais perdue! Alaljle! Le boulanger nous a apporté un superbe gâteau, pour nous souhaiter la bienvenue. J'ai déjà lié connaissance avec un tas de gens. Ils sont très polis et très aimai)le9, tu sais. Et, j'ai envoyé des cartes postales à mes vieille» amies. J'ai clioisi celles où notre maison a l'air diiu château.
xxxvu
Prévenu de différents côtés que le souci de sa sécurité devait le conduire à s'éloigner quehfue peu.
Gennaro s'était décidé à voyager. Pour dissimuler sa personnalité, il abandonna d'abord son chapeau haut de forme graisseux, son éternel smoking, son pardessus jaune, et s'habilla convenablement. Toutes ces fantaisies et les négoces divers auxquels il se complaisait ne seyaient qu'à Paris. Ailleurs il devenait sérieux, bourgeois, touriste, rentier. Il réservait k la France les rares facultés de son cerveau inventif et les courtages qu'il prélevait sur le plaisir. Naples, Francfort, Manchester le virent, oisif et spleenétique, bon commerçant qui déplore les loisirs forcés et les vacances obligatoires, et rêve de nouvelles batailles devant les tableaux de musée et l'animation des ports. Enfin, il ressentait une certaine humiliation à passer ignoré dans les foules, avec sa casquette anglaise, son ample caoutchouc, alors qu'il était si connu à Paris. Mais, tel les hommes célèbres qui, accablés à un moment par leur gloire, s'exilent pour se faire oublier, il goûtait à la fois l'amertume et les bienfaits de l'incognito. D'autres travaillaient pour lui, qui le renseignaient ponctuellement par dos lettres envoyées dans les diverses postes restantes. Au vrai, bien qu'il fut absent, les affaires ne marchaient pas trop mal. 11 avait reçu de bonnes nouvelles de cette boutique qui venait de s'ouvrir et où l'on débitait des galanteries en chansons, en cartes postales, en menus objets. Des secrétaires le remplaçaient auprès des ( lients qu'il s'agissait de piloter. Pour trompor son ennui, il faillit devenir phisienrs fois, au cours do co voyage, l'étranger qui se laisse conduire avec un sourire indulgent, dans les endroits le-, plus caractéristiques. Commo il était économe, il ne tarda pas à y renoncer. Au surplus, il
était sérieux et ne considérait lo plaisir que sous ses formes négociables. Enfin il se créa dans les hôtels de confortables relations avec des messieurs riches de tous les pays. 11 les encouragea à venir se dérider un peu sous son égide dans les lieux de délices qu'il leur décrivit et qui florissaicntaux environs de Montmartre. Ainsi il se ménagea (les recettes pour l'avenir. Mais il avait la nostalgie. Le soleil de Naples ne la guérit pas plus que l'animation de Francfort. Ainsi que les poètes éloignés de leur belle et qui regardent avec mélancolie partir les trains qui vont vers le pays de leurs amours, Gennaro errait autour des gares et aspirait au retour. Les nouvelles qu'il recevait ne laissaient point prévoir une prompte solution. Il arrivait, en effet, à ce fâcheux tournant, à cette semaine fatale où se décide le sort d'un homme. On l'accusait de vente de substances vénéneuses. Enfin, un de ses anciens acolytes, Ilu!)rynitz, dit Cœur-de- Viande, essayait de le compromettre dans une ténébreuse histoire... Après l'assassinat de Lucienne, Lucienne qui habitait la maison des Gibmeistor ot que l'on avait trouvée tuée dans son antichambre, Hubrynilz avait essayé de vendre par rintormédiairo do Mme Élise une broche, l)rillants et émeraudes, qui fut identifiée plus tard comme ayant appartenu à la morte. Mme Élise, qui jouait de malheur depuis quelque temps, était déjà sous les verrous. Hubrynitz se défendait comme un beau diable, affirmant que le bijou lui avait été transmis par (Icnnaro, lequel devait en* savoir long sur ce drame. (Jennaro avait eu la broche entre les mains pendant vingt-cjiiatre heures en effet. Elle lui avait v\r remise par Négro, l'ami de Loiiisette, qui la fonait d'un bercnb^ <',->})-
316 FAUBOUI^G MONTMARTRE
tien. (îoniiaro avait cherché une part de courtage, ainsi qu'il était dans ses haî^itudes; il eut bien livré l'hercule égyptien, dont il connaissait le repaire, s'il n'avait craint une dénonciation de ce dernier relative îi un enlèvement en aut()mo!)ile où. si l'hercule avait été le bras, Gennaro avait été le cerveau agissanl. Tout cela, très compliqué, ne pouvait s'élucider dans l'atmosphère déprimantes de' la prison, sous le feu des interrogatoires. Mieux valait laisser passer l'orage. D'autant que les affaires d'assassinat réservent toujours des surprises et que les brutes qui s'y em- |)loient ont la manie d'entraîner tout le monde dans leur chute. Encore, s'il avait pu constituer des alibis, offrir au tribunal des témoignages valables...
Enfin on le considérait en fuite depuis le moment où il s'était réfugié chez Céline. 11 envoya chez cette dernière le plus a<lroit de ses représf^ntants i\ Paris alin d'obtenir d'elle, le cas échéant, une déposition dont il dicta les passages essentiels. Il apprit que Céline venait d'être enfermée, (jue M. Gentilhomme était mort, Gévrinette partie avec Frédéric Charançon, et que tout espoir d'être soutenu de ce coté-là s'on'ondrait.
Gennaro constata alors qu'il vieillissait. 11 eut, pour la première fois de sa vie, le désir du repos. Mais non le ropos à l'rancfort, à Naples ou à Manchester, le repos dans ce Paris mèin»* où il avait si frnctueusemrnt évolué. Comme cos fonctionnaires retraités qui rùdent auti)urdo leur ministère, comme ces actrices hors d'âge qui pap<Hent chez les concierges de théâtre, il serait le monsieur cossu et austère, qui arpente le !)oulevard en ne s'occupant que de sa digestion. Les générations passeraient;
FAUBOURG MONTMARTUE 317
les petites deviendraient des duègnes; d'autres cornacs guideraient les étrangers; lui, bardé de considéi'alion, cuirassé de respectabilité, contemplerait cette agitation qui avait été sa vie et où il avait puisé sa richesse. Pour cela, trois ou quatre ans d'activité lui étaient encore nécessaires.
Ainsi, ni le Pausilippe, ni le Mein, ni le marché de Brown street ne retinrent son attention, tant il était absorbé par ses calculs. Plusieurs fois l'insistance que mettaient des individus à le suivre et à le dévisager le contraignit à user de stratagèmes humiliants. Francfort le vit déguisé en jeune dame, et un de ses correspondants de Liverpool dut le cacher pendant trois jours dans une cave. Bien qu'il ne lésinât point et voyageât, il trouvait dans les endroits les plus inattendus dos ligures Suspectes qui l'obligeaient à des ruses de bète traquée. Pour dépister un de ces gêneurs, il dut se teindre, faire semblant de boiter, sauter dans un train en marche et descendre à contrevoie. Tous ces jeux n'élaieiit plus de son âge et le ramenaient aux pires expédients de ses débuts. 11 se promit de ne plus s'engager dorénavant que dans les affaires paisibles et d'écarter la tentation dos bijoux.
. Gennaro avait donc Iruid sur la vaste terre, alors que le faubourg Montmartre l'abritait tièdement. De plus, le danger (ju'il courait l'amollissait. 11 n'était point construit puur affronter les dangers. Il se sentait l'àiui; douillette. Lors de ses pérégrinations à travers les villes, il laisait un tour pour ïh\ point passer devant les prisons. La vue d'une l)ande de forçats ([uc l'on embarquait lui fut pénible. Le soir où ce spectacle lui fut iniligc', il diiui co)ùeusement,
318 FAUBOUllG MONTMARTRE
lui si pratique, si sage, si prudent. Il mangea des huîtres, des truffes, du foie gras, but du Champagne et invita une dame de Munich à passer la soirée au café-concert. Là, il redevint lui-même, se faufila sous un prétexte, quittant sa compagne avant d'avoir soldé le prix des places. La pensée de tels débordements, en cette soirée de défaillance unique, l'incita à réfléchir plus profondément encore et à voir clair en lui-même. Allait-il devenir un client? On voit des croupiers (|ui se ruinent au jeu. Trois jours durant, pour se punir, il vécut de fromage et de pain qu'il mangea dans sa chambre d'hôtel, l'établissement le plus sordide qu'il put trouver et où végétaient des miséreux sans pittoresque, fies résignés.
Après huit jours do ccllo existence, il n'y tint plus et résolut d'affronter le péril. Aussi bien il le retrouvait partout. Il lisait son signalement dans tous les yeux. Transi de jxHir, il devenait imbécile, saluait humblement les agents de la force j)ublique et les interrogeait sans avoir l)esoin de renseignements, ])our que leur réponse courtoise le rassurai. 11 devina que son inquiétude finirait par le dénoncer et que de longues années de sécurité l'avaient alourdi.
Il prit le chemin du r(îlour. En somme, on n'avait conlro lui que des j)résoiMj)lions vagues. Un bon alil)i, des témoignages sérieux le sauveraient l'acilcnnMit. Mais quels témoignages invoquer? Les gens qu'il connaissait paraîtraient suspects ajuste titre...
Go fut alors (jii'il se souvint de ce passage, de la lettre (pie lui avail envoyée son représentant :
ft Muii cher monsieur Ciennaro, j'ai Ihunneur de vous informer (jue je me suis rendu faubourg Mont-
martre. J'ai appris que M. Gentilhomme venait de mourir, que Mlle Céline Gentilhomme était enfermée pour cause de déraisonnement provoqué par l'abus et que les meubles allaient être expédiés dans un garde-meuble. Mlle Gévrinette est partie avec M. Frédéric Charançon, à ce qu'on raconte, pour une destination inconnue. Je n'ai donc eu l'honneur de trouver que du néant et du désert. D'après ce que je sais, Mme Chouya-Barca reçoit des cartes postales illustrées de Mlle Gévrinette. Si cela vous intéresse, on pourrait, par ce moyen, connaître son adresse. Je demanderais à Java d'en parler à Carmen, qui emploie Mme Chouya- Barca en qualité de femme de ménage, vu que Mme Chouya-Barca vient de renoncer, et a repris son vrai nom, ([ui cstMélanie Sauvouré. Il y aurait là une pièce cent sous qui serait peut-être de la dépense bien placée. Voulez-vous me faire connaître vos ordres et vos intentions et me croire votre serviteur... »
Gennaro frémit. Là était le salut! Le témoignage de Frédéric Charançon no serait pas suspect. Mais comment l'obtenir? Point ne lui fut besoin de méditer longtemps. Sa chute pourrait bien entraîner Céline, qui ne resterait |)as toute sa vie enfermée. Et, en même temps que Céline, Gévrinette, qui habitait avec eux tandis (jue l'on vendait aux amateurs cocaine et opium. Il y avait là un marché à proposer : ou vous me sauvez ou j'entraîne avec moi ces deux personnes... Pas do chantage : un marché, un simple marché...
Dès lors, (iennaio reprit toute son assurance. 11 revint par petites étapes, tlâuant, visitant les musées,
320 FAUBOURG MONTMAUTIŒ
profitant de ses derniers jours de vacances, avant la reprise de l'activité. Il rit de ses terreurs passées et cessa de s'émouvoir quand des compagnons de voyage mettaient à le regarder plus d'insistance que l'intérêt de sa figure ne le comportait.
Et il lit en somme une rentrée victorieuse à Paris. Personne ne l'attendait à la gare, mais il eut la petite commotion de l'exilé à son retour. Pour le moment Paris lui était utile, donc sympathique. Et puis il est des minutes de rexistence où le calme de certaines villes a quelque chose d'elîrayant : il semble que ce silence est fait de l'attente d'un malheur, (icunaro gagna donc le faubourg Montmartre. Il n'osa point entrer dans un bar où ses amis étaient attablés, mais il leur expédia Loulou, avec mission de les prévenir discrètement qu'il était là.' Ce fut une soirée délicieuse. Vers trois heures du matin cependant, alors que. le bal battait son plein, dans un restaurant de nuit, un acolyte de Gcnnar<j vint lui parler à l'oreille. Loulou avait bavardé, naturellement. Tout le faubourg était au courant de la rentrée de l'enfant prodigue. 11 était question de lui olfrir un punch. A un autre moment cette popularité aurait eu de quoi toucher le C(eur le plus sec. Mais l'heure était grave.
— .le lile demain matin, dit Gonnaro.
H était plein de coniianct\ Il tenait dans la main un papier sur lequel étaient écrits ces mots : « Mlle (Jevrinette Gentilhomme, chez M. Frédéric Charanron, à Saint-Jean-de-lJasteij.Mii. »
Et il ajouta :
— .le no tarderai [)cis à revenu' v\ à (léi)r(>uill('r loul <;a. Maintenant, je tiens le lil!...
A une lettre de Gévrinette où elle lui exprimait sa reconnaissance, Irène répondit : « Ne t'inquiète pas. Achève de te rétablir au bon soleil de Saint-Jean. Nous ferons tout ce qu'il faudra pour que tu n'aies aucun souci. Frédéric a repris ses travaux. C'est une nouvelle qui te réjouira. Il passe de longues journées à la Bibliothèque nationale. J'ai confiance en son talent s'il consent à persévérer et surtout s'il ne se met pas dans la tète cette idée désolante que tout a été dit et écrit mieux qu'il ne saurait le faire. Voilà le raisonnement le plus faux qui soit. Il ne le tiendrait pas s'il avait été mieux guidé et conseillé jusqu'à présent. Ton ancienne patronne, Mme Damblemont, s'est improvisée professeur de chant. Elle a inauguré l)rillammcnt sa carrière en menaçant un de ses anciens amis jusqu'à ce que celui-ci lui eût constitué une rente viagère. Elle m'a consacré sa première visite de rentière et m'a dit qu'elle conservait de toi un excellent souvenir, bien que tu eusses manqué de flair commercial dans une transaction dont elle t'avait chargée. Que l'exemple désolant qu'elle t'a donné t'incite à compter sur toi-même et à assurer ton avenir. Aurélie pourra te donner à ce sujet d'excellentes indications. Mais je ne veux pas t'ennuyer avec ma morale. Pour le moment tu es en vacances. Cours, marche, respire, pren<ls de là santé»
Frédéric t'écrira un de ces jours. Il te conjure de ne prêter aucune attention à Mme Soyenèche, qui serait le type même de la parente pauvre et aigrie. Elle est complètement à sa charge, c'est te dire que tu n'as pas besoin de te gêner avec elle. 11 paraît qu'elle a un réel talent sur la mandoline et qu'elle a été une jeune fille splendide et fêtée. Il n'est pas toujours bon de manger son pain blanc le premier. Gela doit te donner de l'espoir et de la confiance, car tu auras eu, ma pauvre petite, une enfance bien assombrie. J'ai été dans ton cas, mais je suis sortie victorieusement de toutes ces misères. Dans notre famille, il n'y a pas de demi-mesure : ou Ton est écrasé ou l'on est écraseur... Tâche de te ranger dans la seconde catégorie. Il n'est pas mauvais de se retirer à la campagne pour songer à tout cela. Moi, chaque fois que j'ai eu de graves déterminations à prendre, je me suis retirée on Suisse, dans un pavillon dépendant d'un hôtel et où j'étais absolument seule. Là, sans voir un visage humain, sans lire, sans me laisser tlistraire, je me repliais sur moi-même et je combinais. En rentrant, je me trouvais un avantage immédiat sur les autres qui avaient continué de lutter dans la fièvre, sans se donner le temps de réfiéchir et de rassembler leurs forces. C'est absolument le cas de ces joueur malins qui entrent dans la salle do baccara vers trois heures du matin, au moment où les pontes fatigués et énervés présentent une défense moindre et ont perdu leur lucidité. Les battre devient un jeu pour quelqu'un de frais qui sort de son lit et est maître de ses nerfs. » Cette missive, si pleine do sens pratique, était rédigée sur un admirable papier qu'ornait sur un écusson bleu ciel une devise empruntée à Diderot :
(( Point de vraie beauté sans idéal ! » Gévrinette retint surtout qu'elle avait insisté sur le mot nous en parlant de Frédéric et d'elle-même. Aurélie lut la lettre, hocha la tète et soupira : « Cette Irène... elle est forte tout de même, bien qu'elle ne soit pas à imiter. Je ne sais pas où elle a appris à écrire, car on ne l'a pour ainsi dire jamais envoyée à l'école. C'est une tête organisée, voilà. »
Elle ne comprit pas la mélancolie de Gévrinette, qui s'adaptait mal à cette nouvelle existence. La transplantation avait été trop brutale. Une paix, un silence semblables, après tant de tragiques événements, frappaient la petite d'une stupeur angoissée. Faible soudain, d'une faiblesse incompréhensible qui la laissait inerte pendant des heures, elle ne sortait plus et se promenait dans le jardin, où elle se sentait, comme dans la maison, une étrangère. Les plantes semblaient des visages inconnus etleruisseau exhalait une plainte sans cesse rejaillissante; c'était comme un bouillonnement de larmes. Il y eut un jour de soleil, et la montagne s'entoura à nouveau de fumées roussàtres. Il lit froid.
Un matin, tandis que la cousine Aurélie, qui s'enfermait dans sa chambre sous prétexte de travaux divers, lettres à écrire, comptes à régler, faisait la grasse matinée avec la satisfaction béate de ceux qui ont été obligés pendant longtemps de se lever à des heures strictes, Gévrinette caressait un chat à demi sauvage qu'un obscur besoin de caresses conduisait parfois jusqu'à elle. Soudain, la bète fit un bond de côté et disparut. (îévrinette se retourna. La bonne survenait, efTarée, attachant son tablier en hâte.
— Mademoiselle, c'est quelqu'un...
-Qui?
— Un monsieur.
— Prévenez Mlle Dada.
— C'est un monsieur pour vous personnellement, qu'il dit.
— Pour moi?
Elle rougit de plaisir. Parbleu, c'était Frédéric qui lui avait ménagé cette surprise!
— Je l'ai fait entrer dans le salon, ajouta la bonne. C'était Gennaro.
Tout de suite il lui prit le poignet pour qu'elle ne s'échappât point.
— N'ayez pas peur, bégaya-t-il ; vous pensez bien que je ne suis pas venu jusqu'ici pour vous embêter.
Elle frémit.
— Lâchez-moi d'abord.
— Vous m'écouterez, il le faut. Dans votre intérêt, dans l'intérêt de Céline...
— Je ne suis pas seule ici; il y a ma cousine.
— Allez la chercher. Je parlerai devant elle. N'ayez pas peur... Vous voyez bien que j'ai retiré mon chal)eau, que je suis poli. C'est dans l'intérêt de tous, je vous le répète, que je suis venu.
Mais la cousine Aurélie survenait. Elle toisa le personnage.
— On n'a pas besoin de parler â cette enfant hors de ma présence, commença-t-elle.
— Je lui proposais d'aller vous chercher, justement.
— Dans ce cas, monsieur, de quoi s'agit-il? Gennaro resta interloqué devant le lorgnon sévère
et la moustache rébarbative de son interlocutrice. Elle hii en imposait. Il ne savait plus par quel boni
commencer. Pour Gévrinette, qui était à peu près au courant, il avait préparé une explication brève, mais formelle. Il craignit d'effaroucher la vieille fille en exposant ces histoires d'assassinat, de recel, de ventes de substances vénéneuses...
— Vous me permettez de m'asseoir? demanda-t-il. Je suis très fatigué. J'arrive, et il n'y a ni hôtel ni auberge dans ce pays.
— Venez-vous, monsieur, pour parler de quoi que ce soit qui ait un rapport quelconque avec le passé? interrogea Aurélie.
— Mon Dieu, oui et non.
— Gévrinette, remonte dans ta chambre.
— J'ai besoin d'elle! s'écria Gennaro. Il faut qu'elle reste.
— Vous vous aflresserez à moi, monsieur.
— Mais vous n'êtes pas au courant...
— Vous m'y mettrez. Asseyez-vous. Toi, remonte dans ta chambre, tu entends.
Gévrinette grelottait. Aurélie l'entraîna oL lui souffla à^l'oreille : « Ne crains rien, je suis là. » Puis, se retournant vers Gennaro, elle Ht :
— Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Vous me permettrez d'abord de vous faire respectueusement observer, susurra Gennaro, que je suis un bon garçon. Je me suis payé treize heures (h; chemin de fer pour avoir un entretien avec Mlle Gévrinette Gentilhomme...
— Cet entrelien avec ma cousine, je vous le refuse, monsieur, pour des raisons que vous me dispenserez de vous exposer.
Gennaro eut un geste d'acquiescement.
- Soit. Il n'en est pas moins vrai que si je voulais
absolument causer avec Gévrinette je vous tirerais ma révérence et j'attendrais dehors une occasion propice de m'entretenir avec la petite. Mais puisqu'elle est sous la tutelle d'une personne convenable, je veux bien la dispenser de cette conversation...
Il toussa, s'aiTermit dans son fauteuil et crut faire un coup de maître en chargeant tout d'abord Céline :
— Mlle Céline Gentilhomme, votre cousine, d'après des renseignements sûrs qu'on vient de me communiquer, se trouve sous le coup, je dis sous le coup, de plusieurs graves inculpations; d'abord, recel d'un bijou volé à une personne assassinée. Eh! oui! Vente ou courtage de substances vénéneuses. C'est la prison pour elle et du déshonneur pour la famille. Je ne vous cache pas qu'ayant des raisons particulières de m'intéresser à Céline, — vous me comprenez? — j'ai à cœur de faire l'impossible pour la tirer de là. Et je compte que vous voudrez bien m'y aider.
Aurélic ne broncha point. Elle se contenta de demander :
— C'est tout?
— Pour le moment, répondit Gennaro, démonté par l'assurance et par la sécheresse de la vieille fille.
— Dans ce cas, monsieur, lit Aurélie, vous avez <hi le plus grand tort «le vous déranger et de faire \o trajet de Paris à Saint-Jean. Ma cousine est enfermée dans une maison de santé. Il y a quatre vingt-dixneuf chances sur cent pour qu'elle y reste jusqu'à la lin de ses jours. Elle est folle, monsieur, et complètement irresponsable de ses actes, nous n'aurons aucune peine à le déniuutrer. Il ne se trouverait pas un tribunal pour la condamner. Au surplus, elle serait dans l'impossibilité de comparaître devant les juges.
Les actes qu'elle a pu commettre sont les actes d'une folle. Si c'est là tout ce que vous aviez à me dire?...
— Attendez.
Gennaro s'incrustait dans son fauteuil.
— Il y a aussi la petite qui pourrait bien être complice...
— Non, monsieur.
— Oh! mais, pardon, mademoiselle.
— Et vous, monsieur? quel a été votre rôle làdedans? Je vous prie d'être net. J'ai été trente ans dans les affaires, je suis habituée à ce qu'on me parle clair.
— Je ne suis pas Français...
— Dans tous les pays du monde la vérité n'a qu'un son.
Gennaro s'embarqua dans un lamentable roman. Il aimait Céline. Pour l'amour de Céline, lui, jeune homme d'excellente famille, et qui comptait plusieurs commandeurs parmi ses onch^s, il en avait été amené, sous l'influence de sa maîtresse, à des compromissions regrettables. Ainsi, voulant lui offrir un bijou et désirant s'en tirer à bon compte, il s'était abouché avec des personnages dont il ignorait les louches origines. Or, ce bijou avait une histoir(^ sanglante. H s'agirait, au cas où Gennaro serait luimême inquiété, de déposer en sa faveur, d'assurer ainsi que le jour où, prétendait-on, le bijou lui avait été remis, il se promenait avec Céline et Gévrinetto à Bougival, par cxeni[)lo. M. Fré<léric Charcnçon pourrait attester... Et Mlle Dada, elle-jnêmo...
— Trois faux témoignagiîs, en sommt», conclut Aurélie.
Gennaro se récria. Oui [Kirlait de faux lémoi*
gnages? Il était peut-être à Bougival ce jour-là; il n'arrivait point à se le rappeler. Une mémoire terriblement mauvaise!
— Puisque Gévrinette seule vous intéresse, en me sauvant vous la tirerez de tout ça. Autrement, dame! je serais forcé de la compromettre...
— Pourquoi?
— Pour me défendre.
— En quoi cela vous sauvera-l-il do compromettre cette enfant?
— C'est une question de défense.
— Je n'ai pas besoin de la consulter pour savoir qu'elle est absolument innocente. Nous ne craignons rien.
— Elle joue à la jeune fille. Je sais qu'elle a l'intention d'entraîner M. Charançon au mariage. Un scandale nuirait, n'est-ce j)as...
— N'oilà où vous vouliez en venir?
— Pardon! voilà où vous m'avez forcé d'eu venir. 11 est inutile de prendre des gants. Si vous ne savez pas ce qu'elle est, votre Gévrinette, je vais vous l'apprendre. Croyez-moi, évitons de nous disputer et traitons l'affaire en amis, puisque nos inlérêls sont communs.
— Monsieur, scanda Aurélie, mon intention est, je vous en préviens, de vous laisser vous noyer tout seul. Vous perdez votre temps et votre salive. On terrorise une enfant de quatorze ans; mais une jiorsonne comme moi hausse les é|)aul(^s. Oui, monsieur, je hausse les épaul<\s. Votre boniment no tient |)as debout. M. Charançon a eu pitié de Gévrinette, voilà tout. Il ne peut être question de mariage ni de fiançailles, et je ne sais quel imbécile vous a raconté
cette histoire saugrenue. Quoi qu'on raconte à M. Charançon sur le passé de ma cousine, il ne cessera pas de s'intéresser à elle, au contraire. Et j'en ai autant à votre service. Ne partez pas, je n'ai pas fini. Je vous conseille, en outre, de laisser Gévrinette tranquille, car sa déposition, loin de vous être utile, ne ferait qu'ajouter à vos charges. Et je vous prie de quitter immédiatement le pays.
— Pas avant d'avoir vu le galant! hurla Gennaro.
— Quel galant?
— M. Frédéric Charançon.
— 11 est à Paris.
— Il est ici.
— Mais non, monsieur; vous êtes très mal renseigné.
— Une dernière l'ois, supplia Gennaro, vous ne voulez pas que nous causions raisonnablement, entre personnes qui ne sont pas nées d'hier, qui savent ce que parler veut dire, qui vont droit au but et qui ne se cachent rien?
— Allons, monsieur, partez.
— Vous vous en mordrez les doigts, je vous en préviens...
Aurélie souriait, imperturbable. Elle haïssait les hommes. Et elle éprouvait une véritable jouissance à torturer celui-là, secoué décolère, et qui tremblait, pantin tragique, comme si la poigne qu'il r(>doulail l'avait déjà saisi au collet.
— Sans adieu! bégaya-t-il ; vous ne m'empêcherez pas de voir M. Charançon. Je ne coupe pas dans vos mensonges...
Il se reprit :
330 FAUROURG MONTMARTRE
— Écoutez, madame, je sollicite encore une minute d'entretien, mais de bonne amitié.
Aurélie secoua la tête.
— Arrangez-vous, au contraire, dit-elle, pour que nous ne nous trouvions plus en présence.
— C'est votre dernier mot?
— C'est mon dernier mot.
— Vous l'aurez voulu.
— D'accord. Bon vent! Au plaisir de ne jamais vous revoir...
Aurélie pensa défaillir quand elle revit Gévrinette, si pâle, les yeux horriliés.
— Remets-toi, voyons...
— Cet homme, ma cousine... Cet homme!... Pourquoi est-il venu?
— Ne crains rien.
— Qu'il s'en aille surtout, qu'il s'en aille!
— Je pense qu'il aura quitté le pays ce soir.
— Que vous a-t-il dit?
— Des bêtises. Cet individu est traqué. Il essaie do faire flèche de tout bois. En réalité, il s'est imaginé qu'il te trouverait avec Frédéric; il sait que Frédéric est faible. Mais il n'a pas !)ronclié devant moi, je te prie de le croire. S'il avait élevé la voix, je l'aurais mis à la porte sans le secours de personne. Un sal;* individu, comme les trois quarts des hommes. 11 se noie; il essaie de se raccrocher à n'importe quelle branche. Je suis là; tu n'as qu'à m'obéir et tout ira lucn.
— Qu'il s'en aille, surtout, (ju'il s'en aille...
— Il n'y a ici ni hùtel ni aul)erge. A moins de coucher à la belle étoile... Tu claques des dents? Tu as froid? Un peu d'énergie, voyons... Quand on est une
femme seule, une fille sans dot, sans appui, il faut avoir de l'énergie. Ce n'est pas difficile. On regarde la mauvaise bête dans les yeux ; on la jette dehors d'un coup de pied et elle n'a même pas le temps de vous mordre... Cette canaille, c'est un épouvantail pour moineaux ; si l'on s'approche hardiment, ce n'est plus qu'une loque.
Gévrinette se rassura un peu. Mais le lendemain, bien qu'Aurélie se moquât d'elle : « En voilà une poule mouillée! » elle refusa de sortir.
— Ne me quittez pas, ma cousine.
Elle avait sans cesse devant les yeux l'image obsédante de Gennaro, son crâne nu et difforme, ses moustaches en saule pleureur, ses effroyables mains molles et griffues; elle entendait sa voix, tour à tour geignarde et rauque.
— Puisque je t'assure qu'il est parti, et sans demander son reste encore! Je lui ai aimablement indiqué que je n'hésiterais pas, le cas échéant, à prévenir la gendarmerie... Te voilà toute retournée, toute malade... Enfin, puisque c'est ton idée, reste dans ta chambre. Je ne bougerai pas de la maison, moi non plus. Es-tu satisfaite? Et si cela doit te rassurer, on fera venir le frère de la bonne, un gars qui a deux mètres do haut. Mon Dieu, que tu es enfant !
— Qu'ai-jc fait, murmura Gévrinette, pour être poursuivie ainsi?
La cousine Aurélie ne répondit i)oinl.
Quand Geiinaro eut quitté la cousine Aurélie, il se trouva, sa valise à la main, livide de fureur, dans ce pays inconnu, sous la pluie qui commençait de tomber ; mais il n'était point homme à se laisser démonter, et il résolut de rester. D'ailleurs, il ne serait nulle part aussi bien caché que dans ce coin perdu? Il avisa Mme Soycnèche, qui se tenait sur le seuil de l'épicerie pour voir le visiteur qui sortait de chez les Parisiennes. Gennaro l'aborda avec un grand salut.
— Pardon, madame, lui dit-il, vous ne connailri-'z pas quelqu'un qui consentirait à me loger?
— 11 y a, répondit Mme Soyencclio, de la place chez les personnes d'où vous venez.
— Je préfère habiter ailleurs... pour quelques jours.
Mme Soyenèclic comi)rit que cet inconnu n'avait pas apporté une bonne nouvelle. Et son accueil se fit plus aimable.
— Entrez toujours, monsieur. Ce temps est aflreux. Entrez! Entrez! Je ne suis pas la propriétaire, et sans doute pourrez-voiis vous arranger avec Mme llibu, qui loge les étrangers à l'occasion. Je garde la boutique pendant ({u'ellc va aux provisions. Asseyez-vous, monsieur.
Gennaro se confondit en remerciements et engagea la conversation :
— Vous connaissez sans doute, dit-il, M. Frédéric Charançon ?
— C'est mon parent.
— Ah!
— Je logeais en face. Je gardais sa maison. Mais maintenant qu'il y a des personnes, j'ai cédé ma chambre et je me suis installée ici.
— Puis-je vous demander un renseignement, madame ?
— Certainement.
— Est-ce que M. Frédéric Charançon ne doit pas arriver bientôt ?
— Sans doute.
— J'étais venu dans l'espoir de le rencontrer, et Mlle Dada m'a appris qu'il n'était pas là. Je l'attendrai, voilà tout.
— Et pourquoi, interrogea Mme Soyenèche, les Parisiennes ne vous ont-elles pas gardé? C'est si facile de s'arranger quand on a affaire à un ami...
— Je ne suis pas un ami! objecta Gennaro,
— Excusez-moi, monsieur.
— Vous êtes toute pardonnée... Je connais M. Frédéric Charançon, mais c'était la première fois que je voyais cette vieille demoiselle à moustaches. Quant à Gévrinette...
— La petite ?
— Oui, la petite...
Mme llibu arrivait, chargée de paniers, suant, soufflant, traînant avec peine sa masse énorme ; elle emplit l'étroite boutique de sa corpulence ot de ses gémissements ; et, avisant le visiteur :
— Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur?
^— Laissez monsieur tranquillo, intima Mme Soye-
nèche. Monsieur voudrait sc^journcr pendant quelques jours à Saint-Jean-de-Bastcigui. Avez-vous une chaml)re pour lui?
— J'ai un cabinet; ça n'est pas luxueux, mais c'est éclairé à l'électricité. J'en demande un franc cinquante par jour; deux francs si monsieur ne prend pas ses repas...
— Je prendrai mes repas.
— Allez dans votre cuisine, fit Mme Soyenèche, nous resterons ici pendant quelques moments. Ensuite vous montrerez sa chambre à monsieur... monsieur?
— M. Clément.
Mme Soyenèche se montrait impatiente de reprendre la conversation. Dévorée de curiosité, elle s'assit en face de Gennaro, et le pressant :
— Alors, fît-elle, cette petite?
~ Hélas! ma chère dame...
11 procéda par détours et par insinualiuns. On ne soupçonnait pas à Saint-Jean-de-Basteigui ce (]ue l)Ouvait être la corruption parisienne. Lui-même, tout au souci de ses affaires : « Je monte un nouveau magasin d'objets d'art, dans une rue importante », lui-même n'avait pas voulu croire tout d'abord à certains détails... D'ailleurs (lévrinctte était sournoise, sainte-nitouche et cachait son jeu... A la fin, il avait été amplement édifié... Une abomination! Il parut hésiter :
— Je ne sais si je dois continuer...
— Vous pouvez avoir confiance.
Et Mme Soyenèche. éclairée d'une joie subite, interrogea :
— Si je ne me trompe, et en un mot comme en
cent, cette jeune demoiselle est une « fleur de ruisseau », n'est-ce pas?
— Vous l'avez dit, uiadame.
— Hé! Allez donc! je l'aurais parié! Et c'est à ça... c'est à ça que Frédéric a donné ma chambre, ma chambre, monsieur, encore pleine de mes souvenirs de famille. Oh ! mais je me doutais bien que ce n'était pas grand'chose de propre... et la vieille non plus, malgré son binocle et ses moustaches. Et de l'orgueil, monsieur ! Figurez-vous que je me suis mise en quatre pour elles et qu'elles ne m'ont même pas invitée à prendre un verre de limonade. C'était moi l'intruse, tout simplement. J'ai ici de la famille qui donnait un repas pour la fête du pays; elles ont été conviées, oui, monsieur, et pas moi. Oh ! mais j'irai à la ferme tout à l'heure et on rira...
— Madame, soupira Gennaro, ne me faites pas regretter d'avoir parlé. J'ai été sansdoute un peu loin..» Voyageant par ici pour mon plaisir, j'ai voulu prévenir M. Charançon. 11 est égaré par son bon cœur. Je tenais à le mettre au courant. Mais je vous serais obligé, madame, de ne pas lui souffler mot de tout ceci jusqu'à ce que je l'aie vu moi-même. Les jeunes gens ont la tête près du bonnet. De plus, ils ne voient le mal nulle part, et cela se comprend. Moimême, à l'âge de M. Frédéric, j'étais crédule et je plaçais mal ma pitié...
— Ne vous gênoz donc pas, s'écria Mme Soyenèche, et videz-lui votre sac! Songez, monsieur, qu'il s'agit d'une maison qui est dans la famille Charançon depuis l'annéô 1836... Oui, en 1836... C'est Louis Charançon, le grand-père de Frédéric, qui l'a fait construire, un ingénieur, monsieur, un homme
extraordinaire qui pouvait s'exprimer en cinq langues... Son nom est sur la maison, selon l'habitude de notre pays, et celui de Marie-Caroline son épouse. Ceci ne serait rien... Là où Frédéric place... place... cette créature et son chaperon, la petite Elisabeth, sa sœur, est morte, monsieur. Voilà du bon sacrilège! Et je me demande si ce malheureux garçon est devenu fou. Dans tous les cas, le scandale ne peut durer. Je parle au nom de la famille, et il faut que tout ça aille se faire pendre ailleurs. Nous brûlerons du sucre et tout sera dit...
— Laissez-moi agir avec prudence, madame, et, je vous le répète, pas un mot de tout cela. 11 faut même que l'on ignore ma présence à Saint-Jcan-de-Basteigiii. Je ne sortirai guère de ma chambre qu'aux heures où je serai sûr de ne rencontrer personne.
11 conclut :
— Je vous recommande donc le silence le plus absolu jusqu'à l'arrivée de M. Charançon. Ensuite nous aviserons et nous pourrons marcher la main dans la main.
— C'est entendu. Madame Ilibu, montrez sa chambre à monsieur.
Le bruit no tarda pas à se répandre que l'épicière abritait un bote mystérieux. 11 restait enfermé chez lui. Seule, Mme Soyenèche, pour le distraire, venait lui rendre quelques visites. Cet homme lui plaisait pour sa courtoisie, les innombrables saints dont il la gratifiait et les compliments qu'il lui décochait à tous propos. Elle joua pour lui «le la mandoline en chantant, les dents serrées, d'une voix meurtrie, d'étranges mélopées qu'elle scandait on frappant du pied. Elle était si heureuse de trouver quelqu'un de convenable,
avec qui échanger des impressions! Toute une vie gâchée... Elle avait été fiancée au père de Frédéric, jadis. Puis, son fiancé avait fait la connaissance d'une mauvaise femme, d'une actrice qui jouait à Bruxelles, « dans une pièce où elle montrait ses jambes, à ce qu'on m'a raconté; une femme immodeste en tout cas, et moins belle que moi », ajouta-t-elle avec un sombre orgueil en écartant le voile qu'elle portait toujours sur la tête et en montrant son magnifique visage où le drame des rides se jouait dans un décor resté superbe...
— Le papa m'a dédaignée pour une actrice. Le fils me méprise au bénéllce d'une fleur de ruisseau. C'est clans l'ordre, et je ne m'en étonne pas. Je ne m'étonne de rien, maintenant. Et, monsieur, le plus atroce, c'est que je ne puis pas exprimer ma façon de penser. Je vis de la générosité de Frédéric, oui, monsieur. Il me donne quelques sous qui m'empêchent do crever tout à fait de misère. Et cela à f insu de ses parents. La mère est restée jalouse de moi. Elle n'ignore pas que j'ai été la fiancée de son mari. Et, monsieur, toute pauvre que je suis, j'a voulu la voir, cependant. J'ai fait ce long voyagé exprès, il y a trois ans. Tenez, monsieur, j'ai été honnête toute ma vie; j'ai épousé un pharmacien qui est parti sans me laisser un sou et qui n'était pas très bon, monsieur, ni très beau, vu qu'il avait des tubei''''cules sur son nez qui avait fini par lui manger toift le visage tant il était devenu gros. Malgré son nez, je suis rcstécTidèle îi mon mari, parce <|Uo j'avais été une jeune fille vertueuse, lli j'tni suis r('Coinpensée, monsieur : je peux me regarder dans la glace ; j'y vols ce que j'ai été. Mais Mme Charançon!" Ah! non, mon-
sieur, on n'imagine pas ça ! De la vieillesse en cheveux jaunes! Une goule enfarinée et teinte, avec du noir sur les yeux! Lui, ne m'a pas reconnue. Il se promenait avec son actrice qui avait de tout petits souliers décolletés et qui criait de peur parce qu'il y avait un peu de boue... Comme si ça ne la connaissait pas, la boue! Alors, il la soutenait, il la rassurait, il l'appelait ma chérie : (( Nous serons bientôt arrivés, ma chérie. » 11 est tout courbé, tout ratatiné, tout idiot; elle l'a al)ruti, monsieur; ces femmes-là s'entendent à abrutir un homme. Et me voilà, moi, linic, vivant de la charité, oui, monsieur, de la charité d'un Frédéric qui m'expulse pour faire entrer des créatures dans la maison de son grand-père. Et forcée encore de lui tirer ma révérence et de me montrer gracieuse. J'économise depuis dix-sept ans; et savezvous ce que j'ai amassé? Dix-sept cents francs et des centimes...
Elle demanda des renseignements financiers à(iennaro, qu'elle prenait pour un de ces grands manieurs de fonds dont parlent les romans.
— Il parait que, sur un coup de crayon, vous en gagnez des mille et cents, dans la capitale. Seulement, il s'agit d'être au courant des aiTaires de Bourse...
Gennaro eut un sourire supérieur.
— Faut-il ôtre encore bien conseillée, soupira Mme Soyenèche. L'oncle du vicaire avait essayé... Cela devait lui rapporter du soixante-quinze pour cent, et maintcnanl il court après son argent... Il y a l)ien ce qu'ils appellent un syndicat de garantie, mais je crois que tous ces banquiers-là s'entendent comme larrons en foire. Ils tapent sur la province. Ils n'oseraient pas lilouter les Parisiens, qui sont renseignés, eux...
Elle finit par supplier Gennaro de bien vouloir •accepler quinze cents francs pour les faire fructifier dans son commerce.
— Je serais si tranquille, avec vous! Et vous me rendriez un si grand service! Une supposition que vous montez quelque chose d'intéressant, vous me faites participer... Ah! si j'avais seulement trois cent soixante-cinq francs de rente, vingt sous par jour^ monsieur, je pourrais m'arranger ici. Et que je serais contente de dire enfin à Frédéric tout ce que j'ai sur le cœur : « Tes bienfaits, maudit, je te les crache, parce que tu m'as insultée. »
Gennaro, bon prince, accepta les quinze cents francs et laissa entrevoir à la vieille un avenir doré. Seulement il ne fallait pas le contrecarrer dans son plan.
Donc, il ne sortait qu'à la nuit tombante et après s'être assuré que Gévrinette, Aurélie et leur petite bonne ne pouvaient l'apercevoir. Pour la première fois de sa vie, il connaissait un sentiment désintéressé : la haine. Aurélie et Gévrinette, loin de le servir, l'accableraient en cas de désagréments avec la justice. Cela il convenait de l'éviter à tout prix. La petite eût été seule qu'il aurait été facile de la terroriser. Mais il devinait en Aurélie une adversaire implacable, sur laquelle ses ruses ne mordraient point, une sorte de dragon virginal qu'il s'agissait de vaincre par surprise. Le Frédéric avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son incommensurable naïveté serait facile à rouler, il le pressentait.
Cependant, Gévrinette devinait la présence, dans l'ombre, d'une bête tapie. Elle avait fermé les volets des fenêtres qui donnaient s»ir la rue et sur la mon-
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lagne, alin de ne plus voir un être humain. Elle lisait des livres pour enfants qu'Elisabeth avait dii apporter et qui étaient restés là, de belles histoires, où les petites filles avaient des parents riches, des domestiques, des voitures, et s'amendaient, après quelques péchés véniels, jusqu'à devenir des modèles impeccables...
— Tu ne profites pas! répétait Aurélie mécontente. Si Frédéric savait que tu t'emprisonnes ainsi, il serait mécontent. Es-tu poltronne ! Puisque je te jure que tu n'as rien à craindre avec moi. Il y a belle lurette que Gcnnaro a décampé. Et s'il rôde encore par ici, je lui casserai mon para})luie sur le dos...
La petite bonne leur dit un jour :
— 11 i)araît qu'il y a un monsieur do votre pays chez Mme llibu, l'épicièro. On m'a dit son nom... Clément... ou Armand, je crois bien... Je ne l'ai pas ap.Tçu, mais c'est sans doute (juelqu'un de voire connaissance, puisqu'il est do Paris, comme vous...
Lo soir même, alors qu'Aurélie essayait vainemeni de persuader à Gévrinette que ce Parisien ne pouvait être Gennaro, elles recevaient un télégramme ainsi conçu : « Arriverai domain, neuf heures soir. Amitiés. — Frédéric. »
Gévrinette bondit. Elle avait été si soufiranto... Maintenant, elle semblait transfigurée.
— Tu vas donc bien? sourit la cousine.
Elle n'avait jamais été malade. Seulement la vic^ lui paiMissait Irop lourde; le moindre de ses gestes avait 1 "air do soulever ce poids loiriblo. C'était iinr. Frédéric arrivait! Elle voulu! chercher des flenrs pour son ami. '
— Jo sais (ju'il b's aiine... Jo me souviens de son
entrée chez nous, faubourg Montmartre... Il était tout ému parce que j'avais pensé à lui mettre un petit bouquet de violettes sur la table...
Gomme elle venait d'admirer diverses gravures en couleurs qui représentaient les aspects les plus mélancoliques de Versailles, Irène y avait entraîné Frédéric : « Nous passerons là-bas plusieurs jours si tu veux, .l'ai besoin de poésie. » Mais ils ne purent arriver avant midi et durent se préoccuper d'abord, et prosaïquement, de déjeuner. Irène, déjà prise par lo décor, mncha avec une lenteur langoureuse des mets qu'elle avait choisis avec soin, les voulant rares et précieux. Il y avait peu de monde dans la salle du restaurant : une dame mure et maquillée en compagnie d'un petit jeune homme à face de jockey, une courtisane débutante ot distraite assistée d'un monsieur âgé et empressé.
— Que peuvent-ils venir chercher à Versailles? s'écria Irène.
Ils venaient chercher un |)eu d'illusion. Les plus braux décors de l'amour sont faits pour les amours malheureuses et pour l'inijuiétude. Elle-même tentait de ranimer sa passion expirantv\ De nouveau, elle remarquait mille détails qui lui déplaisaient en Frédéric : des chapeaux qui lui dansaient sur la tète, des gilets de fantaisie d'un goût atroce, sa timidité
34i2 FAUBOURG MONTMARTRE
quaûd il entrait dans un lieu public, son efTarcment devant un maîiro d'hotcl, et jusqu'au porte-monnaie de cuir marron qu'il sortait pour payer l'addition... Tout en déjeunant, elle lui découvrit une sorte de parenté avec le monsieur âgé, la dame mûre qui semblaient s'excuser de leur présence et mettaient de l'humilité dans la tendresse de leur attitude et la càlincrie de leurs propos. Néanmoins, elle résolut de montrer de la bonne volonté au cours de leur promenade sentimentale. Même elle parla d'aller à Venise avec Frédéric : « Paris est une infection! » 11 la soutenait par la taille, et elle penchait un peu la tète sur son épaule. Soudain, ils virent devant eux, dans la même posture, un soldat d'infanterie et une petite bonne. Alors elle se dégagea.
— Qu'as-tu?
— Rien.
— Oh! ti; étais si gentille!...
— Donnons-nous la main, veux-tu?
11 la sentait nerveuse. 11 l'interrogea :
— Je t'ai contrariée?
— Mais non, voyons...
— Je vois bien que tu es fâchée...
— Je ne suis pas fâchée, je suis pénétrée : nous sommes à Versailles. C'est très beau, d'ailleurs... N'est-ce pas?... C'est magnifique... Mais si tu voyais Venise!... La nuit surtout... Quels chants!... Et cela ne sent jamais mauvais la nuit... Aussi, là-bas, je dormais pendant la journée... mais il faisait si beau dehors que j'étais tout de même dans du bleu... Oui, positivement, je dormais dans du ciel... Soyons raisonnables et contentons-nous de ce que nous avons.
il parla de leur projet de rester h Versailles trois
OU quatre jours; mais l'enthousiasme qu'elle avait manifesté au départ était tombé. Elle trouvait qu'il n'y avait pas assez d'arbres, que l'on grelottait et que les rues étaient monotones, si vides, comme blêmes...
— Que ferions-nous le soir?
A trois heures, elle se leva pour aller goûter et resla stupéfaite en constatant que deux heures la séparaient encore du moment où les rêveurs élégants mandent des gâteaux et boivent du thé. Pour aller à Versailles il fallait ou un compagnon très gai, ou un amant triste, de cette tristesse qu'apprécient les femmes et qui vient aux hommes d'avoir été trop aimés.
— Tu étais déjà venu ici?
— Seul?
— Naturellement.
— Oh! tu peux être franc. Je ne suis pas jalouse de ton passé.
— Tu sais bien que je n'en ai pas eu, de ce que tu appelles du passé.
— Oui, je le sais, mais je ne veux pas y croire.
— Pourquoi ?
— Parce que... ce n'est pas flatteur pour moi.
— Ah!
— Mon pauvre chou... Il est vrai que tu étais si loin!... Les occasions te manquaient... Encore un tour, le dernier, et nous rentrerons...
Versailles n'avait pas réussi. A quatre heures ils étaient de nouveau h Paris. La femme de chambre (ît du feu dans le boudoir d'Irène. Celle-ci gardait son manteau, son chapeau et chauffait à la Hamme
ses pieds transis. Il s'agenouilla devant elle et lui prit une main qu'il d(^ganta et baisa doucement. La main restait inerte. Il posa alors l'éternelle question .
— *A quoi penses-tu ?
Elle dit :
— Je pense à des choses féeriques, imprévues...
— Ah!
— Oui. Je pense au-dessus de la vie. .l'attends quelque chose...
— Tu attends quelque chose, et je suis là!
— N'aie pas de peine, mon chéri. Tu sais, l'imagination des femmes...
— Oui... Tu ne retires pas ton manteau?
— Non... Je me réchaufTe un peu...
Son regard ne quittait pas la flamme. Elle laissait Frédéric lui mettre autour du poignet un bracelet de baisers timides.
— Tu voudrais un peu d'imprévu? murmura-t-il. Elle répondit :
— Oui, mais i]o l'imprévu avec loi.
— Alors, ferme les yeux.
— Qu'est-ce (|ui va arriver?
— Attends...
Elle sentit un baiser sur ses lèvres, un baiser qu'elle ne rendit point.
— C'est tout?
— Non... N'ouvre pas les yeux... pas encore... pas encore...
Elle haussa les épaules en souriant do cette puérilité.
— Là... je t'obéis... Eh bien?...
Elle répéta encore : « Eh bien? » Mais quand elle leva les paupières Frédéric n'('tnit plus là. Honorine.
interrogée, déclara que M. Charançon s'était enfui (( comme un fou, comme quelqu'un qui ne reviendra plus jamais ».
— Dans ce cas, il serait parti comme un sage, répliqua Irène, mais il reviendra pour le dîner, je suis bien tranquille.
Jl ne revint pas. Tout à coup il s'était senti délivré. Il profiterait de cette velléité d'énergie pour s'évader. Il n'écrirait même pas une lettre. A quoi bon? Irène lui reprochait parfois de ne rien comprendre. Cette fois il avait compris. Dans cette journée qu'elle avait trouvée si fade, il lui aurait réservé au moins une émotion : celle de ne plus le trouver là quand elle ouvrirait les yeux. Il se surprit à chanter, tant il était joyeux de cette détermination brusque. Il envoya alors une dépêche à Saint-Jean-de-Basteigui, et il prit le train. 11 eut pondant tout le trajet la même sensation de délivrance, d'allégement. La pitoyable aventure, compliquée de basses jalousies, salie de soupçons! Enfin il était las de ces domiciles hasardeux où les autres ont tant laissé d'eux-mêmes que des pensées vulgaires y traînent encore et que l'on ne peut s'y trouver seul. Assez des hùtcls, des restaurants, des cham])res meublées et de ce boudoir d'Irène avec le divan où elle s'installait si artistement, ce divan dont elle avait l'habitude et qui était baigné d'une savante lumière... On lui avait menti beaucoup; il avait menti un peu. 11 disait parfois : « Comme je t'aime! » en pensant à autre chose... Et pourtant, il se trouvait sans doute sur la terre une femme, une créature pétrie pour lui, un être de douceur et d'amour qu'il no connaîtrait jamais. Dans le train, en face de lui, une vovageuse lisait. 11 savait d'elle
qu'elle avait uq beau front, des mains fines, le pied mince, et que son cou si pur, si délicat était resté lo cou d'une enfant. Voilà. Il deviendrait son époux, son amant, sans savoir d'elle autre chose, sinon quelques laideurs, sans doute, qu'un aspect aussi chaste n'aurait pas laissé soupçonner. Elle palpitait aux péripéties d'un roman d'amour et dévorait les pages sans jeter un coup d'œil par la portière. Quand elle eut terminé, elle descendit, laissant son livre dans le filet, pour tendre sa joue à un gros homme qui l'attendait.
— Madame, dit Frédéric, vous oubliez votre livre.
— Non, monsieur, répondit-olle, vous vous Irom- })ez : ce livre n'est pas k moi.
Le gros homme devait redouter la concurrence de la littérature où l'aihiltôre est suavement célébré! Riant de son impair, Frédéric se crut débarrassé pour toujours dos fatras sentimentaux, qui ne sont d'ailleurs plus de mode. Vers la lin du parcours, il avait découvert qu'il n'était qu'un rat de bibliothèque, assez ennemi do l'action en ce qui le concernait, pour se passionner à lire ou à conter les actions des autres. Un calme bonheur, fait do travaux obscurs dont on ne i)révoit pas la fin, et qui vous prennent au sortir de radolesconco, i)0ur vous abandonner, les tempes grises et le cœur desséché. 11 serait lo savant de Saint-.Iean-de-Basteigui, un monsieur provincial qui est venu à Paris autrefois, qui y a connu les caresses d'une belle actrice et qui rumine dans sa solitude les rares délires do son passé. Et puis il se secoua et se mocjua de lui-môme. 11 n'y a que les imprévoyants pour songer sans cesse à leur avenir!
11 fallait changer de train... Dans cette gare, la der-
nière fois qu'il était venu, accompagnant sa petite sœur, Elisabeth s'était sentie si faible qu'on avait dû chercher un fauteuil roulant pour la transporter. Il l'avait amusée en lui faisant des grimaces pour qu'elle ne vît pas arriver ce meuble funèbre. Elle était enveloppée dans des châles... 11 l'avait descendue; l'homme d'équipe poussait le fauteuil le long du quai... Elisabeth plaisantait : « Dis donc, Frédé, je suis une malle; on me pousse comme une malle! » Et elle croyait crier : « Attention! Attention! » mais sa voix était si faible qu'on l'entendait à peine... Le petit train avait amusé l'enfant. Comme ce pays où Frédéric l'emmenait devait être gentil pour qu'il fût traversé par un chemin de fer aussi mignon, un vrai jouet qui lançait de la fumée. « Tu me diras quand nous serons arrivés, pour que je voie les fleurs. » Elle croyait que Saint-Jean-de-Basteigui était un bouquet avec une maison au milieu. On lui avait tant répété : « Là-bas, il y a des roses toute l'année, et tu pourras en cueillir tant que tu voudras. » Et tout bas elle murmurait : « Des fleurs, Frédé, des fleurs... est-ce qu'on les sont do loin? » Elle avaii été toute déçue en trouvant une gare, une route, des arbres. Pourquoi lui àvait-on menti? Ah! celte arrivée à Saint-.]oan-de-Hasteigui ! Mme Soyenèche avait amené b pharmacien, le boulanger, deux ou trois femmes de ses amies. <( La pauvre petite!... Elle n'a pas trop soufl'ert pendant le voyage?... Voulez-vous que nous vous aidions à la porter?... Elle se rétablira vile ici... » Il avait écarté tout ce monde : « La voiture est là? Allons, vite! » Elisal)eth était sur ses gencMix ; <le tout ce qu'il lui restait de force, elle l'étreignait... Une sorte de rancune lui vint : Gévrinette guéri-
rait, elle. Déjà, sans doute, le bon air de Saint-Joan lui avait rendu ses fraîches couleurs...
Mais quand il descendit du train il resta stupéfait. Gévrinette, au bras d'Aurélie, était là, emmitoufléo dans des châles; son mince visage était blême. Il lui sembla que c'était sa petite sœur morte qui venait à sa rencontre, avec ce pauvre sourire qui s'efforçait, qui voulait dire : « Tu vois comme je suis vaillante! « Elle lui prit le bras et se serra contre lui — comme l'autre s'était serrée. Enfin elle lui dit :
— J'ai essayé de trouver des fleurs pour vous, Frédéric, mais il n'y a pas de fleurs à Saint-Jean-do- Bastcigui.
Il ne voulait pas songer à Elisabeth... Un rapprochement entre sa petite so^ur, si pure, et Gévrinette lui paraissait un sacrilège. 11 s'écria :
— En route... Et maintenant il va s'agir de bien se porter, hein!
— Elle était plus gaillarde ces jours derniers, dit Aurélie. Elle était trop contente de vous voir, n'est-ce pas; elle bouillait d'impatience; elle s'énervait... Nous étions à la gare trois quarts d'heure trop tôt... Mais, autrement, l'air lui profite bien et nous nous j)laisons beaucoup ici.
Aurélie cria : « Ilabille-toi vite si tu veux aller te promener en voiture avec M. Frédéric. Il t'attend. Et
puis, tiens, je glisse sous la porte une lettre de Céline. C'est le médecin qui nous l'envoie. Ne t'inquiète pas; ça ne va pas plus mal... »
Une écriture tour à tour appliquée, puis démente, fusant de toutes parts en parafes éclaboussants, pour redevenir bien sage, avec des pleins et des déliés d'écolière :
(( Mademoiselle, à mademoiselle, mademoiselle Gévrinette, au noble faubourg du bourg, salut. Je rentr(!rai à la maison demain pour le tambour. Nettoie le tapis, afin que je ne salisse pas ma traîne de reine. Je vois des épluchurcs et ce n'est pas propre. On ne sait plus où marcher. Il faut balayer. Prends (|uatre domestiques. Ici tout le monde est j)oIi et je m'ennuie, je manque de poudre de riz et retiens bien ceci : je veux de la lavande et de la violette. J'ai écrit onze lettres à Mme Chouya-Barcapour que je trouve tout préparé. Que penserais-tu d'une robe de soie rouge, couverte de dentelle d'or; chapeau de lophophore, souliers en plumes de paon, talons Louis XV, cravate de tulle, gants blancs? M. Ikisquorde continue à me demander en mariage. Il n'a pas sa tôte à. lui; je ne liens pas à vivre en pouilleuse, entre un chien fou et un perroquet malade. »
Céline avait ajouté : « Cependant, tu [)eu.\ parler (le celte proposition à j)ère pour (|u"il me commande une robe de soie blanche. » Elle avait oublié!... Cévrinette, l)Ouleversée, continua sa lecture :
« 11 est temps de revenir au faubourg. Grande soirée chez M. et Mlles Gentilhomme. Enlève la table, le buffet et le lit [)liant pour que l'on puisse danser. Tout nettoyer. La Gosse Poivrée n'a pas de robe de
bal. Loulou, la Javanaise, Rose-Marie, les Gibmeister : invitées. Prière à M. Gennaro de venir avec son carreau. Demande à la concierge de laisser de la lumière passé minuit. On valsera la polka sur l'harmonica. Si la couturière arrive en retard, ma belle robe a du rester au fond du placard. Tu la repasseras en te méfiant de ne pas la l)riiler. Prends du fil, du lil cii soie et répare la robe de joie. Et tous les messieurs viendront. Les Anglais sont tout ce qu'il y a de plus aimable. Prépare leur whisky, half and half, curaçao, échantillons chez l'épicier Gornclle. Frangipane sait l'anglais. Je te prie, ma chère sœur, de bien vouloir télégraphier à notre père afin qu'il ne revienne pas, par surprise, en plein milieu de notre bal. Quand tu auras reçu sa réponse, nous serons tranquilles. Tous mes petits paquets sont préparés. Chai)cau sur la tète. Je n'ai plus qu'à m'en aller. Et qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans le faubourg? J'y serai au meilleur moment, vers sept heures, et je reverrai tout le monde. Salul bien. M. Busquurde a un chien, mon liancé a un chien, j'ai un chien. Rendez à Gennaro \o. porte-monnaie aux cent millions. N'oublie rien. J'ai passé mes gants. On va venir tout à l'heure ouvrir la salle d'attente ; ça siffle, ça siffle ! La locomotive attend depuis un bon moment. Pleure mon deuil. J'ai vendu de la violette et de la lavande, ne sortons pas de là, et n'essayez pas de m'embrouiller. iMme Elise passe tous les mercredis dans lo faubourg. Elle ne s'arrête jamais. Il faut lui parler comme on peut. J'ai péché par propreté en nettoyant mes gants avec de l'essence minérale. Cela m'est resté sur lo cou. Je bouche avec du mastic, on ne voit plus les cicatrices. J'ai vingt et un francs soixante-dix centimes dans mon mou-
choir. Rendez-vous au jeune homme qui vient de la part de Gennaro. Avec tout mon cœur, s'il vous plaît. Qu'il soit là pour me recevoir. Ma chère sœur, ce monsieur n'a pas répondu à mes télégrammes et j'en suis très pcinée. Tu sais bien que je l'adore. On me guette, on m'espionne et il faut passer à travers les coups de fusil. J'ai eu ma jarretelle traversée par une balle. Faubourg Montmartre on n'ose pasm'attaquer, voilà ce qu'il faut dire à ce monsieur, de ma part, avec les baisers de mon cœur, s'il te plait. Tout le monde s'occupe de moi, j'en ai la preuve : j'ai reçu un gros registre sur lequel il y a ce qu'on a dit de moi depuis que je suis née. Ma chère sœur, tu trouveras mes ennemis chez Franqueil... »
Suivaient d'incohérents dessins. Et l'odeur du faubourg Montmartre sortait de ces pauvres lignes tracées dans la fièvre, un relent d'absinthe et de basses parfumeries qui fit vaciller Gévrinette.
— Es-tu prête? Frédéric t'attend...
Frédéric était déjà installé sur le siège d'une petite voiture à deux places que traînait un poney bourru. Il fit claquer son fouet.
— Etes-vous bien couverte, au moins?
— Oui. Où allons-nous?
— Vous verrez. Je veux vous montrer le pays. C'est si beau!,.. Et quel temps!
Il faisait, on effet, un temps délicieux. La montagne resplendissait sous le ciel net. La petite se mit à rire parce qu'une bande de cochons noirs s'elTarait, grognant de terreur, au passage de la voiture.
— Êtes-vous bien?
— Oh! oui, Frédéric!
Il mit le poney au pas et regarda son amie. Elle
35i2 FAUBOURG MONTMARTRE
détourna la tête pour ne pas voir la pitié qu'il y avait dans son regard.
— Je commence seulement à me remettre, balbutia-t-elle, il faut que je me remplume : c'est bête de ne plus pouvoir faire un pas. J'ai passé tant de nuits sans sommeil que je suis tout engourdie maintenant; mais contente... je ne puis vous dire combien je suis contente. Aurélie est très bonne avec moi. Elle me trouve obéissante... Ce que ça me semble bon d'obéir! Et puis une vilaine chose; je suis paresseuse. Quand je pense qu"il y a quelques jours encore je soufflais sur mes doigts pour me réchauffer, sur ce trottoir d'Auteuil ! Chacjue fois qu'une dame passait, je devais lui demander si elle n'avait pas besoin de quelque chose. La voix n'y était pas, disait la patronne. Mais à quatre heures elle faisait cuire des pommes sur le poêle et elle m'en apportait une, toute brûlante, sur une soucoupe; seulement elle ajoutait : « Vous ne l'avez guère méritée. )) Je la mangeais tout de même. 11 y avait des arbres anémiques et qui faisaient de la peine... Ceux d'ici sont beaux; on a envie de les embrasser! Ah! Frédéric, si je savais seulement, si J<^ pouvais vous dire...
Il l'interrompit :
— Vous n'allez pas me remercier, je suppose? Moi aussi je suis seul. Et j'ai été rudement content de vous trouver. Vous ne me voyez pas dans cotte maison en face de la cousine Soyenèche?
11 lui désigna^ du fouet, un chalet ([ui se mirai i dans un lac en miniature. On coulait qu'un roi avait passé là (juinze jours avec la jeune reine au lendemain des noces. De fait, l'enflroit gardait une sorte
FÀUBOUnG MONTMARTRE 353
de mystère amoureux. On accédait au chalet par un sentier étroit que l'on n'apercevait plus qu'à peine, le couple n'étant jamais revenu : la nature effaçait la trace fugitive des pas...
— Tous les matins nous nous promènerons pendant une heure, proposa-t-il, et quand vous serez tout à fait guérie, nous escaladerons la montagne!
— Quand je serai tout à fait guérie, murmurat-elle, il faudra songer au retour...
— Et vous me laisserez?
— Vous ne voulez pas revoir Paris?
— Non. J'y fais une trop piètre figure. Et vous, vous tenez donc bien à votre mercière d'Auteuil?
— Il faut travailler.
11 ne voulait plus qu'elle songeât au départ. Ils avaient au moins un an devant eux. Ils verraient le printemps; ils verraient l'hiver, si court qu'il ne semble passer i\ Saint-Jean que pour faire apprécier la douceur du renouveau... Le poney trottait gaiement.
— Avec mes quelques sous, ajouta Frédéric, nous pourrons vivre royalement. D'autant que Mlle Aurélia entend payer sa pension. Elle me l'a déclaré ce matin, et je n'ai pas pu refuser. Puisque vous tenez à travailler, vous me servirez de secrétaire. J'ai apporté tout un lot dé bouquins ; vous me rédigerez des fiches. De telle sorte, votre conscience sera satisfaite, j'espère, );)iiisque vous me rendrez un service important.
— C'est vrai?
— Nous commencerons quand vous voudrez... Gévrinette se tut. Elle ne pouvait exprimer ce
qu'elle ressentait : une douceur à pleurer. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle n'osait point
sortir son mouchoir pour les essuyer. Il lui sembla qu'une main fraternelle lavait guidée à travers tant d'épreuves pour aboutir à cette minute exquise. D'un mouvement spontané elle prit la main de Frédéric. 11 se dégagea.
— C'est que ce sacré petit cheval-là nous mettrait bien dans le fossé, expliqua-t-il. D'ailleurs, nous nous arrêtons.
Ils burent du lait dans une ferme.
— Qu'est-ce qu'elle a, cette pauvre petite demoiselle? demanda la fermière. Elle n'a pas l'air d'aller bien. Et vous, continua-t-elle en s'adressant à Frédéric, est-ce que vous ne seriez pas M. Charançon? Ah! je vous ai reconnu ! Encore une sœur, sans doute? Non, pas une sœur? C'est très bien. Faut-il des œufs? J'en ai toujours de très bons, comme vous m'en preniez... des œufs pour malades... Je vous en mets six ! Faudra les emj)orter vous-même, parce que la Soyenèche empêche votre bonne de se fournir chez moi. Elle est tout le temps à me chercher des raisons, sous prétexte que je ne suis pas du pays. J'y habite depuis vingt-sept ans! Ah! c'est tout mauvais, cette personne-là. 11 n'y en a pas de pires dans la grande ville d'Orléans, où j'ai une fille en service.
Ils durent s'enfuir sous cette averse de confidences. Frédéric prit un chemin de traverse où la voiture s'embourba si bien qu'ils durent descendre. (Jévrinette ranimée, riait de bon cceur. Elle voulut marcher un peu.
— Je me sens déjà bien mieux!
Frédéric tirait le poney, qui rechignait, s'arc-boutait désespérément, secouait la tête. La petite se mit à la roue, comme o\]o avait vu faire à Paris.
FAUBOURC, MONTMARTRE 35Sj
— Vous voyez que je suis forte, triompha-t-elle. Il part! Il est parti!
On apercevait déjà les maisons de Saint-Jean.
— Rentrons dans notre équipage, dit Frédéric. Il s'agit d'impressionner les habitants !
Il faisait claquer son fouet.
— Vous n'avez pas peur de vous ennuyer? demanda Gévrinette.
— Moi ! Il me semble que je revis.
— Moi aussi.
Elle était toute rose de plaisir.
— Ce qu'on s'est amusés! déclara-t-elle à la cousine Aurélie, qui les attendait.
Mais Aurélie balbutia :
— Frédéric, il y a là quelqu'un dont il faut que vous nous débarrassiez... Je vous avais prévenu...
Gennaro était dans le vestibule. 11 déclara :
— J'en ai pour une minute, mais que Mlle Gévrinette m'écoute un instant...
Frédéric le fit entrer dans le salon.
— Parlez, dit-il. Je communiquerai à Mlle Geneviève ce que vous avez à lui dire.
Gennaro restait obséquieux, avec une i)ointc d'insolence.
— Je ne suis pourtant pas un ogre, remarqua-t-il ; je ne la mangerais pas.
— Mlle Dada m'a déjà exj)liqué l'objet de votre visite, repartit bYédéric. Il est donc; inutile que vous recommenciez. Nous entendons être tranquilles ici. Surtout je vous interdis, vous m'entendez, je vous défends de troubler cette enfant, qui est très malade et qui a besoin de repos. Si l'on nous interroge, nous répondrons la vérité.
— Ah çà! dit Gennaro, il ne faut pas nous la faire, mon petit monsieur, et vous le prenez de bien haut. D'abord et d'une, vous enfermez Céline, qui déraillait un peu, mais qui n'aurait pas fait de mal à une mouche... Là-dessus on envoie a mademoiselle Gévrinette » ici, et on la rejoint quelques jours après. Tout cela est bel et bon, et les gens n'y verraient que du feu si Gennaro n'était pas là. Malheureusement il la connaît, Gennaro, votre « mademoiselle Geneviève... ))
— Taisez-vous!
— Minute. Si elle vit de vous pour le moment, elle a vécu de moi, ne l'oublions pas. C'est avec mes fonds qu'on lui a acheté une robe, un chapeau et tout ce qu'il lui fallait en un mot...
— Je vous rembourserai.
— Il faut croire qu'elle vous intéresse. Alors, causons franc. Parce qu'on a assassiné uuo dame, des personnes cherchent à me compromollro. .]'ai préparé toute ma petite défeuse sur ce papier. Vous n'avez qu'à en prendre connaissance. Moi, je suis un comnierrant... Je ne suis pas plus responsable d'un bijou qui a passé entre mes mains qu'un boucher n'est responsable des pièces de cent sous qu'il y a dans sa caisse. Pour ce qui est de la coco, nous avons négocié cela tous les trois : Céline, Gévrinette et moi. On n'a pas besoin de le savoir, et je ne demande pas mieux que de me taire. Encore faut-il ne pas me laisser me dépêtrer tout seul. Je veux des témoins de moralité, je ne peux pas demander ça à Mme Chouya-Barca! Lisez mon petit papier ; tâchons de nous arranger, et vous ne me reverrez plus.
— Et si je refuse?
— Si VOUS refusez, vous entendrez parler de moi.
Frédéric avait l'air très calme. Aussi son interlocuteur fut-il étonné de se sentir tout à coup saisi par la cravate et secoué rudement.
— Hors d'ici !
— C'est bon ; je m'en vais.
— Un mot encore. Si vous essayez de nuire à. cette enfant, je vous casse la figure, vous entendez. Et je ne sais trop ce qui me retient de le faire à L'instaat môme. Je vous donne cinq minutes pour délivrer le pays de votre présence, cinq minutes.
— Lâchez-moi...
— Quoi qu'ait pu faire G^vninettc, c'est vous qui êtes responsable de son malheur.
— Monsieur, dit Gennaro, vous déchirez ma cravate et vous m'étranglez.
— Vous êtes un infâme individu et un mauvais chien .
— Oui, monsieur... Laissez-moi m'en aller, monsieur.
— Que non !
La cravate cé<la4it, Frédéric prit G.enuaj'o au collet, le poussa dans Tanticliambre et le traîna dans la ru-e. Là, il lui administra un coup de pied Corinidabie q-ui, le déposa au seuil de l'épicerie llibu.
— Vous avez cinq minutes pour disparaître, répéta Frédéric.
Il rentra. Déjà Mme Soyenèche relevait Gennaro.
— Qu'y a-t-il donc, mon pauvre monsieur? Vous êtes bien arrangé !
— 11 y a... 11 y a ([u'on a voulu me tuer. 11 éclata enlîn :
— Je pars. ..je suis un honnête homme... je déposerai une plainte... Vous avez vu comme il nia traité...
358 FAUBOURG MONTMARTF^t:
Mais maintenant vous pouvez parler... Ah! oui, vous pouvez parler... Allez-y... Racontez à tout le pays ce qu'ils sont... N'oubliez pas la petite... Une petite du faubourg Montmartre... On vous a apporté de l'ordure ici... Vous ne savez pas ce que c'est que le faubourg Montmartre? Descendez ma valise... Je n'ai que cinq minutes... Vous m'avez compris, madame Soyenèche? Et votre Frédéric est un joli monsieur... Demandez donc des nouvelles de Gévrinette dans tous les bars de Paris... Ici elle fait sa Sophie... elle a une petite robe noire... A Paris, faut la voir!... Approchez, madame Hibu, vous pouvez approcher. Racontez ça à tout le pays... Ma note...
Il tremblait en fouillant dans son porte-monnaie.
— Donnez-lui un cordial, conseilla Mme Soyenèche, compatissante.
Cependant la fenêtre de la maison voisine s'ouvrait. Frédéric parut. Pris de terreur, Gennaro ramassa sa monnaie et lila au trot, les coudes au corps, dans la direction do la gare.
— Peut-être bien qu'il ne dit pas toute la vérité, insinua Mme Ilibu. Mais il a crié tellement fort qu'il y a plus de dix personnes qui l'ont entendu. Ça fera du désagrément pour M. Charançon.
— Pourquoi a-t-il amené ici des personnes semblables? demanda Mme Soyenèche. Et il me force à regarder ça, moi, sa [larente? A Saint-Jean, où Ton ne veut pas d'étrangers... Mais il y a étrangers et étrangers...
Elle énonça solennellement. Hère do cette image (|u'olle avait trouvée dans ses lectures :
— Gévrinette est une fleur du iMiisseau. Qu'elle retourne faubourg Montmartre!
Des hommes étaient entrés, qui écoutaient.
— Elle a raison, fit l'un d'eux, moi je sais i)ien qu'elles pourront acheter leur pain ailleurs. Je ne veux pas de leurs sous.
Un petit vieillard fielleux appuya :
— Si le grand-père Charançon voyait un scandale pareil ! Un homme qui se mettait en habit noir le dimanche et qui ne sortait pas sans mettre des gants! C'est une insulte à sa mémoire ; c'est une insulte au pays, voilà mon opinion...
Mme Soyenèche n'avait plus qu'à laisser faire. Elle adopta, au contraire, une réserve qui lui attira des félicitations. Ainsi, elle pria le boulanger de continuer à fournir son pain pendant quelques jours. Elle paraissait très émue. On la plaignait bv^aucoup. Les chambres que louait Mme llil)u ne brillaient ni par leur luxe ni par leur i)roproLc. 11 lui fallait se contenter d'un ameublement sordide, (juand Gévrinelte se pavanait en face. Mme Ilibu murmurait, en traînant avec peine sa masse énorme : « Ça va faire du vilain, vous verrez. Louis FoUestat était ici tout à l'heure; il ne disait rien; il a bien tout écouté et puis il est parti... )) Celait la forte tète du village. Il menait tout le monde, au gré de ses fureurs, qui étaient brusques et impitoyables. Et Mme Ilibu, bonne personne, se désolait. Aussi rédigoa-t-ello le soir, à grand'pcino, une lettre qu'elle glissa dans la boite de Erédéric. Il y avait deux lignes : Qiiillais Saint-Jean arec ros deumoiselles. Le ])lu/ôt serai le mieux.
Frédéri'c déchira le papier en mille morceaux. Le lendemain <le bonne luMirc», il sortit et alTronta les gens, qui le saluèrent sans entrain. Le boulanger l'aborda.
— Je (lois VOUS prévenir, coramença-t-il, je dois vous prévenir, monsieur Frédéric, que... enfin... j'ai du chagrin à vous prévenir que...
Gela lui était plus pénible à dire qu'il ne l'aurait cru. Mais il avait annoncé en public qu'il cesserait de fournir le pain à ces créatures. 11 toussa, se roidit et énonça, d'une traite :
— Je dois vous prévenir qu'il faudra chercher un autre fournisseur.
— Et pourquoi?
— Je n'ai pas besoin de m'expliquer. On se comprend à demi-mot. Vous n'avez qu'à chercher un autre boulang<'r.
— Il n'y a que vous ici. vous le sayez bien.
— Mais il n'y a pas que Saint-Jean sur la terre, pour y amener...
Le regard clair de Frédéric lit rentrer les paroles qui allaient sortir.
— Je vois, dit-il, que vous avez cru un misérable gredin, que j'ai chassé à coups de hotte. N'avcz-vous pas d'ennemis vous-même?
— Tout un chacun a les siens.
— Seriez-vous content si tout le monde croyait ce que vos ennemis racontent .sur votre compte?
— C'est cette petite...
— (Juoi, cette petite? Croyez-vous que si je n'avais pas pour elle le plus grand respect, oui, le plus grand respect, je l'aurais conduite ici. dans la maison où est morte ma sœur?...
Le boulanger balbutia :
— Dans ces conditions... moi je n'insiste pas, monsieur (Charançon, mais vous n"urri\erez pas à persuader les autres.
FAUBOURG MOxNTMARTBE 361
— Que les autres me la,issej:^,l^ tranquille. Conseillezle leur de ma part.
— Il vaudrait mieux les prendre par le raisonnement.
Frédéric lui tournant le dos, le boulanger le rattrapa par le bras.
— Monsieur Charançon...
Et il fit, tout bas :
— Écoutez donc... je m'arrangerai pour que vous ayez votre pain comme par le passé... seulement je n'y mets qu'une condition; il ne faudra pas dire que c'est moi qui vous le fournis. Je compte sur vous...
Écœuré, Frédéric retourna auprès de (iévrinette. Elle ne soupçonnait point la haine qui fermeulait autour d'elle...
— Gennaro a pris le train, lui annonça-t-il; vous ne le reverrez plus, je vous le promets.
Comme il restait sombre, qUq s'inquiéta :
— Vous seriez si tranquille sans moi ! Je voudrais tant ne pas vous attirer d'ennuis !
— Bah! cela m'a fait plaisir de secouer ce coquin. 11 s'assit devant la table du salon.
— Et nous allons nous mettre à travailler, voulezvous? Installez-vous bien... Voilà une page à recopier. N'écrivez que d'un seul côté du papier. Vous pourr.z déchiffrer mon écriture?
Gévrinette s'étonna que lo porte-plume fût lourd à ses doigts. Elle n'était pourtant point paresseuse... Et elle é[)rouvait tant de joie à servir son ami î Mais la page blanche miroitait comme un(^ glaco innndt'c de soleil... Elle eût voulu ne plus bouger...
— Ce n'est pas pressé, remarqua l'rédéric. Hepusoz-vous si vous vous sentez lasse. Et regardez le
jardin, qui vous est autrement vivant et intéressant que ces gribouillages...
Il y avait eu toute la journée dans le pays une animation insolite. Un homme allait et venait au galop sur un grand cheval blanc. « C'est Louis Folleslat! annonça la petite bonne avec une nuance d'admiration dans la voix. Il organise tout dans le pays. Sûr qu'on prépare une bonne farce. »
En rentrant de leur promenade, Frédéric et Gévrinette avaient rencontré Mme Soyenèche, qui se hâtait, un gros paquet à la main. Frédéric arrêta le poney.
— Montez donc à ma place, proposa-t-il à la vieille dame.
Elle refusa.
— Non, non, merci, vous êtes bien aimable...
— Donnez-nous au moins votre paquet !
— Non! Non !
— Fichtre! objecta Frédéric en rianl, la conlianco no règne pas. Pourquoi ne vous voit-on jamais à la maison?
— J'y viendrai cpiand vous le désirerez.
— Dirait-on pas que vous attendez un ordre?
— Un ordre ou une invitation. Jo n'ai pas pour habitude de m'imj)Oser.
— Nous avons beaucouj) dérangé Mme Soyenèche," Ht Gévrinette, et j'ai un remords d'occuper sa cham-
bre. Mais ça ne sera pas pour bien longtemps, madame.
— Allons, dit Frédéric, Mme Soyenèche connaît les devoirs de l'hospitalité. Saviez-vous, Gévrinette, que Mme Soyenèche avait une très belle voix et s'accompagnait sur la guitare comme pas une. Un soir, vous dînerez à la maison et vous nous chanterez cette histoire triste... Je n'en comprends pas un mot, c'est du patois, mais on devine qu'il s'agit de choses terribles ; ça se déroule dans des sanglots...
— Mademoiselle, murmura Mme Soyenèche, préférerait sans doute quelque chose de plus gai ; mais j'ignore les chansons parisiennes.
— C'est entendu, rétorqua sèchement Frédéric. Mme Soyenèche baissait la tète. Elle dit, après un
long silence :
— Cette épicerie est devenue impossible... Je me barricade chez moi pour ne pas savoir ce qu'on y manigance... Mme Ilibu donne à boire, et ça attire les mauvais sujets. Moi, je suis une espèce de sauvage... Je ne veux voir àme qui vive, ni causer. C'est une justice à me rendre, n'est-ce pas, Frédéric? D'ailleurs, je ne me lie pas avec les gens qui ne sont point de ma condition... Mlle Dada m'eût été très sympathiciue ; elle n'était pas à Saint-J('an depuis vingt-quatre heures qu'elle me rembarrait...
— Je no suis pas curieux, interrompit Frédéric, mais je voudrais bien savoir ce que vous apportez si mystérieusement dans ce paquet.
Par un trou du papier on voyait pendre un bout (l'étofTe rouge semée de paillettes dorées.
— Ma foi, je n'en sais rien, bégaya Mwk» Soyenèche en rougissant... C'est un pacjuet que m'a conlié
Louis Folleslat pour l'apporter chez Ilibu. Je suis moins curieuse que vous, je n'ai pas cherché à savoir c^ qu'il contenait. D'ailleurs, je n;ie ^ens patraque; ce soir, je resterai chez moi, en compagnie de mes tisanes, comme une vieille que je sto.
— Jamais, remarqua Frédéric, quand iU se furent éloignés, jamais elle n'en a tant raconté à la fois. Elle s'humanise. Nous l'inviterons quelquefois, et elle deviendra douce comme un mouton...
A cinq heures, jusqu'au dîner, ils se réunissaient tous trois au rez-de-chaussée, dans le salon. Frédéric écrivait un peu et lisait beaucoup. La cousine Aurélie rédigeait inlassablement des cartes postales et envoyait de longues lettres à Mme Ilorlaville. Elle lui exposait ses idées sur la conOserie et la mettait en garde contre les initiatives absurdes d'une bru aventureuse. Rien ne lui plaisait tant que de se reporter ainsi en })ensée à la boutique des boulevards où elle avait vécu trente ans parmi les crottes de chocolat, les marrons glacés,, les, bopai|^ de bonbons, acidulés, les chats en pelucl^e et les. bc^jtes décorées d'immuables estampes. Certes, elle préférait le repos de la camj)agn(î à la i)romiscuité des pensions de famille mais de quel eceur elle serait revenue à ce beau magasin si richement décoré, avec ses panneaux noirs rehaussés d'ur et soji plafond où resplendissait une allégorie du Second Empire : une déesse versant le contenu d'une corne d'abondance à des amours joufflus qui tendaient la main pour recevoir cette manne de sucres d'orge et «le fruits conliLs. Elle eût repris sa place, derrière le con^ptoir, près de la devanture, une place d'où elle surveillait h^s (lemoiselles de magasin. Elle se désolait de ne plus con-
naître le coup de feu des étrennes, la veillée du 31 décembre, dans la boutique dévastée, saccagée à la fin, la boutique glorieusennent vide, où traînaient des bouts de papier que l'on avait tout juste la force de balayer avant la fermeture.
— Mme François n'aura qu'un temps, affirmait-elle. Avec toutes ses inventions, les recettes ne tarderont pas à baisser. Déjà Mme Horlaville me laisse prévoir le moment où l'on aura recours à l'expérience de cette bonne Aurélie. Je me sens bien trop tranquille ici pour recommencer. J'ai droit au repos et je suis décidée à vivre de mes rentes, quand même Mme Horlaville se traînerait à mes genoux. Encore si Mme François me présentait des excuses, je ne dis pas que j'accepterais, mais je demanderais à réfléchir, je poserais mes conditions...
Ce soir-là, il fit tout à coup une chaleur étouiïanle. On dut ouvrir la porte-fenêtre qui donuaitsur le jardin.
— J'ai reçu un mot de Mme Horlaville, commença Aurélie. Elle me raconte que tout va de mal en pis, que la concurrence est dangereuse et qu'on a surpris une employée au moment où elle emportait un kilog de caramels. C'est ma revanche...
— Gomme il fait chaud ! s'écria Frédéric ; ma foi, je renonce à travailler.
Gévrinette s'écria :
— Ils en font un bruit, ce soir.
On entendait le galop obstiné d'un cheval (>t un sourd murmure qui venait de la rue.
— Est-ce que ce n'est pas fête? interrogea Frédéric. Ils ont des fêtes tout le temps par ici !
— Nous allons demander à la bonne, proposa Aurélie.
Mais elle sonna en vain et finit par chercher ellemême cette fille, qu'elle découvrit en train de pleurer au plus obscur de sa cuisine.
— Qu'avez-vous?
— Oh! mademoiselle!...
— Il vous est arrivé un accident?
— Oh ! mademoiselle... j'ai honte... j'ai honto... je ne sais plus où me cacher.
— A la fin, m'expliquerez-vous ?
— Mademoiselle n'a qu'à ouvrir la fenêtre du salon... elle verra... Oh! que j'ai honte mademoiselle, que j'ai honte...
Au moment où Aurélie entra dans le salon, le tumulte grossit, les rumeurs devinrent des hurlements qu'une musique sauvage accompagnait, scandée de coups de cymbales.
— On dirait que c'est devant la maison ! murmura Gévrinette... Us vont danser, sans doute...
— Qu'est-ce que ça peut être?... murmura Aurélie, vaguement inquiète.
Une i)oignéo de cailloux tomba sur les vitres. Frédéric bondit, ouvrit les volets, la fenêtre et recula, ébloui par une lumière prodigieuse.
— Oh! un feu d'artifice! s'écria Gévrinette en battant des mains.
Aurélie tourna le commutaltMir et le salon fut plongé dans l'obscurité. Intrigués, ils regardèrent*
Une foule grouillait, qui ne semblait pas faire attention à eux. Ils remarquèrent alors que cette lueur d'incendie sortait de pots de terre disposés devant la maison et d'où jaillissaient des flammes et de la fumée. Soudain les gens regardèrent la montagne. De place en place, des feux s'allumaient. La musique infernale cessa tout à coup. Là-haut, des voix lointaines se répondaient, enflées par des porte-voix, des voix funèbres, et qui semblaient clamer un désastre, propager un malheur. Puis les feux s'éteignirent. Un remous se produisit. Et devant eux un cortège grotesque défila : d'abord quatre porteurs de torches, vêtus de noir et barbouillés de suie. Venait ensuite, monté sur son grand cheval l)lanc, l'organisateur, une couronne en carton doré sur la tète, enveloppé dans un grand manteau rouge lamé d'or. On l'acclama et il salua gravement. Et ce fut un individu déguisé en femme, vêtu d'une robe jaune, coifl'é d'un bonnet; il portait deux immenses paniers où se débattaient des oies. Il retroussa ses jupes, montrant des bas rayés qui tirc-bouchonnaient jusqu'aux sabots, et se mit à danser. Un pierrot, un mousquetaire et un chienlit qui avait mis ses habits à l'envers dériièrcnt bras-dessus, bras-dessous. Le cortège était fermé par un paysan ; il tenait un porc qui poussait des cris atroces. Les acteurs se confondirent avec les spectateurs. De nouveau la musique cessa et les voix reprirent sur la montagne.
(iévrinette, remuée par un pressenlinieut, interrogea alors la bonne qui était à côté d'elle :
— Vous voilà... Vous allez nous expliquer...
— Ah ! mon Dieu...
— Qu'est-ce qu'ils disent, là-haut?
368 FÀ'uB'oWCx Mo^tmàr't'rï:
-- Ah ! mon Dieu, gémît la bonne... je rt'ai plus qu'à quitter le pays... Uh charivari, contre mes maîtres, pensez donc... Ils disent : « Entehds-lu? -- Quoi donc? — Frédéric et Gévrinelte... »
— Frédéric?...
— En voilà assez, interrompit Aurélie.
Mais Gévrinette Técarta.
— Là... là... voyez...
Les porteurs de torches éclairaient plusieurs hommes qui dressèrent devant la fenêtre, sur des sortes de gibets, deux mannequins. Un de ces mannequins portait une petite jupe et un canotier de cïiir bouilli... un canotier semblable à celui de Gévrinette... L'autre avait les cheveux et la moustache de Frédéric. Entre eux on hissa un écriteau sur lequel on lisait : Fauhour Monmarl. Alors ce fut un vacarme terrible de casseroles, de chaudrons, de cymbales. Un gamin jetait des piments dans les pots, pour aviver la fournaise. Frédéric, GévriiKMto et Aurélie, comme hypnotisés et frappés de stupeur, voyaient, à travers une fumée pourpre, des tètes féroces, des mâchoires qui semblaient prêtes à mordre; les déguisés se trémoussaient; une femme, comme prise de folie, ivre de joie, virevoltait, la tignasse au vent. Cependant le chef ne cessait de tourner en rond, au galop, sur son cheval blanc. 11 donnait des ordres brefs et semblait le maître de cette frénésie. Un groupe se forma au milieu duquel, datis une llamnio brusqiie, cAbriola Une forme noire. Us Venaient de rôtir un chat qu'ils jetèrent, carbonisé, Aii:^ jiieds de Frédéric. AlTolé par la rAge, celui-ci allait sortir du salon et se ruer sur la foule, quaild il vit Gévrinette étendue «ur le tapib.
— Elle s'est évanouie, dit Aurélie. Je me charge de la porter dans sa chambre. Faites que ce vacarme cesse, surtout.
Frédéric rugit :
— On va voir... ils vont voir... Les misérables!
Il prit une canne, sortit et fonça, tête baissée. Mais les manifestants disparurent devant lui. Il perçut des rires insultants. Il arrêta au hasard un fugitif moins prompt que les autres. C'était un enfant qui supplia : (( M'sieur, je regardais, je regardais seulement ; ne me faites pas de mal, dites, m'sieur. » Il le lâcha. Le galop du cheval blanc se répercutait au loin. Plus personne. Le silence. Les deux mannequins achevaient de flamber dans un relent de paille brûlée. Par terre l'écriteau gisait : Faubour Monmart. Frédéric, tremblant de fureur, démolit les gibets à coups de botte. Ses yeux étaient voilés de sang; il les leva au ciel qui resplendissait d'étoiles, un ciel si pur, si transparent, si profond, si palpitant, qu'il semblait vibrer et vivre, et qu'il en tombait un apaisement divin. Il s'arrachaà cette contemplation pour regarder autour de lui (3t s'assurer qu'aucun retour offensif n'était possible. Le village était maintenant semblable à tous les jolis villages qui s'enveIo[)pent d'un si doux mystère, la nuit. Les maisons, faiblement éclairées, ont quelque chose de fraternel; il semble qu'elles se protègent les unes les autres contre ce qui passe d'inconnu dans \o vont nocturne...
— Frédéric...
Madame Soyenècho apparaissait, dis[»osant son chAle sur sa tête comme si elb^ venait d'être surprise.
— Qu'est-ce qu'on me raconte? Un charivari?
370 TAUBOURG MO^iTMAUTRt;
— Vous n'avez rien entendu?... Vous êtes donc
sourde.
— jai bien entendu... mais je n'ai pas compris... J'aurais dû me douter...
— Je vous jure, déclara Frédéric, que cette petite fête-là coûtera cher à ceux qui l'ont voulue, vous la première.
— Moi... Vous êtes fouî... Vous savez bien que l'on organise toujours des charivaris à Saint-Jean... (juand une veuve se remarie trop tôt... quand une femme trompe ouvertement son mari... quand un vieillard épouse une jeune fille... et aussi quand on ne veut pas de quelqu'un dans le pays... Ecoutezmoi... Vous pouvez bien m'écouler un instant, puisque vous m'accusez... Vous vous êtes mis dans un mauvais cas... On a su qui était cette fillette... d'où elle sortait... Je veux bien que vous ayez agi par pitié... je veux bien... mais c'est tout de même une fleur (lu ruisseau... Vous n'alitez pas me' iDatlre, bien sûr... Ce monsieur de Paris que vous avez maltraité devant tout le monde s'est vengé en bavardant...
— Je saurai la vérité, je vous le répète. Et j'ai des raisons de croire que' vous prendrez voire part de responsabilité. Puisque vous n'admettez pas la pitié pour les autres, je serai sans pitié pour vous, je vous en préviens. Adieu.
Aurélie vrillait aupiès de Gévrinette couchée.
— C'est lini, dit Frédéric en cnlraiU dans la chambre. Ils ont voulu samuser... Oh! ils ne sont pas méchants; seulement ils ont des distractions brutalbs et <|uc nous ne pouvons comprendre Ils n'y mettent auctinc malice, je vous le répète; ce sont di^s
FAUBOURG MONTxMAirraE 371
bnn[;iades un peu fortes, et par lesquelles tout le monde a passé ici.
— Est-ce qu'ils vous en ont fait ujae quand vous êtes venu avec votre sœur? murmura Gévrinette.
— Ma foi, c'est très possible... je ne m'en souviens plus...
-Ah!
— Tout cela n'a aucune importance... Alors, ma petite Gévrinette, vous avez eu une défaillance, comme une marquise du dix-huitième siècle.
— J'ai cru qu'ils allaient me pendre, pour de bon!
— Et maintenant?
— Je suis rassurée...
Elle parlait avec peine.
— Nous ne te quittons pas^dit Aurélie.
— Je vous en cause du déra^ngement, ajouta encore la petite!
— Encore ! reprocha Frédéric.
— Vous allez me détester.
11 plaisanta :
— Bien sur! J'ai de belles raisons de vous liuïr ! Si les gens nous embêtent, nous quitterons cette maison cl nous irons ailleurs, cela nous fera voir du pays,
— N'empêche que si je n'étais pas venuq...
— Chut!
Frédéric se sentait peindre d'une pitié (|ui le reu-«'.'j dait plus fort et meilleur. Il avait (|U(d(|u'un à i)r()téger. Auprès do ses parents, auprès d'Irène, il n'avait été qu'un petjt garçon faible et irrésolu. II ne se serait jamais cru capable de la fureur (|ui l'avait transporté, la canne haute, et l'avait laissé enragé d'impuissance. Un courage neuf lui venait, contre tant d'injus-
lice et de cruauté. Certaines colères vous rendent plus tendre, plus sensible et plus clairvoyant. Il sortait de cette crise le cœur gonflé d'amour paternel. Pauvre petite!
— Je n'ai pourtant pas mérité...
— Si tu t'énerves, si tu bavardes, nous te laisserons, déclara Aurélie. Sa tête travaille tout le temps. Elle s'imagine des choses, et elle se rend malade... Que diable, on n'est pas impressionnable à ce point... Pour une farce, pour une simple farce... Je me souviens que mon père nous contait qu'étant jeune soldat il avait été passé « à la couverte » par des camarades, et de telle sorte qu'il faillit avoir le crâne brisé contre le plafond... Et moi-même, quand je suis arrivée chez Ilorlaville, mes compagnes m'ont ofl'ert un bonbon au poivre, oui, au poivre; j'ai cru avaler le diable !
Gévrinette sourit. Elle était très pâle dans ses cheveux blonds dénoués. Une soufi'rance aiguë crispait ses traits, qui gardaient cependant l'indécision exquise de l'enfance, quolquo chose de puéril, d'inachevé, un voile de douceur et d'innocence que la vie s'efforçait en vain de déchirer. Elle était i\ la fois purifiée et vieillie par la douleur. Et ce visage où transparaissait une douceur de femme, Frédéric comprit tout à coup que c'était, tendre et lidèle, le visage qu'il eût aim(^»
Le village restait frappé de stupeur. Si l'on avait su! Faire comprendre à cette intruse qu'elle ne devait point séjourner à Saint-Jean-de-Basteigui, rien de mieux... Mais la tuer! Et voilà qu'elle allait mourir... On se hâtait en passant devant la maison et Louis FoUestat n'osait plus se montrer. Mme Ilibu se lamentait : (( On y a fichu un coup. Fallait la prévenir poliment au lieu d'écouter ce monsieur de Paris et la Soyenèche. La preuve qu'elle n'est pas toute mauvaise, cette petite, c'est que ça y a fichu un coup. » Le boulanger répétait avec orgueil : « Moi, je n'ai rien à me reprocher. On a eu beau me dire : « Ne leur fournissez plus de pain! » j'ai continué à leur en fournir. Ah! mais! Et je m'en vante, encore! Je me disais : « Ça a beau avoir mal tourné, ça mange tout de même comme nous autres. » Les femmes guettaient la sortie du mcMlccin : (( Et alors, docteur, la povre? » Même on se hasarda à demander directement des nouvelles. « Pardon de vous déranger, mademoiselle Dada, ça ne va toujours pas chez vous? » Car c'était Aurélie qui a[)paraissait au judas, la petite bonne s'étant enfuie le soir mAme du charivari. (( J'aurais trop honte de rester ici, pour sûr. » Aurélie répondait brutalement : « Non, ça ne va pas. Soyez contents. Vous avez réussi. » On se récriait ; <( Ponvpz-vous dire. Une farce, mademoiselle D.id.i. Si I.i
374 F^AlTROÙRf; MO"NtMARTRE
povre guérit, on lui fera une belle fête, avec des fleurs. )) Mais elle refermait le judas sur les bavards. On n'avait trouve, pour remplacer la petite bonne, qu'une sorte de pauvresse hagarde qui faisait les gros travaux et, tenaillée par une faim insatiable, dévorait tout ce qui lui tombait sous la main. La vieille fille courait donc sans cesse de la cuisine au lit de Gévrinette, qu'elle accablait de conseils saugrenus: « Quand tu sens que tu as de la peine à respirer, compte jusqu'à mille, ou bien pense à un moulin qui tourne; tu t'endormiras. » Elle était touchante et maladroite, car elle n'avait jamais pensé qu'à elle-même. Il y avait dans ses soins une sorte de rudesse tremblante; elle était gauche à la façon des femmes tjui n'ont jamais tenu un enfant...
Parfois Gévrinette étouffait. Elle dissimulait son angoisse, de son mieux. Sous les draps, elle étrei- -gnait sa poitrine, à la place du cœur. Filt elle essayait de rassurer J^Védéric :
— Ce n'est rien. Je suis lasse... et il y a des moments où j'ai le cœur tout serré, tout anxieux... Mais quand ça me prend, vous vous elTrayez; alors j'ai de la peine.
Il s'était installé dans un fauteuil, à cote» d'elle, et ne la quittait guère. P]lle murmurait : « Nous sommes bien là, tous les deux ». Tous les deux! Pour aboutir à leur réunion, une main mystérieuse avait tout bousculé, tout saccagé, avait couché M. Gentilhomme dans la tombe, enfermé Céline, éloigné Irène.
Un jour, Frédéric annonça :
— 11 fait le même temps qu'à mon arrivée ici, jadis... J'étais venu par un après-midi d'aviMl assez frais, mais où passaient des souffles tiêdes; on reco-
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vait à la figure comme dés petites caresses de printemps...
— Je sais, dit Gévrinette. Je n'ai rien oublié. Elle lui fit signe d'approcher. Elle parlait très bas.
— Vous m'avez tout raconté... le soir où nous avons dîné ensemble pour la première fois... faubourg Montmartre... J'étais si fière que vous dîniez avec moi... que vous me parliez, comme à une dame, de choses sérieuses, de choses tristes... Et depuis, je n'ai pas cessé de penser à la petite Elisabeth... Ce que vous m'aviez dit d'elle est resté gravé dans ma tête, mot pour mot. Vous aviez l'air de tant l'aimer... Écoutez donc... j'aurais voulu lui ressembler. Est-ce que je ne lui ressemble pas, un peu?
Il répondit, après avoir hésité :
— Mais oui, un peu... elle avait ;\ peu près votre âge...
— Seulement, elle...
Gévrinette s'arrêta, à bout de souffie.
— Allons, ne bavardons plus, commanda Frédéric.
— Si, au contraire... Restez .. Et la chambre... ce que j'y ai pensé!... la chambre que je ne connais pas, qui est restée fermée, la chambre blanche...
— J'ai jeté la (def. ,.
— Oui... oui... Elisabeth jurait cjue (-'«Hait une crémerie, et elle faisait la marchande : « î)eu\' (cnfs pour cinq sous... Ils sont tout frWis... »
— Gévrinette...
— Elle no voulait plus do l'a cousine Soyenôche, à cause de sa robe noire... Moi aussi, la robe noire «l'Aurélie m'attriste. On dirait (ju'elle m'apporte la nuit... C'est si joli, le blanc... J'aurais toujours voulu avoir une chambre blanche...
Elle parut chercher des mots pour exprimer une idée difficile.
— Il faut que je vous dise, Frédéric... Des fois je lis comme une question dans vos yeux... non, pas une question... je ne sais guère m'expliquer, mais vous me comprenez... parce que j'ai vu des choses que je n'aurais pas dû voir... Ce n'est pas de ma faute, Frédéric. Je n'ai rien fait de mal, jamais, je vous le jure, jamais... Je n'aurais pas pu...
— Mon enfant, balbutia Frédéric, mon enfant... Mais les mots qui lui vinrent aux lèvres étaient si
pauvres! Comment la persuader? Elle le regardait ardemment. Elle attendait de lui une preuve de confiance, d'estime, avant de partir...
— Attendez-moi, s'écria-t-il... Vous avez la sonnette là... près de vous. Attendez-moi... Vous aurez une belle surprise, je vous le promets.
Il revint un quart d'heure après, avec Aurélie, qui apportait des plaids et des couvertures.
— Je vais bien t'enveloppcr, fit la cousine... Na... Vous pouvez la prendre.
Frédéric l'emportait. Elle ferma les paupières. On allait-on ainsi? P]lle n'osa point le demander, de peur d'être déçue par la réponse. Car il lui venait l'espoir d'une récompense inouïe, si belle qu'il fallait vivre encore un peu, pour la savourer... On la mettait dans un lit frais, dans un lit inconnu, étroit et pur. Quelle paix soudaine!... Aurélie s'en alla t(Mit doucement, avec un soupir étranglé. Le bruit de la porto, et la voix lointaine, brisée, de Frédéric :
— Regardez...
Pas encore... D'abord elle n'en avait pas la force, et puis elle venait de faire tout un voyage, de là-bas. oi^i
c'était obscur, jusqu'à cette chambre, où palpitait une clarté qui l'aveuglait à travers ses paupières closes. Une douleur brusque la tenailla.
— Gévrinette!
Elle répéta cette phrase de l'autre :
— Je suis encore là.
Maintenant elle était prête pour la féerie, pour toutes les féeries. Ses yeux s'ouvrirent comme s'entr'ouvre une bouche sous un baiser.
— Oh! la chambre... la chambre d'Elisabeth!... C'était la récompense.
A travers un brouillard, elle aperçut les rideaux d'un bleu liquide et transparent, la pendule blanche, les meubles blancs,— tout ce qu'avait décrit Frédéric. Elle voulut dire « merci », mais elle ne put y arriver. Elle était dans le lit d'Elisabeth... Comme elle allait mourir heureuse!... Elisabeth tournait ses mains sur le drap... « on eût dit qu'elle leur faisait danser les marionnettes. » Et, dans le froid de glace qui la saisissait, voilà que ses mains à elle s'agitaient aussi, contre son gré.
— Je te crois, mon enfant chérie! cria Frédéric, m'entends-tu? Je te crois, je te crois...
Alors les mains s'arrêtèrent.