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Faucher de St. Maurice

Il nous semble que le proverbe " Nul n'est prophète en son pays " a été fait pour le Canada. Nous avons souvent été frappé du peu de justice avec lequel on juge les hommes qui poussent l'audace jusqu'à vouloir sortir des rangs du vulgaire, ou ceux qui ont commis le crime de s'imposera l'attention du public parla seule force de leur supériorité et de leur talent. En politique, un adversaire, quand il n'est pas un idiot ou un homme de rien, est invariablement un spéculateur ou un intrigant. Un journaliste se mêle-t-il à une polémique qui soulève

l'opinion, de suite on scrute sa vie privée pour y trouver des motifs d'intérêt personnel, et l'on s'efforce de rabaisser la valeur de ses écrits. Un orateur ou un conférencier fait-il parler de lui, il se trouvera toujours plus de malveillants pour l'attaquer méchamment que de critiques honnêtes pour l'apprécier avec justesse. Une œuvre de mérite parvientelle à la connaissance du pays, le poète, le peintre ou le sculpteur qui aura contribué d'autant à la gloire des arts et de la littérature parmi nous a beau faire, il ne sera jamais à la hauteur du plus médiocre étranger dont le nom nous sera venu d'au delà l'Atlantique. Et ce n'est rien auprès du plaisir qu'on se donne à vouloir éteindre tout flambeau qui s'allume, dénigrer toute œuvre ou toute idée nouvelle, et décourager les jeunes qui cherchent à prendre leur vol vers les sphères lumineuses de l'intelligence ou du génie.

Il n'y a guère que le clergé qui ait

échappé, en général, à cet esprit mes quin, mais comme il doit payer lui aussi son tribut à la petitesse des hommes, on ignore, de parti pris, la valeur des théologiens, des savants, des écrivains et des orateurs sacrés que l'Eglise a produits en si grand nombre dans notre pays.

Notre but, en publiant une série de biographies canadiennes, est de réagir contre cet état de choses. Le meilleur moyen de réussir est de faire connaître les hommes sous leur vrai jour. Il y a dans la plupart des hommes de valeur du bon et du mauvais, — assez de bon pour les faire estimer de ceux qui les connaissent, et assez de mauvais pour les faire vilipender par ceux qui veulent s'employer à ce métier anti-patriotique.

On nous dira plus tard si nous avons jugé avec impartialité le talent, le caractère et les œuvres de nos compatriotes éminents. Il nous faudra parfois être sévère dans nos appréciations, car si l'injure doit être épargnée, la vérité doit être

dite ; mais nous essaierons de nous mettre toujours au-dessus du préjugé, de l'esprit de parti et de la malveillance. Et si nous réussissons à faire comprendre que nos grands hommes ne sont en aucune façon les inférieurs des grands hommes de l'étranger, et à faire monter le niveau de notre amour-propre national, nous croirons avoir fait une œuvre utile à notre pays.

Louis-H. Taché.

Ottawa, octobre 1886.

L'homme dont nous allons étudier le caractère, la vie et les œuvres, est un type d'une piquante originalité, un grand cœur, une belle intelligence, et, sous des dehors quelque peu frivoles, un érudit qui étonne souvent ceux-là même qui sont le plus habitués aux ressources fécondes de son esprit et de sa mémoire.

Porteur d'un beau nom qu'il a rendu désormais inoubliable parmi nous, M. Faucher de Saint-Maurice possède un extérieur sympathique, fait pour commander l'admiration, pour inspirer l'amitié. Taille

élégante, figure martiale, tantôt grave et triste, tantôt gaie et animée, selon que ses yeux, fidèle miroir de sa pensée, expriment la joie ou la tristesse. Rien dans cette physionomie qui ne soit caractéristique, depuis la moustache " et l'impériale de rigueur pour un capitaine d'infanterie française, jusqu'à cette chevelure noire abondante, que l'âge parsème déjà de quelques cheveux blancs.

A l'heure actuelle, M. Faucher de Saint- Maurice fait de la politique... mais comme s'il s'était égaré dans cette carrière d'où l'on ne sort pas quand on veut, une fois qu'on y a fait le premier pas. Cela n'empêche point que la littérature, qui fut la maîtresse de sa vie et la meilleure amie de sa gloire, le rappelle à elle de fois à autres, comme pour mieux faire regretter l'absence de son enfant prodigue. Il n'y a qu'à lire les pages émues qu'il

jette parfois dans les colonnes de son journal, pour se convaincre de la joie qu'il éprouve, du repos que cela lui donne, de l'oubli des tracas politiques qu'il en retire, quand il peut s'asseoir tranquillement sous l'œil de sa muse et donner cours à son cœur, à son imagination, à son tempérament, en parlant de la France, de la patrie, de ceux qu'il a connus ou aimés. Le jour n'est peut-être pas éloigné où il reviendra pour de bon à ses premières amours, et ce jour-là sera un jour béni.

M. Faucher vit par le cœur et l'imagination. Le cœur ! c'est ce qu'il a meilleur et de plus vrai. Incapable de haîne, pardonnant et oubliant le mal qu'on peut lui faire ou lui vouloir, bienveillant et affable envers tous, n'yant rien à lui qui ne soit aux autres, heureux quand il rend service, reconnaissant du désir qu'on

peut avoir de lui être utile comme de l'action elle-même, il a des adversaires, mais il n'a pas d'ennemis. Et ses amis ne se comptent pas, si l'on entend par amis tous ceux qui seraient heureux d'être les siens et qui n'attendent qu'une occasion pour le devenir.

Et quelle imagination que la sienne ?

imagination vive, frappante, aidée d'une mémoire prodigieuse qui le transporte d'im coup d'aile dans des pays merveilleux, sous des cieux inconnus, dans des ordres d'idées que d'autres ne pourraient aborder qu'après de longues études, — imagination féconde qui lui fait embrasser les plus légers détails, et lui prête l'œil observateur d'un peintre, l'inspiration d'un poète, l'esprit d'analyse d'un savant.

Et avec quelle abondance il retrace toutes ses impressions, dans un style facile, imagé, toujours original. Nul mieux

que lui ne sait interrompre la monotonie d'un récit, varier ses sujets, et passer tour-à-tour de la gaîté à la tristesse, de la plaisanterie à la gravité.

Son imagination se prête au besoin des circonstances. S'agit-il d'inventer une histoire, de donner un passé à ce qui ne date que d'hier, de bâtir un roman à l'occasion, il excelle à remplir cette tâche. On a prétendu déjà, je crois, que M. Faucher de Saint-Maurice était du Midi de la France. Il a certainement des titres à cette origine ; et nous trouverions tout naturel de le voir essayer, quelque jour, de faire croire à ceux qui l'ont tenu sur les fonts baptismaux qu'il est né sur les bords de la Garonne. Il serait capable d'y réussir.

Le caractère de M. Faucher de Saint- Maurice se lit dans ses œuvres comme dans un livre ouvert. Prenez un de ses

volumes, au hasard : peu importe lequel 1 Vous y trouverez l'auteur dans ce qu'il a de plus intime, vous suivrez les impressions de son esprit et de son cœur, vous pourrez décrire son caractère comme si vous le connaissiez de longtemps. Tantôt c'est la gaîté qui règne, gaîté joyeuse, bruyante, franche et communicative ; — tantôt c'est la tristesse, mais une tristesse profonde, morne, qui fait peine à voir, tant elle ressemble à la désespérance. Une autre fois, il est sous l'empire d'une mélancolie douce, tranquille, pleine de charme, qui donne plus de bonheur que le rire. Et soudain, sans transition, à la vue d'un drapeau, en présence d'un grand homme, au souvenir d'un ami, le patriotisme, l'enthousiasme, l'émotion s'emparent de lui. Sa voix résonne comme un clairon, il fait l'apothéose du héros, il chante la grandeur de l'amitié. Chez

cet esprit d'élite, dans cette nature sensible et impressionnable, tous les sentiments nobles et vrais trouvent un écho. Il se laisse entraîner, subjuguer, et son humeur suit les fluctuations de ses sentiments. Combien de fois ne l'avons-nous pas vu couché sous le poids d'ennuis parfois imaginaires, redevenir tout à coup le plus insouciant et le plus gai causeur du monde. C'est une nature de poète, et s'il a peu écrit dans la langue d'Homère et de Corneille, c'est probablement que son imagination est trop bohème pour s'astreindre aux règles de la versification. Toutefois sa prose vaut bien des poésies qui ont donné la gloire à leur auteur.

Pour le bien juger, il faut le suivre dans sa vie d'abord, dans ses œuvres ensuite.

Il y a sur les bords du St-Laurent, à quelques lieues en bas de Québec, un endroit charmant, véritable nid d'arbres et de fleurs, dont le nom est aussi joli que le site en est bien choisi. Le fleuve étend aux pieds de Beaumont sa large nappe verdâtre, par delà laquelle les Laurentides ferment l'horizon. Une population saine et vigoureuse y conserve religieusement les vieilles habitudes françaises, et nul endroit n'était plus digne d'être le berceau de l'homme distingué que nous étudions dans cette biographie.

M. Faucher de Saint-Maurice naquit donc à Beaumont, le 18 avril 1844. On était au lendemain de ces années sombres et néfastes qui virent tomber sur l'échafaud les martyrs de la race française

en Canada. Un régime nouveau venait de nous être donné, et le pays se reposait dans un calme relatif des fatigues morales de ces temps d'agitation et de luttes pour la liberté. Le bas de la province n'avait pas subi le choc de ces luttes comme le district de Montréal, mais on conservait plus qu'ailleurs peut-être le culte de la France, et comme ailleurs aussi on avait travaillé à la cause commune.

On peut donc attribuer aux impressions de son enfance cet ardent amour de la France qui a toujours animé M.

Faucher de Saint-Maurice. A l'âge où les récits du coin du feu créent les souvenirs les plus persistants de la vie, l'enfant reçoit pour toujours le germe des idées dont il aime plus tard à se nourrir ; et il ne faut pas s'étonner si l'homme révèle à l'âge mûr les rêves secrets et les

imaginations enthousiastes de ses premières années.

L'époque qui suivit l'Union vit pendant longtemps régner l'incertitude dans les esprits ; et dans les familles, le soir, aux heures de rassemblement devant le poêle, en parlant de l'avenir, on évoquait le souvenir des combats et des troubles de 1837-38. Le jeune Faucher écoutait pieusement, et sa mémoire gardait le souvenir de toutes ces choses. Aussi ne sommes-nous pas surpris de le voir un jour abandonner ses études de droit à peine commencées pour se lancer dans une vie d'aventures qui se présentait à lui avec l'attrait de l'inconnu et du nouveau, — telle que ces femmes jeunes et brillantes, qui séduisent à première vue, mais sur lesquelles l'illusion disparaît dès qu'on les voit de plus près ou qu'on les connaît mieux.

La guerre du Mexique venait d'éclater ; la France envoyait des soldats vers le pays jadis illustré par le bandit Cortez. M. Faucher apprend cela ; il veut se joindre à cette expédition faite pour la cause de la civilisation et de l'humanité.

Il réfléchit à peine, se décide à partir, s'arrache des bras de sa mère désolée, et s'embarque pour l'étranger. Ecoutonsle raconter ce départ.

*' On a beau avoir vingt ans et de l'enthousiasme, cela donne toujours des spasmes à l'âme lorsque l'on quitte son pays, une première fois . Je suivis tant que je pus le faire les vagues de notre grand fleuve miroitant au soleil couchant, et il me semblait que mon cœur navré s'en allait, à mesure qu'elles disparaissaient à l'horizon.

" Ce que c'est pourtant qu'une goutte d'eau, lorsqu'elle s'appelle le St-Laurent, et qu'elle coule dans la patrie ! Jamais je ne l'ai trouvé aussi beau que ce soir là : je ne puis dire s c'était par un effet des sombres idées où j'étais plongé, mais il paraissait avoir un peu de cette coquetterie qu'a une poitrinaire lorsqu'elle va mourir."

En passant à New- York, M. Faucher prit goût à la grande métropole américaine et y demeura quinze jours. Il portait un costume d'officier anglais, déterré à Québec avant son départ, et attirait un peu l'attention des Yankees qui n'étaient pas habitués à la vue de l'uniforme britannique sur leur territoire. Un soir, au théâtre, sur le devant de la loge qu'il s'était payée à même les épaves de son maigre gousset, on lui fit des honneurs tout à fait inattendus. Des bouquets destinés aux actrices prirent la direction de la loge où trônait le jeune officier. Un monsieur obligeant vint même le prévenir de se garer des pickpockets. Ce fut avec un mouvement superbe que M. Faucher se retourna, et portant la main sur la poche de son habit :

— Parbleu ! si l'on m'avait volé ! s'é-

cria-t-il, oubliant de remercier son prudent aviseur.

Tête de l'ami qui accompagnait l'imperturbable officier !

Après un voyage d'environ un mois, M. Faucher arrive au Mexique.

On était sous le règne de la terreur.

Juarez gouvernait par le massacre, le vol, le pillage et l'infamie. Un immense cri de désespoir planait sur le pays, et les voix des victimes se perdaient au milieu des blasphèmes des bandits. Le drapeau français, dernier emblème de liberté, était sali, insulté, traîné dans la boue; quiconque se réclamait de sa protection était jugé coupable de haute trahison. La cause de la civilisation était atteinte en plein XIXe siècle, les cris de liberté étouffés, les appels de secoiu-s impuissants. En Europe la presse s'était émue, on lisait avec frémissement le récit de

ces honteSjde ces horreurs, mais personne ne répondait à l'appel. Il fallait que la France, protectrice des opprimés, se levât enfin pour aller combattre Juarez et rendre le Mexique à la civilisation.

Laissons M. Faucher de Saint-Maurice définir la position de l'armée française, dans ce pays sauvage et inconnu :

'* Au milieu de ces scènes de meurtre et d'abomination, l'armée française, calme, intrépide, l'arme au bras, accomplissait noblement sa mission. A l'assassinat, elle ne répondait que par la douceur et les bons traitements envers les prisonniers qui lui tombaient sous la main ; aux vols et au pillage, elle opposait la plus stricte honnêteté dans ses transactions avec la population ; à la duplicité et à la couardise, elle offrait en spectacle son sang et son incroyable dévouement.

" Mais à quoi pouvait servir tout cet esprit d'abnégation et de sublime sacrifice, en face de gens habitués à ne faire la guerre que comme but d'existence, à ne gagner leur pain quotidien qu'au moyen de pronunciamenios !

*• Au Mexique, faire un pronunciamento, c'est s'accrocher un sabre au côté, se mettre un pistolet

au poing, un bandeau sur la figure pour ne pas être reconnu, puis aller attendre au coin d'un bois, au fond d'un ravin, le voyageur et la diligence qui vont passer, et là, voler au premier tout ce qu'il possède, après l'avoir assassiné. Faire un pronunciamento, c'est se donner un brevet de colonel ou de général, et profiter de l'obscurité de la nuit pour massacrer, jusqu'à ce que les bras tombent de lassitude, ses concitoyens, ses parents, ses amis, sous prétexte que le salut de l'Etat l'exige. Faire un pronunciamento, c'est voler son pays, sa mère, sa femme, son église ; c'est de vice-royauté espagnole devenir successivement indépendant, empire, gouvernement provisoire, république fédérative, république centrale, dictature absolue, république centrale de nouveau, république simple, gouvernement provisoire, empire une seconde fois, puis anarchie ; c'est, pendant cinquante- quatre ans, marcher jusqu'aux genoux dans le sang de la guerre civile, et regarder passer avec ce petit air de nonchalance créole qui sent la pointe d'un stylet, treize dictateurs, trente-un présidents, et les cadavres de deux empereurs assassinés ! Faire un pronunciamento, c'est se rendre à l'histoire par le sentier du bagne.

" C'était en face de cette vile crapule que le devoir avait placé le soldat français, accoutumé à ne lutter que contre un ennemi loyal et courageux.

et qui, après douze mois de pareille guerre, ne pouvait encore s'habituer à se convaincre que la nature eût fait du peuple mexicain une monstruosité morale. L'écorce était gangrenée, disait-il, mais le cœur devait être encore bon ; le principal était d'engager ces gens à suivre les exemples de grandeur d'âme qu'on leur montrait, et le troupier, avec cette sainte idée, allait toujours, courbant le dos sous l'exigence de la consigne que lui criaient ses supérieurs :

" — Patientez ! patientez toujours I

" Nuit et jour, c'étaient des marches et des contremarches, par la pluie, par le vent, par le soleil : des alertes, des combats disproportionnés, des victoires impossibles et des chasses échevelées livrées à un ennemi qui faisait la guerre comme le jaguar de ses forêts, en se glissant en tapinois derrière un quartier de rocher, y attendant à l'affût le moment de bondir sur la victime et de promener doucement sa patte sur ses chairs sanglantes, pour ne pas trop user ses griffes.

" Voilà la guerre à laquelle se sont brisées pendant six ans les troupes françaises au Mexique. Les diplomates ont appelé cela l'intervention, l'étranger un coup de main, l'Euro^ie une vie de guérilleros, et le soldat qui tirait son coup de ca-

rabine, tombant et mourant silencieusement, l'appelait simplement son service."

M. Faucher de Saint-Maurice a fait la campagne du Mexique comme officier d'ordonnance d'abord, et plus tard comme capitaine stagiaire du 2' bataillon d'infanterie légère d'Afrique. Cela dura trois ans : trois ans de privations, de fatigues, d'ennui, d'alertes, dont on ne saurait se faire une idée juste sans lire le récit qu'il en fait dans " de Québec à Mexico. "

" Depuis trois ans," dit-il, "le sang de la France était là qui coulait inutilement pour la régénération de cette race maudite. Bien des nobles intelligences, bien des officiers pleins de jeunesse et d'avenir étaient tombés le long de ces étapes sans haltes, qui se faisaient à la poursuite d'un ennemi insaisissable. Les croix de bois du chemin commençaient à se grouper trop nombreuses, et autour du feu de chaque bivouac, dans la chambrée de chaque caserne, s'élevaient des murmures contre la politique de l'empereur Maximilien, toujours inclinant vers la clémence et la

douceur, et, avec ce système philanthropique, faisant des amnistiés de la veille les bandits du lendemain."

Enfin l'armée française fut rappelée.

Le Mexique était devenue une mare de sang, et il n'y avait plus d'espoir pour le recouvrement de sa liberté.

" La tranq^uillité n'était plus trouvée que dans les rares endroits que protégeaient encore les plis du drapeau de la France, de ce drapeau qui venait de recevoir l'ordre de s'en retourner flotter sur le sol de la patrie. A mesure qu'il se retirait, on voyait des familles entières s'asseoir auprès des ruines fumantes de leurs habitations, puis sangloter amèrement sur les cadavres de leurs enfants assassinés. Les lueurs rougeâtres de l'incendie annonçaient partout les progrès que faisaient les terribles bandes ; la mare de sang allait grandissant toujours, et quand le dernier peloton d'arrière-garde fut embarqué, quand le dernier clairon eut jeté sa dernière fanfare à l'écho des Cordillères, une immense clameur s'éleva des ruines de ce pays de malédiction.

" La révolution venait de lutter avec les principes du droit et la sainteté de la justice. A force d'ignominies et de lâchetés, elle avait réussi à les

navrer de dégoût, et maintenant qu'ils partaient, elle riait aux éclats, en contemplant l'immense champ qui allait être ouvert à ses appétits sanguinaires."

Le 4 juin 1865, le capitaine Faucher s'embarquait à Vera-Cruz pour revenir au pays, blessé, mais emportant la satisfaction d'une campagne qui vaut bien des vies de combat et de gloire.

Rappelons en passant que notre officier, ayant alors vingt ans à peine, fit quatre campagnes, assista à onze combats, à nombre d'escarmouches, fit les sièges d'Oajaca et de Saltillo, eût un cheval tué sous lui, reçut deux blessures, se vit citer deux fois à l'ordre du jour de l'armée, et fut fait prisonnier de guerre à la suite d'une rencontre au col de la Angostura.

Sur le point d'être fusillé au soleil levant,— c'est, là-bas, l'heure des exécu-

tions, — il fut échangé, la veille au soir, contre un général ennemi.

C'était l'échapper belle.

Outre la médaille du Mexique, la croix de l'ordre militaire de la Guadeloupe, qu'il reçut de la main de feu l'empereur Maximilien, devant le front de bataille du 3me Zouave, i8 avril 1865, fut la juste récompense de sa conduite.

La croix de la légion d'honneur est venue, quelques années plus tard, réparer un oubli et confirmer ses titres à ces distinctions militaires.fi)

A son départ pour le Mexique, M Faucher de Saint-Maurice n'avait fait que quelques pas dans le monde. Il s'en était allé avec le lourd bagage de ses illusions et de son inexpérience. Quand

(i) Nous empruntons ces quelques détails à M. Achintre.

il revint, après trois ans, ce n'était plus un enfant, c'était le jeune homme vieilli prématurément par les sacrifices, les privations, et la vue de bien des côtés douloureux de la vie. Il n'y a rien comme de voir les hommes et les choses de près pour bien former un caractère, La souffrance est le creuset où les grandes âmes se trempent, et sa campagne militaire avait valu au capitaine Faucher la révélation de sa propre valeur. Aussi revenait il avec la satisfaction, disons le mot, avec l'orgueil de ce qu'il avait fait. Il sentait en lui-même l'étoffe d'im homme, et ce fut, le talon sonnant, la démarche militaire, et avec cette fierté d'allures qui ne l'a jamais quitté depuis, qu'il rentra dans sa ville natale. Qu'allait-il faire? Peu disposé à reprendre ses études de droit interrompues par le désir de voir le monde, il décida d'embrasser la carrière

des lettres, et il accepta, au palais législatif à Québec, une position qui devait lui laisser des loisirs. Quinze années le virent siéger tranquillement à ce poste très absorbant pendant les sessions de la législature. Mais lorsque les députés du peuple désertaient les banquettes parlementaires pour rentrer au foyer, M. de Saint-Maurice se trouvait maître de son temps. Ce fut pendant ces intervalles qu'il écrivit la plupart des œuvres que nous retrouvons aujourd'hui dans les volumes suivants :

De Québec à Mexico, 2 volumes ;

A la Brunante ;

De Tribord à Bâbord ;

Choses et autres ;

Promenades dans le golfe.

En 1867, M. Faucher de Saint-Maurice épousait Mademoiselle Joséphine Berthelot d'Artigny, femme de beaucoup

d'esprit, qui pouvait, si elle l'eût voulu, marcher sur les traces de Mme de Se vigne.

En 1881, il déserta la vie de bureaucrate et s'embarqua dans la politique.

Son comté natal lui donna un siège au parlement de Québec, et depuis, l'ancien officier d'ordonnance combat vaillamment, quoique en amateur, dans les champs de la politique et du journalisme. Comme jadis, il est toujours au premier rang, les armes bien fourbies, traitant l'ennemi avec autant de générosité que de bravoure. Il serait à désirer que plus de politiciens et de journalistes prissent exemple sur lui. M. Faucher n'oublie jamais que c'est en respectant ses adversaires que l'on commande le respect et l'estime de soi-même ; il est de ceux qui croient que la droiture est le plus sûr che-

min du succès, et la vérité la meilleure arme de combat.

La politique ne lui a pas fait oublier complètement la littérature. Son nom paraît assez fréquemment dans les journaux, au bas de remarquables travaux littéraires, historiques ou autres. Québec, Montréal et Ottawa ont le plaisir de l'entendre donner des conférences qui ne manquent jamais de rassembler des auditoires d'élite.

Nous ne savons ce que l'avenir lui réserve, mais qu'il soit appelé à siéger dans le Conseil-exécutif de sa province, à présider l'Assemblée législative à Québec, ou à occuper un haut poste administratif, toutes choses possibles, il saura faire honneur à sa position et à ses compatriotes.

Dès ses premiers écrits, M. Faucher de Saint-Maurice se distingua par cette originalité de style, cette fécondité d'imagination et ce talent descriptif qui font le charme de ses œuvres. On se sent emporté par la verve persistante avec laquelle il retrace ses impressions et par le talent qui préside à l'enchaînement des idées. En quelques pages, il parle de dix choses aussi peu semblables que l'eau et le feu, de pays différents, avec une liaison parfaite et en conservant, j usque dans les détails, la couleur locale.

En racontant une légende il trouvera moyen d'étudier le spiritisme et la science du merveilleux. En abordant sur une île, il pensera à faire ime thèse sur sa formation géologique et sous-marine. En

voyageant sur mer, il étudiera les secrets de l'océan et de ses profondeurs. En présentant un ami, politicien ou littérateur, soldat ou marin, il saura rappeler des souvenirs intimes ; faire des considérations sur l'économie politique, parler de stratégie militaire, ou rappeler quelque grande épopée navale.

Mais suivons-le à travers ses œuvres.

De Québec a Mexico est un récit charmant, rempli d'incidents, d'anecdotes et de descriptions, de sa campagne du Mexique. Ces volumes, publiés quelques années après son retour au Canada, ont été écrits à l'aide de sa mémoire et de quelques notes jetées jadis sur des feuilles éparses, le soir au feu du bivouac, ou sous les balles de l'ennemi ; ce qui fait que la fantaisie et l'exactitude se disputent la palme dans ces pages dont

le charme et l'entrain seuls ne sont pas discutables.

Nous avons déjà cité '* de Québec à Mexico ". Quelques autres extraits compléteront l'étude de ces volumes.

L'auteur raconte son arrivée au Mexique : —

" Le spectacle qui nous attendait au lever du soleil était vraiment admirable.

" Nous voyagions en plein cœur de terre chaude.

** Par les stores soulevés de la voiture, les senteurs embaumées des forêts de manguiers, d'acajou, de bananiers, de magnolias, de palmiers et de bois de rose nous arrivaient sur les ailes du vent. Autour de nous voltigeaient des myriades d'oiseaux-mouches, de colibris, de perruches, de perroquets, d'aras et de becfigues effrayés par les pirouettes fantastiques des singes du bois : sur notre tête, l'azur du ciel des tropiques, et devant nous, fier et immense, se dressait le premier chaînon des Cordillères.

" Nous étions tout yeux et tout oreilles pour écouter la voix tantôt suave, tantôt stridente ou ironique de l'oiseau moqueur, pour contempler la marche nonchalante et pleine d'ivresse du paon

sauvage, pour suivre les bonds gracieux de la gazelle mexicaine qui fuyait rapide comme la flèche, devant le bruit de la diligence ou le frôlement mystérieux des lianes et des vanilles dont les arabesques capricieuses étaient dérangées à tout moment par la brise qui passait. Des nuages de papillons couraient à travers tout cela, e rien de plus joli que de voir ces légers sylphes, nuancés de toutes les couleurs possibles, décrire par milliers leurs valses fantastiques, venir baiser amoureusement du bout de l'aile les fleurs du tropique qui, les jalouses, luttent de coloris avec eux, puis tout à coup les quitter étourdiment pour aller s'abattre autour d'une mare stagnante, au milieu du chemin, s'y rafraîchir un instant et disparaître encore aux yeux du touriste stupéfié, qui croit n'avoir qu'à tendre son chapeau pour y retenir prisonniers ces petits rois de l'air.

" Tous ces parfums, ces chants d'oiseaux, ces fleurs si suaves, ce soleil si pur, feraient de la terre chaude un Eden, si ces odoriférantes senteurs ne cachaient pas des poisons aussi subtils que ceux de la Borgia ; si ces pétales ravissantes, blanches comme les perles que découvre le sourire d'une coquette, ne couvraient le hideux scorpion, le venin foudroyant de cet imperceptible bijou, le serpent coral ; si enfin, ce ciel serein et poétique n'emprisonnait sous sa coupole bleue,

comme les dahlias mythologiques de l'Inde, des miasmes terribles et des fièvres mortelles.

" Cette nature, qui donnait des rêves de feu au grand Humbolt, s'étend jusqu'aux pieds des Chiquihuites, et quand la lourde voiture a gravi les pentes escarpées de cette première artère des Andes, alors se déroule devant le touriste émerveillé un spectacle étourdissant.

*' Il peut admirer, à ses pieds, tout ce qui l'a étonné depuis le matin.

" Une partie de la terre chaude est là dans cette vaste plaine qui, toute haletante sous les brûlantes caresses du tropique, court se baigner dans la baie de Campèche. La brise est plus tiède, et sa fwitrine peut s'emplir à volonté de ses fraîches émanations ; car bientôt la terre tempérée va venir donner une poignée de main à sa sœur, la tùrra calienle.

" Si, fatigué par la vue de toutes ces forêts vierges dont les ombres épaisses sont tranchées, ici et là, d'un rayon de soleil curieux sans doute de surprendre les mystérieures amours du jaguar ou les haineuses délibérations du conseil de guerre des guérilleros, il cherche quelque chose pour ne plus rêver à cette chatoyante poésie, il n'a qu'à promener ses regards sur les ravins et les abîmes qui l'entourent, pour tomber dans le réalisme de l'existence. Il y verra des canons de

bronze de 32, abandonnés sur la route depuis fort longtemps, et des centaines de cloches décrochées des beffrois de leurs monastères et de leurs couvents par la main patriotique de Juarez, et que l'intervention n'a pas eu le temps de rendre à leurs vieux murs tout étonnés de n'y plus entendre la voix argentine de Y Angélus. '"

Ces pages ne dépareraient pas les œuvres des grands maîtres. Elles portent le cachet du génie et seul un grand artiste pouvait atteindre à cette force de description.

M. de Saint-Maurice se sent pris de honte à la vue des sacrilèges et des actes de vandalisme des satellites de Juarez, en face des ruines qui jonchent cette terre du Mexique.

" Il fait peine de voir ces vieilles églises pleines de pieux souvenirs, ces majestueux couvents remplis de choses précieuses pour l'art, s'affaisser et mourir lentement sous la pioche du démolisseur ; de contempler, comme je l'ai fait plus d'une fois, ces crânes blanchis, ces tibias, ces ossements de moines et de religieuses que l'on force à se lever

m et à s'en aller dormir dans un cimetière quelconque loin des stalles que la mort leur avait assignées. Tous ces débris de crucifix, ces fragments de sanctuaires, ces tessons de vitrines peintes font mal à l'âme et au coeur, et l'on se sauve bien vite et bien loin, en se bouchant les oreilles, pour ne pas entendre le bruit sec et sarcastique du marteau de l'homme fossoyeur. Chacun de ses coups serait capable d'enfoncer sur votre front la couronne d'épines du doute, et avec elle le mépris des hommes et d'une société qui ne s^it plus rien respecter, pas même les tombeaux et les choses saintes."

Tenté de raconter bien des trahisons couvées contre Maximilien, il brise sa plume. Il jette une imprécation contre " ces serpents réchauffés par la faveur impériale," s'étonne de la confiance aveugle de l'empereur dans son entourage, et explique sa tolérance par l'occupation constante de sa pensée vers ses rêves de progrès et de liberté : —

" Autrement," dit-il, " c'en serait assez pour Êdre prendre en horreur une société capable de

tolérer des abominations qui auraient fait rougir Sodome et Gomorrhe, C'est un mal que de laisser errer sa pensée sur ces abîmes du crime et de la dégradation ; car l'âme se laisse insensiblement emporter par le roulis du doute, si elle ne rencontre sur son chemin quelque chose qui puisse la sauver et l'engager à ne plus se souvenir. Pour cela, il suffit toujours du serrement d'une main amie, de la vue d'un homme de bien. Je profite donc du moment où. l'une de ces figures bénies passe à mes côtés, pour faire halte et en crayonner rapidement le portrait."

Et voici comment il s'acquitte de cette tâche : —

" Maximilien par sa taille haute, svelte et bien découplée aurait passé volontiers pour un bel homme, parmi un corps d'officiers de la cavalerie autrichienne, oiî tous les hommes sont beaux. Dans la limpidité de son œil bleu venaient se refléter cette bonté et cette clémence ineffaçables qui ont marqué tout son règne —les condamnés à mort étaient presque tous commués — et sa figure pleine d'expression et d'intelligence était encadrée par de longs et soyeux favoris blonds.

" L'instruction de l'empereur était bonne et solide.

•♦ Archéologue très érudit et naturaliste distingué l'empereur était aussi d'une jolie force sur les sciences exactes.

•• Lorsqu'il était officier de marine, il passait pour un des meilleurs navigateurs de l'Europe ; je tiens cela de la bouche d'un homme qui s'y entendait, le célèbre Commodore Manry.

" Suivant l'habitude des militaires autrichiens, qui, presque tous, parlent deux ou trois langues vivantes, il en parlait sept avec ime facilité et une éloquence presqu'incroyable, et, pour ma part, je lui ai entendu prononcer un discours anglais que bien certainement n'aurait pas désavoué un élégant de Hyde-Park.

" Nature de poète et d'artiste, doublée des vertus énergiques et chevaleresques du soldat, Maximilien ne restait pas inactif au milieu des rares loisirs que lui laissaient ses travaux administratifs et la régie des affaires.

" Il faisait des vers, ou écrivait ses mémoires, et plus d'une page remplie d'exquise délicatesse, et du plus fin esprit d'observation, se trouve ainsi disséminée parmi ses œuvres posthumes."

Pour terminer écoutons l'auteur raconter comment il reçut la récompense de ses services : —

'• En effet, une proclamation parue dans le

Dtaro del Imperw, décrétait la création d'un nouvel ordre mexicain — la croix de l'Aigle, — frappait une médaille du mérite militaire, et reconstituait l'ordre de la Guadeloupe, fondé par l'empereur Iturbide.

" Ces signes de bon augure excitaient au plus haut point notre curiosité, car presque tout le monde se sentait des droits ou des titres de service plus ou moins appuyés, pour rêver sur sa poitrine une des nouvelles décorations.

" Enfin le lo avril, fête de l'Empereur, parurent les décrets de nominations attendus avec tant d'impatience.

" Mon nom figurait parmi ceux des nouveaux chevaliers de l'ordre de la Guadeloupe, entre le major Tydgart, tué quelques jours après au combat de Tacambare, et le lieutenant Carrière, de la compagnie franche du bataillon où j'étais stagiaire. Nos brevets nous furent remis en présence du 3e zouave rangé en bataille sur la grande place du palais, par l'Empereur lui-même qui me serra la main avec bonté, et me demanda des nouvelles de ma blessure en me donnant quelques paroles d'encouragement qui me remplirent d'enthousiasme.

" Depuis longtemps ces choses s'en sont allées avec ma jeunesse et mes meilleures illusions : pourtant encore aujourd'hui, rien que d'y penser

je rougis de plaisir et d'orgueil en me rappelant ce tête-à-tête de cinq minutes, avec l'empereur.

"Je n'ai pas besoin d'ajouter que jusqu'au jour oii, à mon tour, j'irai me coucher dans ma tombe, je serai fier d'avoir su mériter un pareil témoignage d approbation de la part d'un homme qui a su être grand et noble partout, dans sa vie de famille, dans sa vie de souverain, et surtout au milieu de l'abandon et des trahisons qui se heurtaient et se pressaient les unes contre les autres pour assister au spectacle solennel de sa mort.

" Pour moi, ce jour là, je n'aurais pas échangé mon épée d'officier subalterne contre le fauteuil d'un sénateur. Les dangers que j'avais courus, les fatigues que j'avais endurées, la maladie dont je commençais à ressentir les sourdes atteintes, disparurent devant mon bout de ruban, e t le soir, quand à la table du mess de l'état major, le capitaine Schrynmackers de la garde impériale, me porta un toast en me complimentant sur l'honneur dont je venais d'être l'objet, deux larmes de joie et de reconnaissance glissèrent à la dérobée dans mon verre de Champagne.

N"estil pas étrange que les larmes soient le seul moyen que Dieu ait donné à l'homme pour exprimer les sensations intimes d'un grand bonheur ou d'une immense douleur, — le bonheur et la douleur ! — ces deux frères jaloux qui naissent

sous la gaze rose de notre berceau, et ne nous quittent qu'au froid contact du cimetière ? "

A la Brunante et Choses et autres forment une collection d'articles et récits publiés çà et là, dans les journaux et revues. Ce sont de jolies pages, que l'on ouvre toujours avec plaisir et qu'on fe rme avec regret quand on leur a consacré quelques moments de loisir.

Mais j'arrive aux récits de la mer, " de Tribord à Bâbord " et " Promenade dans le Golfe. "

M. Faucher n'a pas été élevé sur les bords de notre beau fleuve sans y prendre l'amour de la mer. Dans ses récits du golfe, on retrouve une à une toutes ses courses, le souvenir de ses croisades, et la description pittoresque des régions et des rivages qu'il a visités. Il en a profité pour faire l'histoire et la monographie du golfe. Pas un endroit dont il ne

connaisse le site, les habitants et les légendes ; pas un rivage sur lequel il n'ait abordé ; pas une île où il ne se soit arrêté. Les incidents de voyage sont une occasion pour lui d'évoquer les souvenirs perdus ou oubliés dans nos archives ; les tempêtes et les brumes lui offrent le spectacle d'après lequel il fait ses descrip tions ; les baies et les postes du golfe lui rappellent le travail civilisateur de nos pères. Ici c'est une page émue qu'il jette à la mémoire de nos héros ou des victimes de quelque sinistre naufrage ; là, c'est une légende, entendue au pied du grand mât, pendant que le navire filait tranquillement sous la brise. Plus loin, le souvenir d'une partie de pêche ou de chasse, le récit d'une aventure ou d'une anecdote, se retracent sous sa plume. Et tout à coup, après avoir joui de l'hospitalité d'un pêcheur ou s'être amusé d'une

partie de plaisir improvisée, ses yeux se posent sur quelqu'humble croix plantée dans le sable, ou sur quelque ruine qui atteste une tombe, des regrets, un désastre ; il pleure, il a des acents émus, il communique au lecteur ses sentiments et ses émotions. C'est à cela que se révèle l'écrivain, et sans songer au génie de l'auteur, en lisant ces pages, on se sent reconnaissant envers celui qui est capable de rendre ainsi sa pens ée, dans toute sa vigueur et son intégrité, et de faire ressentir ses impressions les plus intimes.

Dans les premières pages de " Tribord à Bâbord ", l'auteur donne une descrip tion charmante de son cabinet de travail, où il a écrit ces volumes. Je laisse au lecteur à juger s'il est possible de faire une description plus spirituelle et plus parfaite : —

" Hier c'était la Pâque. Le soleil s'était levé tard mais tout endimanché, et s'amusait à agacer la neige de la rue, à l'amincir, à la fondre, puis à la forcer de fuir au milieu des mille et une cascatelles de la rigole que notre prévoyant conseil municipal fait creuser, vers la fin de mars, le long de chaque trottoir de la basse- ville de Québec.

" Des bruits printaniers montaient de la rue.

" Dans la cour du voisin, un coq chantait ses combats et ses amours. Ma chienne Niez>e, les deux pattes sur la plinthe de la fenêtre entr'ouveite, suivait de l'œil, sans faire semblant de rien, le vieux matou de l'hôtel d'en face qui, insouciant du danger, se baignait dans un rayon de soleil, et filait sur le pas de la porte son monotone ron-ron. Tout près de moi une mouche solitaire se chauffait sur la feuille d'une mignonnette en fleur, et paresseusement couché dans le vieux fauteuil de ma salle à dîner — dans ce fauteuil qu'à ses heures de débine, un homme de lettres de ma connaissance veut me forcer d'éventrer pour en faire sortir les liasses de billets de banque qu'aurait dû y cacher certain oncle d'Amérique — je me laissais aller aux douceurs du renouveau et au bonheur de me sentir vivre et aimer.

" Autour de moi de vieux camarades de voyage me regardaient, me souriaient, semblaient partager ma quiétude. Dans la panoplie du trumeau

mon fidèle sabre d'Oajaca avait repris ses reflets bleuâtres d'autrefois, et minaudait l'antique poignard de Tippo-Sahib qui, loin maintenant des palais sanglants et enchanteurs de Seringapatam, pendait mélancolique le long d'un humble coupechou de la mihce canadienne. Mon dolman râpé, coiffé de son képi aux galons d'or noircis par la misère et le temps, se faisait balancer sur son clou par la brise qui passait, et semblait me raconter les joyeuses algarades de jadis. Les livres de ma modeste bibliothèque chatoyaient sous la lumière, et renvoyaient au soleil des titres qui rappelaient les bonnes lectures de nos nuits d'hiver, pendant qu'au-dessus du manteau de la cheminée, Musset et Murger, impassibles dans leurs cadres de bois, regardaient attentivement une gravure payée cinq sols sur les quais de Paris et qui n'en représentait pas moins la défaite du capitaine Farmer, commandant la frégate anglaise la Qtiébec, amarinée, puis incendiée à la hauteur d'Ouëssant le 6 octobre 1779, par le capitaine du Couëdic, commandant la Surveillante.

'• J'étais heureux parmi tous ces bibelots : partout où mon œil se reposait, un souvenir surgissait.

" Ce fragment de chapiteau taillé dans le plus pur marbre de Paros, avec de ces veines bleues qui font croire à du sang humain courant dans la

pierre, n'était-ce pas mon pied qui l'avait heurté en parcourant à Rome les fouilles faites dans le palais des Césars ? Ces mosaïques ravissantes, mais mutilées, ne les avais-je pas trouvées, par un jour de pluie, dans les thermes de Caracalla ? Cette anse d'amphore étrusque m'avait été donnée à Civita-Vecchia par ce bon de Vaudrimez- Davoust, tué depuis sous Metz, et moi qui aime les contrastes, je l'avais mise, dès mon retour, sur ce tesson d'argile rouge, fragment de potiche zapothèque déterré je ne sais plus comment du fond du tiocali mexicain d'Acatlan. Et cette clef si curieusement ouvragée qui, avec ses trois trous cannelés semble prendre, de là bas, les faux airs d'un pistolet de salon, cette clef ne me rappelait-elle pas un couvent et un lieu désormais célèbres ? La pauvrette avoit souventes fois entendu psalmodier les hymnes sacrés : les parfums de l'encens et la poésie mystique des saintes litanies s'étaient souventes fois glissés par le trou de la serrure massive pour al'er se perdre dans les corridors du cloître, jusqu'au jour où des coups de crosse et de sabre-bayonnette, des râles de mourants et des cris de victoire avaient fait retentir les murs du monastère, et où l'un des échappés du combat de San- Antonio avait glissé dans sa poche la clef du couvent abandonné. Et ce vieux bronze d'un bourdon de cathédrale mexicaine, arrivé dans nos

tranchées sous la forme d'un éclat d'obus, devenu aujourd'hui un inoffensif presse-papier ? Et ces coquillages de la mer des Antilles ? et ces améthystes de la Carbonéra ? et ces stalactites des Lucayes ? et ce drapeau tricolore grossièrement façonné par Durieux — mon ordonnance — pour être suspendu à la fenêtre d'un pauvre officier en signe de joie, le jour anniversaire de la naissance de l'Empereur Maximilien ? Tous ces débris, tous ces riens, bric-à-brac informe pour tant d'autres, reliques précieuses et pleines de chuchottements pour moi, me faisaient songer au passé et remonter vers les neiges d'antan.

* ' — Mon Dieu ! que le temps passe vite, disaisje, et que ces jours de jeunesse, de sève, de fougue et d'insoucieuse gaîté sont loin maintenant !

* ' J'allais me plonger dans ces lointains souvenirs, lorsque maître Sombra, le plus hypocrite et le plus intelligent des épagneuls, qui, jusqu'alors avait semblé ronfler en son coin, n'eût poussé un grognement de satisfaction qui me fit tourner la tête.

•' Horreur ! la bête avait profité de ma tranquillité pour se livrer à une étude icthyologique, et couchée nonchalamment sur le dos, elle rongeait avec une satisfaction évidente, l'une de ces belles vertèbres de baleine que m'envoya l'automne dernier un ami d'Anticosti.

" Que faire en pareil cas? se fâcher tout rouge et chercher à grands frais une cravache trop bien cachée pour fouetter l'insolent jusqu'à ce qu'il crie miséricorde ! Nenni ! je n'aime pas à me déranger, et puis j'ai de la peine lorsqu'il m'arrive d'en faire aux autres.

" Doucement de la main j'écartai donc le délinquant qui frétillait de la queue en signe d'une conscience calme, et prenant philosophiquement un plumeau, je remassai une à une ces bribes de célacé éparpillées par les dents d'un caniche. Puis, comme il ne faut jurer de rien et qu'une fois le plumeau à la main, l'homme le plus raisonnable ne saurait s'arrêter, je me mis à épousseter mes collections omithologiques du golfe Saint-Laurent, mes fossiles d'Anticosti, mes pétrilications de Terreneuve, tout en songeant à l'histoire du bon St. OlaflF — rude guerrier Scandinave, si l'on en croit les chroniques et lord Dufferin.

" Dans ime minute de désœuvrement et de distraction, saint Olaff s'était mis à couper, à la façon des Yankees — un morceau de sapin ; mais songeant tout à coup que c'était le dimanche, il ramassa un à un les copeaux qu'il venait de faire, les mit dans le creux de sa main, les alluma, et les fit brûler pour montrer ainsi ' ' qu'il voulait

suivre fermement la loi de Dieu et ne pas la transgresser sans punition."

'* La sainte observance du dimanche ne saurait être plus énergiquement prêchée, dois-je vous l'avouer ? Je continuai à ranger et à mettre en ordre, tout en méditant l'exemple du saint. Mes éponges, mes échantillons de minéralogie, mes herbiers, précieuse récolte de plusieurs mois de flâneries en mer, défilaient sous mes yeux, et bientôt mon plumeau, l'épagneul, la vertèbre, et même l'austère figure de saint Olaff furent oubliés.

" Au fond d'un carton rempli d'épreuves et de manuscrits, je venais de mettre la main sur mon journal de route, humble confident de plus d'une heure de joie et de franche liberté. De chacune de ces pages imprégnées des senteurs iodurées du varech s'échappaient des bouffées d'inconnu. Une plume, un encrier, quelques feuilles de papier étaient là qui gisaient sur une table. La tentation était trop forte ; et comme voyager m'est chose adorable, je profitai du moment où —à la vue de ces bonnes choses — l'esprit de travail s'était mis à livrer combat à l'esprit de paresse qui sans cesse rôde autour de moi, pour vous dire comment ce livre s'est fait et partir avec vous pour de nouveaux cieux et des paysages ignorés par la plupart de la foule."

Si l'on peut reprocher quelque chose

à M. Faucher, ce n'est pas cette diversité de sujets qu'il enchaîne toujours cependant avec talent, mais c'est de ne pas assez définir les bornes de ses sujets, de trop laisser le soin de leur enchaînement à son imagination, et de ne pas procéder assez par méthode, par voie de logique. Son talent ne saurait être classé, car malgré la plus minutieuse observation, il est impossible de déterminer le genre qui l'emporte, chez lui. Il a un peu de tout, il touche à tout, et son style se prête à sa fantaisie avec une souplesse étonnante. Il ne reste toujours qu'une impression bien définie, c'est que M. Faucher est im charmant conteur.

M. de Saint-Maurice est avant tout catholique, puis il est Français. Nous sommes de ceux qui croient qu'on ne peut

être bon Français sans être bon catholique, si l'on entend par là l'amour de la France dans ce qu'elle a de grand, de beau, de généreux et de glorieux.

Voici comment il définit le rôle de l'écrivain catholique dans la société :

•* Au milieu des trônes croulants, des trahisons, des cris d'anathème, des sarcasmes cyniques, oubliés et semés derrière elles par ces plumes de Ginguettes et de barrières, il ne faut pourtant pas se laisser trop aller au découragement. L'écrivain qui, debout parmi ces fracas et cette poussière, veut rester franc, honnête et catholique, peut encore donner une éclatante réparation aux infamies d'un siècle qui, s'il continue à marcher pareil chemin, ne trouvera plus bientôt, comme Jean- Jacques Rousseau au jour de son agonie, que les œuvres de son esprit pour reposer son front et cherchera en vain dans la ruelle de son lit " les œuvres de son cœur, ce dernier oreiller qui donne le sommeil sous le nom de la mort."

" Pour ramener le goût parti avec la vérité, les mœurs et le cœur, pour remplir dignement et saintement ce rôle de phare et de guide qui lui est assigné dans la société moderne, l'homme de lettres n'a qu'à se pencher, qu'à laver, qu'à bien

sonder la profondeur des plaies qA couvrent le corps inanimé gisant à ses pieds, et qu'à y verser le baume purificateur du Samaritain de la Bible. S'agenouiller devant toute âme qui tombe et lui murmurer qu'à côté de la faute Dieu a jeté le pardon ; faire sentir à tout cœur qui doute une des pointes sanglantes des clous de Golgotha ; rappeler à la jeunesse dorée que l'amour, la foi et la charité sont des choses préférables au punch, au turf, aux cigares et aux dames aux camé'ias ; faire comprendre à celu' qui se range que le mariage est un sacrement donné au pied de l'autel, et non une marchandise soupesée sur un comptoir; supplier ses confrères de plume de ne jamais fermer leur cœur à ces voix intérieures qui arrachaient un jour à Victor Hugo ce cri sublime :

Pierre à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes Sous la société qui tremble à tous les vents, Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes. Le respect des vieillards et l'amour des enfants !

jeter sous les pas des affairés et des actionnaires l'idée que tous leurs billets de banque, leurs balles de coton, leurs coupons de chemin de fer, ne sauraient tenir autant de place dans la création que le cerveau d'un homme qui pense ; crier chaque jour aux riches et aux heureux du monde que l'argent a été créé, moins pour dormir dans un coffre-fort que pour semer autour de lui la vie et

le travail ; toujours tenir devant les haillons du pauvre, l'honnêteté et l'honneur, ces deux lingots d'or qui, enfouis au fond d'un cœur, valent toutes les richesses mystérieuses de l'Oural ; prier les mères de se souvenir que leur sceptre et leur autorité gisent au fond d'un berceau ; conter aux petits enfants que la " gloire est un tison qui vient s'allumer au foyer maternel ; " soulager, consoler, fortifier toute âme qui pleure, qui souffre, qui git isolée, malheureuse ou abandonnée : telle est la belle, la grande, la sublime mission de l'homme de lettres dans la société moderne.

En dévier serait de sa pari plus qu'un crime ; ce serait un sacrilège ; car la tâche lui a été faite trop facile maintenant, pour que pareille chose arrive jamais. Elle lui a été tracée par les égarements et par les folles erreurs de ses devanciers, et pour faire oublier leurs iniquités, il n'a qu'à tremper sa plume dans la vérité et dans la foi, ces inépuisables encriers du bon Dieu."

M. Faucher aime la France comme il aime sa mère. Il a pour elle une vénération d'autant plus grande qu'il a combattu dans les rangs de son armée, il l'estime car il connaît à fond son histoire, il l'admire parce que, depuis son enfance, il

a suivi son drapeau et ses soldats dans leur marche de gloire sur tous les coins du globe. Trois fois, il a traversé l'Océan, pour aller voir la mère-patrie. Laissonsle dire ses impressions, lorsqu'il voit la France pour la première fois : —

" C'était en 1869.

" Malade, brisé par le travail, légèrement mordu par l'ennui, j'étais allé demander à l'Europe un peu de changement et de repos.

" UHybernian avait fait merveille : en dix jours l'Atlantique était franchi.

" L'Irlande m'éblouit.

" L'Angleterre m'enrhuma.

" La France me fit pleurer, pleurer de joie et d'orgueil : car alors pour la France nous ne pleurions pas autrement.

" Oui, c'était bien là cette " terre de souvenance " telle que je l'avais entrevue dans mes rêves les plus charmants. Elle était forte, grande, belle, énergique, toute ruisselante de gloire et d'enseignement ; car, à cette époque, l'histoire ne se faisait que pour la France seule.

** Pendant deux mois, j'eus le vertige de Paris.

" Puis, lorsque le calme se fit, je songeai qti'en France, il y avait pour moi un coin de

terre où se trouvait véritablement la patrie. Je partis cheminant vers l'Océan et refaisant pieusement ce pèlerinage que nos aïeux, les gens de la Saintonge et du pays d'Aunis faisaient, il y aura bientôt 250 ans, lorsqu'ils venaient au nom du Christ et des fleurs de lys, convertir et coloniser la Nouvelle-France.

" Nous étions au mois d'août , le temps était chaud, le soleil ardent et les vignes ployaient sous la grappe. On se plaignait bien par ici par là de la sécheresse ; mais en somme, la vendange promettait d'être bonne ; tout le monde souriait et partout régnaient l'aisance et la paix.

'• Depuis... ah ! depuis, la Prusse a passé sur la France ! Comme partout ailleurs, le deuil est venu au pays d'Aunis et dans la Saintonge — ces deux contrées si remplies de souvenirs canadiens — et cette famille que j'avais laissée souriante et dévouée, pleure les morts de la patrie et la patrie elle-même appauvrie et démembrée."

Quelle émotion poignante, quelle douleur vraie dans ces quelques lignes. Ne sont-ce pas là les accents de l'amour filial, les sentiments partis d'un cœur aimant et sensible ?

M. Faucher de Saint Maurice ne serait

pas Français s'il n'avait gardé souvenir des guerres séculaires entre la France et l'Angleterre, et s'il laissait passer une occasion de censurer vertement les Anglais, lorsqu'il croit qu'il en a le droit. En se retrouvant sur cette terre d'Acadie, si pleine de souvenirs pénibles pour notre race, un cri de douleur et de rage s'échappe de sa poitrine :

" L'histoire a pourtant ses sévères enseignements, et en reportant ses regards vers le passé, l'Acadien aurait dû se douter que la tranquillité dont semblait vouloir l'entourer l'Anglais ne pouvait être que factice. N'était ce pas Nicholson qui en 1771 avait déporté 252 habitants de Port-Royal à la Rochelle ? l'Angleterre n'avaitelle pas, lors du siège de Louisbourg en I774, embarqué toute la population de cette ville sur ses transports, et n'avait-elle pas été la jeter sur la côte de Brest ? puis en 1757 n'y était -elle pas retournée reprendre à bord de ses navires 1700 autres habitants de Louisbourg, pour les diriger sur Larochelle ? Plus tard, après l'infamie du lo septembre 1755, apprenant l'arrivée à Terreneuve d'une petite escadre française, n'ordonnait-elle pas

la déportation de cent trente paysans acadiens au Massachusetts ? Enfin n'était-ce pas le cabinet anglais qui, poursuivant toujours sa politique machiavélique, enlevait d'un seul coup les sept mille Acadiens de l'île du Prince-Edouard et les forçait à leur tour à prendre le chemin de l'exil ? A cette époque la marine anglaise faisait un triste métier. Elle passait son temps à convoyer sur l'océan un peuple arraché violemment à ses foyers ; ses matelots, ses soldats d'infanterie et ses canonniers s'escrimaient à qui mieux mieux pour effrayer des femmes et des enfants laissés, par calcul, sans défense, et les colonies américaines, donn-'.nt à cœur joie dans ce système de politique féroce, trouvaient très drôle de refuser l'hospitalité à ces malheureux qui, une fois en vue des côtes, étaient impitoyablement repoussés vers la haute mer.

' ' Quand je songe maintenant à toutes ces cho ses, je comprends pourquoi personne n'a eu chez eux le courage d'écrire tout au long et de commenter cette page d'infamie nationale.

M. Faucher a le culte des Français comme il a celui de la France. Combien n'a-t-il pas laissé là-bas d'amis qui ne l'oublieront jamais ? Combien de Français sont-ils passés parmi nous qui n'ont pas été

les hôtes, les obligés, ou les choyés de M. de Saint-Maurice ? Une frégate française arrive-t-elle sur nos bords, aussitôt son cœur se remplit de joie, son imagination s'échauffe. Il monte dans une embarcation ; un moment, et il accoste ; il sa- ]^e le drapeau, s'élance à bord, presse la main des officiers, leur souhaite la bienvenue, avec im enthousiasme si cordial, une émotion si vraie, une expression si joyeuse, que les visiteurs se demandent si ce n'est pas un frère exilé sur nos bords, et se laissent gagner à son ardeur. Oui, c' est un frère, comme le sont tous les Canadiens-français, mais c'est celui qui perso nnifie le mieux la France parmi nous. S'il est le premier à saluer leur arrivée, il est aussi le dernier à les quitter. Il les pilote partout, leur rend le séjour sur nos bords agréable et utile, et se fait fort de leur faire connaître notre pays comme

tous les étrangers devraient le connaître. Sous le titre " Adieu, va ! " nous reproduisons à la fin de ce volume, quelques pages dédiées aux marins de la station navale de l'Amérique du Nord, qui visitèrent Québec dans l'été de 1885. Ce sont des pages à lire, car elles sont ule peinture vraie des sentiments de M.

Faucher de Saint-Maurice pour tout c e qui touche à la France.

Quand nous disions que M. Faucher n'a pas écrit en poésie, nous faisions exception pour certaines jolies bluettes et chansons, écrites pour des amis ou sur des albums. Une mélodie dont M. Ernest Lavigne a fait la musique et M. Faucher les paroles, nous tombe sous la main.

C'est intitulé Novembre; ce sont de jolis vers, sans prétention mais bien tournés. Les voici :

Novembre étend sur nos campagnes Son manteau chargé de fnmas, Et, sur le flanc de nos montagnes, L'orme blanchit sous le verglas.

Soyez rêveuses, jeunes filles !

Ce mois vous dit où vous courez ; Regardez ces vertes charmilles :

Elles passent, vous passerez.

Là-bas, dans les bois, pas une aile N'abrite les doux nids d'oiseaux ; L'on ne voit plus que la sarcelle.

Errante encor sous les roseaux.

Bientôt, elle aussi du grand fleuve Quittera les talus glacés :

Comme elle, enfants, aux jours d'épreuve, Vous aussi, vous nous quitterez.

A grains serrés tombe la neige ; Au loin siffle le vent du nord.

Voyez là-bas, un long cortège Marche vers le champ de la mort.

Vieillards qui regardez la tombe, Courbés sur vos bâtons ferrés.

Recueillez -vous ! la feuille tombe.

Le gazon meurt, et vous mourrez.

M. Faucher de Saint-Maurice est un des Canadiens qui ont le plus contribué à faire connaître notre pays à l'étranger. Ses écrits ont eu du retentissement au dehors. Ils lui ont valu son admission comme membre des sociétés françaises suivantes :

lo, La Société des gens de lettres de Paris, dont il est le représentant accrédité pour l'Amérique du Nord ;

20, La Société géographique de Marseille,sur proposition de M. de Lesseps ;

30 . La Société archéologique de l' Aunis et de la Saintonge.

En 1881, il passa deux mois à Venise^ en qualité de commissaire de la province de Québec au Congrès international de géographie. Il en profita pour donner sur le Canada une conférence à laquelle

assistèrent des rois et des princes, et les représentants de plusieurs grandes nations européennes.

En 1882, M. Faucher fut chargé par le gouverneur-général du Canada, le marquis de Lomé, d'organiser la section française de la " Société royale du Canada, " dont il est membre fondateur, et dont il fut, dans la section des lettres françaises, le premier vice-président.

En 1885, il publia un compendium renfermant les décisions rendues par les présidents de l'Assemblée législative de Québec, depuis la Confédération. Ce volume n'a pas reçu toute l'attention qu'il méritait, mais il est tout de même une précieuse acquisition pour les personnes qui s'occupent de procédure parlementaire.

Que nous reste-t-il à dire pour compléter cette étude ?

Il n'est peut-être pas mal de rappeler qu'à ses premiers écrits M. Faucher fut accusé de plagiat. Mais cette sotte accusation tomba vite à l'eau, et depuis des années, on ne s'est jamais avisé de la ramener sur le tapis. D'ailleurs, M. de Saint-Maurice est trop lui-même dans ses œuvres pour laisser, même à ses adversaires, des doutes sur l'origine de ses écrits. Ce qui avait pu porter à cette supposition, est cette étonnante faculté d'assimilation qui est un des caractères particuliers de son talent.

Dans les cercles qu'il fréquente, M.

Faucher apporte avec lui l'entrain et la gaîté. A Québec, ce foyer des arts et

de la poésie, fraîche oasis où la France revit dans ce qu'elle a de plus beau et de glorieux, l'intelligence et le sentiment de la véritable grandeur, et où le hasard a réuni tant de beaux esprits, il est tenu en haute estime. On se le dispute dans ces fêtes continuelles qui rassemblent autour d'une table hospitaliére,ou devant un feu de grille, cette société d'élite dont les étrangers et les visiteurs ne cessent de vanter la courtoisie aflFable et distinguée. Et si l'on est toujours heureux de le voir, il n'est pas en reste de compliment avec eux : jamais il n'est plus gai, plus libre d'ennuis, qu'au milieu de tous ces bons Québeccois dont la fidèle et franche amitié ne lui a fait défaut en aucune circonstance.

En parlant de Québec et des hommes de lettres qui en sont l'ornement, je ne puis m'empêcher de regarder un peu en

arrière et de constater avec tristesse les vides nombreux et sensibles que les dernières années y ont créés. Parmi les plus aimés, la mort a choisi des hommes qui étaient pour le Canada une gloire et une espérance. Une gloire et une espérance, car si c'est un honneur de voir au milieu de nous des écrivains et des penseurs comme Hubert Larue, une nation ne doit jamais désespérer de l'avenir quand elle compte parmi les jeunes des caractères aussi fortement trempés que l'était Oscar Dunn. Et ce ne sont pas les seuls ; plusieurs autres s'en sont allés dans les champs du repos, sous les saules pleureurs, écouter les chansons et les murmures que le vent enlève aux jeunes générations et disperse, comme une semence généreuse, aux quatre coins du pays.

S'il est bon parfois de penser aux morts, c'est surtout pour nous montrer

comment, en jugeant ceux qui sont au milieu de nous, il nous faut dépouiller notre pensée des mesquines jalousies, des passions de la lutte. Honorer les hommes de valeur est un devoir. Et si nous avons choisi M. Faucher de Saint-Maurice pour ouvrir la série des biographies que nous avons l'intention de publier, c'est parce que nul plus que lui ne mérite une place d'honneur dans cette phalange de Canadiens-français qui sont, à l'heure actuelle, l'orgueil de la patrie.

Louis-H. Taché.

Ottawa, septembre 1886.

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