ADIEU, VA
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Il est neuf heures et quart du matin.
Le contre-amiral fait signe au Bouvet de prendre poste derrière la Flore. Les canots sont hissés. On établit le service de mer. Le temps qui s'était couvert se remet au beau. Il vente une brise d'ouest. On dérâpe. L'amiral décrit une courbe vers Lévis, le Bouvet vers Québec. Les drapeaux saluent : la musique joue " Vive la Canadienne. " Trois coups de ca-
nons sont tirés par la Flore en l'honneur de la ville de Champlain et de Montcalra.
— Adieu, va !
On est en route pour l'océan.
La terrasse de Frontenac est couverte de monde. Partout les mouchoirs s'agitent. A bord, chacun se sent ému et fait de son mieux pour que son voisin ne s'en aperçoive pas. C'est que la bonne ville de Québec renferme encore bien autre chose que des souvenirs français. Sa société a été charmante, hospitalière, dévouée pour la station navale de l'Amérique du Nord ; et puis, on a beau être marin, les cœurs sont sensibles, vibrants.
La visite de Québec est recherchée par la marine française. Elle vient se reposer ici des fatigues de la mer. Elle vient se retremper dans nos climats tempérés et oublier les langueurs torpides et les fièvres des pays chauds. Elle se plaît
à Québec où elle est bien reçue. Dans notre rade les équipages se portent à merveille. Ils sont bien vus par la population qui retrouve ses gens parmi les matelots français, surtout parmi les Saintongeois et les Bretons.Les Canadiens-français ne demandent pas mieux que de voir le pavillon de France se promener ainsi chaque année dans les eaux du Saint- Laurent Au milieu de tant d'oublis, la mère-patrie ne saurait faire de plus grand plaisir à ceux qui, à peu près laissés seuls, n'ont pu apprendre à l'oublier.
Le Bouvet est sous vapeur et sous voile. 11 est endenté à 400 mètres derrière l'amiral. Tous les yeux sont tournés vers le vieux Québec. La capitale est là qui s'estompe. Elle disparaît derrière les falaises de Lévis. Chacun la suit de l'œil. L'officier de quart commande la manœuvre. Il est tout entier à son service. Un
autre est appuyé sur le canon Hotchkiss de la passerelle. Il a les yeux rivés sur l'échelle de la coupée d'honneur. On dirait que cette échelle par où l'on se rend quand on va torpiller et couler l'ennemi, que cette échelle par où l'on vous remonte ensanglanté et mutilé pour la France, ne lui rappelle plus que les petits pieds des Cendrillons qui, en un jour de sauterie, ont pris le Bouvet à l'abordage.
Et pourtant ce rêveur est un brave.
Les officiers libres du service recueillent leurs souvenirs d'une nuit de bal, d'une soirée charmante. D'autres s'occupent à mettre en ordre les photographies des amis, des camarades, des matelots.
Dans la marine française on a le respect des hommes. On est sévère, mais juste, poli, affectueux pour eux. Le capitaine de frégate Pottier, commandant le Bouvet, se ferait hacher en morceaux
pour le dernier de ses mousses, et à son bord il n'y a pas un homme qui n'en ferait autant pour le commandant.
M. Pottier a trente ans de service, dont vingt-sept années à la mer. Il passe pour être un des meilleurs manœuvriers de la marine. Parole brève, nerveuse, cœur chaud, dévoué à son service, aimant tous ceux et aimé par tous ceux qui le c onnaissent, il a couru les mers du globe, déferlant fièrement à la brise le drapeau de France, aux jours de combat, comme aux jours de calme et de tempête. Lui qui ne bronche pas devant l'ennemi, lui le brave, l'intrépide loup de mer, aux muscles de fer, à la volonté d'airain, il s ait pourtant pleurer. J'ai vu ses yeux devenir humides quand il embrassait la photographie de sa petite fille.
— Ah ! voyez- vous cette fillette. Un beau brin, n'est-ce pas ? Eh bien ! dans
17 ans d'ici, ça se mariera. Je dirai oui, hélas ! mais à une condition : mon gendre sera marin comme moi.
Ce gendre en herbe aura une belle et bonne femme ; mais pour l'obtenir il aura bien du fil à retordre.
Il lui faudra rudement travailler pour arriver à se mettre en tête toutes les connaissances nautiques du comraand ant Pottier.
Le carré du Bouvet est composé d'hommes qui font honneur à la marine française.
Voilà le comte de la Croix de Castries, lieutenant de vaisseau. Il feuillette en ce moment un vieil annuaire de l'armée française de 1759 ; il m'indique du doigt les noms de ses ancêtres qui ont pris part à la grande guerre du Canada.
Près de lui, fume le médecin Brou-Duclaud, un causeur charmant, un voyageur
intrépide qui a fait le tour du monde et qui en sait long sur la Cochinchine et sur le Tonquin. Fontorbe, lieutenant de vaisseau, est au piano ; il étudie les chansons populaires du Canada, de Gagnon.
Le commissaire des Nouailles met sa comptabilité en ordre, et les deux aspirants Estienne et Perrein, — qui doivent être maintenant enseignes de vaisseau— dissertent sur Québec et de omnibus rébus et quibusdam aliis.
Quelles bonnes gens que tous ces futurs amiraux, que ces futurs médecins et commissaires de division. Comme il fait bon de vivre avec eux et de se réchauffer à leur chaude jeunesse, à leurs belles et grandes ambitions.
La Florç^ continue toujours à nous battre la marche. Tout à coup le timonier descend au carré.
— Capitaine, l'amiral signale de serrer à cent mètres !
— Bien, dit Fontorbe.
Et nous montons sur le pont. C'était l'heure du dîner ; la musique allait jouer. L'amiral invitait le Bouvet à se rapprocher pour l'écouter.
Le contre-amiral Lacombe est bien connu maintenant à Québec, où il s'est fait beaucoup d'amis. Cet officier-général a de très beaux états de service. Il est populaire dans la division ; malheureusement la retraite d'âge va bientôt l'enlever aux marins qui l'aiment et qui ne le désignent jamais autrement que sous le nom de Père Lacombe.
Du gaillard d'avant du Bouvet, nous voyons l'amiral se promener sur le couronnement, au bras du capitaine de vaisseau, le marquis de Libran.
En voilà un rude gaillard que 1 e com-
mandant de Libran ! A vingt ans, en Crimée, il avait réussi à décrocher la croix de la Légion d'honneur. Il n'était qu'aspirant de deuxième classe.
'Les mains derrière le dos, la tête penchée, le capitaine de frégate Parfait est tout songeur. On dirait qu'il pense à la belle campagne d'exploration sous-marine qu'il a fait jadis sur le Talisman.
Autour de ces trois officiers supérieurs gravitent d'autres officiers. Voilà Bouchotte, allié à plusieurs vieilles familles canadiennes. Voici le comte de Champfeu, que l'on prendrait pour Napoléon L, tant il lui ressemble. Voici le vicomte de Saint-Pem et la Barzie, deux vraies têtes de Bretons bretonnant. Et Baèhme qui n'a pas inventé la mélancolie ; et Arago plongé dans la solution de quelque grand problème, et Daubanel, et Galatrie, et Pouvreau, et bien d'autres. Ils rient, ils
causent. Le couronnement de la Flore est en ce moment aussi animé que l'était la terrasse de Frontenac, lorsque la musique française de la station de l'Amérique du Nord y jouait.
La trompette du dîner sonne. Chacun est à son poste, et l'exercice de la fourchette commence au milieu des conversations les plus curieuses et les plus animées. On cause de Québec, du Saguenay, des Mille-Isles, de la chute Montmorency, des rapides, de Montréal, du musée de l'Université-Laval, du Canadien, du Parlement, des histoires de Ferland, de Garneau, etc. Des noms de familles, des réminiscences de soirées, de dîners, des fêtes se mêlent à toute cette conversation géographique et historique.
Chacun veut revenir faire encore au moins une escale dans ce pays de Cocagne où les horizons sont si larges, et les
mains si loyales, les traditions si hospitalières.
On mentionne les noms du colonel Duchesnay, du lieutenant-colonel Roy, du major Frenette, de Jules Tessier, de Paul de Cazes, de Languedoc, de Tarte, de M. Demers, de Charles Thibaudeau, etc., etc.
L'heure file et le Bouvet aussi. En une heure — ayant pour nous la brise et le flot — nous faisons dix-sept nœuds.
Le commandant se lève un verre de Champagne à la main.
— A votre bonne et sainte mère, dit- il de sa votx brève, métallique ; à votre femme ! à votre famille ! à tous ceux que vous aimez ! à votre pays ! à votre comté de Bellechasse ! au Canadien ! à la Nouvelle-France !
Et nos verres s'entrechoquent.
— A votre femme ; à votre fille ; à
vous mon commandant ; à mon ancien camarade d'armes, votre frère Charles, chef de bataillon au 25e de ligne ; à vos braves officiers, sous-officiers et matelots ; au Bouvet ; à la France notre mère, lui répondis-je tout ému.
Et les cigares de s'allumer et les conversations de reprendre avec les cent pas faits sur le pont.
L'heure file toujours. Tout à coup on entend le canon. Il est deux heures et demie du matin, La J^/ore signale que nous sommes déjà à la Pointe-aux-Pères.
On va débarquer les pilotes.
Il me faut les suivre malgré de pressantes invitations d'aller jusqu'à Boston, et même jusqu'à la Martinique.
— Le canot du pilote accoste 1 vient dire presqu'aussitôt le timonier.
Alors on s'embrasse.
— Noubliez pas un tel et un tel, s'é-
crient les officiers, en me nommant presque toutes les bonnes gens de Québec.
Ils ont été si obligeants, si affectueux pour nous.
— N'ayez crainte, leur dis-je ; au revoir !
Un fanal est à la coupée de tribord.
Le commandant se découvre, et me presse dans ses bras.
Adieu, va ! dit l'officier de quart.
Au pied de l'échelle, la chaloupe du pilote se balance sur le flot sombre. Au dessus de ma tête se dessine à la lueur du falot — impassible comme le devoir — la mâle figure du capitaine Pottier.
— Pousse au large ! commande le pilote.
Et nous nous enfonçons dans la nuit noire, pendant que la frégate et l'aviso, illuminés par leurs feux de tribord et de bâbord, continuent leur marche vers la haute mer.
La rames frappent le flot.
Mes yeux suivent dans l'obscurité le scintillement de ces feux, image de la France qui s'en va sous d'autres cieux promener son drapeau.
Nous y sommes ! crièrent les rameurs.
La chaloupe aborde à la Pointe-aux- Pères. Nous débarquons.
Je saute sur un rocher tapissé d'algues marines, et me découvrant je dis à mon tour, sur cette terre colonisée et défendue encore —et pour longtemps — par la volonté française .
— Adieu, va !
L'horizon avait tout pris. Il ne restait plus de trace sur l'onde ni de la Flore, ni du Bouvet.
Les équipages de ces navires de guerre voguaient vers les mers lointaines, où peut-être ils allaient glorieusement mourir pour la patrie.
Le Saint-Laurent bruissait doucement dans les varechs et sur les galets.
Il semblait pleurer et dire lui aussi : Adieu, va !
Faucher de Saint-Maurice.
Québec, septembre 1885.