‹ Faune malacologiqueChapitre 2 sur 142 · QE · texte numérisé non relu

QE

L'ile se termine, à l'Est, par le cap Engagnoet, à l'Ouest, par deux prolongements inégaux,entre lesquelsse trouvent le golfe des Gonaïves et l’ile de la Gonave. Elle est très abondamment arrosée, en dehors des pluies périodiques, par de nombreux cours d’eau, dont les principaux sont l'Artibonite, qui descend du Cibao ; la Yuna, qui, sortie de la Sierra Monte Cristi, traverse la Vega pour se jeter dans la baie de Samana; le Yaqui du Nord, le Yaqui Chico ou Neyba, et lOcoa, qui proviennent, les deux premiers du mont Yaqui et le troisième du Loma Tina. D'ailleurs, toutes les diverses régions de l'ile ont leurs ruisseaux, leurs rivières ou leurs fleuves, mais ces eaux abondantes, qui, coulant sur un sol fertile, pourraient, si Von en tirait un bon parti, faire deSaint-Domingue la plus belle et la plus florissante des Antilles, ne servent qu’à rendre le pays humide, fiévreux et malsain, depuis que, tombé sous le joug de la Mélunocralie, il jouit des avauages d'une civilisation nè:re, inférieure, sous beaucoup de rapports, à l'état sauvage pur et simple.

Une contrée à la fois humide et chaude, comme Saint- Domingue, et présentant des altitudes très diverses, doit, on le comprendra facilement, constituer un milieu éminemment favorable au développement des Mollusques, Aussi, à en juger par ce qu’on en connait, cette grande ile parait être excessivement riche en espèces, dont beaucoup sont très remarquables et lui sont particulières. Malheureusement, l’exploration de ces richesses offre de grandes difficultés aux naturalistes, et ces difficultés sont de divers ordres. Les unes proviennent de l’ordre naturel: l’intérieur de l'ile n’a pas encore été déboisé et les pentes des montagnes sont restées à l’état de forêts vierges, désertes, inhabitées, et quelquefois même inac-

cessibles, ou peu s’en faut. C'est ainsi que le géologue américain W.-M. Gabb, tentant l'ascension du Yaqui, fut arrêté, à une altitude de 1,670 mètres, par un inextricable {ouillis de fougères, enchevêtrées les unes dans les autres, et ne put venir à bout de franchir cet obstacle (1). D’après le dire des habitants, le pic de la Loma Tina est tout aussi infrancbissable, les lianes et les fougères fermant tous les intervalles entre les troncs d’arbres et ne permetlant de se frayer un passage qu’à coups de sabre d'abattis. Les autres difficultés sont d'ordre politique: les nègres de langue française, qui occupent la partie Haïtienne, soitenviron un tiers de Pile, sont en état de guerre ou de mésintelligence à peu près permanent avec les mulätres de langue espagnole, qui détiennent la partie Dominicaine, soit les deux autres tiers. Il en résulte que le voyageur qui veut passer d'Haïti en Dominicanie, ou réciproquement, risque fort d’être mal reçu où même de n’être pas reçu du tout, bien heureux s'il s’en tire sans être assassiné par des rôdeurs, ou empoisonné par quelque papaloi (2). C’est ce qui explique comment il se fait que, sur les quatorze ou quinze naturalistes voyageurs, qui ont exploré, plus ou moins incomplètement l'ile de Saint-Domingue, pasun,à notre connaissance, n’est passé, par terre et dans le cours du même voyage, de la partie Haïtienne à la partie Dominicaine, ni de celle-ci à la première. Enfin, nous devons dire aussi qu'il est, sinon impossible, au moins très difficile de faire entrer dans la cervelle d’un nègre, ce nègre füt-il un peu mulètre, l’idée qu'il existe des blancs assez fous pour aller

(1) W.-M, Gabb. On the topography and Geology of Santo Domingo p. b2. 1873.

(2) Nom que l’on donne, en patois créole, aux sorciers du pays, qui passent pour très experts dans la fabrication des poisons. H.C.

-, cdi AS

ou

perdre leur temps et leur argent à ramasser, loin de leur

pays, un tas d'herbes et d'animaux qui ne sont bons à rien. Voilà comment on apprécie les sciences naturelles, en pays nègre ! Il en résulte que le malheureux explorateur scientifique est exposé à des ennuis et à des mésaventures de toute espèce. Il peut être accusé d'espionnage ou de sorcellerie, soupçonné de chercher les trésors cachés par les anciens colons ou de venir préparer sournoisement l'invasion des blancs dans l'ile et le rétablissement de l'esclavage, mais jamais, au grand jamais, on n'admettra, un seul instant, qu’il y vienne tout simplement dans l’intention de recueillir des objets d'histoire naturelle et de faire de la Botanique ou de la Zoologie.

. Les collections conchyliologiques du dix-huitièmesiècle, et particulièrement les collections françaises, renfermaient déjà un certain nombre d'espèces terrestres de Saint- Domingue, mais, presque toujours, ces coquilles, recueillies par des personnes étrangères aux sciences naturelles, étaient mortes, plus ou moins décolorées et assez médiocrement conservées : nous possédons deux Helir gigantea, Lamarck, provenant de l’ancienne collection Lafresnaye, qui se trouvent dans cet état. Gualtieri figure très exactement l’Helix angistoma, décrit plus tard par Férussac (1), et, dès 1776, dans son Essai sur l'Histoire naturelle de Saint-Domingue, le P, Nicolson donne des figures parfaitement reconnaissables de l’Æelix cepa, Müller, et du Glandina voluta, Chemnitz. La révolte des gens de couleur de Saint Domingue et leurs interminables guerres civiles rendirent à peu près impossible, à la fin du dix-huitième siècle et pendant la première moitié du dix-neuvième, toute exploration scientifique sérieuse dans cette ancienne colonie, qui

(4) Index, pl. M, fig. 1. 1742,

avait été si florissante autrefois et qui semblait retourner de plus en plus à l'état sauvage et à la barbarie, Ce w’est guère que depuis une quarantaine d'années que les naturalistes d'Europe ou des Etats-Unis ont pu commencer à se risquer dans le pays et à tenter quelques excursions, généralement assez faciles quand on ne s’éloignait pas trop des grands poris et des villes du littoral fréquentées par les blancs, mais devenant plus difficiles, plus pénibles et souvent même plus dangereuses, quand on s’enfonçait dans l’intérieur de l'ile, On jugera, d’ailleurs, ce qu'ont pu faire les voyageurs ou les savants, qui ont exploré les diverses parties de Saint-Domingue, par le résumé que nous donnons, plus loineten suivant l’ordre chronologique, des itinéraires qu'ils ont suivis et des résultats qu’ils ont obtenus.

On s’étonnera peut-être de ce que certaines coquilles de Saint-Domingue, qui existaient dans les anciennes collections et qui ne passaient pas pour de grandes raretés, le Cylindrella fasciata de CGhemnitz par exemple, aient échappé jusqu'ici aux recherches des explorateurs modernes, au moins à l'état vivant. Mais nous devons faire observer qu’il existe encore, dans l'ile de Saint- Domingue, de nombreuses localités qui n’ont point été visitées, ou qui ont été à peine effleurées, par les naturalistes, et qui peuvent être considérées comme terra incognita, ou peu s’en faut.

Dans la partie Haïtienne, l'ile de la Tortue, toute la presqu’ile N.-0., depuis les Trois-Rivières jusqu'au Môle Saint-Nicolas, tout le bassin de l’Artibonite, y compris le territoire contesté, qui, récemment, a été l’objet d’un traité passé entre les deux Républiques noires, l'ile la Vache et la région des lacs n’ont pas encore été explorées.

LL *, 4 4 » *” É né =.

Dans la région Dominicaine, la grande chaîne des monts Gibao, (sauf sur quelques points isolés comme Las Matas et Angostura), le pic Yaqui, le Loma Tina, le Loma Sucia, l'ile Beate ou Beata et la grande presqu'ile triangulaire du même nom, l'ile Saona et les autres petits ilots voisins, la baie et la presqu’ile de Samana sont mal connus ou ne le sont même pas du tout.

Il reste donc encore beaucoup à faire, bien que les résultats obtenus soient déjà très grands et permettent, dans l’état actuel des connaissances, de considérer la faune malacologique de Saint-Domingue comme lune des plus belles et des plus riches qui existent aux Antilles,

THÉéOPHILE LATERRADE, 1840,

M. T. Laterrade, originaire de Bordeaux, mais établi à Cuba, où il s'était marié, visita, dans le cours de ses voyages, la petite île Beate ou Beata, située à l'extrémité S. de Saint-Domingue, entre le cap Falso et le cap Mongon, et y recueillit une seule espèce de coquille, appartenant au genre Cylindrella. Cette espèce, envoyée par lui à son père, membre de la Société Linnéenne de Bordeaux, fut communiquée par ce dernier à M. Grateloup, qui la décrivit, en 1840, sous le nom de Clausilit Laterradii (4), en l’indiquant, à tort, comme provenant de Cuba, ce qui était inexact. Elle ne paraît pas avoir été retrouvée depuis cette époque.

Page 1