Venise
6. Hemarques sur ta musique italienne et sur ta danse , par M"’' .Sara Gondar , Paris, 1773.
limite que nul n’a dépassée. Knfin, les joueurs de marionnettes s’emparèrent du sujet comme ils avaient fait de celui de Faust. Le caractère de Don Juan, agrandi par Mozart, fut interprété par Hoffmann le fantastique, et, en 1829, Grabbe inscrivit en tête d’une tragédie les deux noms de don Juan et de Faust'. Byron, en Angleterre, Alfred de Musset, en France, entrepris ce sujet toujours jeune, et don Juan a passé ainsi à l’état de symbole ; il a représenté l’infini dans la volupté , il est devenu le Faust de l’amour.
Le Faust polonais s’appelle Twardowski. Ce personnage fantastique a été le sujet de contes mei’veilleux qui ont traversé les siècles. Depuis plus de trois cents ans, le peuple parle de ses sorcelleries, qui ont servi de texte à des légendes et à des ballades. Les biographes nationaux ont été sobres de détails sur sa vie; ils disent seulement qu’il était issu d’une noble famille, qu'il avait fait des études à l’université de Gracovie comme Faust, et qu’il s’était particulièrement appliqué à la physique et à la chimie. Twardowski était zélé pour la science, et, joignant l’application au précepte, il faisait des expériences sur les montagnes de Krzemionki, ou sur le tertre de Krakus, près de Gracovie. Le peuple ne tarda pas à le regarder comme sorcier. Selon la tradition, une nuit Twardowski alla sur les montagnes de Krzemionki, et SC mit à appeler le diable; celui-ci ne tarda pas à se
1. Don Juan undl'aust, eiiie Tragodie, <829. Cf. les pièces de Wiese, 1840, de llaïu h, de Braun de Braunlhal.
présenter, et lui promit aide et protection en échange de son âme; un pacte fut conclu entre eux, écrit sur une peau de bœuf et signé du sang de Twardowski. Le diable, après celte caution, lui commanda de faire un voyage à Rome , pour éprouver sa fidélité. Twardowski oublia bientôt sa promesse. Un jour, il alla dans une auberge, qui avait pour enseigne : A la ville de Rome; dès qu’il y fut entré, les corbeaux et les corneilles assaillirent le toit de la maison, en poussant des cris de mauvais augure. Twardowski, disposé à boire et à manger, n’en eut aucun souci. Après le repas, il fit devant l’assemblée des tours et des expériences de physique; mais au moment où l’élonnemcnt et l’admiration des assistants étaient à leur comble, le diable apparut. Twardowski lui ordonna trois fois de se retirer, il ne fut pas obéi; alors il s’approcha d’un enfant qui dormait dans un berceau; le diable fut forcé de se retirer; mais il ajouta : « Verbum nobile débet esse stabile. » En entendant cette sentence , Twardowski se redressa , et bientôt il s’abandonna aux mains de Satan, qui l’emporta dans l’enfer'. Cette intervention d’un enfant, d’une part, et cette puissance du point d’honneur, de l’autre, sont à remarquer dans la légende.
Voy. VVoit et Jungsebuitz : Incrementa studiorum per Polonos ac Pnissos, Lips. 1 723 , p. 68 ; Bandtke, Miscell. Cracoviensia, l. Il, p. 39 ; Horniayr, Taschenbuch, 1838, p. 286; VogI, Die Sage vom polnischen Favs(, dans: Guttenberg, Zeitschrift, n® 24, 1856; Cbodzko, la Pologne.
Sigismond-Auguste, roi de Pologne, avait légué une partie de ses livres à l’église de Sainte-Anne à Cracovie, et l'autre aux jésuites de Wilna; dans ce dernier legs se trouvait un manuscrit qu’on attribuait à Twardowski, et qui disparut un jour. Le jésuite IS’aramowski, dans son ouvrage : Fades rerum Sarmaticarum , parle en ces termes du manuscrit fameux : «Aux griffes, on reconnaît le lion, et le caractère d’un homme d’après ses œuvres. Le livre enchanté, ou plutôt le manuscrit du sorcier Twardowski, nous apprend comment il vécut et comment il finit ses jours. L’abbé Daniel Butwillo , bibliothécaire, montra à l’abbé Szpot, qui le consigne dans les .notes de son ouvrage, un endroit écarté où était déposé le manuscrit, fixé à la muraille par une grosse chaîne en fer. Un jour, l’abbé, piqué de curiosité, voulut savoir ce qu’il contenait; mais aussitôt un bruit effroyable se fit entendre, et le mauvais esprit remplit la salle. L’abbé se hâta de fermer le manuscrit, et se sauva dans sa cellule; mais son agitation était telle qu’il ne put fermer l’œil de la nuit. Le lendemain, de très- bonne heure, il se rendit à la même place, accompagné par d’autres prêtres : le précieux manuscrit avait disparu!»
Le miroir enchanté de Twardowski resta longtemps à Wengrow, ville de laPodlaquie, dans une église fondée au commencement du dix-huitième siècle, par la famille Krasinski. On l’avait déposé dans la sacristie; si l’on y remarquait quelques cassures, on s’empressait de
vous dire (iii’elles ùlaicnl du fuit des éludianls de Weiigrow, qui, impalicnlés de voir dans le miroii' des figures fanlasliques, l’avaient brisé en plusieurs endroits; depuis, les figures avaient disparu, et on avait orné le miroir de l’inscription suivante :
insérât hoc specvio magicas Twnrdowins nrles Lusus et isle Dei versus in obsequium est.
« Twardowski pratiquait la magie avec ce miroir , mais ses pratiques tournaient à la gloire de Dieu. »
En 1829, le miroir fut transporté dans la collection de curiosités polonaises de Pulawy.
Twardowski fut le contemporain et l’ami de Sigismond-Auguste (1548-1572), de ce prince amoureux passionné et politique prudent, porté vers toute science et favorable à la réforme'. On sait qu’il épousa secrètement en secondes noces Barbe Radziwill, fille d’un simple caslellan de Wilna,et que, par délicatesse d’amour, ou pour faire acte d’autorité, il déclara son mariage avant d’annoncer la mort du roi son père. Malheureusement, trois ans après. Barbe mourut, pleurée des Polonais non moins que d’un époux. Une légende de M. Siemicnski nous le montre abîmé dans sa douleur, et faisant cherclier Twardowski pour qu’il évoque l’ombre de Barbe. «Twardowski parut. Il fixa les yeux sur le roi , et celui-ci baissa les siens comme un coupable, sans prononcer un mot. Twardowski était triom-
-I. Voy. Histoire yénérak de Pologne, par le chevalier de Soliî,'nac, 1750, t. V, p. 164.
pliant, il voyait les effets de sa puissance. Il s'approclia du roi et lui dit à voix basse : « L’heure des esprits va bientôt sonner. Sire, êtes- vous préparé à contempler le spectacle qui va frapper vos yeux ? — Je suis prêt à tout, répondit le roi, dussé-je voir l’enfer et tous les diables, — Mais, Sire, je dois vous imposer une condition, il faut la subir, sans quoi nous périrons tous, et les esprits sauraient se venger. Vous ne devez pas prononcer une seule parole. — Ah! je l’accepte.» Bientôt on entendit un bruit qui ressemblait au mugissement du vent; ce bruit allait croissant, l’antique rocher de Wavel, qui supporta^ le palais de Cracovie, en était ébranlé. Les grandes portes de la cour tombèrent avec fracas; un coup de vent terrible secoua le palais; une femme vêtue de blanc, entourée d’un feu bleuâtre, apparut. C’était la reine Barbe, telle qu’on la vit à sa dernière heure. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, ses yeux étaient fermés et un sourire céleste animait son pâle visage. Auguste s’évanouit à cette vue; mais il revint à lui pour contempler ce rêve, cette illusion d’amour et de douleur...» Il paraît que Twardowski avait fait servir à sa fantasmagorie une jeune fille qui portait le nom et le visage de la feue reine, et qui devint la favorite de Sigismond; elle s’appelait Barbe Gisanka.
Une tragédie de Bohomolelz a pour héros Twardowski ; Adam Mickiewicz a composé une ballade sur Madame Twardowska. Quand le démon se prépare à emporter
le magicien, celui-ci'lui rappelle qu’il peut lui imposer, d’après leur pacte, encore trois conditions; le démon en exécute deux; mais lorsqu’il entend la troisième, qui consiste à vivre un an avec M“® Twardowska, il se sauve par le trou de la serrure et court encore. Alex. Bronikowski fait jouer à Twardowski un rôle dans son conte allemand Lui et Elle; le portrait du magicien se trouve gravé, d’après une ancienne peinture, dans les Hommes illustres de Pologne, d’Oleczinsky,
Un nom qu’on pourra s’étonner de voir se placer ici est celui du maréchal de Luxembourg; cependant certains événements de sa vie prêt^ent à l’amplification merveilleuse, et le vulgaire, la haute société même, ne manquèrent pas de les exploiter. Le maréchal s’était illustré dans la campagne de Hollande (1678) , lorsque Louvois se brouilla avec lui. Ce ministre haineux trouva bientôt l’occasion de le perdre dans une accusation, qu’il sut rendre horrible, de puérile qu’elle était. Luxembourg avait vendu à une compagnie de gens d’affaires la coupe de la forêt de Ligny. Les papiers justificatifs de la vente ayant disparu, un certain Bonard, ancien clerc du procureur du maréchal, se mit à leur recherche. Il y avait alors un nommé Lesage, qui s’était acquis la réputation de découvrir les effets perdus et de lire dans l’avenir. Lesage abusa sans peine Bonard, qui était un homme faible et superstitieux, et lui fit signer des billets tout pleins d’extravagances, qui devaient servir à faire remettre les papiers perdus à qui de droit. Mais
ces billets furent vendus à un des principaux intéressés dans la vente des bois; celui-ci comptait s’en servir pour prévenir contre le maréchal les juges du litige, et bientôt il répandit le bruit que le maréchal faisait des pactes avec le diable par le ministère de son homme d’affaires. C’était l’époque où La Voisin et La Vigoureux compromirent tant de personnes que le roi crut devoir créer un tribunal pour connaître des crimes dont on les accusait et institua la Chambre de l’Arsenal.
Luxembourg lui fut déféré et envoyé à la Bastille, puis traité sans égards, avec inhumanité même. On l’interrogea le deuxième jour de son entrée en prison et on le laissa ensuite cinq semaines sans s’occuper de son procès. Après avoir vu le pouvoir qu’il avait donné à Bonard falsifié et changé en pacte avec le diable, après s’être trouvé en butte à des pièges indignes des magistrats qui les tendaient, il fut sommé de déclarer s’il n’avait pas fait un pacte avec les esprits infernaux, pour avoir le gouvernement d’une province, pour marier son fils avec la fille de Louvois , etc. Puis on le confronta avec La Voisin et La Vigoureux, qui déclarèrent ne pas le connaître; enfin après une détention de quatorze mois, il fut absous par arrêt du 14 mai 1680.*
Cette histoire et les succès du maréchal en Hollande, excitèrent la verve des pamphlétaires de ce pays. On vit paraître successivement : l'Esprit de Luxembourg ou
1. Voy. Desornieaux, l/ist. de la maiso7ide Mo?itmore7icy, Paris, 1T63. Diicliesne , IHnf. de lar/iaison de Li/xe/Ttbot/rg , Paris, <63t.
Conférence qu’il a eue avec Louis XIV, sur les moyens de parvenir à la paix, Cologne, P. Marteau (Hollande), 1693; Luxembourg apparu à Louis XIV, la veille des Rois , sur le rapport du Père La Chaise, fait à la sainte Société, Cologne, 1695; Entretien du maréchal de Luxembourg avec l'archevêque de Paris, dans les Champs-Elysées, sur la prise de Namur, tan 1695*; le maréchal de Luxembourg au lit de la mort, tragicomédie, Cologne, 1695. Dans les foires d’Allemagne on vendit : le Pacte ou t alliance avec Satan du fameux duc de Luxembourg, etc., imprimé à Offenbach (Hesse- Grand - Ducale). En 1733 fut publié à Leipzig un Dialogue des morts entre le maréchal de Luxembourg et le docteur Jean Faust, etc.
Ces deux derniers opuscules contiennent l’écho des animosités que soulevèrent, dans le peuple néerlandais, le sac des villes de Swammerdam et de Bodegrave (1672) et les taxes imposées par Louis XIV à la province d’Utrecht. Il faut entendre un moment Luxembourg raconter comment il punissait l’impudence de ceux qui osaient résister à ses sauvages exactions: «J’envoyai, il y a trois jours, M. de Maqueline pour châtier des paysans qui avaient tiré sur un de nos partis; il ne les trouva pas assemblés, et ainsi il fut
4 . « Ce qu’il y a de plus curieux dans le livret , dit Leber {fiatal., t. Il, p. 339), c’est une parodie de la trop faible ode de Boileau sur la prise de Namur. » C’est certainement ce qu’il y a de moins curieux dans le spirituel livret.
contraint de brûler seulement leur village , et comme ce fut la nuit qu’il y arriva, et que les maisons de ce pays sont fort combustibles, il est vrai que rien ne s’est sauvé de ce qui était dedans, chevaux, vaches, et à ce qu’on dit, assez de paysans, femmes et petits enfants'.» Un collaborateur du maréchal en vexations, l’intendant Robert, ne parlait pas avec moins d’agrément de sa façon de tirer de l’argent aux bourgeois d’ütrecht: «Je suis présentement, écrivait-il en février 1673, après à pousser un peu violemment, et peut-être pas trop justement, deux des plus notables et des plus riches de cette ville. L’un s’appelle M. Wulst, qui est un des états de cette ville, chez qui j’ai trouvé environ deux douzaines de méchants sièges qui étaient à une personne retirée en Hollande, par où il tombait dans le cas de l’amende du quadruple, puisqu’il ne les avait pas déclarés; mais comme lesdits sièges, à les bien estimer, ne valent que vingt sols tout au plus la pièce, l’amende n’aurait dû être que de cent livres. Cependant, au lieu de cent livres, je lui ai demandé une amende de six mille florins....» Et Louvois répondait à son agent : « Je vous prie de ne point vous lasser d’être méchant, et de pousser les choses avec toute la vigueur imaginable. » M. Rousset a peint avec talent le caractère de Luxembourg : « L’un des hommes les plus corrompus de son temps, sans mœurs, sans principes, sans vergogne,
V6y. Histoire de Louvois, par Roussel, 1861.
non pas cruel, mais impitoyable, prêt à tout pour satisfaire une ambition sans mesure, portant plus haut que personne au monde, l’orgueil de son rang et de sa naissance, et cependant s’abaissant avec tous les gens en faveur, ministres, maîtresses, valets du roi, aux derniers excès de la familiarité.... »
Avant de clore ce chapitre, nous rappellerons le nom d’un autre personnage, de Cagliostro, dont l’auteur de la tragédie de Faust allait visiter la famille en 1787, et dont Kôhler faisait, en 1791, dans le titre de son ouvrage, un disciple du docteur du seizième siècle'. Entre les prodiges de l’aventurier, nous citérons ce Souper des morts où furent évoqués le duc de Choiseul. Voltaire, d’Alembert, Diderot, Voisenon et Montesquieu, et où ces convives d’ outre-monde firent franchement de la censure et n’épargnèrent personne, pas même eux.
1 . Historisch - kritische Untersuchung iiber das Leben des . . . J. Faust, des Cagliostro seiner Zeit.