‹ Faust dans l'histoire et dans la légendeChapitre 67 sur 77 · Ph. Chasles , Études sur le moyen âge · texte numérisé non relu

Ph. Chasles , Études sur le moyen âge

sa mort en 1588*. Après avoir fait honneur de la découverte de l'imprimerie à Gosier, Junius continue ainsi; «Laurent (Coster) dut adjoindre des ouvriers à sa famille, qui ne suffisait plus pour l’aider dans ses opérations. Entre ces ouvriers, il y avait un certain Jean, que je soupçonne n’être autre que P’aust (nom de fâcheux augure), qui fut traître et fatal à son maître. Initié sous le sceau du semienl à tous les secrets de l’imprimerie, lorsqu’il se croit assez habile dans la fonte des caractères, dans leur assemblage et dans les autres procédés du métier, ce Jean profite de la nuit de Noël, pendant que tout le monde est à l’église, pour dévaliser l’atelier de son patron et pour emporter les ustensiles typographiques. Il s’enfuit avec son butin à Amsterdam , de là il passe à Cologne et il va s’établir ensuite à Mayence, comme en un lieu d’asile où il fonde un atelier d’imprimeur. Dans le courant de cette année 1442, il imprima avec les mêmes caractères dont Laurent s’était servi à Harlem, Alexandri Galli Doctrinale, grammaire alors en usage, et Pétri Hispani Tractatus. »

Voici la vérité: Jean Faust, ou Fust, naquit vers 1395, et était un peu plus âgé que Gutemberg, qui mourut un an après lui. De sa femme Marguerite, il eut un enfant, Conrad. Conrad eut lui-même un fils, Jean, qui entra dans les ordres et mourut le 2 février 1501. Jean Faust, premier du nom, était ban-

I. ÜüiT cile seiileiiieni Mflrranus , Hist Betg., 1. IV, mais Mêlernniis suit Junius.

quier': frappé du mérite de l’invention de Gutemberg, qui venait de quitter Strasbourg pour Mayence, il lui offrit, en 1450, sa coopération financière et passa contrat avec lui. Quand Gutemberg eut imprimé sa Bible, Fust, voyant que le livre ne se vendait pas aussi promptement qu’il l’avait espéré, résolut (1455) de se servir des clauses de son contrat pour dépouiller Gutemberg, dont les bénéfices lui paraissaient sans doute trop considérables. Après s’être assuré la collaboration d’un ouvrier actif et intelligent, depuis quelque temps employé dans la maison, soit comme calligraphe, soit comme compositeur, de Pierre Schoiffer, il vint réclamer en justice, aux termes de son traité léonin, le capital et les intérêts de l’argent qu’il avait prêté à Gutemberg, ou la remise de tout son matériel typographique, et il gagna son procès.

En 1457, Fust imprima, avec Schoiffer, le Psautier,

en 1459 le Rationalc Durandi, en 1460 les Constitutions

de Clément V, et en 1462 la Bible, dite de Mayence, la première Bible datée. En 1463, il vint placer cette Bible à Paris: JeanWalch rapporte le fait suivant* qu’il dit tenir d’un vieillard belge, fort respectable, nommé Henri Schorus établi à Strasbourg, où il publia plusieurs ouvrages de 1578 è 1588’: «Fust, dit-il, ap-

1. Plusieurs auteurs disent qu’il était orfèvre, cette qualité appartenait seulement ù son frère Jae<|ues. Voy. A. Bernard, Originf fl débuts de l'impriinerie, 1 8S3.

'2. Decas/abularum (jencHs humani, 1609, p. 181.

.3 Voy. I*rosp. Marchand, Dicl. hist., t. Il, p. 102.

porta à Paris quelques exemplaires de sa Bible et les vendit d’abord soixante couronnes, au lieu de quatre ou cinq cents , que coûtaient auparavant les Bibles manuscrites sur parchemin. Les premiers acheteurs furent d’abord dans l’admiration , en voyant l’exacte ressemblance de tous ces volumes qui ne différaient pas d’un iota et avaient partout le même nombre de lignes et de lettres, ce dont on ne pouvait se rendre compte alors; mais ensuite ayant appris que Fust, pour se défaire plus vite de sa marchandise, avait cédé ses Bibles à cinquante, à quarante couronnes, et même à un prix beaucoup inférieur, ils y regardèrent de plus près et se convainquirent que ces volumes avaient été exécutés par un procédé mécanique moins coûteux que la calligraphie; alors se considérant, comme lésés, ils vinrent réclamer au vendeur, les uns la moitié, les autres les trois quarts et quelques-uns même les quatre cinquièmes du prix payé par eux. La chose alla si loin que Fust fut obligé de se sauver à Mayence d’abord, puis à Strasbourg, où il apprit son art à Mentelin. »

Tel est le récit invraisemblable sur lequel on a brodé plus lard un procès pour magie, auquel on mêla le Parlement. 11 se peut que Fust ait vendu ses Bibles à des prix divers et que cela lui ait valu quelques désagréments, mais il y a loin de là à un procès, dont au reste Walch ne parle pas. De même qu’on a dépeint les moines de Mayence comme opposés à l’imprimerie

naissante , on a dit aussi que les nombreux scribes parisiens s’étaient montrés rebelles au nouvel art. « Sans doute, répond M. Bernard, la corporation des scribes parisiens était nombreuse, car Paris était déjà^^depuis longtemps la capitale intellectuelle du monde, et sa fabrique de livres était considérable; mais c’est précisément pour cela que l’imprimerie devait y être bien accueillie et elle le fut en effet.... C’est une erreur de croire que rimprimerie portait un préjudice immédiat aux faiseurs de manuscrits. Les livres de bibliothèque de ce temps-là étaient si richement ornés que les produits de la typographie, forcément dépourvus de miniatures, ne pouvaient lutter sous ce rapport avec leurs aînés, qui leur furent longtemps préférés. L’imprimerie économisait, il est vrai, le travail le plus grossier], celui du pur copiste, mais elle agrandissait le vaste champ de l'art, en centuplant les objets destinés à être ornés par la plume et le pinceau, et à ce point de vue, la corporation des scribes n’avait rien à perdre à son introduction à Paris. » Fust est de nouveau à Paris trois ans après. Les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait le diocèse de Mayence, après la prise de cette ville par Adolphe de Nassau, en octobre •146’2, n’ayant pas permis aux imprimeurs Schoiffer et Fust de donner grand essor à leur industrie, ils restèrent jusqu’en 1465, sans rien produire d’important. A la fin de cette année cependant ils publièrent deux ouvrages , une édition des Offices de Cicéron, in-4”, et le Liber sextus Decretalium

de Boniface VIII, iii-fol. Le 4 février 1466, ils publièrent une seconde édition des Offices. Ce livre achevé, Fust se bâta de venir le placer à Paris, ainsi que ses Décrétales. Il se trouvait déjà dans cette ville au mois de juillet, comme le prouve la note suivante qu’on lit dans un exemplaire des Offices: <i Hic liber Mardi Tullii pertinet mihi Ludovico de Lavemade, militi cancellario domini mei duds Borbonii et Alvernie, ac primo prcesidenti parlamenti Lingue occitanie, quem dédit mihi Jo. Fust supradictus, Parisius, in mense Julii, anno Dotnini M.CCCC.LXVI, me tune existenie Parisiis pro generali reformatione tolius Francorum regni.y» Louis de Lavernade, gratifié de ce livre par Fust, était un gentilhomme du Forez, dont la note ci-dessus démontre la valeur et l’importance. Cette note nous apprend aussi que Fust vendait déjà ses livres à Paris quatre mois après leur publication à Mayence, presque tout juste le temps nécessaire pour les apporter d’une ville dans l’autre. Fust ne devait pas revoir Mayence. Il mourut à Paris quelques mois après et fut probablement enterré à Saint-Victor, où ses héritiers fondèrent pour lui plus lard un anniversaire. Des auteurs prétendent qu’il fut emporté par une peste qui affligea Paris au mois d’août. M. Bernard croit que la date de sa mort doit être celle de son anniversaire, le 30 octobre. Le texte de l’anniversaire constate que Fust, le prétendu magicien n’était pas plus mal avec les gens d’Église qu’avec les magistrats. On sait aussi (jii’à Mayence il était l’un des douze

jurés de sa paroisse et que sa mort seule le fit remplacer, en 1467.

L’erreur de Dürr a été partagée par Misson von Aretin*, Prideaux’, Bierling*, Baring', Klinger", Simrock^ Gérard de Nerval* trouve la conjecture de Dürr «assez probable». M. Ph. Chasles* appelle Faust l’imprimeur «magicien à barbe blanche». M. P. Lacroix'" le fait venir de l’enfer, et toute l’introduction de M. F. V. Hugo au Faust de Marlowe repose sur la même confusion; dernièrement M. Alfred Mézières" a répété l’erreur commune.

Il ne faut pas trop en vouloir aux plus anciens de ces auteurs, ni surtout au peuple qui a pensé comme eux: «Le peuple, dit Heine, a identifié les deux Faust, parce qu’il sentait confusément que la direction intellectuelle dont les magiciens étaient le symbole, avait trouvé dans l’imprimerie son plus terrible instrument de propagande.

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