‹ Faust drame fantastique en cinq actes, quatorze tableaux par m. Adolphe D'EnneryChapitre 4 sur 55 · SCÈNE U · texte numérisé non relu

SCÈNE U

FAUST, MAGNUS. tu s’asseyent, Magnus à gauche, Faust à droite.

FAUST

Le savant, l’illustre Magnus, chez moi !..

MAGNUS

Illustre, savant !.. Mon ami, donnons-nous tous ces titres devant le vulgaire; mais quand nous sommes seuls, convenons que les plus grands d’entre nous sont bien petits, et que les plus savants ne savent pas grand’chose.

FAUST

FAUST

Oui, oui. * savoir qu’on ne sait rien, c’est le fruit le plus réel des études humaines.

MAGNUS

Personne n’est là pour nous entendre. Vous avez consacré toute votre vie au travail, êtes-vous bien satisfait de l’emploi de votre longue carrière?..

FAUST, secouant la tête.

Et VOUS?..

MAGNUS

Hélas !.. que de belles années perdues, ami ! On veut approfondir les-mystères de la création !..

FAUST

On pâlit en face des secrets ignorés de la nature.

MAGNUS

Et le dos se courbe, et la tète blanchit, penchée sur des livres.

FAUST

Et quand, un jour, on relève les yeux, tout a changé autour de vous, le temps a fui, emportant les objets de votre affection, tout ce qui vous souriait, tout ce qui vous aimait jadis, et quand, par hasard, il survit On ami, qui tond vers la vôtre sa vieille main tremblante... (il lai tend la main et presse la sienne.) il y a bien des regrets dans cette muette étreinte.

MAGNUS

Et quand on voit passer de jeunes couples qui s’en vont, joyeux, et les bras enlacés, comme on se dit : Qu’ai- je fait de ma jeunesse ?..

FAUST

Et quand on entend sous les grands arbres verts, ou derrière les églantiers fleuris, les paroles d’amour qui se croisent, les doux noms qui se donnentet les baisers qui se prennent, comme on se dit : Qu’ai-je fait de mon cœur ?..

MAGNUS

Oui, l’étude porte un fruit atuer, et ce fruit s'appelle déception.

FAUST, se levant et passant à gauche.

C’est ma faute, le ciel m’a cent fois averti, j’ai fermé l'oreille.

MAGNUS, avec ironie.

Ah ! ah ! le ciel vous parle à vous?., (se levant.) Salut à l’élu du Seigneur !

FAUST

Dieu parle à tous les hommes ; il a, pour chacun d’eux, un langage. C’est le Dieu des armées, et il parle au soldat par la voix des fanfares ; le poète entend une voix céleste qui chante dans son cœur; Dieu parle aussi, pour d’autres, dans le murmure de l’eau, dans le parfum des fleurs et le chant des oiseaux. Moi, enfermé dans ce sombre laboratoire, absorbé tout entier par l’étude, dès mes jeunes années, c’étaient les cloches de

TABLEAU I, SCÈNE II. 9

ma paroisse qui me parlaient. (Mouvement .te Magnus.) Ne souriez

{ms, docteur, j'entendais bien réellement comme des voix céestes qui se mêlaient à leurs voix de bronze ; oui, fes cloches me disaient, lorsque j’avais vingt ans, chaque dimanche, et à oël, et à Pâques fleuries : « Salut, salut à la jeunesse ; c’est l’heure où tout sourit, l’heure où l’on prie, l’heure où l’on aime; c’est le temps où les cœurs se choisissent, c’est le temps des unions bénies. Viens prier, viens aimer aussi... » Et je restais plongé dans l’étude ! Puis est arrivé l’âge mûr, et l'a voix des cloches est devenue plus grave : « Salut, me disaient-elles encore, salut ; c’est la saison où l’arbre porte ses fruits , l’âge où l’homme est époux et père. Le temps s’envole, ami ; ne consume pas ta vie en études stériles; viens préparer les joies de tes dernières années ; songe à choisir les bras qui soutiendront un jour tes pas chancelants ; songe à former les cœurs qui prieront après toi, qui garderont pieusement ton souvenir. » Et je travaillais toujours. Puis est arrivée la vieillesse... D’où vient que je ne les entends plus?... Ma maison est encore au même lieu, l’église en est toujours voisine... et, pourtant je n’entends plus les cloches. Ah ! c’est que trop longtemps j’ai fermé mon oreille et mon cœur aux conseils de leurs voix amies ; elles me parlaient, jadis, de bonheur, d’amour, d’espérance; mais j’ai quatre-vingts ans et, sans doute, les cloches* n’ont plus rien à me dire.

MAGNUS

Oui, oui... le plaisir, la richesse, la gloire... autant de trésors méconnus et dédaignés par nous.

' - FAUST

Nous avons fait fausse rôute... notre vie est manquée.

MAGNUS, avec force.

Et c’est à recommencer.

FAUST

Recommencer !

MAGNUS

Il faudrait redevenir jeunes.

FAUST

Faire refleurir la jeunesse !

* MAGNUS

Pourquoi non?.. Rien ne meurt dans la nature. Le jour, qui finit au crépuscule, recommence à l’aurore, et l’arbre qui voit tomber son dernier fruit, sent bourgeonner déjà ses fleurs nouvelles. Tu regardes ce bouquet, flétri depuis un mois... (passant à gauche, prenant le bouquet ) Eh bien, il va renaître. (Mouvement de Faust.) Ah ! je te fais sourire ! El si je te dis qu'un temps viendra où la pensée traversera l’Océan plus rapide que réclair; tu riras 1.. et tu auras tort. — Si je te parle d’une puissance capable d’endormir par un geste, d’animer par un regard, tu riras !.. et tu auras tort. — Si je te dis, enfin, que ce fluide vivant qui m’anime peut se transmettre par le souffle, par le con-

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laol, par la volonté lu riras encore, et lu auras tort. — Regarde!

(Il lui montre le bouquet, qui a repris toute sa fraîcheur.)

FAl’ST, étonné en le recevant.

C’est vrai ! c'est vrai! — Oui, oui, c’est un grand miracle, maître; mais qui n’a rien qui me surprenne.

MAGNUS

Vraiment ? le seigneur Faust connaît de plus savants docteurs ?

FAUST

Oui : j’en connais un. (il remonte ver» le fond.) J’ai là tout un recueil de miracles faits par lui, mille fois plus sublimes que les tiens.

MAGNUS

Et..-, ce recueil?..

FAUST, lui présentant l’Évangile.

Le voici. — Prends et ouvre-le, tu y trouveras comment voient les aveugles et entendent les sourds; comment marchent' les paralytiques; comment les morts sortent de la tombe et renaissent à la vie; prends.

MAGNUS

Soit ! (il va pour le prendre et pousse un cri, puis patte à droite.) Mais

quel est donc ce livre?

FAUST

Ce livre ?.. c’est l'Évangile!., et toi, tu es Satan ! (il étend ver»

lui l’Évangile ; Magnus change de vêtement et d’aspect, et apparaît sous les traits et le costume de Méphistophéiès.) Hors d’ici, damné ! hors d’ici! MÉPHISTOPHÉLÉS.

Bien joué, mon maître, lu m’as deviné.

FAUST

Et je t’ai ordonné de sortir.

MÉPHISTOPHÉLÉS.

Si tu me renvoies vite, je pourrai croire que tu as peur.

FAUST

Peur de toi!., reste. ’

MÉPHISTOPHÉLÉS.

Merci.

Ton nom?

MÉPHISTOPHÉLÉS.

Méphistophéiès.

% FAUST

Méphistophéiès? Oh! oh ! tu occupes un rang distingué dans les légions infernales.

MÉPHISTOPHÉLÉS.

On peut causer ? (n s’assied.)

FAUST

Je sais d’avance ce que tu as à me dire : tu vas me proposer l'accomplissement de quelque souhait, et tu me demanderas mon àme en échange.

TABLEAU I, SCÈNE II

MÉPHISTOPHÉLÈS

Fi!., que c’est vieux et usé, ce que vous me <lites là, docteur... Mais régardez-moi donc... suis-je le démon vulgaire?... où sont mes cornes? où sont mes griffus? Suis-je le diable du sabbat?., le vieux diable édenté des mystères écrits par vos moines? Je suis jeune; je traite les affaires en galant gentilhomme et non pas en vieil usurier.

FAUST

Eh bien 1 explique-toi.

D’abord, je dédaigne tout marché entre pqus; je donne et ne demande rien. Non, je ne te prpposerai pas l’éternel pacte de damnation, le vieux parchemin vermoulu, signé avec une goutte . de ton sang. Je viens t’offrir les objets de tes rêves de chaque nuit, de tes soupirs seepets, de tes regrets incessants. Je te donnerai la jeunesse et je ne ^e demanderai rien; la gloire, l’amour, la richesse, et je ne te demanderai rien.

FAUST

Mais ce sera pour toi un marché de dupe, et je te trouve en

effet bien jeune, (il s’appuie sur le dos du fauteuil.)

MÉPHISTOPHÉLÈS

Un marché de dupe?.. Oui, si Dieu a fait de l’homme, ainsi que vous le persuade votre orgueil, un être de raison... Oui, si l'insatiabilité de ton cœur ne puise pas dans l’amour la jalousie, la haine, et quelque bon petit crime qui me livrerait ton ame... (u se lève.) Oui, si dans la jeunesse tu ne rencontres que l’enthousiasme et la foi, la générosité dans la gloire et la charité dans la richesse. Ne prends de tous les biens que je t’offre que la fleur de pureté, ce qu’ils ont de grand, de bon, de divin, et j’aurai fait un vrai marché de dupe. Mais si, comme je le pense, moi, l’homme est une misérable créature qui a des- yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre ; si la sève de jeunesse qui va bouillonner dans tes veines charrie, avec elle, l’écume des passions méchantes, tu te damneras bien de toimême, et je n’ai pas besoin que, d’avance, tu m’assures ton âme par un bon à toucher ou par un effet à ordre. •

FAUST

Je comprends, et tous ces dons précieux que tu m’offres...

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh bien ?..

FAUST

Je les refuse.

Tu les refuses? Quoi! malgré l’expérience qui saura t’arrêter là où naîtront les pièges de l’enfer?., malgré le souvenir que je laisserai vivre eu toi , cette sagesse longuement acquise qui t'avertira du danger?..

FAUST

Je refuse.

12 FAUST

-MÉPHI STOPHÉLÈS.

Tu refuses d’être jeune?

FAUST

Oui.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu refuses d’ètre beau ?..

FAUST, hésitant.

Oui.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu refuses d’ètre aimé P..

- FAUST.-

Aimé!.. attends...

MÉPHISTOPHÉLÈS

Aimé de toutes celles à qui tu diras : Je t’aime...

Tais-toi...

MÉPHISTOPHÉLÈS

Comblé de toutes les richesses...

FAUST

Assez!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Enivré de toutes les gloires... adoré de toutes les femmes...

FAUST, avec force.

Laisse-moi!.. Eh bien... non!., parle!., parle encore...

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Allons donc !.. (Haut.) Accepte, Faust, accepte; dis un mot... eL tu verras à tes pieds les âmes les plus hautaines et les cœurs

les plus tendres! (Ou entend le son des cloches. Faust prête l’oreille.)

Accepte, et tu choisiras tes amours parmi les filles- les plus belles !

FAUST. U remonte; Méphistophélès passe à gauche.

Silence, maudit! silence! c’est la voix des cloches!.. Elles me parlent comme elles me parlaient autrefois... Ecoute... écoute ce qu’elles me disent: «Salut, salut aussi à la vieillesse, à l’homme qui, dans sa longue carrière, a dompté les passions mauvaises, à l’homme plus fort que le démon, et qui met sa confiance dans le Seigneur; au vieillard penché vers la tombe, qui repousse avec dédain les trésors de la terre, qui va s’endormir danfe sa foi, pour se réveiller glorieux et resplendissant dans l’éternité !.. » Seigneur!.. Seigneur! mon âme tout entière est à vous !.. Et toi, maudit, va-t’en !.. va-t’en !..

MÉPHISTOPHÉLÈS, qui est remonté à gauche.

J’obéis; mais souviens-toi que je t’olfre l’amour, la richesse et la puissance. Partout où tu seras, je serai. Appelle-moi, tu me verras paraître.

FAUST

Cloches saintes, mon cœur vous a entendues, et je vais prier ails la maison de Dieu, (il se dirige vers la sortie du meme côté.)

TABLEAU I, SCÈNE ni.

MÉPRI8T0PHÊLÈS, disparaissant.

Trop tard... tu rue rappelleras!.. (11 dispartît p»r un* trappe à gauche. Faust sort.)

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