SCÈNE II
FRIDOLIN, SULPHURINE.
FRIDOLIN
Comment! c’est vous?...
Oui, et je suis bien aise d’avoir surpris vos pensées et le secret de votre cœur.
FRIDOLIN
Le secret de mon cœur?... je ne connais pas.
SULPHURINE.
Oh! je le connais, moi!... je sais que vous me haïssez, (a part.) Et tu me le payeras cher !
FRIDOLIN
Je vous hais, je vous... Dame ! écoutez donc, vous n’êtes pas bonne.
Dioitized bv
TABLEAU XI, SCÈNE II. 73
SULPHURINE.
Ah ! vous trouvez !
FRIDOLIN
Je veux bien que vous soyez volontaire, jalouse, colère, coquette... vous êtes femme !.. mais il n’y a pas que ça...
SULPHURINE.
Est-ma faute si l'on ne m’a pas créée meilleure?
FRIDOLIN
Je ne dis pas, mais...
SULPHURINE.
N’est-ce pas maître Vagner qui est le coupable?
C’est assez juste, mais...
SULPHURINE.
Je ne demanderais pas mieux que d’être bonne, moi... mais on ne m’a pas faite comme cela.
FRIDOLIN
Oui, on a négligé quelques ingrédients...
SULPHURINE.
Je ne demanderais pas mieux que d’être douce, aimante... mais... pour qui ?.. Maître Vagner n’est pas beau.
FRIDOLIN
11 est vilain.
SULPHURINE.
11 n’est pas spirituel.
FRIDOLIN
C’est une amphore.
SULPHURINE.
11 se fait vieux.
FRIDOLIN
Trop vieux... il n'en finit pas.
SULPHURINE.
Ah ! s’il était jeune et gentil comme vous !
FRIDOLIN
Hein ! -
Aimable comme vous !..
FRIDOLIN
Comme... comme moi... ne dites donc pas de bêtises...
SULPHURINE.
S’il était spirituel comme vous...
‘ FRIDOLIN
Sulph urine! Sulphurine !..
SULPHURINE.
Il y aurait du plaisir à être obéissante...
FAUST
FRIDOLIN
Oui, je comprends cela, je ne vous commanderais que des choses agréables.
SULPHURINE.
Il y aurait du bonheur à se montrer douce, aimante...
FRIDOLIN
Oui... je... je comprends encore cela.
Oh!., quelle différence entre vous et lui !..
FRIDOLIN, à part.
Elle a du goût, la petite. (Haut.) Voyons, Sulphurine, tu me trouves donc agréable ?
SULPHURINE.
Hélas 1.. oui...
mais vous me haïssez.
FRIDOLIN
Mais non...
SULPHURINE.
Mais si!..
FRIDOLIN
Mais non!..
SULPHURINE.
Mais si!..
FRIDOLIN
Mais non, je ne te hais pas... tu es gentille... tu es... je ne t'ai jamais si bien regardée... tu es très-jolie, Sulphurine... et tu dis que je te hais... Allons donc... mais je... mais je t’aime, au contraire.
SULPHURINE.
Vous !.. Ah ! si je pouvais vous croire!..
Crois-moi, crois-le, Sulphurine!.. oui, ce n’est que maintenant que je comprends ce qui se passe en moi... cette haine, Sulphurine, c’était de l’amour, de la jalousie, de la frénésie... Oh! oui, je t’aime, je t’adore, Sulphurine!.. je te le jure... tiens, je te le jure, à genoux I
SULPHURINE, à part.
Allons donc... (Haut.) Mais... je ne suis pas libre, ma vie, mon être, mon cœur, tout appartient à mon maître.
FRIDOLIN
Ton cœur : c’est pas vrai... un cœur de tourterelle, un tout
Eetit cœur que j’ai acheté moi-même. Il ne me l’a pas remoursé, il n’en dispose pas.
SULPHURINE.
Oh ! tant qu’il vivra, je serai son esclave.
FRIDOLIN
Esclave I toi !
TABLEAU XI, SCÈNE III. 77
SULPHURINF..
Tant qu’il vivra... etaprcs .. (Lui tendant la main.) peut-être... FRIDOLIN, avec ivresse.
Peut-être!., mais il peut durer longtemps...
SULPHURINE, tristement.
Hélas! je crains que non.
FRIDOLIN, mime jeu.
Comment... ce pauvre Vagner ! est-ce que sa vie ne tiendrait qu’à un til !..
SULPHURINE.
Moins que cela : à un cheveu !
FRIDOLIN
Un cheveu !.. un simple cheveu !..
SÜLPHURINE.
Oui, c’est un grand cheveu blanc qu’il porte sur le front... auquel est attaché son destin.
FRIDOLIN
Et s’il perd ce cheveu-là...
SÜLPHURINE.
J’aurai le malheur d’être libre !
FRIDOLIN
Oh ! le pauvre homme!., tu me le montreras, Sulphurine?
SULPHURtNE.
Quoi?
FRIDOLIN
Le grand cheveu blanc.
SULPHURtNE, à part.
J’en étais sûre ! (On entend la voix de Vagner.)