‹ Faust et le second Faust de GoetheChapitre 107 sur 225 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Une contrée riante.

FAl'ST, étendu sur un gazon fleuri, fatigué et inquiet, cherche à s’endormir, et des esprits appelés Elfes, figures légères et charmantes, voltigent ea cercle autour de lui,

AR1EL chante accompagné des harpes d’Éole;

Si la pluie des fleurs du printemps Tombe en flottant sur toutes choses; ,

Si la bénédiction des vertes prairies Sourit à tous les fils de la terre.

Le grand esprit des petits elfes Porte son aide partout où il peut;

Et que ce soit un saint ou un méchant,

L’homme de malheur excite toujours sa pitié.

Tous qui flottez autour de cette tête en cercle aérien.

Montrez ici la noble nature des elfes;

Adoucissez la douleur aiguë du cœur, „

Arrachez les flèches amères du remords cuisan Et purifiez son âme des malheurs passés.

Il y a quatre périodes du repos de la nuit ;

Rempüssez-les avec bienveillance et activité

H abord vous penchez sa tête sur de frais coussins de verdure. Puis vous le baignez dans la rosée du fleuve Léîhé ; bientôt les membres roidis s’assouplissent,

Et, se fortifiant, il repose en attendant le matin.

Tous remplirez alors le plus beau devoir des elfes,

En le rendant à la sainte lumière du jour.

1 Sü

SECOND FAITS

LE CHOEUR chante alternativement, tantôt à deux, tantôt à plusieurs voix.

Les airs tièdes s’emplissent Autour du gazon vert;

Doux zéphyrs, nuages zébrés Apportez le crépuscule.

Chuchotez de douces paroles de paix.

Bercez le cœur dans un repos d’enfant;

Et sur les yeux de cet homme fatigué Fermez les portes du jour.

La nuit déjà est tombée,

L’étoile s’allie à l’étoile ;

De grandes lumières, de petites étincelles Scintillent ici comme au loin.

Se mirent là-bas dans le lac transparent.

Et éclairent la nuit là-haut ;

La pompe sereine de la lune Scelle le bonheur du repos.

Déjà les heures sont passées ,

Joie et douleur ont disparu.

Pressens-le, tu pourras guérir ;

Confie-toi au nouveau regard du jour.

Les valiées verdissent, les collines grandissent,

Et s’accouplent pour faire de l’ombre en repos; Partout cii folâtres flots d’argent La semence vogue vers la récolte.

Aie le désir d’avoir des désirs.

Aspire à ces splendeurs du ciel;

La prison qui t’entoure est fragile ;

Le sommeil est l’écorce; rejette -la.

Ne tarde pas à te lancer dans l’action.

Si la foule traîne en hésitant,

Le noble esprit peut tout accomplir Quand il comprend et saisit tout.

Ln bruit immense annonce l’approche du soleil.

ARIEL

Ecoutez, écoutez ! La tempête des Heures Résonne déjà pour les oreilles des esprits ;

PliOLOGUE

Déjà le nouveau jour est né.

Les portes du rocher grincent en ronflant ;

Les roues de Pliébus craquent en roulant.

Quel bruissement la lumière apporte !

L’est le bruit du tambour, le son de la trompette ;

L’œil sourcille et l’oreille s’étonne ;

On ne peut ouïr l’inouï. »

Cachez-vous dans les couronnes (le fleurs.

Plus avant, plus avant ; restez tranquilles

Dans les rochers, sous les feuillages ;

Si ce bruit vous frappait, vous en res tenez sourds.

FAUST

Les pulsations de la vie battent avec une nouvelle ardeur, pourfaire-un riant accueil au crépuscule éthéré. Et toi, terre, ta dormais aussi cette nuit, et tu respires à mes pieds, nouvellement rafraîchie. Tu commences déjà à m’environner de délices, tu animes et encourages ma forte résolution d’aspirer désormais à l’Êlre suprême. Déjà le monde s’ouvre à demi dans les lueurs du crépuscule, la forêt retentit d’une existence a mille voix. Dans toutes les vallées, les nuages se fondent; les clartés du ciel s’affaissent dans les profondeurs, et branchages et feuillages jaillissent de l’abîme parfumé, où ils dormaient jasqu’à présent. Les couleurs aussi se détachent du fond de verdure, où la fleur et la feuille égouttent la rosée tremblante, tn paradis se dévoile autour de moi.

Regardez ! Les cimes des montagnes lointaines jouissent d’avance de cette heure de fête! Elles sont baignées déjà de l'éternelle lumière, qui, plus tard, viendra jusqu'à nous. Déjà h clarté naissante glisse au-devant de nous par les pentes verdies des hauteurs. Le soleil s’avance en vainqueur. Hélas ! 'oiei déjà mes yeux blessés de ses flèches ardentes!

H en est donc ainsi, lorsqu’un espoir longtemps cherché touclie-enfin aux portes ouvertes de l’accomplissement et du salut! Avoir les flammes s’élancer des profondeurs qui gisent an delà, l’homme s’épouvante et s’arrête. Nous ne voulions qa allumer le flambeau de la vie, et c’est une mer de flammes

qui se répand autour de nous! Et quelles flammes! E$t

amour? est-ce haine? Enveloppés de ces replis brûlants, é

vantés d’une terrible alternative de douleurs et de ioie

... , J nt'üj

nous retournons bientôt vers la terre pour nous réfueier 4

nouveau sous l’humble voile de notre existence ignorante!

Que le soleil luise donc derrière moi ! La cascade bruit sai les récifs. C’est elle que je contemple avec un transport qE s’accroît sans cesse. De chute en chute, elle roule, s'élança® en mille et mille flots, et jetant aux airs l’écume, surPécone bruissante. Mais que l’arc bigarré de cette tempête éternelles courbe avec majesté I tantôt en lignes pures, tantôt se fondait en air lumineux, et répandant autour de la cascade un don frisson d’air agité. C’est là l’image de l’activité humaiiie; saisisen bien l’aspect et le sens, et tu comprendras que notre de n’est de même qu’un reflet aux mille couleurs.

EXAMEN ANALYTIQUE

Après ce prologue où Fauteur rient de retremper son héros dans l’atmosphère romanesque et féerique du Songe (tarte nuit S été, déjà évoquée pour Fintermède du sabbat, Faction se transporte au milieu d’une cour impérial?; du moyen âge. Les personnages qui paraissent n’ont pas d’autres noms que F empereur, le chancelier, le maréchal, etc. L’empereur, assis au milieu de ses conseillers, demande où est son fou. Un page rient lui apprendre que ce pauvre homme s’est laissé choir en descendant un escalier. Est-il mort? est-il ivre? On ne le sait pas. Il ne remue plus.

lTn second page annonce aussitôt qu’un autre fou vient de se présenter à sa place, qu’il est fort bien vêtu, mais que les hallebardiers ne veulent pas le laisser entrer. L’empereur donne un ordre, et Méphistophélès vient s’agenouiller devant le trône. Son compliment est gracieusement accueilli, et il prend la place de son prédécesseur à droite du prince.

Le conseil se inet à discuter les affaires de l’État. Le chancelier parle longtemps contre la corruption du siècle, et, passant en revue toutes les classes de la société, y signale partout nn esprit d’immoralité et de révolte auquel il faut chercher remède. Les juges eux-mêmes et les possesseurs de charges pnbliques ne sont pas exceptés de sa censure.

Le général se plaint des troupes et des officiers qui réclament arriéré de solde, et menacent la tranquillité du pays. Le

trésorier lui répond que les caisses sont rides , que -tout • monde vit pour soi, et que la richesse de l'empire a été tari par les guerres et les divisions des partis politiques.

Le maréchal énumère les provisions de bouche que la C0DT dévore chaque jour, et se plaint de la cherté des subsistance! qu'on gaspille à F envi. Tous ces conseillers inquiets et maa* sades semblent être les mêmes dont nous avons entendu deji les lamentations dans la nuit du sabbat 1 du premier Faust ij reste, toute l’action désormais se passe dans un monde vague où il devient difficile de distinguer les fantômes des personnages réels.

L’empereur, étourdi de toutes ces plaintes, se tourne vers son nouveau fou, et lui demande s’il n’a pas à son tour me plainte à faire. Méphistophélès s’étonne , au contraire, des jérémiades qu il vient d’entendre. Il commence par flatter l’empereur, qui peut tout, et qui n’a qu’à souffler pour abattre ses ennemis. Avec un peu de courage et de bonne volonté, tons ces embarras disparaîtront, et l’astre de l’empire recouvrera tout son éclat..

Les courtisans murmurent à ces paroles.

— Cela est aisé à dire ! Mais que faut-il faire ? Les gens à projets trouvent tout facile...

— Qu est-ce qui vous manque ? dit Méphistophélès. De l’argent? Voyez la grande difficulté! Le sol même de l’empire en est rempli. C’est de l’or brut dans les veines des monts; c’est de l’or monnayé dans les trous de murailles où l’ont caché les citoyens, effrayés depuis longues années des guerres et des révolutions. Il ne s’agit que de faire paraître ces richesses à la , face du soleil, au moyen des forces données à l’homme par h nature et par l’esprit.

— La nature et l’esprit ! s écrie le chancelier; ce ne sont pas des mots à dire à des chrétiens ! C’est pour de telles paroles qu’on brûle les athées. La nature est le péché ; l’esprit

\ . Voyez page 4 45.

EXAMEN ANALYTIQUE

le diable en personne, et le doute est le produit de leur

accouplement monstrueux !...

Je reconnais bien là, dit Méphistopbélès, votre savante circonspection. Ce que vous ne touchez pas, vous le croyez à n'i'le lieues ! Ce que vous -ne chiffrez pas vous semble faux ! Ce que vous ne sauriez peser n’a pour vous aucun poids ! Ce ’vous ne pouvez monnayer vous paraît sans valeur.

__ jîaiSj dit l’empereur, à quoi bon tant de paroles ? Nous

manquons d’argent, trouvez-en.

Méphistophélès promet encore une fois tous les trésors enfouis sous la terre, et est soutenu dans ses assertions par l’astrologue de la cour, qui offre l’aide de la divination et des charmes, pour trouver les mines inconnues et les trésors enfouis.

Ces deux personnages s’accordent à faire un si brillant tableau de ces finances impériales à recouvrer sous la terre, que le souverain veut se mettre tout de suite en besogne et prendre en main la pioche et la pelle. L’astrologue fait observer que le carnaval va s’ouvrir, et qu’il convient de le passer dans la joie. I! suffit d’avoir foi dans l’avenir, et de faire un dernier étalage de luxe et d’abondance publique.

— A partir du mercredi des Cendres, dit l’empereur, nous commencerons donc nos nouveaux travaux. Jusque-la, vivons en gaieté.

Les fanfares résonnent, le conseil se sépare , et Mephistophélès rit à part soi de la façon dont il vient de jouer son rôle de fou.

Ici commence un intermède bouffon et satirique dont il est difficile de fixer les vagues allusions. Il ressemble en cela à celui de la première partie, intitule : les Noces cb or d Obéron et de Titania.

La scène représente une vaste salle entourée de galeries et parée pour le carnaval. Là se presse une foule de personnages de tout temps / dont on ne peut trop dire si ce sont des Masques ou des fantômes. Un héraut est chargé du récitatif de cette longue scène, où mille acteurs divers chantent ou dis-

sertent, selon leur rôle'. Des jardiniers et des jardinières d bûcherons, des oiseleurs, des pêcheurs, forment une sorte d'ej trée de ballet. Une mère et sa fille cherchent Fépouseur, rare ; fixer ; Polichinelle raille la foule affairée ; des parasites se pro mettent les joies du festin, et des chœurs dominent par ]ear chants le tumulte de l’assemblée. Le héraut donne aussi pacage à un groupe de poètes didactiques, satyriques et romanesquequelques-uns d’entre eux chantent la nuit et les tombeaux et se pressent autour d’un vampire nouvellement ressuscité, pont en tirer des inspirations. Le héraut fait entrer derrière eux une mascarade selon la mythologie grecque, composée des Grâces et des Parques, qui chantent leurs diverses fonctions humaines et divines. Les personnages symboliques, la crainte, l’espérance, la sagesse, prennent part à leur tour à ce concert, où Zoïle-Thersite élève sa voix discordante.

Bientôt Plutus arrive, entouré d’un brillant cortège, et la foule émerveillée fait cercle autour de lui. Le jeune homme qui conduit le char de ce dieu sème sur son passage des bijoux, des perles et des pierreries qui, recueillis par les assistants, se transforment en insectes, en papillons, en feux follets. On sent déjà que Méphistophélès n’est pas étranger à ces prodiges, et joue encore, dans un monde pins relevé, son rôle de physicien de la taverne d’Auerbach1. Plutus, à son tour, descend du char, et ouvre un coffre-fort où brille l’or fondu, mesuré dans des vases d’airain. La foule se presse avidement vers ce s sources nouvelles de prospérité. Mais Plutus, plongeant son sceptre dans le métal bouillonnant, en asperge l'assemblée, qui pousse des cris de douleur et de colère.

Une entrée de launes, de satyres et de nymphes, amène, en chantant un chœur, le dieu Pan, qu’une députation de gnomes vient complimenter, et auquel ils promettent les trésors renfermés dans la terre. On commence à voir ici que le dîbu Pan n’est que l’empereur lui-mème, déguisé. Les gnomes

i Voyez pages 84 et suiv.

EXAMEN ANALYTIQUE

enduisent vers ie merveilleux trésor de. Plutus ; mais, au

iment où il se penche pour regarder dans le coffre, sa barbe ' son costume prennent feu, et les courtisans, qui se préci-

, éteindre les flammes, sont incendiés à leur tour, niteni pulu , ...

|'e héraut, qui raconte toute cette scene au moment ou eue se

appelle au secours de l’empereur , et maudit la mascarade imprudente. Méphistophélès , ou peut-être Faust, car fauteur ne le nomme pas, caché sous les habits de Plutus, apaise les flammes, raille l’assemblee de sa frayeur et déclare ç,e tout cela n’était qü’un tour de magie blanche.

Après cet intermède, l’action précédente recommence, et la cour, réunie dans des jardins, s’entretient des événements merveilleux de la fête qui vient de se passer. Ici, pour la première fois, nous voyons reparaître Faust, qui demande à l’empereur s’il est content de la mascarade. Ce dernier est enthousiasmé de ses nouveaux hôtes, et approuve fort l’idée du divertissement, qui l’avait un peu effrayé d’abord, mais qui s’est dénoué si heureusement.

—J’avais l’air de Pluton dans toutes ces flammes ! dit-il avec orgueil, et, au milieu de la foule embrasée, il me semblait régner sur le peuple des salamandres.

Méphistophélès le flatte en lui jurant qu’il s’en faut de bien peu qu’il ne règne en effet sur tous les éléments.

Soudain, le maréchal entre tout en joie, annonçant que tout va le mieux du monde ; le général vient dire aussi que les troupes ont été payées ; le trésorier s’écrie que ses coffres regorgent de richesses. Tout l’or qui roulait et ruisselait dans i intermède semble être allé se condenser et se refroidir dans les caisses publiques.

— C’est donc un prodige ? dit l’empereur.

— Nullement, dit Ip trésorier. Pendant que , cette nuit, vous présidiez à la fête sous le costume du grand Pan, votre chancelier nous a dit : « Je gage que, pour faire le bonheur général, il me suffirait de quelques traits de plume. » Alors, I^ndant le reste de la nuit, mille artistes ont rapidement re-

produit quelques mots écrits de sa main, indiquant seuleœ ce papier vaut dix; cet autre vaut cent ; cet autre, millT* ■ de suite. Votre signature est apposée, en outre, ’sur tous'* papiers. Depuis ce moment, tout le peuple se livre àla',f l’or circule et afflue partout; l’empire est sauvé.

— Quoi! dit l’empereur, mes sujets prennent cela poura?. gent comptant? L’armée et la cour se contentent d’être pav^ ainsi ? C'est un miracle que je ne puis trop admirer. ’ Ici, Méphistophélès, qui vient de jouer ce rôle de Law dan une cour du moyen âge, en inspirant ces idées au chancelier" développe la théorie des banques et du papier-monnaie- H l'empereur, pour reconnaître le service que le docteur et lé viennent de lui rendre, les crée à tout jamais surintendants des finances et directeurs des mines dans toute l’étendue de ses possessions. Le fou qu’on avait' cm mort, et que Méphistophé- ! lès avait remplacé, reparaît à la fin de cette scène. On lui apprend tout ce qui s’est passé, et l’empereur , joyeux de le retrouver vivant, le comble de richesses en papier. Le fou, seul de toute la cour, ne fait pas grand cas de ces billets de banque, et les veut faire servir à quelque usage inférieur. On se moque de lui, et on le laisse seul avec Méphistophélès, qui lui jure que ce papier vaut de l’or.

Mais, dit le fou , me le changera-t-on bien contre de

l’or ?

— Sans doute, tout de suite, dit Méphistophélès.

Je vais le changer, dit le fou. Mais, avec de l’or, puis-je acquérir comme autrefois une terre, une maison, un bois cotour de la maison ?

— Sans nul doute.

— Je vais vite changer le papier contre l’or, et l’or contre b maison et la terre. Dès ce soir, je vivrai tranquillement dots ma propriété!

— Pas si fou ! dit Méphistophélès seul, en quittant la scène: pas si fou !

Dans toutes ces scènes épisodiques, Faust a été presque

examen analytique

, Ué 11 reparaît dans la suivante avec ses désirs, son activité °t ses poétiques aspirations de la première partie ; c’est pourvoi nous donnerons cette scène dans son entier.

Une galerie sombre.

FAUST, MÉPHISTOPHÉ LÈS .

MÉPHISTOPHÉLÈS

Pourquoi m’amènes-tu dans ce passage écarté? 11 n y a ici nul plaisir; il nous faut retourner dans cette foule bigarrée delà cour, où notre magie a tant de succès.

FAUST

Ne me parle pas ainsi; tu as dans tes vieux jours usé tout cela à tes semelles ; cependant, ta manière d’agir à présent ne tend qu’à me manquer de parole. Moi, au contraire, je suis tourmenté ; le maréchal et le chambellan me poussent, 1 empereur veut que cela se fasse sur-le-champ... Il veut voir Hélène et Paris, le modèle des hommes et celui des femmes ; il veut les voir en figures humaines. Vite donc à l’œuvre, je ne saurais manquer à ma parole.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ta légèreté à promettre était imprudence.

FAUST

Tu n’as pas, compagnon, réfléchi non plus jusqu’où ces artifices nous conduiront. Nous avons commencé par le rendre riche; maintenant, il veut que nous 1 amusions.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu crois que tout se fait si vite!... Nous touchons ici à des obstacles plus rudes : tu vas mettre la main sur un domaine étranger, et te faire, inconsidérément de nouvelles obligations. Tu comptes évoquer aisément Hélène, comme le fantôme du papier-monnaie, avec des sorcelleries empruntées, avec des fantasmagories postiches... J’appelle aisément à mon service

les sorcières, les nains et les monstres • mais de telles hero ne servent point aux amourettes du diable.

FAUST

Voilà toujours ta vieille chanson. On est, avec toi, dans un incertitude continuelle ; tu es le père des obstacles, et, p0Ur chaque remède, tu demandes un salaire à part. Cependant1 cela finit par se laire, avec un peu de murmure , je le sais' et à peine on a pensé à la chose, que tu l’apportes déjà. * ’ MÉPHISTOPHÉLÈS .

Le. peUf>le deS oœbres païennes est en dehors de ma sphère d activité ; il habite un enfer à lui. Pourtant il existe un moyen

FAUST

Parle, et sans retard.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je te découvre à regret un des plus grands mystères. Il est des déesses puissantes, qui trônent dans la solitude. Autour d elles ri existent ni le lieu, ni moins encore le temps. L’on se sent ému rien que de parler d’elles. Ce sont les Mères.

FAUST, effrayé.

Les Mères !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ce mot t’épouvante?

Les Mères ! les Mères! cela résonne d’une façon si étrange.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Cela 1 est aussi. Des déesses inconnues à vous mortels, et dont le nom nous est pénible à prononcer, à nous-mêmes. Il faut chercher leur demeure dans les profondeurs du vide. C’est par ta faute que nous avons besoin d’elles.

FAUST

Où est le chemin ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Il n’y en a pas. A travers des sentiers non foulés encore et quon ne peut fouler,... un chemin vers l’inaccessible, vers 1 impénétrable... Es-tu prêt? — Il n’y a ni serrures ni verrons

examen analytique

. ,.cer‘ tu seras poussé parmi les solitudes. As-tu une idée du vide et de la solitude?

FAUST

De tels discours sont inutiles ; cela rappelle la caverne de la ,cière. cela reporte ma pensée vers un temps qui n’est plus ! Vai'i'3 dù me frotter au monde> apprendre la définition “Je' rt la donner? — Si je parlais raisonnablement selon ma pensée, la contradiction redoublait de violence. N ai-je pas dù contre ces absurdes résistances, chercher la solitude et le desert, et, pour pouvoir à mon gré vivre seul, sans etre entièrement oublié, m’abandonner enfin à la compagnie du diable ? méphistophélès .

Si tu traversais l’Océan, perdu dans son horizon sans rivages, tnverrais du moins la vague venir sur la vague, et même, quand .«serais saisi par l’épouvante de l’abîme, tu apercevrais encore quelque chose. Tu verrais les dauphins qui fendent les flots verts et silencieux, tu verrais les nuages qui filent, et le solei , la lune et les étoiles qui tournent lentement. Mais, dans le vide éternel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, tu n’entendras point le mouvement de tes pieds, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants*

FAUST

Tu parles comme le premier de tous les mystagogues qui ait

jamais trompé de fervents néophytes. Mais c’est au rebours.

Tu m’envoies dans le vide, afin que j’y accroisse mon art, ainsi que mes forces ; tu me traites comme ce chat auquel on faisait retirer du feu les châtaignes. N’importe! je veux approfondir tout cela, et, dans ton néant, j’espère, moi, tiouvei le grand tout.

MÈPHISTOPHÉLÈS.

Je te rends justice avant que tu t’éloignes de moi, et je vois bien que tu connais le diable. Prends cette clef.

' FAUST

Ce petit objet !

ïIÉPHISTOPHÉLÈS .

Touche-Ia, et tu apprécieras ce quelle vaut,

FAUST

Elle croit dans ma main ! elle s’enflamme ! elle éclaire !

MÉPH ISTOPHÉLÈS .

T’aperçois-tu de ce qu’on possède en elle? Cette clef sep*' pour toi la place que tu cherches. Laisse-toi guider par elle ' tu parviendras près des Mères.

FAUST-, frémissant.

Des Mères! cela me frappe toujours comme une commoti, électrique. Quel est donc ce mot que je ne puis entendre? MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ton esprit est-il si borné qu’un mot nouveau te trouble? Veux-tu n’entendre rien toujours, que ce que tu as entendu1 Tu es maintenant assez accoutumé aux prodiges pour ne point t’étonner de ce que je puis dire au delà de ta portée.

FAUST

Je ne cherche point à m’aider de l’indifférence ; la meilleure partie de l’homme est ce qui tressaille et vibre en lui. Si cher que le monde lui vende le droit de sentir, il a besoin des’émou\oii et de sentir profondément V immensité MÉPHISTOPHÉLÈS.

Descends donc ! je pourrais dire aussi bien : monte; c’est la même chose. Échappe à ce qui est, en te lançant dans les "saines légions des images. Réjouis-toi au spectacle du inonde qui oepuis longtemps n’est plus. Le mouvement de la terre entraîne les nuages; agite la clef et tiens-la loin de tbn corps.

FAUST ? transporte.

Dieu : je trouve en la serrant de nouvelles forces, et pour cette grande entreprise déjà ma poitrine s’élargit.

MÉPHISTOPHÉLÈS

L n trépied ardent te fera reconnaître que tu es arrivé à la plus piofonde des profondeurs. Aux lueurs qu’il projette, ta 'en-as les Mères, les unes assises, les autres allant et venant, comme cela est. Forme, transformation, éternel entretien de

EXAMEN ANALYTIQUE

'- prit éternel, entouré des images de toutes choses créées. £j]es ne te verront pas, car elles ne voient que les êtres qui ne wntpas nés. Là, point de faiblesse; car le danger sera grand, droit où tu verras le trépied et touche-le avec la clef.

(Faust

élève la clef avec l’attitude de la résolution.) C’est bien. Alors, le

trépied s’y attache et te suit en esclave. Tu remontes tranquillement; le bonheur t’élève, et, avant qu’elles t’aient vu, te voilà de retour avec lui; et, dès que tu l’auras posé sur le ,ol. tu pourras évoquer de la nuit éternelle héros et héroïnes, toi, le premier qui ait osé cette action. Elle sera accomplie, et par toi seul, et tu verras durant l’opération magique se transformer en dieu les vapeurs de l’encens.

FAUST

Et que faut-il faire maintenant?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Maintenant, que tout ton être tende en bas ; trépigne pour descendre ; tu trépigneras pour remonter.

Faust trépigne sur le sol et disparaît.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Paisse sa clef le mener à bonne fin ! Je suis curieux de savoir s’il reviendra.

Une salle du palais.

Faust a disparu dans l’abîme du vide. Méphistophélès, qui dent de lui donner les moyens d’accomplir courageusement son épreuve, retourne près de l’empereur, qui, dans une salle richement éclairée, attend le résultat de cette fantasmagorie. « chambellan exprime à Méphistophélès l’impatience du sou- 'crain. Réduit à un rôle secondaire, le diable semble ici chargé à amuser le tapis en attendant le retour de 1 illustre magicien. Ihi 1 accable de questions,, de prières ; on lui demande des ^ci'ets de physique, de médecine, et même de toilette. Une !eune blonde se plaint des rougeurs qui tachent sa blanche

peau dans la saison d’été. Méphistophélès lui donne la for®,.! d'un onguent de frai de grenouilles et de langues de crapÏE.;. Une brune expose piteusement son pied frappé d’un rhmua tisine, qui ne peut ni danser ni courir. Le diable appjjqj, seulement son pied fourchu sur le pied de cette belle, qui Sa, fuit en criant, mais guérie. Bientôt, ne sachant plus auquel entendre, le diable se dérobe à cette cohue.

Dans la salle des chevaliers, l’empereur, assis, continue d’ittendre ; le héraut exprime les vœux de l’assemblée, préparés aux plus étranges apparitions. L’astrologue, qui, jusque-là. ; toujours sondé l’espace, de son œil et de sa pensée, annonce enfin ce qu’aperçoit sa clairvoyance surnaturelle.

Dans le vide.

FAUST, d’un ton solennel.

J’invoque votre nom, ô Mères qui régnez dans l’espace sans bornes, éternellement solitaires, sociables pourtant, la tête environnée des images de la vie active, mais sans vie. Ce qui a une fois été se meut là-bas dans son apparence et dans son éclat, car toute chose créée se dérobe tant qu’elle peut au néant ; et vous, forces toutes-puissantes, vous savez répartir toutes choses pour la tente des jours ou la voûte des nuits. Les unes sont emportées dans le cours heureux de la vie ; l’enchanteur hardi s’empare des autres, et, se confiant daos son art, il prodigue noblement les miracles à la foule émerveillée.

1/ ASTROLOGUE, sur le théâtre.

La clef ardente touche à peine le vase du trépied, qu'une vapeur épaisse s’en exhale et remplit l’espace. Elle roule, ps-r" tage, dissipe et ramasse tour à tour les flocons nébuleux. B maintenant, écoutez le sublime chœur des esprits; leur marclfc répand l’harmonie autour d’eux, et quelque chose d'inexpf" niable s'exhale de ces sons aériens. Les sons qui s’éloignent5'

EXAMEN ANALYTIQUE

j -oolent en mélodies ; la colonnade et le triglyphe résonnent, il semble que le temple chante tout entier. La vapeur s’afjj je- du sein de ses plus légers nuages, s’avance un beau eime homme dont les mouvements sont réglés par l’harmonie, j ! sarrète ma tâche, et je n’ai nul besoin de le nommer. Qui ne reconnaîtrait le gracieux Paris?

UNE DAME

Oh! quel éclat de forte et brillante jeunesse !

UNE AUTRE

Frais et plein de sève comme une pèche nouvelle.

UNE AUTRE

J'admire le doux contour de ses lèvres finement coupées.

UNE AUTRE

C'est une coupe où tu t’abreuverais volontiers.

une autre.

Il est charmant ; mais il a peu d’élégance.

UNE AUTRE

Ses membres n’ont pas toute la souplesse qu’il faut.

UN CHEVALIER

C’est le pâtre qui se trahit dans toute sa personne. Rien de la dignité du prince ni des manières de la cour.

un autre.

Eh! c’est un beau jeune homme dans sa demi-nudité ; mais je voudrais bien voir la figure qu’il ferait sous le harnois.

UNE DAME

H s’assied à terre mollement, gracieusement.

UN CHEVALIER

Sur son sein... vous vous trouveriez bien, n’est-ce pas?

Page 1