‹ Faust et le second Faust de GoetheChapitre 124 sur 225 · LE SOUCI · texte numérisé non relu

LE SOUCI

Vois donc avec quelle rapidité Je pars en te jetant des imprécations !

Les hommes sont aveugles toute leur vie ;

Eh bien, Faust, deviens-le à la fin de tes jours !

Il lui souffle au visage.

FAUST, aveugle.

La nuit paraît être devenue plus profonde; mais à l’intérieur brille une lumière éclatante. Ce que j’ai résolu, je vent m’empresser de l’accomplir. La parole du Seigneur a seule de la puissance. O vous, mes serviteurs, levez-vous de vos couches les uns après les autres, et faites voir ce que j’ai si audacieusement médité; saisissez l’instrument, remuez la pelle et le pieu; il faut que cette œuvre désignée s’accomplisse; l’ordre exact, l’application rapide sont toujours couronnés par le plus beau succès ; qu'une œuvre des plus grandes s’achève, un seul esprit suffît pour mille mains !

Grand vestibule du palais. — Des flambeaux. MÉPHISTOPHÉLÈS , comme gardien, en tête.

Venez, venez! entrez, entrez!

Lémures paresseuses.

Formées de fibres, de veines et d’os, Rajustés et ranimés à demi.

LÉMURES, en chœur.

Nous voilà prêtes à l’instant ;

Car, d’après ce que nous avons appris.

Il s’agit d’une vaste contrée Que nous devons occuper.

Les pieux pointus sont prêts,

Et la chaîne aussi, pour mesurer.

Quant à la cause de ton invocation.

C’est ce que nous avons oublié.

MÉPHISTOPHÉLÈS

U ne s’agit pas ici de travaux artificiels ; procédez d’après les rèdes ordinaires. Le plus grand s’y couchera de toute sa grandenr; vous autres, vous creuserez le gazon autour de lui. Comme on l’a fait à nos pères, faites une excavation oblongue et carrée; hors du palais, une maison étroite; c’est là la fin imbécile de tout le monde.

LÉMURES, creusant avec des gestes moquenvs.

Oh ! que j’étais jeune ! je vivais, j’aimais.

Et c’était si doux, ce me semble !

Partout où des sons joyeux frappaient mes oreilles.

Mes pieds se remuaient d’eux-mèmes.

Voilà que la vieillesse sournoise M’a frappé de ses béquilles ;

J’ai bronché à travers la porte de la tombe.

Pouquoi aussi la porte était-elle justement ouverte ?

FAUST, sortant du palais en tâtonnant aux piliers de la porte.

Comme le cliquetis des pelles me réjouit; c est la foule qui nie flatte, qui réconcilie la terre avec elle-même , qui met des bornes aux vagues et qui entoure la mer d’une sorte de chaîne.

MÉPHISTOPHÉLÈS , à part.

Tune travailles que pour nous avec tes digues et tes bords; rar tu apprêtes par là un grand repas au démon de la mer, à Neptune. Tu es perdu dans tous les cas. Les éléments ont pactisé avec nous, et le tout n’aboutit qu’à la destruction.

FAUST

Gardien,!

Me voici.

MÉPHISTOPHÈLÈS.

FAUST

Travailleur, travaille de ton mieux. Encourage-les par ]a jouissance et la sévérité ; paye , leurre; pousse-les. Je venx chaque jour, avoir des nouvelles du fossé et des progrès qu'il fait par la longueur.

MÉPHISTOPHÉLÈ3 j à demi-voix.

On parle, à ce que j'ai appris, non d’un fossé, mais d’une fosse.

FAUST

Un marais se traîne le long des montagnes et infecte tout ce que nous avons acquis jusqu’à présent. Dessécher ce marais méphitique, ce serait le couronnement de nos travaux. J’offrirais de vastes plaines à des millions d’hommes pour qu'ils y vivent librement, sinon sûrement. Voici des champs verdoyants et fertiles ; hommes et troupeaux se reposent à leur aise sur la nouvelle terre , attachés par la ferme puissance des collines qu’ils élèvent par leurs travaux ardents. Un paradis sur terre! que dehors les flots bruissent jusqu’aux bords : à mesure qu’ils les lèchent pour faire une voie, nous nous empressons de remplir nous-mêmes la brèche.

Oui, je m’abandonne à la foi de cette parole, qui est la dernière fin de la sagesse. Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie, qiii, tous les jours, se dévoue à les conquérir, et y emploie, sans se soucier du danger, d’abord son ardeur d’enfance, puis sa sagesse d’homme et de vieillard. Puisse-je jouir du spectacle d’une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté! A un tel moment, je pou* rais dire : « Reste encore ! tu es si beau ! a> La trace de 11,65 jours terrestres ne pourrait plus s’envoler dans le temps... Dans le pressentiment d’une telle félicité , je jouis maintenant du plus beau moment de ma vie.

Faust tombe, les lémures le saisissent et le placent dans le tombeau.

MÉPHISTOPHÉUÈS.

Aucune joie ne le rassasie , aucun bonheur ne lui suffi!- 1 s’élance ainsi toujours après des images qui changent- Le der

HÉLÈNE

njer instant, si vide et si méprisable qu’il fut, le malheureux eût voulu le saisir et l’arrêter. Le temps est resté le maître. Le ■ieillard gît là sur le sable. V heure s’arrête...

LE CHOEUR

£üe s’arrête; elle se tait comme minuit.

L’aiguille tombe.

Elle tombe! Tout est accompli.

LE CHOEUR

Tout est passé !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Passé ! Un mot inepte. Pourquoi passé ? Ce qui est passé et le pur néant, n’est-ce pas la même chose? Que nous veut donc cette éternelle création , si tout ce qui fut créé va s’engloutir dans le néant! « C’est passé! » Que faut-il lire à ce texte? C’est comme si cela n’avait jamais été ! Et pourtant cela se meut encore dans une certaine région, comme si cela existait. Pourquoi?... J’aimerais mieux simplement le vide éternel.

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