LE DIEU ET LA BAYADÈRE
Kouveîle indienne
Mahadoeh, le maître de la terre5 y descendait pour la sixième fois , afin de s’y faire notre semblable , et d’y éprouver nos douleurs et nos joies. Habitant parmi les mortels , il s’était lésigné au même sort; il voulait observer les hommes , en homme, pour récompenser ou punir. Et, quand il avait, dans
GOETBE
ÿ0 voyage, traversé une ville, humilié quelques grands, élevé aelques petits , le dieu s'en éloignait le soir, et poursuivait sa vote-
Pn jour qu'il sortait ainsi d’une ville , il aperçut une jeune jt jolie fille aux joues toutes roses, dans l’une des dernières saisons. « Bonjour , ma jeune enfant. — Grand merci, seijenr; veuillez m’attendre, -je viens à votre rencontre. - — ■ '«ji donc es-tu ? — Une bayadère ; et c’est ici ma maison. » Elle rapproche en faisant retentir les joyeuses cymbales , figure niour de lui mille danses variées ; puis se prosterne et lui offre les fleurs.
Elle l’attire enfin gracieusement chez elle : « Bel étranger, sa demeure va s’éclairer pour toi de lumière brillante. Es-tu fatigué, tu pourras t’y reposer ; je panserai tes pieds blessés par je voyage; tout ce que tu penx désirer, repos, joie et plaisir, j ùendra s’offrir à toi. » Et elle cherche à adoucir les feintes souffrances du dieu qui lui sourit : il démêle avec joie un cœur «ble parmi tant de corruption.
Et il exige d’elle un service d’esclave ; mais la jeune fille se» acquittait avec un zèle toujours nouveau, et ce qu’elle disait d'abord par complaisance , elle sembla bientôt le faire pat besoin; car, de même que la fleur se remplace bientôt ® le fruit, l’amour insensiblement conduit à la soumission, ^ais, pour l’éprouver mieux, le dieu la fait passer successive- ■®t, des brûlants transports du plaisir, aux angoisses et à la
looleur.
dès qu’il lui donne un baiser , elle ressent en elle toutes 8 peines de l’amour, elle comprend son esclavage , et pleure "r k première fois. Elle se jette aux pieds du dieu ; non •5dle en espère quelque intérêt ou quelque retour, mais parce (•ses membres refusent de la soutenir. Bientôt cependant la retendra ses voiles sur les instants de bonheur qui récom- ’:'6r°nt son amour.
Vès un court sommeil, elle se réveille et trouve son aimante mort à ses côtés ; ' en vain le presse -t-elle dans ses bras
POÉSIES ALLEMANDES
en jetant de grands cris. . . Il lie se réveillera plus ! Et la flaninae va dévorer bientôt sa froide dépouille ; les brames ont dé ' entonné l'hymne des morts... Elle l’entend à peine, qu’elle s’élance, se jette à travers la foule... & Qui es-tu? de quel droit t’approches-tu de ce bûcher funèbre ?
Mais elle se précipite tout éplorée sur le cadavre. « C’est mon bien-aimé que je veux, et je viens le chercher sur son bûcher je viens mêler ma cendre à la sienne ! Il était à moi, à moi tout entier... Encore un doux sommeil entre ses bras ! » Et ies prêtres chantaient : « Nous conduisons au tombeau le vieillard glacé par de longues souffrances, et le jeune homme aussi qui n’en a jamais éprouvé.
— Ecoute les paroles des prêtres : celui-ci n’était point tou époux ; tu es une bayadère, et n’as point de devoirs à remplir. L’ombre seule accompagne le corps au dernier séjour; l’épouse seule y suit l’époux ; c’est à la fois son devoir et sa gloire. Sonnez, trompettes, accompagnez le chant sacré. — Recevez, ô dieux, l’ornement de la terre, et que les flammes s’élèvent jusqu’à vous ! »
Ainsi les prêtres demeurent sourds à ses prières ; mais , les bras étendus , elle se jette dans cette mort éclatante. Tout à coup le jeune dieu se relève du sein de la flamme , embrasse celle qui l’aimait si tendrement, et l’emporte au ciel avec lui. Ainsi les dieux se réjouissent du repentir, et accordent le bonheur éternel aux coupables que la douleur a purifiés.
LE VOYAGEUR
LE VOYAGEUR
Dieu te bénisse, jeune femme, ainsi que l’enfant que nonrni ton sein ! Laisse-moi, sur ces rochers, à l’ombre de ces ointe ■ déposer mon fardeau, et me délasser près de toi.
GOETHE
LA FEMME
Quel motif te fait , pendant la chaleur du jour, parcourir ce ■Btier poudreux ? Apportes-tu des marchandises de la ville lïr les vendre dans ces contrées ? Tu souris , étranger , de
■gtîe question.
LE VOYAGEUR
Je n’apporte point de marchandises de la ville. Mais le soir a bientôt répandre sa fraîcheur ; montre-moi , aimable jeune aime, la fontaine où tu te désaltères,
LA FEMME
Voici un sentier dans les rochers... Monte devant; ce chemin parmi les broussailles conduit à la chaumière que j’habite, i la fontaine où je me désaltère.
LE VOYAGEUR
Des traces de la main industrieuse de l’homme au milieu de ces buissons î Ce n’est pas toi qui as uni ces pierres, ô nature , si riche dans ton désordre !
LA FEMME
Encore plus haut î
LE VOYAGEUR
Une architrave couverte de mousse ! je te reconnais , esprit créateur î tu as imprimé ton cachet sur la pierre !
LA FEMME
Monte toujours, étranger 1
LE VOYAGEUR
Voici que je marche sur une inscription... Et ne pouvoir la «e! Vous n’êtes plus, ô paroles si profondément ciselées dans -marbre, et qui deviez rendre, témoignage devant mille générons de la piété de votre auteur !
LA FEMME
Tu t'étonnes , étranger, de voir ces pierres; autour de m'a “«minière, il y en a bien d’autres !
Tà-haut?
LE VOYAGEUR
POÉSIES ALLEMANDES
LA FEMME
Sur la gauche, en traversant les buissons.... Ici.
LE VOYAGEUR
O muses ! 6 grâces !
LA FEMME
C’est ma chaumière.
LE VOYAGEUR
Les débris d’un temple !
LA FEMME
Et , plus bas, sur le côté , coule la source où je me desaltère.
LE VOYAGEUR
Tu vis encore sur ta tombe, divin génie ! ton chef-d’œuvre s’est écroulé sur toi, ô immortel!
LA FEMME
Attends, je vais te chercher un vase pour boire.
LE VOYAGEUR
Le lierre revêt maintenant tes créations légères et divines. Comme tu t’élances du sein de ces décombres, couple gracieux de colonnes, et toi, leur sœur, là-bas solitaire!... La tète couverte de mousse, vous jetez sur vos compagnes , à vos pieds renversées , un regard triste mais majestueux ! La terre , les débris , nous les cachent ; des ronces et de hautes herbes les couvrent encore de leur ombre. Estimes-tu donc si peu , ô nature ! les chefs-d’œuvre de ton chef-d’œuvre? Tu ruines sans pitié ton propre sanctuaire, et tu y sèmes le chardon!
LA FEMME
Comme mon petit enfant dort bien! Étranger , veux- tu te reposer dans la chaumière, ou si tu préfères rester ici à l’air? Il fait frais. Prends le petit, que j’aille te chercher de l’eau. — Dors, mon enfant , dors I
LE VOYAGEUR
Que son sommeil est doux ! comme il respire paisiblemenet dans sa brillante santé !... Toi qui naquis sur ces restes saints du passé, puisse son génie venir reposer sur toi! Celui que s011
GOETHE
. üffle caresse saura, comme un dieu , jouir de tous les jours ! Tendre germe , fleuris , sois l'honneur du superbe printemps , :r;]le devant tous tes frères, et, quand tes fleurs tomberont fa- ;ees, qu’un beau fruit s’élève de ton sein, pour mûrir aux feux ii soleil!
LA FEMME
Çue Dieu te bénisse ! — Et il dort encore ? Mais je n’ai avec s;te eau fraîche qu’un morceau de pain à t’offrir !
LE voyageur.
Je te remercie. — Comme tout fleurit autour de nous, et reicrdit !
LA FEMME
Mon mari va bientôt revenir des champs : ô reste, étranger, reste pour manger avec nous le pain du soir !
LE VOYAGEUR
C’est ici que vous habitez?
LA FEMME
Oui, là, parmi ces murs : mon père a bâti la chaumière avec des tuiles et des décombres, et nous y demeurons depuis. U me sima à un laboureur, et mourut dans nos bras. — As-tu bien iormi, mon amour? Comme il est gai, comme il veut jouer, le petitfripan !
LE VOYAGEUR
0 nature inépuisable ! tu as créé tous les êtres pour jouir de jl'ie! tu as partagé ton héritage à tous tes enfants comme une '®e mère... A chacun une habitation. L’hirondelle bâtit son -i dans les donjons, et s’inquiète peu des ornements que cache 5 ouvrage. La chenille file autour de la branche dorée un 'i!® d hiver pour ses œufs ; et toi , homme ! tu te bâtis une “Minière avec les débris sublimes du passé... Tu jouis sur J 5 tombes! — Adieu,, heureuse femme!
LA FEMME
veux donc pas rester?
LE VOYAGEUR
vous garde ! Dieu bénisse v otre enfant !
POESIES ALLEMANDES
LA FEMME
Je te souhaite un heureux voyage.
LE VOYAGEUR
Où me conduira ce sentier que j’aperçois sur la monta»n«)
LA FEMME
A Cumes.
LE VOYAGEUR
Y a-t-il encore loin?
LA FEMME
Trois bons milles.
LE VOYAGEUR
Adieu. — Guide mes pas, nature, les pas d’un étranger sur ces tombeaux sacrés d’autrefois ; guide-moi vers une retraite qui me protège contre le vent du nord, où un bois de peupliers me garde des rayons brûlants du midi ; et, quand, le soir, je rentrerai dans ma chaumière , le visage doré des derniers feux du soleil, fais que j’y trouve une pareille femme avec un enfant dans ses bras.