GERARD DE X E R Y A L
Jsous habitions alors impasse du Doyenné. Camille Rogier avait un appartement assez vaste, dans une vieille maison tout près d une eglise eu ruine, dont un reste de voûte faisait un assez bel effet au clair de lune, et dont les fenêtres donnaient sur des terrains vagues encombrés de pierres de taille entre lesquelles verdissaient les orties, et que la galerie du Louvre baignait de son ombre froide, Arsène Houssave et Gérard demeui aient arec Camille et faisaient ménage commun. iXous occupions tout seul, dans la même rue, un petit logement où nous ne rentrions guère que la nuit; car nous passions les journées avec les camarades dans le grand salon de Rogier, vaste pièce aux boiseries tarabiscotées et ornées de rocaille, au?, glaces d un cristal louche surmontées d’impostes, aux étroites fenêtres vitrées de petits carreaux à la mode de l’autre siècle. Comme une ombre des marquises d’autrefois errait dans ce logis fantastique, avec un œil de poudre sur ses blonds cheveux et une rose-pompon à la main, cette jolie et délicate Cidalise, pastel sans cadre que devait effacer, au sortir du bal, nn aigre souffle de bise. — Ce fut dans cet appartement qu’eut lieu cette fête où, selon le conseil dë Gérard, les rafraîchissements furent remplacés par des fresques barbouillées sur les vieilles boiseries grises, au grand effroi du propriétaire, qui considérait les peintures comme des taches. Corot, Adolphe Leleux, Célestin \anteuil, Camille Rogier, Lorentz, Théodore Chassériau, alors bien jeunes, exercèrent leurs brosses et improvisèrent des fantaisies charmantes.
Rogier, qui dessinait de très-fines illustrations pour les Contes d’Hoffmann, et gagnait assez d’argent pour s’acheter des bottes à l’écuyère et des habits de velours nacarat, sur lesquels s’étalait sa magnifique barbe rousse, objet de notre envie, ayant à faire des dessins pour les Mille et une Nuits, partit en Orient, où il resta, et devint directeur des postes à Beyrouth
' GÉRARD DE NERVAL
Réduite à trois, l’association se transporta rue Saint-Germaindes-l’rés. Isous faisions notre cuisine nous-mêmes. Arsène Houssaye excellait dans la panade ; nous, dans la confection du macaroni. Gérard allait, avec l’aplomb le plus majestueux, chercher de la galantine, des saucisses ou des côtelettes de porc frais aux cornichons chez le charcutier voisin, car on s’imagine bien que notre livrée n’était pas nombreuse. Nous vivions ainsi de la façon la plus amicale, et ce sont les plus belles années de notre vie. Gérard, qui dormait très-peu, lisait fort avant dans la nuit, et il avait trouvé un singulier mode d’éelairaqe : il posait en équilibré sur sa tète un de ces larges chandeliers de cuivre qu’on appelle martinet, et la lueur se projetait sur les pages ouvertes; mais quelquefois le sommeil le gagnait et le chandelier tombait, au risque de mettre le feu au lit. Michel-Ange et Girodet peignaient nocturnement de la sorte avec des bougies sur la tète, comme les Turcs du Bourgeois gentilhomme .
Ce fut à peu près vers cette époque qu’on nous confia le feuilleton dramatique de la Presse, avec Gérard pour collaborateur. Nous signions G.-G. par imitation du J. J. des Débats; mais nous ne pesions pas à nous deux la monnaie de celui qu’on nommait déjà le prince des critiques. On trouverait sous cette double signature, facilement reconnaissables, les morceaux qui appartiennent en propre à Gérard. Nous étions d’humeur fort vagabonde, et chacun de nous venait tourner la meule du journal lorsque l’autre, emporté par son instinct voyageur, parcourait l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ou l’Afrique. Fraternelle alternative que Gérard comparait à celle des Dioscures, dont l’un paraît quand l’autre s’en va. Hélas! il est parti pour ne plus revenir.
Mais bientôt ce travail à heure fixe, bien qu’alTégé par la collaboration et de nombreuses vacances, lui devint insupportable,
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et nous dûmes continuer seul la fastidieuse besogne d’ analyser les vaudevilles et les mélodrames.
On s’est attendri fort mal à propos sur la misère de Gérard, et l’on a voulu y voir une des .causes de sa triste fin. Les journaux lui furent toujours ouverts et chaque article qu’il présentait à un directeur était le bienvenu. Les ressources que l’époque offrait aux écrivains étaient à sa disposition, et sa connaissance de l’allemand, lorsqu’il n’était pas en train d’inventer, lui fournissait un facile moyen de tiavail. Il était juste aussi riche ou, si l’on veut, aussi pauvre que nous. 11 fit mémerveE& ce tèmps-là, un petit héritage d’une quarantaine de mille francs qui dora les commencements de sa carrière, et lui permit l'accomplissement de quelque fantaisie, par exemple la fondation d’un journal, le Monde théâtral , dont le but était de faire valoir une actrice dans laquelle il croyait avoir trouvé la réalisation de son idéal. Au reste, l’argent était son moindre souci. Jamais l’amour de For, qui cause aujourd’hui tant de fièvres malsaines, ne troubla celte âme pure et vraiment antique. La richesse lui semblait un embarras, et, comme Diogène voyant un jeune berger puiser de l’ean dans sa main, il eût volontiers rejeté sa coupe inutile. Mais ne croyez pas, d’après cela, à un bohème, à un cynique; personne n’eut des manières plus polies, un ton meilleur, un langage plus réservé, et ne se montra plus parfait gentleman. Seulement, les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui brûler les mains; il ne redevenait tranquille qu’à la dernière pièce de cinq francs.
Nous avons tout à l’heure touché en passant un point délicat de la vie de Gérard sur lequel, malgré son amitié pour nous, il ne s’expliqua jamais formellement; car c’était une âme discrète et pudique, rougissant comme Psyché, et, à la moindre approche de l’Amour, se renfermant sous ses voiles. Nous voulons parler de sa passion pour une cantatrice célèbre alors
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dont nous tairons Je nom, puisque son adorateur ne J’a jamais écrit. Cette passion très-réelle a passé pour chimérique. Beaucoup d entre nous en ont douté, car Gérard était un étrange amoureux. Nous l’avions parfois doucement raillé sur ses caprices soudains à l’endroit de femmes aperçues de loin et dont il évitait même de se rapprocher, pour ne pas détruire son illusion, disait-il. Le reproche lui était resté sur le cœur, et dans son Voyage en Orient, il semble y répondre par ees lignes, auxquelles sa fin douloureuse prête une signification sinistre :
« J’ai entendu des gens graves plaisanter sur l’amour que l’on conçoit pour des actrices, pour des reines, pour des femmes poètes, pour tout ce qui, selon eux, agite l’imagination plus que le cœur : et pourtant, avec de si folles amours, on aboutit au dehre, à la mort ou à des sacrifices inouïs de temps, de fortune ou d’intelligence. Ah! je crois être amoureux? ah! je crois être malade, n’est-ce pas ? Mais, si je crois l’être, je le suis. a>
Lorsque cette passion l’envahit soudainement et s’empara pour jamais de son âme, de son intelligence et de sa volonté, car « le coup de foudre » dont on a fait tant de railleries est un effet de l’amour plus fréquent qu’on ne le pense, Gérard de Nerval, franchissant en idée toutes les phases intermédiaires d une lia.son qui n’étàit même pas commencée, car B n’avait pas encore adressé la parole à l’objet de sa flamme, regarda son désir comme accompli déjà et se mit à chercher dans les magasins de bric-à-brac un lit magnifique et digne de ces amours imaginaires ; il en trouva un du temps de la renaissance portant dans ses sculptures vraies ou fausses la salamandre.
1 e unçois I , qu il fit restaurer à grands frais et monter sur une estrade que devait recouvrir un splendide tapis. Ce lit monumental, qui embarrassait beaucoup la vie nomade de Gé-
rard, resta longtemps chez nous, car nous possédions seul une chambre assez vaste pour qu’il y pût tenir. >~ous devions nous éclipser au moment solennel ; mais la divinité pour laquelle ce temple avait été bâti n’y descendit jamais. Balzac admirait beaucoup cet élan sublime d imagination qui supprimait la réalité et arrivait droit à sa chimère sans tenir compte du temps ni des obstacles. Ce notait pas chez Gérard fatuité, certitude du triomphe, confiance outrée en ses moyens de séduction; personne ne fut plus humble, plus timide, moins ravi de soi-mème ; c’était la force de projection du rêve, cette puissance de créer hors du temps et du possible, une vision presque palpable, pour ainsi dire, et qui devait fatalement aboutir à l’hallucination maladive.
En ces jours d’excentricité littéraire, parmi les originalités, les paroxysmes et les outrances volontaires ou involontaires, il était bien difficile de paraître extravagant; toute folie semblait plausible, et le plus sage d’entre nous eût paru digne des Petites-Maisons. Le plaisir de contrarier les philistins nous poussait, comme les étudiants allemands, à des bizarreries concertées du goût le plus douteux. Il y avait longtemps, sans doute, que l’équilibre mental était dérangé chez Gérard avant qu’aucun de nous s’en fût aperçu. Cela était d’autant plus difficile à deviner, que jamais style ne fut plus clair, plus limpide, plus raisonnable, en un mot, que celui de Gérard; même lorsque la maladie eut atteint incontestablement son cerveau, il conserva intactes toutes les qualités de son intelligence. Aucune faute, aucune ei-reur, aucune incorrection ne trahit de désordre de ses facultés intellectuelles. Jusqu’au bout, il resta impeccable.
Probablement, quand il se sentait plus exalté que de coutume, il faisait quelque petit voyage où la solitude, l'air frais des champs et les distractions de la route lui rendaient le
ca
Gérard de xeryal
. Jme. Il put ainsi cacher longtemps un état que nul ne soupçonnait. Quelques propos étranges nous faisaient bien ouvrir de granûs yeux; mais il les expliquait d'une façon si ingénieuse, si savante et si profonde, que notre admiration pour lui en augmentait. Il eût fallu, du reste, de terribles paradoxes pour nous étonner. Cependant, il est certain que, dès lors, comme le vase de cristal qui a inspiré à Sully-Prudhommé une si charmante pièce de vers, le cœur de Gérard avait reçu d’un coup d’éventail cette invisible fêlure par où s’écoulent l’âme et la raison d’un homme. L’histoire de ses amours resta toujours obscure; il fonda un journal, il fit des pièces pour se rapprocher de son idole, if écrivit des lettres passionnées et charmantes qu’il mit sans doute à la poste dans sa poche, car celle à qui elles s’adressaient en eût été touchée. Déclara-t-il jamais formellement son amour? Nous l’ignorons. Mais, dans sa nouvelle à’ Aurélie qui est comme une sorte d’histoire voilée de sa passion, il semble s’accuser d’un tort imaginaire ou réel qui lui aurait valu les rigueurs méritées de l’objet adoré. A la séparation ‘ ans cette vie s’ajoute la séparation dans l’autre. Croyant se soustraire à l’obsession d’un trop cher souvenir, il a brûlé les lettres et les frêles reliques d’amour laissées par Aurélie après sa mort, et cet holocauste réduit en cendres ses espérance! de reunion extra-mondaine. Jamais il ne reverra l’uniquement
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Dans le temps où tout lui souriait encore, il nous avait prié . faire des sonnets en l’honneur de sa maîtresse. Il trouvait Le ce a sentait son Valois d’avoir un Ronsard rimant sur le thème donne et pour le compte de son maître. Nous nous PÎZS olontiers a cette fantaisie à laquelle de plus grands poètes
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GÉRARD DE NERVAL
Femmes de Paris, une publication que dirigeait Alphonse Esquiros. Nous élions bien loin de prévoir quelles tristes conséquences devait avoir cet amour qui nous semblait un peu clnmérique, et tout d’imagination»
Mais bientôt les bizarreries s’accusèrent davantage, et il devenait parfois difficile de les excuser, car elles sortaient du domaine de la pensée pour entrer dans le domaine de l’action. Des soins éclairés devinrent nécessaires, à la grande indignation de Gérard, car il ne concevait pas que des médecins s’occupassent de lui parce qu’il s’était promené dans le Palais-Royal, traînant un homard en vie au bout' d’une faveur bleue. « En quoi, disait-il, un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bète dont on se fait suivre? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas et n’avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Gœthe, lequel pourtant n’était pas fou. » Et mille autres raisons plus ingénieuses les unes que les autres.
L’accès passé, il rentrait dans la pleine possession de luimême, et racontait, avec une éloquence et une poésie merveilleuses, ce qu'il avait vu dans ces hallucinations, mille fois supérieures aux fantasmagories du hachich et de l’opium. Il est bien regrettable qu’un sténographe n’ait pas reproduit ces étonnants récits, qu’on eût pris plutôt pour les rêves cosmogoniques d’un dieu ivre de nectar que pour les confessions et les réminiscences du délire.
Nous l’avons déjà dit et nous ne saurions trop lé redire, quel que fût l’état d’esprit où il se trouvait, jamais son sens littéraire ne fut altéré. A cette époque que nous venons d’indiquer se rapporte une suite de sonnets mystagogiques qu’il fit paraître plus tard sous le titre de Vers’ dorés , et dont l’obscurité s’illumine de soudains éclairs comme une idole constellée d escar
GERARD DE XERVAE
boucles et de rubis dans l’ombre d’une crypte. Les rimes sonnent comme des timbres d’or; la phrase, quoique d’un mystère à faire trouver Orphée ou Lycopbroa limpides, a la plus magnifique tournure et la solennité la plus grandiose. On dirait les oracles d’un dieu inconnu.
Mais laissons ces souvenirs personnels dont le charme nous entraîne, et quittons l’homme pour le littérateur. Dans sa première jeunesse, presque enfant, Gérard avait traduit Faust , et ses sympathies l’entraînaient naturellement vers l’Allemagne, qu’il a souvent visitée et où il a fait de fructueux séjours. L’ombre du vieux chêne teutonique a flotté plus d’une fois sur son front avec des murmures confidentiels; il s’est promené sous les tilleuls à la feuille découpée en cœur, il a salué au bord des fontaines l’elfe dont la robe blanche traîne un ourlet mouillé parmi l’herbe verte; il a vu tourner les corbeaux au-dessus de la montagne de Kyffhausen; les kobolds sont sortis devant lui des fentes de rocher du Harz, et les sorcières du Broeken ont danse autour du jeune poète français, qu’elles prenaient pour un étudiant d Iéna , la grande ronde du walpurgisnachtstrum : plus heureux que nous, il s’est accoudé sur la table d’où Méphistophélès faisait jaillir avec un foret des fusées de vins incendiaires. Il a pu descendre les degrés de cette cave de Berlin au fond de laquelle glissait trop souvent l’auteur de la Nuit de Saint-Silvestre et du Pot d’or. D’un œil calme, il a regardé quels jeux de lumière produisait le vin du Rhin dans le rœmer d émeraude et quelles formes bizarres prenait la fumée des pipes au-dessus des dissertations hégéliennes dans les gasthaus esthétiques.
Ces excursions nous ont valu des pages d’un caprice charmant et qu’on peut mettre sans crainte à côté des, meilleurs chapitres du Voyage sentimental de Sterne; l’auteur, de la façon la plus imprévue, mêle la pensée au rêve, l’idéal au réel, le voyage
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dans le bien à l'étape sur la grande route; tantôt il est à cheval sur une chimère aux ailes palpitantes, tantôt sur un maigre bidet de louage, et, d'un incident comique, il passe à quelque extase éthérée. Il sait souffler dans le cor du postillon les mélodies enchantées d’Achim d’Arnim et de Clément Brentano,et, s’il s’arrête au seuil d’une hôtellerie brodee de houblon pour boire la brune bière de Munich, la chope devient dans ses mains la coupe du roi de Thulé. — Pendant qu’il marche, des , figures charmantes sourient à travers le feuillage, les jolies couleuvres de l’étudiant Anselme dansent sur le bout de leur queue, et les fleurs qui tapissent le revers du fossé tiennent des conversations panthéistes :‘la vie cachée de l’Allemagne respire dans ces promenades fantasques où la description finit en légende et l’impression personnelle en fine remarque philosophique ou littéraire. Seulement, netez-le bien, la veine française ne s’interrompt jamais à travers ces divagations germaniques.
A cette époque de la vie de l’auteur il faut rattacher le beau drame de Léo Sure/, art, joué à la Porte-Saint-Marlin, et qui restera une des plus remarquables tentatives de notre temps. Léo Burckart est un publiciste qui, dans le journal qu’il dirige, a émis des idées politiques et des plans de réforme d’une hardiesse et d’une nouveauté à faire craindre pour lui les rigueurs du pouvoir; mais le prince, convaincu de sa bonne foi, au lieu de le bannir, lui donne la place du ministre qu’il a critiqué, le sommant de réaliser ses théories et de mettre ses rêves en action. Léo accepte, et le voilà en contact direct avec les hommes et les choses, lui, le libre rêveur qui, au fond de son cabinet, tenait si aisément le monde en équilibre sur le bec de sa plume. Épris d’un idéal abstrait, il veut gouverner sans les moyens de gouvernement; comme un ministre de l’âge d’or, il ferme l’oreille aux chuchotements de la police, et ne sait pas que
GÉRARD DE X'ERVAL
la vie du prince est menacée et que son propre honneur est compromis. Regardé comme un traître par son ancien parti, suspect au parti de la cour, faisant en personne cc qu’il devrait laisser faire à des subalternes, contrariant les intérêts par des rigorismes outrés, marchant en aveugle dans le dcdale des intrigues, en quelques mois de pouvoir il perd sa popularité , ses amitiés et presque son honneur domestique, et résigne sa charge, désabusé de ses rêves, né croyant plus à son talent, doutant de l’homme et de l’humanité. Cependant, ce n’est point un piège machiavélique qu’on lui a tendu : le prince s’est prêté loyalement à l'expérience; il a apporté en toute franchise son concours au penseur.
L’impression de ce drame, d’une rare impartialité philosophique, serait triste, s’il n’était égayé par la peinture la plus exacte et la plus vivante des universités. Rien n’est plus spirituellement comique que ces conspirations d’étudiants pour qui boire est la grande alfaire, et qui songent à Brutus en chargeant leur pipe. Cette pièce, d'un , poète enivré à la coupe capiteuse du mysticisme allemand, semble, chose bizarre, l’œuvre froidement réfléchie d’un vieux diplomate rompu aux affaires et mûri par la pratique dés hommes ; nulle colère, nul emportement, pas une tirade déclamatoire, mais partout une raison claire et sereine, une indulgence pleine de pitié et de compréhension.
De longs voyages en Orient succédèrent à ces travaux. Les Femmes du Caire et les Nuits du Ramazan marquent cette nouvelle période. Passer des brumes d’Allemagne au soleil d Égypte, la transition était brusque, et une moins heureuse nature eût pu en rester éblouie. Gérard de Nerval, dans ce livre, dont le succès grandit à chaque édition, a su éviter l’enthousiasme banal et les descriptions »d’cr et d’argent plaqués » des touristes vulgaires. Il nous a introduits dans la vie même
GERARD CE SERVAL
de l’Orient, si hermétiquement murée pour le voyageur rapide, — Sous un voile transparent, il nous a raconté ses aventures avec ce ton modeste et cette naïveté enjouée qui font de certaines pages des Mémoires du Vénitien Carlo Gozzi une lecture si attrayante. L histoire de Zeynab, la belle esclave jaune achetée au djellab dans un moment de pitié philanthropique, et qui embarrasse son voyage de tant de jolis incidents à l’orientale, est contée avec un art parfait et une discrétion du meilleur goût. Les mariages à la cophte, les noces arabes, les soirées de mangeurs d’opium, les mœurs des fellahs, tous les détails de l’existence mahométane sont rendus avec une finesse, un esprit et une conscience d’observation rares. Le stvle se réchauffe et prend des nuances plus ardentes sans rien perdre de sa clarté.
Les légendes de l’Orient ne pouvaient manquer d’exercer une grande influence sur cette imagination aisément excitée, que l’érudition sanscrite des Schlegel. le Divan oriental-occidental de Goethe, les ghazels de Ruckert et de Platen avaient, d’ailleurs, préparée depuis longtemps à ces magies poétiques. La Légende du calife Hakem, V Histoire de Balkis et de Salomon montrent à quel point Gérard de Nerval s'était pénétré de l’esprit mystérieux et profond de ces récits étranges ou chaque mot est un symbole; on peut même dire qu’il en garde certains sous-entendus d’initié, certaines formules cabalistiques, certaines allures d’illuminé qui feraient croire par moments qu’il parle pour son propre compte. Nous ne saurions pas très-surpris s’il avait reçu, comme l’auteur du Diable amoureux , la visite de quelque inconnu aux gestes maçonniques, tout étonné de ne pas trouver en lui un confrère. Une préoccupation du monde invisible et des mythes cosmogoniques le fit tourner quelque temps dans le cercle de Swedenborg, de l’abbé Terrasson et de l’auteur du Comte cfe Gabalis. Mais cette tendance
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visionnaire est amplement contre -balancée par des études d'une réalité parfaite, telles que celles sur Spifame, Restif de la Bretonne, la plus complète, la mieux comprise que l’on ait faite sur ce Balzac du coin de la borne, étude qui a tout l’intérêt du roman le mieux conduit. Sylvie , 1 oeuvre la plus récente de l’écrivain, nous semble un morceau tout à fait irréprochable; ce sont des souvenirs d enfânce ressaisis à travers ce gracieux paysage d Ermenonville, sur les sentiers fleuris, le long des rives du lac, au milieu des brumes légères colorées en rose par les rougeurs du matin; une idylle des environs de Paris, mais si pure, si fraîche, si parfumée, si humide de rosée, que l’or pense involontairement à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à ces chastes couples d’amants qui baignent leurs pieds blancs dans les fontaines ou restent assis sur les mousses aux lisières des forêts d Arcadie; on dirait un marbre grec légèrement teinté de pastel aux joues et aux lèvres par un caprice du sculpteur.
Nous n avons pas la place pour analyser le Char iot d’enfant , drame étrange traduit du roi Soudraka, le poète aux oreilles d’elephant, que Gérard fit avec Méry, si expert dans les choses de l’Inde, que personne n’a jamais voulu croire qu’il n’y fût point allé. Gérard prétendait que Méry n’était qu’un ancien moum de Bénarès, faisant son cinquième avatar dans la peau d un Marseillais. Cette idée de la continuation des types à travers diverses formes s’accuse clairement dans le beau drame d z F Imagier de Harlem , dont les personnages semblent avoir existe de tout temps et se prolonger en ondulations toujours plus grandes vers l’océan des âges. Aspasie y figure en plein moyen âge, comme Hélène paraît dans le donjon féodal du Second Faust de Goethe.
Dans la dernière partie de son Voyage en Orient , Gérard — apres avoir mis en pension, chez madame Cariés, Zeynab, l’es-
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clave couleur d’or aux cheveux bleus et à la poitrine tatouée de soleils, dont il était si embarrassé, qu’il voulait nous en faire cadeau, sachant nos idées turques à l’endroit des femmes,
- — partit de Beyrouth et se dirigea vers ce Liban où croissent les cèdres qui fournissaient des poutres au temple et au palais de Salomon, où dans les grottes semble se tordre encore le dragon que transperça de sa lance monsieur saint Georges, le bon chevalier, et où l’on croit entendre Vénus pleurer sur le corps d’ Adonis. 11 visita les châteaux des chefs druses et maronites, semblables à des burgs du xme siècle. Ce n’était pas seulement l’amour du pittoresque et de la couleur locale qui l’entraînait dans ces hautes et sauvages montagnes, c’était aussi le désir de se renseigner sur la doctrine secrète des Druses, religion étrange, la seule qui ne se recrute pas, qui n’admette pas de néophyte, car on est Druse de toute éternité et l’on ne saurait le devenir. Sans être bien nettement d’aucune religion, Gérard, avait la curiosité et le respect de toutes , même de celles qhi sont tombées. S’il était poli pour Jéhovah et pour Allah, i! avait de bonnes paroles pour Jupiter et les autres Olympiens, « car, disait-il, on ne sait pas ce qui peut arriver. » Gn jour, à la place Royale, debout devant la grande cheminée du salon de Victor Hugo, Gérard dissertait sur son sujet favori, mélangeant les paradis et les enfers des différents cultes avec une impartialité telle, qu’un des assistants lui dit : « Mais, Gérard, vous n’avez aucune religion! » Il toisa dédaigneusement l’interlocuteur, et, fixant sur lui ses yeux gris étoilés d’une scintillation étrange : « Moi, pas de religion? J’en ai dix-sept... au moins.» On pense bien qu’une pareille profession de foi termina la discussion. Personne dans l’assemblée ne pouvait déployer un tel luxe de croyances.
La religion des Druses est la dernière révélée. Son dieu Hakem, dont le nom mystique est Albar, sé manifesta à lui-
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même et se reconnut. C’était, du reste, un personnage aussi puissant sur terre qu’il pouvait l’être au ciel. Cette éclosion de la divinité s’opérait dans le corps du calife Hakem, commandeur des croyants et régnant au Caire quatre cents ans environ après l'hégire. Cette croyance n’admet pas les renégats d’un autre cuite. Comme dit la loi : « La porte est fermée, l’affaire est finie, la plume est émoussée. » Hamza fut le prophète de Hakem, qui eut quelque peine à se faire admettre comme dieu, quoiqu’il eût la face d’un- lion, une voix de tonnerre et des yeux de saphir. Hakem est un dieu à la façon de Bouddha ; il apparut au monde sous plusieurs formes et s’est incarné dix fois en différents lieux de la terre, dans Flnde d’abord, en Perse plus tard, dans Hémen, à Tunis, et ailleurs encore. C’est ce qu on appelle les stations. Hakem doit se montrer encore une fois sous le nom du Madhi, et lady Esther Stanhope, qui, pendant son long séjour au Liban, s’était infatuée des idées des Druses, lui tenait dans sa cour un cheval tout préparé. Toutes ces mÿstagogies plaisaient fort à Gérard ; mais, quand il alla rendre visite, dans la montagne, au cheik Saïd-Escherazy, ce n’était plus le désir de pénétrer les arcanes de la religion druse qni lui faisait donner de l’éperon à son grand cheval blanc. Il se souciait assez peu de la pierre noire et de la plante aliledji. Ün nouvel amour était né dans son cœur, et il demandait au chef druse stupéfait la main de sa fille, l’attaké Siti-Saléma, qu il avait entrevue en compagnie de Zeynab, chez madame Cariés. .
N allez pas croire que cet amour fût une infidélité à la chère mémoire. Ce type de beauté n’était pas une révélation, c’était un souvenir. A travers cette j'eune fille ressuscitée et rajeunie apparaissait l’ancien amour, dont il était allé chercher l’oubli en Oiient. Ces cheveux blonds, cette blancheur lactée, ce nez aquihn d’une fierté presque royale, ce sourire tendre et sérieux,
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il les. avait déjà vus ailleurs , et, devant cette beauté connue, son cœur à peine cicatrisé se rouvrait et veisait des larmesrouges. Le hasard ou la fatalité, pour nous servir d’une expression plus turque, le ramenait vers celle qu’il fuyait, et, tout joyeux de sentir battre ce cœur qu’il croyait mort, il s’écrie dans une effusion lyrique :
« En quittant la maison de madame Cariés, j’ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude. Oh ! que j’étais heureux de me voir une idée, un bruit, une volonté, quelque chose à rêver, à tâcher d’atteindre. Ce pays qui a ranimé toutes les forces et toutes les aspirations de ma jeunesse, ne me devait pas moins sans doute. J’avais bien senti déjà qu’en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j’allais arrêter le cour de mes ans, que je me refaisais enfant au berceau du monde, jeune encore au sein de celte jeunesse éternelle! »
Ges rêves de bonheur furent un peu tempérés par la rencontre qu’il fit sur la route d’un escarbot pareil à ces scarabées égyptiens qui portent le globe sur leur tète, lequel poussait péniblement dans la poussière une boule de fiente plus lourde que lui. Gérard vit là un présage de contrariété, de malheur, d’obstacles invincibles. Initié aux mythologies et aux superstitions de tous les peuples, chaque chose devenait pour lui un augure et prenait des sens inconnus au vulgaire. Les nombres, les étoiles, les vols d’oiseaux, les traversées fortuites d’un animal sur le chemin influaient sur ses résolutions. Comme Carlo Gozzi, le charmant auteur des Contre-Temps , il voyait dans les plus minimes accidents de la vie le travail d’esprits taquins et malicieux. Il avait lu les Memorabilia de Swedenborg et il connaissait les correspondances mystérieuses des rêves. Personne plus que lui ne mélangeait nos deux exis'ences diurne et
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nocturne, et pour lui le songe ne différait pas de l’action. Ce fut ainsi qu’il perdit la notion du chimérique et du réel, et passa de la raison à ce que les hommes appellent folie, et qui n’est peut-être qu’un état où lame, plus exaltée et plus subtile, perçoit des rapports invisibles, des coïncidences non remarquées et jouit de spectacles échappant aux yeux matériels.
Quoi qu’il en soit, le présage de l’escarbot était vrai. Le cheik Saïd-Escherazy accorda bien sa fille, l’attaké Siti-Saléma, à Gérard de Nerval ; ki jeune fille lui donna une tulipe rouge et planta un petit arbre qui devait croître avec leurs amours; mais le mariage ne se fit pas. Une de ces pernicieuses fièvres du Hauran si funestes aux voyageurs attaqua Gérard et le força de changer d’air. U quitta le Liban pour Constantinople, où l’air est meilleur, et, de là, vovant dans cette maladie un avertissement des puissances supérieures, il écrivit au cheik pour dégager sa parole. — Et Zevnab que devint-elle? se demande le lecteur. Elle resia dans le Liban avec Siti-Saléma,- qui l’avait prise en amitié.
Ainsi finit ce petit roman oriental, moitié rcel, moitié imaginaire, comme toute la vie et toute l'œuvre de Gérard. Notre poète regretta-t-il beaucoup Saléma ? Nous en doutons. Sans se 1 avouer, il pensait, comme Chamfort, qu’il n’y a en amour que des commencements. 11 se plaisait à disposer sa vie comme un drame. Il provoquait les aventures, arrangeait les situations, se passionnait pour l’héroïne, déployait beaucoup de ressources et d’éloquence, et, au dénoûment, il s’esquivait, soit timidité, soit lassitude, ou vague crainte de voir son désir accompli. Sans posséder l’objet aimé, il avait obtenu ce qu’il cherchait : l’émotion, 1 enthousiasme, le déplacement du but de l’existence, et surtout un motif de rêverie amoureuse. Cette rêverie était tellement intense, que la réalisation n’y c-ùt rien ajouté.
Revenu à Paris, Gérard eût bien voulu retourner en Orient;
GERARD DE NE R Y AD
mais sa santé morale, profondément altérée, et dont il avait conscience, l’empêchait de se hasarder dans un lointain voyage, et, avec la probité délicate et scrupuleuse qui le caractérisait, il crut devoir rendre l’argent qu’il avait reçu d’un ministère pour une mission en Syrie, qu’il ne se sentait plus capable de remplir. C’est alors qu’il entreprit d’écrire un livre qui, depuis longtemps, ‘roulait dans sa pensée, et qui semblait se refuser à toute condensation littéraire. Nous vouions parler d 'Aurélia, ou le Rêve et la Vie, une des plus étranges productions qui soient sorties d’une plume humaine. On a dit & Aurélia que c’était le poème de la Folie se racontant elle-même. Il eût été plus juste encore de l’appeler la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée. Le philosophe y assiste avec sang-, froid aux visions de l’halluciné. Il ne les dément pas, il ne les combat pas ; il les explique, il en montre le point de départ, il en suit la filiation, il en détermine les rapports avec les milieux, les circonstances, les accidents, les antériorités et les souvenirs de la veille ou du rêve. On y voit, à propos d’un amour malheureux, la lutte du pressentiment et de la volonté, de la fatalité et du libre arbitre. Les ressorts que fait mouvoir le hasai’d sont mis à nu, et la moindre action prend une importance énorme, car un seul mouvement peut ébranler jusqu’à ses dernières limites le monde des esprits et des choses. Aux rêveries platoniques se mêlent les mystères de la cabale ; aux tableaux du Songe de Polyphile, les visions de la Vita nuova. Creuzer avec sa Symbolique y coudoie le comte de Gabalis,et le Cazotte. du Diable amoureux y tient la plume. Mais, vers la fin de la seconde partie, dont on a trouvé les dernières pages inachevées dans la poche du mort, la raison se trouble, le rêve se change en cauchemar. Les anges blancs de Swedenborg s’envolent pour faire place aux anges noirs et aux djinns de la démonologie orientale. La mélancolie tourne au désespoir, la latigue à 1 ac-
GÉRARD DE NERVAL
cablement. On entre dans cette période que les illuminés appellent le capharnaüm. La lampe, près de s’éteindre, ne jette plus que des lueurs intermittentes, éclairant à demi des fantômes grimaçants et des chimères monstrueuses qui, d'un ton somnolent, murmurent des choses oubliées, incompréhensibles ou vaguement effrayantes. On sent que le dénoûment approche et que ce dénoûment sera fatal.
En effet, avec un cordon qu’il prétendait avoir été Impropre jarretière de la reine de Saba, le malheureux Gérard de Nerval termina ses angoisses, et le dernier objet qu’entrevirent ses yeux mourants fut ce corbeau qui lui était déjà apparu sur le pont du navire, quand il allait de Beyrouth à Saint-Jean-d’Acrepour demander la rentrée en grâce du père de I’attaké Siti-Saléma. Peut-être, avant d’exécuter sa triste résolution, la maxime druse, avec son inflexible rigueur, lui était-elle revenue à l’esprit ;
« La porte est fermée, l’affaire est finie, la plume est émoussée. »
Théophile Gautier.
2 novembre \ 867. jour des Morts.
PRÉFACE