DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Voici une troisième traduction de Faust; et ce qu’il v a de certain, c est qu’aucune des trois ne pourra faire dire : « Faust est traduit ! » Non que je veuille jeter quelque défaveur sur le travail de rues prédécesseurs, afin de mieux cacher la faiblesse du mien, mais parce que je regarde comme impossible une traduction satisfaisante de cet étonnant ouvrage. Peut-être quelqu’un de nos grands poètes pourrait-il, par le charme d’une version poétique, en donner une idée ; mais, comme il est probable qu’aucun d’eux n’astreindrait son talent aux difficultés d une entreprise qui ne rapporterait pas autant de gloire quelle coûterait de peine, ü faudra bien que ceux qui n’ont pas le bonheur de pouvoir lire l’original se contentent de ce que notre zèle peut leur offrir. C’est néanmoins peut-être une imprudence que de présenter ma traduction après celles de de Saf-Aulaire et A- Stapfer. 3Iais, comme ces dernières font partie de collections chères et volumineuses, j’ai cru rendre sei vice au public en en faisant paraître une séparée.
était, d ailleurs, difficile de saisir un moment plus favorable pour cette publication; Faust va être représenté incessamment J tous les théâtres de Paris, et il sera curieux sans doute pou" ux qui en verront la représentation de consulter en même temps le chef-d’œuvre allemand, d’autant plus que les théâtres
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n’emprunteront du sujet que ce qui convient à l’effet dramatique, et que la scène française ne pourrait se prêter à développer toute la philosophie de la première partie, et beaucoup de passages originaux de la seconde.
Je dois maintenant rendre compte de mon travail, dont on pourra contester le talent, mais non l’exactitude. Des deux traductions publiées avant la mienne, l’une brillait par un style -harmonieux, une expression élégante et souvent heureuse; mais peut-être son auteur, M. de Saint-Aulaire, avait-il trop négligé, pour ces avantages, la fidélité qu’un traducteur doit à l’original ; on peut même lui reprocher les suppressions nombreuses qu’il s’est permis d’y faire; car il vaut mieux, je crois, s’exposer à laisser quelques passages singuliers ou incompréhensibles, que de mutiler un chef-d œuvre. M. Stapfer a fait le contraire : tout ce qui avait un sens a été traduit, et même ce qui n’en avait pas, ou ne nous paraissait pas en avoir. Cette méthode lui a mérité de grands éloges, et c’est aussi celle que j’ai tenté de suivre, parce qu’elle n’exige que de la patience, et entraîne moins de responsabilité. Au reste, cette prétention de tout traduire exposera, aux yeux de beaucoup de personnes, ma prose et mes vers à paraître martelés et souvent insignifiants ; je laisse à ceux qui connaissent l’original à me laver de ce reproche, autant que possible; car il est reconnu que Faust renferme certains passages, certaines allusions, que les Allemands eux-mèmes ne peuvent comprendre ; en revanche, je dirai avec le traducteur que je viens de citer ;
« Il me reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette traduction, s’imagineraient avoir acquis une idée complète de l’original. Porté sur tel ouvrage traduit que ce soit, le jugement serait erroné ; il le serait surtout à l’égard de celuici, à cause de la perfection continue du style. Qu’on se figure tout le charme de F Amphitryon de Molière, joint à ce que les poésies de Parny offrent de plus gracieux, alors seulement ou pourra se croire dispensé de le lire. »
Je n’essaverai pas de donner ici une analyse complète de
Faust. Assez d’auteurs l’ont jugé ; et il vaut mieux, d’ailleurs, laisser quelque chose à l’imagination des lecteurs, qui auront à la fin du livre de quoi l’exercer. Je les renvoie encore au livre de V Allemagne, de madame de Staël, dont je vais en attendant citer un passage :
..k ... Certes, il ne faut y chercher ni le goût, ni la mesure, ni l’art qui choisit et qui termine ; mais, si l’imagination pouvait se figurer un chaos intellectuel, tel que l’on a souvent décrit le chaos matériel, le Faust de Gœthe devrait avoir été composé à cette époque. On ne saurait aller au delà én fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est le héros de cette pièce ; l’auteur ne l'a point conçu comme un fantôme hideux, tel qu’on a coutume de le représenter aux enfants ; il en a fait, si l’on peut s’exprimer ainsi, le méchant par excellence, auprès duquel tous les méchants et celui de Gresset, en particulier, ne sont que des novices, à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est le nom du démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu montrer dans ce personnage, réel et fantastique tout à la lois, la plus amère plaisanterie que le dédain nuisse inspirer, et néanmoins une audace de gaieté qui amuse. Il y*a oans les discours de Méphistophélès une ironie infernale qui poi te sur la Création tout entière et juge l’univers comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur.
» S il n y avait dans la pièce de Faust que de la plaisanterie piquante et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs écrits de Voltaire un genre d’esprit analogue ; mais on sent dans cette pièce une imagination d’une tout autre nature. Ce . n’est pas seulement le monde moral tel qu’il est qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pensée du mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que,' pour un moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous tremblez, parce qu’il est impitoyable; vous riez.
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parce qu’il humilie tous les- amours-propres satisfaits ; vous pleurez, parce que la nature humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une pitié douloureuse.
» Milton a fait Satan plus grand que l’homme ; Michel-Ange et le Dante lui ont donné les traits hideux de l’animal, combinés avec la figure humaine. Le Méphistophélès de Gœthe est un diable civilisé. Il manie avec art cette moquerie légère en apparence, qui peut si bien s’accorder avec une grande profondeur de perversité; il traite de niaiserie ou d’affectation tout ce qui est sensible; sa figure est méchante, basse et fausse; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté, quelque chose de doucereux auprès des femmes, paire que, dans cette seule circonstance, il a besoin de tromper pour séduire : et ce qu’il entend par séduire, c’est servir les passions d’un autre; car il ne peut même faire semblant d’aimer ; c’est la seule dissimulation qui lui soit impossible. s
Je crois qu’il était difficile de mieux peindre Méphistophélès; cette appréciation est bien digne de l’ouvrage qui l’a inspirée; mais où le sublime caractère de Faust serait-il mieux rendu que dans cet ouvrage même . dans ces hautes méditations, auxquelles la faiblesse de ma prose n’a pu enlever tout leur éclat ? quelle âme généreuse n’a éprouvé quelque chose de cet état de l’esprit humain , qui aspire sans cesse à des révélations divines, qui tend, pour ainsi dire, toute la longueur de sa chaîne, jusqu’au moment où la froide réalité vient désenchanter l’audace de ses illusions ou de ses espérances, et, comme la voix de l’Esprit, le rejeter dans son monde de poussière ?
Cette ardeur de la science et de l’immortalité, Faust la possède au plus haut degré ; elle l’élève souvent à la hauteur d’un dieu, ou de l’idée que nous nous en formons, et cependant tout en lui est naturel et supportable; car, s’il a toute la grandeur et toute la force de l'humanité, il en a aussi toute la faiblesse ; en demandant à 1 enfer des secours que le ciel lui refusait, sa première pensée fut sans doute le bonheur de ses semblables, et la
préface de la première édition 7
science universelle ; il espérait à force de bienfaits sanctifier les trésors du démon, et, à force de science, obtenir de Dieu l’absolution de son audace ; niais l’amour d’une jeune fille suffit pour renverser toutes ses chimères : c’est la pomme d’Eden qui, au lieu de la science et de la vie, n’offre que la jouissance d’un moment et l’éternité des supplices.
Les deux caractères dramatiques qui se rapprochent le plus de Faust sont ceux de Manfred et de don Juan, mais encore quelle différence ! Manfred est le remords personnifié, mais il a quelque chose de fantastique qui empêche la raison de l’admettre ; tout en lui, sa force comme sa faiblesse, est au-dessus de l’humanité ; il inspire de l'étonnement, mais n’offre aucun intérêt, parce que personne n’a jamais participé à ses joies ni à ses souffrances. Cette observation est encore plus applicable à don Juan; si Faust et Manfred ont offert, sous quelquès rapports, le type de la perfection humaine, il n’est plus que celui de la démoralisation, et livré enfin à l’esprit du mal ; on sent qu’ils étaient dignes Fun de l’autre.
Et cependant, dans tous trois, le résultat est le même, et l’amour des femmes les perd tous rois !...
Quel parallèle entre ces grandes créations si différentes!... Je n’ose me laisser entraîner à le prolonger! mais, si celle de Faust est bien supérieure aux deux autres, combien Marguerite surpasse et les amours vulgaires de don Juan, et l imaginaire Astarté de Manfred ! En lisant les scènes de la seconde partie, où sa grâce et son innocence brillent d’un éclat si doux, qui ne se sentira touché jusqu aux larmes ? qui ne plaindra de toute son âme cette malheureuse sur laquelle s’est acharné l’esprit du mal ? qui n’admirera cette fermeté d’une âme pure, que 1 enfer fait tous ses efforts pour égarer, mais qu’il ne peut séduire; qui, sous le couteau fatal, s’arrache aux bras de celui qu elle chérit plus que la vie, à l’amour, à la liberté, pour s’abandonner à la justice de Dieu, et à celle des hommes plus sévère encore ?
Quelle combinaison ! quelle horrible torture pour Faust, à
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qui son pacte promettait quelques années o’e bonheur, mais dont il venait de commencer le supplice éternel ! Si l’amour semble lui promettre toutes ses délices, une pensée affreuse va les convertir en tourments. * En vain, dit-il, elle me réchauffera sur son sein, en serai-je moins le fugitif, l’exilé?... le monstre sans but et sans repos, qui, comme un torrent, mugissant de rochers en rochers, aspire avec fureur à l'abîme? Mais elle, innocente, simple, une petite cabane, un petit champ des Alpes, et elle aurait passé toute sa vie dans ce petit monde au milieu d’occupations domestiques. Tandis que, moi, haï de Dieu, je n’ai point fait assez de saisir ses appuis pour les mettre en ruine, il faut cjue j'engloutisse toute la joie de son âme !... Enfer, il te fallait cette victime!... etc. »
Marguerite n’est pas une héroïne de mélodrame ; ce n’est vraiment qu’une femme, une femme comme il en existe beaucoup, et elle n’èn touche que davantage. Trouverait-on sur la scène quelque chose de comparable à ses entretiens naïfs avec Faust, et surtout a u dialogue si déchirant de la ' prison, qui termine la pièce?
On s’étonnera qu’elle finisse ainsi ; mais que pouvait-on y ajouter?... Peut-être le moment où Faust se livre à l’enfer; mais comment le rendre, et comment l'esprit humain pouvaitil supposer que l’enfer lui gardât encore une plus horrible torture? D’un autre côté, le dénoûment ainsi interrompu permet au lecteur la pensée consolante, que celui qui l’a intéressé si vivement par son génie et ses malheurs échappe aux griffes du démon, puisqu’un repentir suffirait pour lui reconquérir les cieux.
Tel n’est pas cependant le sort de Faust dans les pièces et les biographies allemandes ; le diable s’y empare réellement de lui au bout de vingt-quatre ans, et la description de ce moment terrible en est le passage le plus remarquable. Ceux qui veulent tout savoii peuvent consulter là-dessus 1 Histoire prodigieuse et lamentable du docteur Faust , avec sa mort épouvantable , où il est montré combien est misérable la curiosité des illusions et
impostures de {esprit malin- : ensemble , la Corruption de Satan , par lui-même , étant contraint de dire la vérité ; par W idman, et traduite par Cayet, en 1 561 *.
Les légendes de Faust sont très-répandues en Allemagne ; quelques auteurs, entre autres Conrad Durrius, pensent qu elles furent primitivement fabriquées par les moines contre Jean Faust ou Fust, inventeur de l’imprimerie, irrités qu’étaient ces cénobites d’une découverte qui leur enlevait les utiles fonctions de copistes de manuscrits. Cette conjecture assez probable est combattue par d’autres auteurs ; Klinger l’a admise dans son roman philosophique intitulé les Aventures de Faust , et sa Descente aux enfers.
Suivant l’opinion la plus accréditée, Faust naquit à Mayence, au commencement du xve siècle. Plusieurs villes se disputent l’honneur de lui avoir donné naissance, et conservent des objets que son souvenir rend précieux : Francfort, le premier livre qu’il a imprimé; Mayence, sa première presse; etc. On montre à Wittemberg deux maisons qui lui ont appartenu, et qu’il légua, par testament, à son disciple Vagner.
\ . Voir cette légende à la suite du second Faust.
PRÉFACE
L’histoire de Faust, populaire tant en Angleterre qu’en Allemagne, et connue même en France depuis longtemps, comme on peut le voir par la légende imprimée dans ce volume, a inspiré un grand nombre d’auteurs de différentes époques. L’œuvre la plus remarquable qui ait paru sur ce sujet, avant celle de Gœthe, est un Faust du poète anglais Marlowe, joué en 1 580, et qui n’est dépourvu ni d’intérêtni de Valeur poétique. La lutte du bien et du mal dans une haute intelligence est une des grandes idées du xvie siècle, et aussi du nôtre ; seulement, la forme de l’œuvre et le sens du raisonnement diffèrent, comme on peut le croire, et les deux Faust de Marlowe et de- Goethe formeraient, sous ce rapport, un contraste intéressant à étudier. On sent, dans l’un, le mouvement des idées qui signav laient la naissance de la Réforme ; dans l’autre, la réaction religieuse et philosophique qui l’a suivie et laissée en arrière. Chez Fauteur anglais, l’idée n’est ni indépendante de la religion? ni indépendante des nouveaux principes qui l’attaquent; le poète est à demi enveloppé encore dans les liens de l’orthodoxie chrétienne, à demi disposé à les rompre. Gœthe, au contraire, n’a plus de préjugés à vaincre, ni de" progrès philosophiques à prévoir. La religion a accompli son cercle, et l’a fermé; la philosophie a accompli de même et fermé le sien. Le doute qui
en résulte pour le penseur n’est plus une lutte à soutenir, c'est un choix à faire ; et, si quelque sympathie le décide à la fin pour la religion, on peut dire que son choix a été libre et qu'il' avait clairement apprécié les deux côtés de cette suprême question.
La négation religieuse qui s’est formulée en dernier lieu chez nous par Toltaire, et chez les Anglais par Byron, a trouvé r!ans Goethe un arbitre plutôt qu’un adversaire. Suivant dans ses ouvrages lès progrès ou, du moins, la derniere transformation de la philosophie de son .pays, ce poète a donné à tous les principes en lutte une solution complété, qu on peut ne pas accepter, mais dont il est impossible de mer la logique savante et parfaite. Ce n’est ni de l’éclectisme ni de la fusion ; l’antiquité et le moyen âge se donnent la main sans se confondre, la matière et l’esprit se réconcilient et s’admirent; ce qui est déchu se relève ; ce qui est faussé se redresse ; le mauvais principe lui-même se fond dans l’universel amour. C’est le panthéisme moderne : Dieu est dans tout.
Telle est' la conclusion de ce vaste poème, le plus étonnant peut-être de notre époque, le seul qu’on puisse opposer à la fois au poème catholique du Dante et aux chefs-d’œuvre de l’inspiration païenne. Nous devons regretter que la seconde partie de Faust n’ait pas toute la valeur d’exécution dé la première, et que l’autëur ait trop tardé à compléter une pensée qui fut le rêve de toute sa vie. En effet, l’inspiration du second Faust , plus haute encore peut-être que celle du premier, n’a pas toujours rencontré une forme aussi arrêtée et aussi heureuse, et, bien que cet ouvrage se recommande plus encore à l’examen philosophique, on peut penser que la popularité lui manquera toujours.
Pour une telle œuvre, si vaste, si puissante, si impossible , - — ce mot, qui n’est plus français, est peut-être encore resté allemand, — nous l’avons dit, il eût fallu que l’auteur n’eût pas attendu ses dernières années. Le second Faust, œuvre fort curieuse au point de vue de la critique littéraire, n’a plus l’intérêt ni même la valeur de composition du premier. Beaucoup de
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grands écrivains ont eu cette même envie de donner une suite à leur chef-d'œuvre. C’est ainsi que Corneille écrivit la suite du Menteur; Beaumarchais, dans la Mère coupable , la mite un peu sombre de son joyeux Barbier. Nous avons voulu, pour compléter notre travail, donner par l’analyse une idée de l’immense poème qu’on appelle le second Faust. Ce complément posthume, publié seulement dans les œuvres complètes de l’auteur, ne se rattache pas directement au développement clair et précis de la première donnée, et, quelles que soient souvent la poésie et la grandeur des idées de détail, elles ne forment plus cet ensemble harmonieux et correct qui a fait de Faust une oeuvre immortelle. On trouvera néanmoins dans certaines parties du plan un beau reflet encore de ce puissant génie dont la faculté créatrice s’était éteinte depuis bien des années, quand il essaya de lutter avec lui-même en publiant son dernier ouvrage.
En publiant la première édition de notre travail, nous citâmes en épigraphe la phrase célèbre de madame de Staël, relative à Faust : * 11 fait réfléchir sur tout et sur quelque chose de plus que tout. » A mesure que Gœthe poursuivait son œuvre, cette pensée devenait plus vraie encore. Elle signale à la fois le défaut et la gloire de cette noble entreprise. En effet, on peut dire qu’il a fait sortir la poésie de son domaine, en la précipitant dans la métaphysique la plus aventureuse. L’art a toujours besoin d’une forme absolue et précise, au delà de laquelle tout est trouble et confusion. Dans le premier Faust, cette forme existe pure et belle, la pensée critique en peut suivre tous les contours, et la tendance vers l’infini et l’impossible, vers ce qui est au delà de tout, n’est là que le rayonnement des fantômes lumineux évoqués par le poète.
Mais quelle forme dramatique, quelles strophes et quels rhythmes seront capables de contenir ensuite des idées que les philosophes n’ont exposées jamais qu’à l’état de rêves fébriles ? Comme Faust lui-même descendant vers les Mères , la muse du poète ne sait où poser le pied, et ne peut même tendre son vol , dans une atmosphère où l’air manque, plus incertain
que la vague et plus vide encore que l’éther. Au delà des cercles infernaux du Dante, descendant à un abîme borné ; au delà des régions splendides de son paradis catholique, embrassant toutes les sphères célestes, il y a encore plus loin et plus loin le vide, dont l’œil de Dieu même ne peut apercevoir la fin. Il semble que la Création aille toujours s’épanouissant dans cet espace inépuisable, et que l’immortalité de l’intelligence suprême s’emploie à conquérir toujours cet empire du néant et de la nuit.
Cet infini toujours béant, qui confond la plus forte raison humaine, n’effraye point le poète de Faust; il s’attache à en donner une définition et une formule; à cette proie mobile il tend un filet visible mais insaisissable, et toujours grandissant comme elle. Bien plus, non content d’analyser le vide et l’inexplicable de l’infini présent, il s’attaque de même à celui du passé. Pour lui comme pour Dieu sans doute, rien ne finit, ou du moins rien ne se transforme que la matière, et les siècles écoulés se conservent tout entiers à l’état d’intelligences et d ombres, dans une suite de régions concentriques, étendues à 1 entour du monde matériel. Là, ces fantômes accomplissent encore ou rêvent a’ accomplir les actions qui furent éclairées jadis par le soleil de la vie, .et dans lesquelles elles ont prouvé 1 individualité de leur âme immortelle. Il serait consolant de penser, en effet, que rien ne meurt de ce qui a frappé l'intelligence, et que l’éternité conserve dans son sein une sorte d’histoiie universelle, visible par les yeux de l’âme, synchronisme divin, qui nous ferait participer un jour à la science de Celui qui voit d’un seul coup d’œil tout l’avenir et tout le passé.
Le docteur Faust, présenté par l’auteur comme le type le plus parfait de l’intelligence et du génie humain, sachant toute science, ayant pensé toute idée, n’ayant plus rien à apprendre ni à voir sur la terre, n’aspire plus qu’à la connaissance des choses surnaturelles, et ne peut plus vivre dans le cercle borné des désirs humains. Sa première pensée est donc de se donner
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la mort; mais les cloches et les chants de Pâques lui fonï tomber des mains la coupe empoisonnée. Il se souvient que Dieu a défendu le suicide, et se résigne à vivre de la vie de tous, jusqu’à ce que le Seigneur daigne l’appeler à lui. Triste et pensif, il se promène avec son serviteur, le soir de Pâques, au milieu d’une foule bruyante, puis dans la solitude de la campagne déserte, aux approches du soir. C’est là que ses aspirations s’épanchent dans le cœur de son disciple; c’est là qu’il parle des deux âmes qui habitent en lui, dont Tune voudrait s’élancer après le soleil qui se retire, et dont l’autre se débat encore dans les liens de la terre. Ce moment suprême de tristesse et de rêverie est choisi par le diable pour le tenter. Il se glisse sur ses pas sous la forme d’un chien, s’introduit dans sa chambre d’étude, et le distrait de la lecture de la Bible, où le docteur veut puiser encore des consolations. Se révélant bientôt sous une autre forme et profitant de la curiosité sublime de Faust, il vient lui offrir toutes les ressources magiques et surnaturelles dont il dispose, voulant lui escompter, pour ainsi dire, les merveilles de la vie future, sans l’arracher à l’existence réelle. Cette perspective séduit le vieux docteur, trop fort de pensée, trop hardi et trop superbe pour se croire perdu à tout jamais par ce pacte avec le démon. Celui dont l’intelligence voudrait lutter avec Dieu lui-même saura bien se tirer plus tard des ! pièges de l’esprit malin. Il accepte donc le paefe que lui accorde le secours des esprits et toutes les jouissances de la vie j matérielle, jusqu’à ce que lui-même s’en soit lassé et dise à sa
dernière heure : « Viens à moi, tu es si belle ! » Une si large
concession le rassure tout à fait, et il consent enfin à signer ce
marché de son sang. On peut croire qu’il ne fallait rien de
moins pour le séduire; car le diable lui-même sera bientéi
embarrassé des fantaisies d’une volonté infatigable. Heureuse-
ment pour lui, le vieux savant, enfermé toute sa vie dans son
cabinet, ne sait rien dés joies du monde et de l’existence bu- ”
maine, et ne les connaît que par l’étude, et non par l’expérience.
Son cœur est tout neuf pour l'amour et pour la douleur, et il
ne sera pas difficile peut-être de l’amener bien vite au désespoir, en agitant ses passions endormies. Tel paraît être le plan de Méphistophélès, qui commence par rajeunir Faust au moyen d un philtre; sûr, comme il le dit, qu’avec cette boisson dans le corps, la première femme qu’il rencontrera va lui sembler une Hélène.
En effet, en sortant de chez la sorcière qui a préparé le philtre, Faust devient amoureux d’une jeune fille nommée Marguerite, qu il rencontre dans la rue. Pressé de réussir, il appelle Méphistophélès au secours de sa passion, et cet esprit, qui devait, une heure auparavant, l’aider dans de sublimes découvertes et lui dévoiler le tout et le plus que tout , devient pour queique temps un entremetteur vulgaire, un Scapin de comédie, qui remet des bijoux, séduit une vieille compagne de Marguerite, et tente d’écarter les surveillants- et les fâcheux. Son instinct diabolique commence à se montrer seulement dans la nature du breuvage qu’il remet à Faust pour endormir la mere de Marguerite, et par son intervention monstrueuse dans Je duel de Faust avec le frère de Marguerite. C’est au moment ou a jeune fille succombe sous la clameur publique, après ce tableau de sang et de larmes, que Méphistophélès enlève son compagnon et le transporte au milieu des merveilles fantastiques d’une nuit de sabbat, afin de lui faire oublier le danger que court sa maîtresse. Une apparition non prévue par Méphistopheles reveille le souvenir dans l’esprit de Faust, qui oblige
‘6 dem°n à Vemr avec M an secours de Marguerite déjà concamnee et renfermée dans une prison. Là se passe cette scène eci iran te et 1 une des plus dramatiques du théâtre allemand,
3 pa’JVre lllle’ Prlvée de raison, mais illuminée au fond du cœur par un regard de la mère de Dieu quelle avait implorée,
-oit d T' -eC°Ur de 1 enfer’ et «pousse son amant, qu’elle - t par intuition abandonné aux artifices du diable. Au mo-
onne°M eU- leDtraiDer deJOKe’ 1We du supplice ■onne; Marguerite invoque la justice du ciel, et les chant des
lDgeS ™F>“* impression sur le docteur lui-même