‹ Faust et le second Faust de GoetheChapitre 202 sur 225 · ALMANZOR · texte numérisé non relu

ALMANZOR

Dans le dôme de Cordoue s’élèvent treize cents colonnes, treize cents colonnes gigantesques soutiennent la vaste coupole.

Et colonnes, coupole et murailles sont couvertes, depuis le haut jusqu’en bas, de sentences du Coran , arabesques charmantes artistement enlacées.

Les lois mores, jadis, bâtirent cette maison à la gloire d’Allah, mais les temps ont changé, et avec les temps l'aspect des choses.

Sur la tour oit le muezzin appelait à la prière bourdonne maintenant le glas mélancolique des cloches chrétiennes.

Sur les degrés où les croyants chantaient la parole du prophète, les moines tonsurés célèbrent maintenant la lugubre facétie de leur messe.

Et ce sont des génuflexions et des contorsions devant des poupées de bois peint, et tout cela beugle et mugit , et de sottes bougies jettent leurs lueurs sur des nuages d’encens.

Dans le dôme de Cordoue se tient debout Almanzor- ben- Abdullah, qui regarde tranquillement les colonnes et murmure ces mots :

i O vous, colonnes, fortes et puissantes autrefois, vous embellissiez la maison d’Allah, maintenant vous rendez servilement hommage à l’odieux culte du Christ!

» Vous vous accommodez aux temps, et vous portez patiemment votre fardeau. Hélas! et moi qui suis d’une matière plus faible, ne dois-je encore plus patiemment accepter ma charge?»

Et le visage serein, Almanzor-ben-Abdullah courba sa tête sur le splendide baptistère du dôme de Cordoue.

lit',

POÉSIES ALLEMANDES

Il sort vivement du dôme et s’élance au galop de son coursier arabe, les boucles de ses cheveux encore trempées d’eau bénite, et les plumes de son chapeau flottent auvent.

Sur la route d’Alkoléa, où coule le Guadalquivir, où fleurissent les amandiers blancs, où les oranges d’or répandent leurs senteurs,

Sur cette route, le joyeux chevalier chevauche, siffle et chante de plaisir, et sa voix se mêle au gazouillement des oiseaux et au bruissement du fleuve.

Au château d’Alkoléa demeure Clara d Alvaies, et, pendant que son père se bat en Navarre, elle se réjouit sans contrainte.

Et Almanzor entend au loin retentir les cymbales et les tambours de la fête, et il voit les lumières du château scintiller à travers l’épais feuillage des arbres.

Au château d’Alkoléa dansent douze dames parées; douze chevaliers parés dansent avec elles. Cependant, Almanzor est le plus brillant de ces paladins.

Comme il papillonne dans la salle, en belle humeur, sachant dire à toutes les daines les flatteries les plus charmantes!

Il baise vivement la belle main d’Isabelle et s’échappe aussitôt, puis il s’assied devant Elvire et la regarde hardiment dans les yeux.

Il demande en riant à Léonore s’il lui plaît aujourd’hui, et montre la croix d’or brodée sur son pourpoint.

Il jure à chaque dame qu elle règne seule dans son coeur, et « aussi vrai que je suis chrétien! » jure-t-il trente fois dans la même soirée.

Au château d’Alkoléa, le plaisir et le bruit ont cessé. Dames et chevaliers ont disparu, et les lumières sont éteintes.

Dona Clara et Almanzor sont restés seuls dans la salle; 4 dernière lampe verse sur eux sa lueur solitaue.

HENRI HEINE

à il

La dame est assise sur un fauteuil, le chevalier est placé sur un escabeau, et sa' tête, alourdie par le sommeil, repose sur les o-enoux de sa bien-aimée,

La dame, affectueuse et attentive, verse d’un flacon d’or de fessencede rose sur les boucles brunes d’Almanzor, et il soupire du plus profond de son cœur.

De ses lèvres suaves, la dame, affectueuse et attentive, dépose un doux baiser sur les boucle^ brunes d'Almanzor, et un nuage assombrit le front du chevalier endormi.

La dame, affectueuse et attentive, pleure, et un flot de larmes tombe de ses yeux brillants sur les boucles brunes d’Almanzor, et les lèvres du chevalier frémissent.

Et il rêve : il se retrouve la tète profondément courbée et mouillée par l'eau du baptême dans le dôme de Cordoue, et il entend beaucoup de voix confuses.

Il entend murmurer toutes les colonnes gigantesques, — elles ne veulent plus porter leur fardeau , et tremblent de colère et chancellent.

Et elles se brisent violemment ; le peuple et les prêtres blêmissent, la coupole s’écroule avec fracas, et les dieux chrétiens se lamentent sous les décombres.

Page 1