DEUXIEME PARTIE
MF.FH1ST0PÏ1ÉLÈS.
Très-bic-n! Ensuite ce seront des serments d’amour et de fidelité éternelle, d’un penchant unique et tout-puissant Tout ceIa partira-t-il aussi du cœur?
FAUST
Laissons cela ; oui, c’est ainsi. Lorsque, pour mes sentiments, pour mon ardeur, je cherche des noms, et n’en trouve point, qu alors je me jette dans le monde de toute mon âme, que je saisis les plus énergiques expressions, et que ce feu dont je brûle, je l’appelle sans cesse infini, éternel, est-ce là un mensonge diabolique ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Cependant, j’ai raison.
FAUST-
Écoute, et fais bien attention à ceci. — Je te prie d épargner mes poumons. — Qui veut avoir raison et possède seulement une langue, l’a certainement. Et viens ; je suis rassasié de bavardage, car, si tu as raison, c’est que je préfère me taiie.
Un jardin,
MARGUERITE, au bras de FAUST ; MARTHE, MÉPHIS- TOPHÉLÈS, se promenant de long en large.
MARGUERITE
le sens bien que monsieur me ménage ; il s’ abaisse pour ne pas me faire honte. Les voyageurs ont ainsi la coutume de prendre tout en bonne part, et de bon cœur ; je sais fort bien qu un homme aussi expérimenté ne peut s’entretenir avec mon pauvre langage.
FAUST
In regard de toi, une seule parole m’en dit plus que toute la sagesse de ce monde.
Il lui baise la main.
« MARGUERITE
Que faites-vous ? Comment pouvez- vous baiser ma main ?
FAUST
Elle est si sale, si rude! Que n’ai-je point à faire chez non Ma mère est si ménagère. . .
Ils passent
MARTHE
Et vous, monsieur, vous voyagez donc toujours ainsi?
MÉPHISTOPHÉLÈS
An ! l'état et le devoir nous y forcent ! Avec quel chagrin « quitte certains lieux ! et on n’oserait pourtant pas prendre «ut soi d’y rester.
MARTHE
Dans la force de l’âge, cela fait du bien, de courir çà et là librement par le monde. Cependant, la mauvaise saison vient ensuite, et se traîner seul au tombeau en célibataire, c’est ce que personne n’a fait encore avec succès.
Je vois avec effroi venir cela de loin.
MARTHE
C est pourquoi, digne monsieur, il faut vous consulter à temps,
Ils passent.
MARGUERITE
Oui, tout ceia sort bientôt des yeux et de l’esprit : la politesse vous es’ facile, mais vous avez beaucoup d’amis plus spirituels que moi.
FAUST
O ma chère ! ce que l’on décore tant du nom d’esprit n’est souvent plutôt que sottise et vanité.
MARGUERITE-
'Comment? ♦
FAUST
Ah ! faut-il que la simplicité, que l’innocence, ne sachent jamais se connaître elles-mêmes et apprécier leur sainte dignité. Que 1 humilité, l’obscurité, les dons les plus précieux de la bienfaisante nature...
marguerite.
Pensez un seul moment à moi, et j’aurai ensuite assez k temps de penser à vous.
FAUST
Vous êtes donc toujours seule ?
Oui notre ménage est très-petit, et cependant il faut qu’on v reille Nous n’avons point de servante, il faut faire à manger, balaver, tricoter et coudre, courir, soir et matin ; ma mère est 4 exacte dans les plus petites choses !... Non quelle soit contninte à se gêner beaucoup, nous pourrions nous remuer encore comme bien d’autres. Mon père nous a laissé un joli avoir, une petite maison et un jardin à l’entrée de la ville. Cependant, je mène en ce moment des jours assez paisibles ; mon frère est soldat, ma petite sœur est morte : cette enfant me donnait bien dn mal; cependant, j’en prenais volontiers la peine ; elle m’était si chère !
FAUST
Un ange, si elle te ressemblait.
MARGUERITE
Je Félevais, et elle m’aimait sincèrement. Elle naquit après la mort de mon père ; nous pensâmes alors perdre ma mère, tant elle était languissante ! Elle fut longtemps à se remettre, et seulement peu à peu, de sorte qu’elle ne put songer à nourrir elle-même la petite créature, et que je fus seule à l’élever en lui faisant boire du lait et de l’eau ; elle était comme ma fille. Dans mes bras, sur mon sein, elle prit bientôt de l’amitié pour moi, se remua et grandit.
FAUST
Tn dus sentir alors un bonheur bien pur !
MARGUERITE
Niais certes aussi bien des heures de trouble. Le berceau de la petite était la nuit près de mon lit; elle se remuait à peine, <lL'e je m' éveillais ; tantôt il fallait la faire boire, tantôt la placer Près de moi ; tantôt, quand elle ne se taisait pas, la mettre au *:i) et aller ça et là dans la chambre en la faisant danser. Et puis, de grand matin, il fallait aller au lavoir, ensuite aller au “arche et revenir an foyer ; et toujours ainsi, un jour comme
FA üSI
l’autre. Avec une telle existence, monsieur, on n’es
est pas t,,.'
jours réjoui : mais on en savoure mieux: la nourriture et repos.
e et/ Ils passent.
MARTHE
Les pauvres femmes s’en trouvent mal pourtant ; il est cile de corriger un célibataire.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Qu’il se présente une femme comme vous , et c’est de q® me rendre meilleur que je ne suis.
MARTHE
Parlez vrai, monsieur : n’auriez-vous encore rien trouvé; Le cœur ne s’est-il pas attaché quelque part ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le proverbe dit : Une maison qui est h vous , et une bra femme, sont précieuses comme l'or et les perles.
MARTHE
Je demande si vous n’avez jamais obtenu des faveurs de personne ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
On m’a partout reçu très-honnêtement.
MARTHE
Je voulais dire : votre cœur n’a-t-il jamais eu d’engagemeiF sérieux ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Avec les femmes, il ne faut jamais s’exposer à badiner.
MARTHE
Ah ! vous ne me comprenez pas.
MÉPHISTOPHÉLÈS
J en suis vraiment fâché; pourtant, je comprends (pavons avez bien des bontés.
ils passent.
FAUST
Tu me reconnus donc, mon petit ange, dès que j’arrivai à® le jardin P
MARGUERITE
vous en êtes- vous pas aperçu? Je baissai soudain les yeux.
FAUST
Et tu me pardonnes la liberté que je pris ? ce que j’eus la témérité d’entreprendre lorsque tu sortis tantôt de l’église ?
MARGUERITE
je fus consternée! jamais cela ne m’était arrivé, personne n'a jamais dire du mal de moi. « Ali ! pensais-je, aurait-il trouvé dans ma marche quelque chose de hardi, d’inconvenant? Il a paru s’attaquer à moi comme s’il eût eu affaire à une fille de mauvaises mœurs. » Je l’avouerai pourtant : je ne sais quoi commençait déjà à m’émouvoir à votre avantage ; mais certainement je me voulus bien du mal de n’avoir pu vous traiter plus défavorablement encore .
FAUST
Chère amie !
MARGUERITE
Laissez-moi...
Elle cueille une marguerite et en arrache les pétales les uns après les autres.
FAUST
Qu'en veux-tu faire ? un bouquet ?
MARGUERITE
Non, ce n’est qu’un jeu.
FAUST
Comment ?
MARGUERITE
Allons, vous vous moquerez de moi.
Elle effeuille et murmure tout bas.
FAUST
Que murmures-tu ?
MARGUERITE , à demi-voix.
H m’aime. — Il ne m’amie pas.
FAUST
Douce figure du ciel !
■ FAUST
MARGUERITE continue.
I! m’aime. - Non. — Il m’aime. — Non... (Arrachant k nier pétale, avec une joie douce.) Il m’aime !
FAUST
Oui, mon enfant ; que la prédiction de cette fleur soit Po toi 1 oracle des dieux ! Il t’aime ! comprends-tu ce que cela * gnifie ? Il t’aime ! '
Il lui prend les denx mains, MARGUERITE,
Je frissonne !
FAUST
Oh ! ne frémis pas ! Que ce regard , que ce serrement & main te disent ce qui ne peut s’exprimer : s’abandonner fini! l’autre, pour goûter un ravissement qui peut être éternel ! Éterne! !... sa fin serait le désespoir !... Non ! point de fin! point de fin !
Marguerite lui serre la main, se dégage èt s’enfuit. Il demeure un instant dans ses pensées, puis la suit.
MARTHE, approchant.
La nuit vient.
MÉPHISTOPHÉtÈS .
Oui, et il nous faut partir.
MARTHE
Je vous prierais bien de rester plus longtemps; mais on est si méchant dans notre endroit ! C’est comme si personne n’avait rien à faire que de surveiller les allées et venues de ses voisins et, de telle sorte qu’on se conduise, on devient l’objet de ton; les bavardages. Et notre jeune couple ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
S est envolé là par l’allée. Inconstants papillons !
MARTHE
Il paraît l’affectionner.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Et elle aussi. C’est comme va le monde.