PROLOGUE SUR LE THEATRE
A votre siècle aussi consacrez vos ouvrages :
Ayez le sentiment, la passion, le feu !
C’est tout... Et la folie? il en faut hier, un peu.
LE DIRECTEUR. ’
Surtout de nos décors déployez la richesse ;
Ou’un tableau varié dans le cadre se presse,
Offrez un univers aux spectateurs surpris...
Pourquoi vient-on ? Pour voir : on veut voir à tout prix. Sachez donc par Feffet conquérir leur estime,
Et vous serez pour eux un poète sublime.
Sur la masse, mon cher, la masse doit agir :
D’après son goût, chacun voulant toujours choisir.
Trouve ce qu’il lui faut où la matière abonde.
Et qui donne beaucoup donne pour tout le monde.
Que votre ouvrage aussi se divise aisément ■
Un plan trop régulier n’offre nul agrément;
Le public prise peu de pareils tours d’adresse.
Et vous mettrait bien vite. en pièces votre pièce.
LE POETE
Quels que soient du public la menace ou l’accueil,
Un semblable métier répugne à mon orgueil,
A ce que je puis voir, l’ennuyeux barbouillage De nos auteurs du jour, obtient votre suffrage.
LE DIRECTEUR
Je ne repousse pas de pareils arguments ;
Qui veut bien travailler choisit ses instruments .
Pour vous, examinez ce qui vous reste à faire,
Et voyez quels sont ceux à qui vous voulez plaire.
Tout maussade d’ennui, chez nous l’un vient d’entrer;
L autre sort d’un repas qu’il lui faut digérer;
Plusieurs, et le dégoût chez eux est encore pire.
Amateurs de journaux, achèvent de les lire :
Ainsi qu au bal masqué, l’on entre avec fracas,
La curiosité de tous hâte les pas :
Les hommes viennent voir ; les femmes, au contraire.
D’un spectacle gratis régalent le parterre.
Qu’allez- vous cependant rêver sur l’Hélieon?
Pour plaire à ces gens-là, faut-il tant de façon? Osez fixer les yeux sur ces juges terribles !
Les uns sont hébétés, les autres insensibles ;
En sortant, l’un au jeu compte passer la nuit ;
TJn aïttre chez sa belle ira coucher sans bruit. Maintenant, pauvre fou, si cela vous amuse, Prostituez-leur donc l’honneur de votre muse ! Non!... mais, je le répète, et croyez mes discours, Donnez-leur du nouveau, donnez-! eur-en toujours^ Agitez ces esprits qu’on ne peut satisfaire...
Mais qu’est-ce qui vous prend? est-ce extase, colère?
LE POÈTE
Cherche un autre valet ! tu méconnais en vain Le devoir du poète et son emploi divin !
Comment les cœurs à lui viennent-ils se soumettre ? Comment des éléments dispose-t-il en maître ? N’est-ce point par l’accord, dont le charme vainqueur Reconstruit l’univers dans le fond de son cœur ? Tandis que la nature à ses fuseaux démêle Tous les fils animés de sa trame éternelle ;
Quand les êtres divers, en tumulte pressés, Poursuivent tristement les siècles commencés ;
Qui sait assujettir la matière au génie ?
Soumettre Faction aux lois de l’harmonie ?
Dans l’ordre universel, qui sait faire rentrer L’être qui se révolte ou qui peut s’égarer ?
Qui sait, par des accents plus ardents ou plus sages, Des passions du monde émouvoir les orages,
Ou dans des cœurs flétris par les coups du destin, D’un jour moins agité ramener le matin ?
Qui, le long du sentier foulé par une amante.
Vient semer du printemps la parure éclatante ?
Qui peut récompenser les arts, et monnayer