‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 107 sur 185 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Quel bruissement la lumière apporte!

C'est le bruit du tambour, le son de la trompette;

L'œil sourcille et l'oreille s'étonne;

On ne peut ouïr l'inouï.

Cachez-vous dans les couronnes de fleurs. Plus avant, plus avant; restez tranquilles Dans les rochers, sous les feuillages; Si ce bruit vous frappait, vous en resteriez sourds.

FAUST

Les pulsations de la vie battent avec une nouvelle ardeur, pour faire un riant accueil au crépuscule éthéré. Et toi, terre, tu dor.Tiais aussi cette nuit, et tu respires à mes pieds, nouvellement rafraîchie. Tu commences déjà à m'environner de délices, tu animes et encourages ma forte résolution d'aspirer désormais à l'Etre suprême. Déjà le monde s'ouvre à demi dans les lueurs du crépuscule, la forêt retentit d'une existence à mille voix. Dans toutes les vallées, les nuages se fondent; les clartés du ciel s'affaissent dans les profondeurs, et branchages et feuillages jaillissent de l'abîme parfumé, où ils dormaient jusqu'à présent. Les couleurs aussi se détachent du fond lie verdure, où la fleur et la feuille égouttent la rosée tremblante. Un paradis se dévoile autour de moi.

Regardez ! Les cimes des montagnes lointaines jouissent d'avance de cette heure de fête! Elles sont baignées déjà de l'éternelle lumière, qui, plus tard, viendra jusqu'à nous. Déjà la clarté naissante glisse au-devant de nous par les pentes verdies des hauteurs. Le soleil s'avance en vainqueur. Hélas ! voici déjà mes yeux blessés de ses flèches ardentes !

Il en est donc ainsi, lorsqu'un espoir longtemps cherché touche enfin aux portes ouvertes de l'accomplissement et du salut! A voir les flammes s'élancer des profondeurs qui gisent au delà, l'homme s'épouvante et s'arrête. Nous ne voulions qu'allumer le flambeau de la vie, et c'est une mer de flammes qui se répand autour nous ! Et quelles flammes! Est-ce amour? est-ce haine? Enveloppés de ces replis brûlants, épouvantés d'une terrible alternative

de douleurs et de joie, nous nous retournons bientôt vers la ierre pour nous réfugier de nouveau sous l'humble voile de noire existence ignorante !

Que le soleil luise donc derrière moi ! La cascade bruit sur les récifs. Clest elle que je contemple avec un transport qui s'accroît sans cesse. De chute en chute, elle roule, s'élançant en mille et mille flots et jetant aux airs l'écume, sur l'écume bruissante. Mais que Tare bigarré de celte tempête éternelle se courbe avec majesté ! tantôt en lignes pures, tantôt se fondant en air lumineux, et répandant autour de la cascade un doux frisson d'air agité. C'est là Timage de l'activité humaine; saisis-en bien l'aspect et le sens, et tu comprendras que notre vie n'est de même qu'un reflet aux mille couleurs.

KXAMEN AXALYTIOLE

Après ce prologue où l'auteur vient de retremper sou héros dans l'atmosphère romanesque et féerique du Songe d'une nuit d'été, déjà évoquée pour l'intermède du sabbat, l'action se transporte au milieu d'une cour impériale du moyen âge. Les personnages qui paraissent n'ont pas d'autre nom que l'empereur, le chancelier, le maréchal, etc. L'empereur, assis au milieu des conseillers, demande ou est son fou. Un page vient lui apprendre que ce pairvre homme s'est laissé choir en descendant un escalier. Estil mort? est-il ivre? On ne le sait pas. 11 ne remue plus. Un second page annonce aussitôt qu'un autre fou vient de se présenter à sa place, qu'il est fort bien vêtu, mais que les hallebardiers ne veulent pas le laisser entrer. L'empereur donne un ordre, et Méphistophélès vient s'agenouiller devant le trône. Son compliment est gi-ocieusement accueilli, et il prend la place de son prédécesseur à droite du prince.

Le conseil se met à discuter les affaires de l'Etat. Le chancelier parle longtemps contre la corruption du siècle, et, passant en revue toutes les classes de la société, y signale partout un esprit d'immoralité et de révolte auquel il faut chercher remède. Les juges eux-mêmes et les possesseurs de charges publiques ne sont pas exceptés de sa censure.

Le général se plaint des troupes et des oftlciers qui réclament un arriéré de solde, et menacent la tranquillité du pays. Le trésorier lui repond que les caisses sont vides,

que tout le monde vit pour soi, et que la richesse de l'empne a été tarie par les guerres et les divisions des partis politiques.

Le maréclial énumère les provisions de liouche que la eour dévore chaque jour, et se plaint de la cherté des subsistances, qu'on gaspille à 1 envi. Tous ces conseillers inquiets et maussades semblent être les mêmes dont nous avons entendu déjà Jes lamentations dans la nuit du sabbat ' du premier Faust. Au reste, toute l'action désormais se passe dans un monde vague, où il devient difficile de distinguer les fantômes des personnages réels.

L'empereur, étourdi de toutes ces plaintes, se tourne vers son nouveau fou, et lui demande s'il n'a pas, à son tour, une plainte à faire. Méphistophélès s'étonne, au contiaire, des jérémiades qu'il vient d'entendre. Il commence par tlalter l'empereur, qui peut tout, et qui n"a qu'à souftler pour abattre ses ennemis. Avec un peu de courage et de bonne volonté, tous ces embarras disparaîtront, et l'astre de l'empire recouvrera tout son éclat.

Les courtisans murmurent à ces paroles :

— Gela est aisé à dire! Mais que faut-il faire? Les gens à projets trouvent tout facile...

— Qu'est-ce qui vous manque? dit Méphistophélès. De l'argent? Voyez la grande difficulté! Le sol même de l'empire en est rempli. C'est de l'or brut dans les veines lies monts*, c'est de l'or monnayé dans les trous des murailles, où l'ont caché les citoyens, effrayés depuis longues années des guerres et des révolutions. H ne s'agit que de faire paraître ces richesses à la face du soleil, au moyen des forces données à l'homme par la nature et par l'esprit.

— La nature et l'esprit ! s'écrie le chancelier ; ce ne sont pas des mots à dire à des chrétiens! C'est pour de telles paroles ■qu'on brûle les athées. La nature est le péché ; l'esprit est le diable en personne, et le doute os le produit de leur accouplement monstrueux !...

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