‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 13 sur 185 · PROLOGUE SUR LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

PROLOGUE SUR LE THÉÂTRE

Pour vous qui pouvez tendre à d'illustres suffrages, A votre siècle aussi consacrez vos ouvrages : Ayez le sentiment, la passion, le feu!

C'est tout... Et la folie? il en faut bien un peu.

LE DIRECTEUR

Surtout de nos décors déployez la richesse;

Qu'un tableau varié dans le cadre se presse,

Offrez un univers aux spectateurs surpris...

Pourquoi vient-on? Pour voir : on veut voir à tout prix.

Sachez donc par I'effet conquérir leur estime,

Et vous serez pour eux un poëte sublime.

Sur la masse, mon cher, la masse doit agir :

D'après son goût, chacun voulant toujours choisir,

Trouve ce qu'il lui faut où la matière abonde,

Et qui donne beaucoup donne pour tout le monde.

Que votre ouvrage aussi se divise aisémeni ;

Un plan trop régulier n'offre nul agrément;

Le public prise peu de pareils tours d'adresse,

FA vous mettrait bien vite en pièces votre pièce.

LE POETE

Quels que soient du public la menace ou l'accueil, Un semblable métier répugne à mon orgueil ; A ce que je puis voir, l'ennuyeux barbouillage De nos auteurs du jour obtient votre suffrage.

LE OmECTEUR.

Je ne repousse pas de pareils arguments :

Qui veut bien travailler choisit ses instruments.

Pour vous, examinez ce qui vous reste à faire,

Et voyez quels sont ceux à qui vous voulez plaire.

Tout maussade d'ennui, chez nous l'un vient d'entrer;

L'autre sort d'un repas qu'il lui faut digérer;

Plusieurs, et le dégoût chez eux est encor pire,

Amateurs de journaux, achèvent de les lire :

Ainsi qu'au bal masqué, Ton entre avec fracas,

La curiosité de tous hâte les pas :

Les hommes viennent voir; les femmes, au contraire,

D'un spectacle gratis régalent le parterre.

32 FAUST

Qu'allez-vous cependant rêver sur l'Hélicon? Pour plaire à ces gens-là, faut-il tant de façon? Osez fixer les yeux sur ces juges terribles! Les uns sont hébétés, les autres insensibles; En sortant, l'un au jeu compte passer la nuit ; Un autre chez sa belle ira coucher sans bruit. Maintenant, pauvre fou, si cela vous amuse, Pros'ituez-leur donc l'honneur de votre muse! Non!... mais, je le répète, et croyez mes discours. Donnez-leur du nouveau, donnez-leur-en toujours; Agitez ces esprits qu'on ne peut satisfaire.., Mais qu'est-ce qui vous prend? est-ce extase, colère?

LE POETE

Glierche un autre valet! tu méconnais en vain

Le devoir du poëte el son emploi divin!

Comment les cœurs à lui viennent-ils se soumettre?

Comment des éléments dispose-t-il en maître?

N'est-ce point par l'accord, dont le charme vainqueur

Reconstruit l'univers dans le fond de son cœur?

Tandis que la nature à ses fuseaux démêle

Tous les fils animés de sa trame éternelle;

Quand les êtres divers, en tumulte pressés.

Poursuivent tristement les siècles commencés;

Qai sait assujettir la matière au génie?

Soumettre l'action aux lois de l'harmonie?

Dans l'ordre universel, qni sait faire rentrer

L'être qui se révolte ou qui peut s'égarer?

Qui sait, par des accents plus ardents ou plus sages,

Des passions du monde émouvoir les orages,

Ou dans des cœurs flétris par les coups du destin.

D'un jour moins agité ramener le matin?

Qui, le long du sentier foulé par une amante,

Vient semer du printemps la parure éclatante?

Qui peut récompenser les arls, et monnayer

Les faveurs de la Gloire en feuilles de laurier?

Qui protège les dieux? qui soutient Tempyrée?...

La puissance de l'homme en nous seuls déclarée.

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