‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 14 sur 185 · LK BOUFFON · texte numérisé non relu

LK BOUFFON

C'est bien, je fais grand cas du génie et de l'avt :

Usez-en, mais laissez quelque chose au hasard;

C'est l'amour, c'est la vie... On se voit, on s'enchaîne,

Qui sait comment ? La pente est douce et vous entraîne ;

Puis, sitôt qu'au bonheur on s'est cru destiné,

Le chagrin vient : voilà le roman terminé!...

Tenez, c'est justement ce qu'il vous faudra peindre :

Dans l'existence, ami, lancez-vous sans rien craindre ;

Tout le monde y prend part, et fait, sans le savoir,

Des choses que vous seul pourrez comprendre et voir!

Mettez un peu de vrai parmi beaucoup d'images,

D'un seul rayon de jour colorez vos nuages;

Alors, vous êtes sûr d'avoir tout surmonté ;

Alors, votre auditoire est ému, transporté!...

Il leur faut une glace et non une peinture.

Qu'ils viennent tous les soirs y mirer leur figure!

N'oubliez pas l'amour, c'est par là seulement

Qu'on soutient la recette et l'applaudissement. ^

Allumez un foyer durable, où la jeunesse

Vienne puiser des feux et les nourrir sans cesse :

A l'homme fait ceci ne pourrait convenir,

Mais comptez sur celui qui veut le devenir.

LE POETE

Eh bien, rends- moi ces temps de mon adolescence Où je n'étais moi-même encor qu'en espérance; Cet âge si fécond en chants mélodieux.

Tant qu'un monde pervers n'effraya point mes yeux; Tant que, loin des honneurs, mon cœur ne fut avide Que des fleurs, doux trésors d'une vallée humide! Dans mon songe doré, je m'en allais chantant: Je ne possédais rien, j'étais heureux pourtant! Rends-moi donc ces désirs qui fatiguaient ma vie, Ces chagrins déchirants, mais qu'à présent j'envie. Ma jeunesse!... En un mot, sache en moi ranimer La force de haïr et le pouvoir d'aimer!

34 FAUST

LE liOUFFOX.

Celte jeunesse ai'dente, à ton âme si chère, Pourrait, dans uu combat, t'être fort nécessaire, Ou bien, si la beauté t'accordait un souris, Si de la course encor tu disputais le prix, Si d'une heureuse nuit tu recherchais l'ivresse... Mais toucher une lyre avec grâce et paresse. Au but qu'on te désigne arriver en chantant, Vieillard, c'est là de toi tout ce que l'on attend.

LE DIRECTEUR

Allons ! des actions !... les mots sont inutiles ;

dardez pour d'autres temps vos compliments futiles :

Quand vous ne faites rien, à quoi bon, s'il vous plaît,

Nous dire seulement ce qui doit être fait"?

Usez donc de votre art, si vous êtes poète :

La foule veut du neuf, qu'elle soit satisfaite !

A contenter ses goùls il faut nous attacher ;

Qui tient l'occasion ne doit point la lâcher.

Mais, à notre public tout en cherchant à plaire,

C'est en osant beaucoup qu'il faut le satisfaire ;

Ainsi, ne m'épargnez machines ni décors,

A tous mes magasins ravissez leur trésors,

Semé^ à pleines mains la lune, les étoiles.

Les a^res, l'Océan, et les rochers de toiles ;

Peuprez-moi tout cela de bêtes et d'oiseaux ;

De la Création déroulez les tableaux,

Et passez, au travers de la nature entière,

Et de l'enfer au ciel, et du ciel à la terre.

Page 1