‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 134 sur 185 · LE DIEU ET LA BAYADERE · texte numérisé non relu

LE DIEU ET LA BAYADERE

Nouvelle indienne.

Mahadoeh, le maître de la terre, y descendait pour la sixième fois, afin de s'y faire notre semblable, et d'y éprouver nos douleurs et nos joies. Habitant parmi les mortels, il s'était résigné au même sort ; il voulait observer les hommes, en homme, pour récompenser ou punir. Et, quand il avait, dans son voyage, traversé une ville, humilié quelques grands, élevé quelques petits, le dieu s'en éloignait le soir, et poursuivait sa route.

Un jour qu'il sortait ainsi d'une ville, il aperçut une jeune et jolie fille aux joues toutes roses, dans l'une des dernières maisons. « Bonjour, ma jeune enfant. — Grand merci, seigneur; veuillez m'attendre, je viens à votre rencontre. — Qui donc es-tu? — Une bayadère ; et c'est ici ma maison. » Elle s'approche en faisant retentir les joyeuses cymbales, figure autour de lui mille danses variées; puis se prosterne et Iri offre des fleurs.

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Elle l'attire enfin gracieusement chez elle : « Bel étran ger, ma demeure va s'éclairer pour toi de lumière brillante. Es-tu fatigué, tu pourras t'y reposer; je panserai tes pieds blessés par le voyage; tout ce que tu peux désirer, repos, joie et plaisir, viendra s'offrir à toi. » Et elle cherche à adoucir les feintes souffrances du dieu qui lui sourit : il démêle avec joie un cœur sensible parmi tant de corruption.

Et il exige d'elle un service d'esclave; mais la jeune fille s'en acquittait avec un zèle toujours nouveau, et ce qu'elle faisait d'abord par complaisance, elle sembla bientôt le faire par besoin; car, de même que la fleur se remplace bientôt par le fruit, l'amour insensiblement conduit à la soumission. Mais, pour l'éprouver mieux, le dieu la fait passer successivement des brûlants transports du plaisir aux angoisses et à la douleur.

Et, dès qu'il lui donne un baiser, elle ressent en elle toutes les peines de l'amour, elle comprend son esclavage, et pleure pour la première fois. Elle se jette aux pieds du dieu; non qu'elle en espèi^e quelque intérêt ou quelque retour, mais parce que ses membres refusent de la soutenir. Bientôt cependant la nuit étendra ses voiles sur les instants de bonheur qui récompenseront son amour.

Après un court sommeil, elle se réveille et trouve son aimable hôte mort à ses côtés : en vain le presse-t-elle dans ses bras en jetant de grands cris... Il ne se réveillera plus ! Et la flamme va dévorer bientôt sa froide dépouille; les brames ont déjà entonné l'hymne des morts... Elle l'entend à peine, qu'elle s'élance, se jette à travers la foule... « Qui es-tu? de quel droit t'approches-tu de ce bûcher funèbre? »

Mais elle se précipite tout éplorée sur le cadavre. « C'est mon bien-aimé que je veux, et je viens le chercher sur son bûcher; je viens mêler ma cendre à la sienne! Il était à moi, à moi tout entier... Encore un doux sommeil entre ses bras! » Elles prêtres chantaient : « Nous conduisons au tombeau le vieillard glacé par de longues souffrances, et le jeune homme aussi qui n'en a jamais éprouvé.

— Ecoute les paroles des prêtres : celui-ci n'était point ton époux; tu es une bayadère, et n'as point de devoirs à remplir. L'ombre seule accompagne le corps au dernier séjour; l'épouse seule y suit l'époux; c'est à la fois son devoir et sa gloire. Sonnez, trompettes, accompagnez le chant sacré. — Recevez, ù dieux, l'ornement de la terre, et que les flammes s'élèvent jusqu'à vous! »

Ainsi les prêtres demeurent sourds à ses prières ; mais, les bras étendus, elle se jette dans cette mort éclatante. Tout à coup le jeune dieu se relève du sein de la flamme, embrasse celle qui l'aimait si tendrement, et l'emporte au ciel avec lui. Ainsi les dieux se réjouissent du repentir, et accordent le bonheur éternel aux coupables que la douleur a purifiés.

LE VOYAGEUR

LE VOYAGEUR

Dieu te bénisse, jeune femme, ainsi que l'enfant que nourrit ton sein! Laisse-moi, sur ces rochers, à l'ombre de ces ormes, déposer mon fardeau, et me délasser près de toi.

LA FEMME

Quel motif te fait, pendant la chaleur du jour, parcouiùr ce sentier poudreux? Apportes-tu des marchandises de la ville pour les vendre dans ces contrées? Tu souris, étranger, de cette question.

LE VOYAGEUR

Je n'apporte point de marchandises de la ville. Mais lo soir va bientôt répandre sa fraîcheur; montre-moi, aimable jeune femme, la fontaine où tu te désaltères.

LA FEMME

Voici un sentier dans les rochers... Monte devant ; ce chemin parmi les broussailles conduit à la cliaumière que j'habite, à la fontaine où je me désaltère.

GQKTHE 331

LE VOYAGEUR

Des traces de la main industrieuse de l'homme au milieu de ces buissons! Ce n'est pas toi qui as uni ces pierres, ô nature, si riche dans ton désordre !

LA FEMME

Encore plus haut !

LE VOYAGEUR

Une architrave couverte de mousse! Je le reconnais, esprit créateur ! tu as imprimé ton cachet sur la pierre !

LA FEMME

Monte toujours, étranger !

LE VOYAGEUR

Voici que je marche sur une inscription... Et ne pouvoir la lire! Vous n'êtes plus, ô pai-oles si profondément ciselées dans le marbre, et qui deviez rendre témoignage devant mille générations de la piété de votre auteur!

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