PEGASE MIS AU JOUG
Dans un marché (à Ilay-Market, je crois), certain poëte affamé mit en vente Pégase, parmi beaucoup d'autres chevaux à vendre.
Le cheval ailé hennissait et se cabrait avec des mouvements majestueux. Tout le monde, l'admirant, s'écriait : « Le noble animal! quel dommage qu'une inutile paire d'ailes dépare sa taille élancée!... Il serait l'ornement du plus bel attelage. La race en est rare, car personne n'est tenté de voyager dans les airs. » Et chacun craignait d'exposer son argent à un pareil achat; un fermier en eut envie. « Il est vrai, dit-il, que ses ailes ne peuvent servir à rien; mais, en les attachant ou en les coupant, ce cheval sera toujours bon pour le tirage. J'y risquerais bien vingt livres. » Le poëte, ravi, lui frappe dans la mam.
I Un homme n'a qu'une parole! » s'éerie-t-il, et maître Jean part gaiement avec son emplette.
Le noble cheval est attelé; mais à peine sent-il une charge inconnue, qu'il s'élance indigné, et, d'une secousse impétueuse, jette le chariot dans un fossé. « Oh! oh! dit maître Jean, ce cheval est trop vif pour ne mener qu'une charrette. Expérience vaut science; demai-n, j'ai des voyageurs à conduire, je l'attellerai à la voiture ; il est assez fort pour me faire le service de deux autres chevaux, et sa fougue passera avec l'âge. »
D'abord tout alla bien; le léger coursier communiquait son ardeur à l'indigne attelage dont il faisait partie, et la voiture volait comme uu trait. Mais qu'eu arriva-t-il? Les yeux fixés au ciel et peu accoutumé à cheminer d'uu pas égal, il abandonne bientôt la route tracée, et, n'obéissant plus qu'à sa nature, il se précipite parmi les marais, les champs et les broussailles; la même fureur s'empare des autres chevaux ; aucun cri, aucun freiu no peut les arrêter, jusqu'à ce que la voiture, après mainte culbute, aille enfin, au grand effroi des voyageurs, s'arrêter toute brisée au sommet d'un mont escarpé.
« Je ne m'y suis pas bien pris, dit maître Jean un peu pensif, ce moyen-là ne réussira jamais; il faut réduire cet animal furieux par la faim et par le travail. » Nouvel essai. Ti'ois jours après déjà, le beau Pégase n'est plus qu'une ombre. « Je l'ai trouvé! s'écrie notre liomme; allons! qu'il tire la cliarrue avec le plus fort de mes bœufs, s
Aussitôt fait que dit; la charrue offre aux yeux l'attelage risible d'uu bœuf et d'un cheval ailé. Indigné, ce dernier fait d'impuissants efforts pour reprendre son vol superbe, mais en vain; son compagnon n'eu va pas plus vite, et le divin coursier est obligé de se conformer à son pas, jusqu'à ce que, épuisé par une longue l'ésistance, la force abandonne ses membres, et que, accablé de fatigue, il tombe et roule à terre.
« Méchant animal, crie maître Jean l'accablant d'injures et de coups, lu n'es pas même Ijon pour labourer mon ehamp! Maudit f-;uit le fripon qui t'a vendu à moi! » Tan-
dis que le fouet servait de conclusion à sa harangue, un jeune homme vif et de bonne humeur vient à passer sur la route; une lyre résonne dans ses mains, et parmi ses cheveux blonds éclate une bandelette d'or. « Que veux-tu faire, dit-il, mon ami, d'un attelage aussi singulier? Que signifie cette union bizarre d'un bœuf avec un oiseau? Veux -tu me confier un instant ton cheval à l'essai, et tu verras un beau prodige. »
Le cheval est dételé, et le jeune homme saute sur sa croupe en souriant. A peine Pégase reconnaît-il la main du maîU'e, qu'il mord fièrement son frein, prend son essor et lance des éclairs de ses yeux divins. Ce n'est plus un cheval, c'est un dieu qui s'élève au ciel avec majesté, et, déployant ses ailes, se perd bientôt parmi les espaces azurés, où les yeux des humains ne peuvent plus le suivre.
Lorsqu'il traduisit pour le théâtre le Mahomet de Voltaire.
Et toi aussi, qui nous avais arrachés au joug des fausses règles pour nous ramener à ia vérité et à la nature ; toi, Hercule au berceau, qui étouffas de tes mains d'enfant les serpents enlacés autour de notre génie, toi, depuis si longtemps, ministre d'un art tout divin, tu vas sacrifier sur les autels détruits d'une muse que nous n'adorons plus!
Ce théâtre n'est consacré qu'à la muse nationale, et nous n'y servirons plus des divinités étrangères ; nous pouvons maintenant montrer avec orgueil un laurier qui a fleuri de lui-même sur notre Parnasse. Le génie allemand a osé pénétrer dans le sanctuaire des arts, et, à l'exemple des Grecs et des Bretons, il a brigué des palmes incueillies. N'essaye donc pas de nous rendi^e nos anciennes entraves par cette imitation d'un drame du temps passé; ne nous rappelle pas les jours d'une minorité dégradante...
Ce serait une tentative vaine et méprisable que de vouloir arrêter la roue du temps qu'entraînent les heures rapides ; le présent est à nous, le passé n'est plus.
Notre théâtre s'est élargi; tout un monde s'agite à présent dans son enceinte; plus de conversations pompeuses et stériles; une fidèle image de la nature, voilà ce qui a droit d'y plaire. L'exagération des mœurs dramatiques en a été bannie, le héros pense et agit comme un homme qu'il est; la passion élève librement la voix, et le beau ne prend sa source que dans le vrai.
Cependant, le chariot de Thespis est légèrement construit; il est comme la barque de l'Achéron qui ne pouvait porter que des ombres et de vaines images; en vain la vie réelle se presse d'y monter, son poids ruinerait cette légère embarcation, qui n'est propre qu'à des esprits aériens; jamais l'apparence n'atteindra entièi^ement la réalité; où la nature se montre, il faut que l'art s'éloigne
Ainsi, sur les planches de la scène, un monde idéal se déploiera toujours ; il n'y aura ri«n de réel que les larmes, et l'émotion n'y prendra point sa source dans l'erreur des sens. La vraie Melpomène est sincère; elle ne nous promet rien qu'une fable, mais elle sait y attacher une vérité profonde; la fausse nous promet la vérité, mais elle manque à sa parole.
L'art menaçait de disparaître du théâtre... L'imagination voulait seule y établir son empire, et bouleverser la scène comme le monde; le sublime et le vulgaire étaient -confondus... L'art n'avait plus d'asile que chez les Français : mais ils n'en atteindront jamais la perfection; renfermés dans d'immuables limites, ils s'y maintiendront sans oser les franchir.
La scène est pour eux une enceinte consacrée : de ce magnifique séjour sont bannis les sons rudes et naïfs de la nature; le langage s'y est élevé jusqu'au chant; c'est un empire d'harmonie et de beauté; tout s'y réunit dans une noble symétrie pour former un temple majestueux, dans lequel on ne peut se permettre de mouvements qui ne soient réglés par les lois de la danse.
Ne prenons pas les Français pour modèles; chez eux, l'art n'est point animé par la vie ; la raison, amante du vrai, rejette leurs manières pompeuses, leur dignité affectée... Seulement, ils nous auront guidés vers le mieux ; ils seront venus, comme un esprit qu'on aurait évoqué, purifier la scène si longtemps profanée, pour en faire lo digne séjour de l'antique Melpomène.